Martial Kernévot




                            Chagrin de justice



                Le vrai visage de la justice française


Ce récit est une fiction librement inspirée de faits réels, de comportements et de proses

judiciaires authentiques. Noms de lieux (sauf ceux de quelques grandes villes) et noms de

personnages sont fictifs, y compris celui de Martial Kernévot, dont l’histoire s’inspire de celle

d’un être réel. Lecteurs et lectrices pourront être tentés de retrouver des modèles qui existent

réellement pour les personnages qu’ils verront défiler devant eux. Aucun nom n’est celui d’un

personnage réel portant le même nom. Toute ressemblance avec des personnages réels serait

donc due au hasard, mais si certains se reconnaissent, c’est leur problème. Le titre est inspiré du

Chagrin d’école, de Daniel Pennac.






« J’ai un de voir à accomplir en écrivant, car il faut que les autres sachent. (…) Parce que c’est

un devoir, c’est peut-être le seul que je puisse remplir. (…) Car comment guérira-t-on l’humanité

autrement qu’en lui dévoilant d’abord toute sa pourriture, comment purifiera-t-on le monde

autrement qu’en lui faisant comprendre l’étendue du mal qu’il commet ? (…) Il faudrait donc

que j'écrive pour pouvoir plus tard montrer aux hommes ce qu'a été cette époque. Je sais que

beaucoup auront des leçons plus grandes à donner, et des faits plus terribles à dévoiler. (...) Mais

cela ne doit pas me faire commettre une lâcheté, chacun dans sa petite sphère peut faire quelque

chose. Et s'il le peut, il le doit. »

Helen Berr (1921-1945), Journal, Tallandier, 2008, p. 169-171.


« Le magistrat, au moment où il prononce un verdict, doit avoir les mains qui tremblent »

Olivier Leurent, directeur de l’École nationale de la magistrature, devant Patrick

Dils, le 24 janvier 2018, sur France 2.


« Le doute doit être un moteur pour le magistrat. »

Philippe Courroye, Le Télégramme, 12 mai 2018, dernière page.


« Le magistrat est, de tous les citoyens, le plus tenu à la probité. »

Recueil des obligations déontologiques des magistrats, p. 14 (site du CSM, chapitre « Bonnes

blagues »)


« Il est recommandé au juge de ne pas faire d’erreur d’aiguillage, les déraillements

judiciaires ne pouvant plus être considérés aujourd’hui comme une fatalité. »

Yves Charpenel, Notre justice pénale, Timée-Editions, 2008, p. 36


« ...l’enthousiasme pour la manifestation de la vérité est inégalement réparti... »

Ibid., p. 125

Justice, une faillite française ? Olivia Dufour


De combien d’innocents suis-je coupable ? Juge Lambert

Qui suis-je pour juger l'autre ? Juge Serge Portelli








Première partie



« Ce qu'on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l'écrire. »

Jacques Derrida, L’Écriture et la différence

*

« J’entendis au-dedans de moi une voix impérieuse : "Il faut que ma vie serve ! Il faut que dans ma vie tout serve !" »

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, Folio, p. 238.

Qu’est-ce que je fais ici, grands Dieux ? Il fait chaud, je suis dans une cellule à la

gendarmerie d’Erville, en slip et en chemisette... Quand les gendarmes sont venus me chercher,

je venais de faire deux heures de fitness, j’étais trempé de sueur... Ils ont eu l’air surpris de me

voir dans cette tenue. La gendarmette qui l’accompagnait m’a dit « Changez-vous et suiveznous,

s’il vous plaît ». « Je vous suis en voiture ? » ai-je dit, interloqué. Un des trois

gendarmes, l’air gêné, a répondu : « Non, ça ne sera pas la peine... On vous ramènera... » J’ai

retiré mon short et mon T-shirt, enfilé à la hâte une chemisette jaune, ma veste, un pantalon et

mes sandales, et suis entré dans leur voiture, déjà apeuré.

Ils étaient venus à 16 heures, me donner une convocation pour le lendemain. Je leur ai

demandé pourquoi. L’un deux, un grand gaillard de trente-cinq ans environ, s’est présenté : «

Hugues Bussard, officier de police judiciaire. » Il a salué en mettant la main à sa tempe.

Simple réflexe, je lui ai répondu « Ugh ! » en faisant de même. Il n’a pas apprécié : « C’est

pas le moment de rigoler ! » Je lui ai demandé quel était l’objet de la convocation. M.

Bussard, m’a répondu, d’un air entendu : « Vous devez bien en avoir une petite idée, non ? » Je

suis paranoïaque, viscéralement, et imagine toujours que j’ai perpétré les pires des forfaits quand

on me balance ce genre de phrases. Et ça ne date pas d’hier. En CE2, mon institutrice

sadique, Mme Kerzépré, a un jour demandé, l’air inquisiteur : « Qui a lâché Médor? ».

Elle a sondé les visages des élèves avant de scruter le mien. J’ai rougi, et elle l’a pris pour un

aveu. Elle m’a traîné par l’oreille devant la classe et m’a déculotté pour me flanquer une

fessée. Cinquante ans après, j’en ai encore honte. Et je vous jure que c’est pas moi qui avais pété.

Interloqué, j’ai bafouillé aux gendarmes que je ne serais peut-être plus de ce monde demain...

Inquiets, ils ont appelé le procureur qui leur a demandé de m’embarquer. Arrivé à la

gendarmerie, j’ai dû décliner identité, profession, état civil, noms des parents... Outre le chef

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Bussard, il y avait deux gendarmettes : l’une, blonde aux yeux bleus, l’air méfiant, sournois,

ressemble à Irma Grese, la célèbre surveillante du camp d’Auschwitz. Aussi la désignerai-je

dorénavant par ce prénom. L’autre, plus cordiale, presque familière, s’appelle Carlotta et se la

joue détendu : « Rassurez-vous, ça se passera bien, ce n’est pas grave ». Irma n’a pas l’air

d’accord. Je la crois : les sept années de calvaire judiciaire qui vont suivre confirmeront sa

moue désapprobatrice. Puis ils m’ont prié de les suivre à l’étage, où le chef Bussard a mis un plat

tout préparé aux micro-ondes. Je n’ai pas vraiment d’appétit et ne me sens guère disposé à

absorber cette barquette où un poisson fatigué qui me regarde d’un oeil résigné macère depuis

des mois dans une sauce au riz gonflé d’huile. « Si, si, mangez. Il faut prendre des forces. Vous

en aurez besoin, croyez-moi », affirme le chef. Je ne comprends pas ce qu’il veut dire, mais je

mesure rétrospectivement tout ce que ces mots contenaient de cynisme routinier.

Hélas, j’entends la voix de Claudine au rez-de-chaussée. C’est mon épouse, prof au

collège depuis vingt-cinq ans. Une femme exceptionnelle, qui organise quantité de voyages, fait

du théâtre avec les élèves, participe au comité de jumelage, innove constamment ses pratiques

pédagogiques, une femme qui sait tout faire : cuisine, couture, jardin ; grande amatrice de lecture

et de peinture – aussi lucide et pratique que je suis rêvasseur, handicapé manuel et planeur.

Qu’ils l’aient convoquée me terrasse. J’avale à grand peine le brouet spartiate que le chef

Bussard m’a offert « aux frais de l’État », lirai-je plus tard dans le PV, me demandant si

c’est de l’humour, mais je ne crois pas. Irma me dit de descendre. Je croise de loin le regard

effaré de Claudine. Je précède Irma, qui me place devant une porte et me dit « Déshabillezvous

». Peu de femmes disent ça à un homme aussi spontanément. Dans tout autre

circonstances, je serai peut-être content d’obéir à une blondinette de vingt-cinq ans ma cadette

et qui m’ordonnerait un tel acte. Mais j’en suis interloqué. Et puis, outre que son

attitude n’est pas celle du badinage, l’uniforme de flic n’entre pas dans mes fantasmes. De plus,

je ne suis pas à mon avantage, humide de sueur, pas douché ni déodoré après ma séance de

fitness. J’enlève tout penaud mon pantalon et mes sandales. Irma me dit : « Enlevez aussi la

chemise. » Piteux, je rétorque : « Mais je n’ai rien en dessous... » Magnanime, elle m’autorise à

garder la chemisette, et ouvre la porte de la cellule. Je suis pétrifié. C’est comme dans les films :

sombre, mais propre, un lit en ciment avec une couverture, un soupirail en haut, des murs nus.

Irma m’invite à m’asseoir sur le lit, et fait de même. « Que voulez-vous, Monsieur, j’ai eu seize

ans, moi aussi... » Que veut-elle dire, bon sang ? Puis elle se lève, ferme la grosse serrure de la

porte, et je découvre le WC à la turque qui meuble cette chambre inédite. J’ignore que cette

porte ne s’ouvrira que pour 48 heures d’enfer et d’humiliation au terme desquelles j’aurais été

amené à délirer et à signer des propos insensés que je n’aurai jamais relus, après avoir été

harcelé, manipulé, menacé, drogué enfin – 48 heures suivies de sept ans de harcèlement

judiciaire et administratif impensables au terme desquels je perdrai mon travail, condamné pour

des faits imaginaires, amplifiés ou douteux.

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II

« Les dents serrées, moi je m’accroche à mon enfance, Quand rien n’avait

souillé mon front ni mon allure, Quand j’étais d’azur et de lait. »

Jean Breton, Vacarme au secret, Chambelland, 1966, et revue Possibles n° 10- 11, 1977, p. 38.

Qui suis-je ? Comment en suis-je arrivé là ? Né en 1958 à Chambville, dans le Loiron, je suis

originaire d’un petit village breton, dans le Finistère. Mes grands-parents étaient paysans, comme

ceux de beaucoup de Français de ma génération. Du côté de mon père, la ferme située à

Plouménez était assez prospère : mes grands-parents paternels avaient émigré aux USA de 1929

à 1932, où ils avaient travaillé comme des brutes pour accumuler assez d’argent et acheter la

ferme dont ils étaient locataires. On y bossait du matin au soir, sans échanger beaucoup de

tendresse. Élevé à la dure, mon père conduisait les chevaux à douze ans, manqua pas mal

l’école pendant la guerre et fut victime, avec sa famille, de violences perpétrées par l’occupant.

Comme nombre de fils d’agriculteurs, ses parents voulaient lui faire quitter l’univers de la

ferme, peu valorisant à leurs yeux. C’était l’époque où on tapait sur les enfants, à l’école,

quand ils parlaient breton. Mes parents n’ont pas entendu un mot de français avant d’avoir sept

ans et d’entrer à l’école de la République, dont le but était d’alphabétiser tous les Français dans

la seule langue reconnue, tout en les laissant analphabètes dans leur propre langue. Celle-ci

devenait alors pour eux et leur famille un objet de honte. Inutile pour l’examen, interdit dans les

administrations, le breton devint pour ses locuteurs un obstacle à leur promotion sociale. Le

breton devint la langue des ploucs, synonyme de vie rurale fruste et inconfortable. Après la

guerre, des milliers de jeunes Bretons comme mon père passèrent donc les concours pour

devenir douanier, flics, instituteurs ou postiers et échapper ainsi au sort de leurs parents : ce

fut le cas pour papa, nommé à Chambville en 1948, et qui y resta dix-sept ans. Travail pénible:

il triait le courrier, à la gare, de nuit, pour augmenter son faible salaire. L’épuisement lui causa

même une crise de cécité passagère, mais qui dura quelques jours, assez pour affoler ma mère,

évidemment.

Elle était née dans une ferme plus modeste, dans le village de Gwitalneufret. Ma grandmère,

à seize ans, parcourait en sabots les dix kilomètres qui séparaient son hameau des

Monts d’Arrée pour y couper la tourbe, comme en Irlande. Mon grand-père, Jakez, veuf, avait

déjà deux fils, qu’il perdra en Indochine, où ils s’étaient engagés. L’aîné avait passé cinq ans

comme prisonnier de guerre. Revenu un peu déphasé au pays, on lui avait proposé de

s’engager pour deux ans, afin de recevoir une pension d’ancien combattant cumulée avec celle

de prisonnier. Son cadet l’y avait suivi : aucun n’en revint. Leur père avait déjà perdu ses trois

frères à la guerre. Les deux premiers furent victimes de la boucherie de 14-18 : l’un, tué dans

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la Somme en 1918, un an après son aîné, mort à 22 ans en Macédoine... Ce pauvre bougre

n’avait quitté son misérable hameau des monts d’Arrée que pour ce voyage exotique vers un

pays dont il n’avait jamais entendu parler et qui fut son sépulcre. Le troisième frère de Jakez,

simple d’esprit, fut mitraillé par erreur par des Allemands qui cherchaient un résistant vêtu d’un

pull rouge. Le malheureux gardait ses vaches, et avait un pull rouge... Les pull-overs rouges

font pas mal de dégâts. Maman ne fit pas beaucoup d’études : à l’époque, le certificat suffisait

aux enfants de la campagne, le lycée étant, sauf exception, réservé aux bourgeois des villes

ou aux notables des campagnes. Elle rencontra mon père, qui habitait à quelques kilomètres,

et ils se marièrent en 1952. L’union fut harmonieuse, je crois, car elle dura soixante-deux

ans, et mon vieux père pleurait tous les jours sa femme morte d’un cancer en 2014, après sept ans

de souffrance.

La vie était dure, à Chambville : maman faisait de petits travaux de couture au noir. Un

enfant naquit, en 1955, mais mourut au bout de trois jours. Papa était seul derrière le

corbillard qui contenait le petit cercueil blanc, tiré par des chevaux, maman étant encore à

la clinique. Mes parents n’ayant pas assez d’argent pour lui offrir une sépulture, Jean-Marc fut

enterré dans la fosse commune. Je naquis trois ans plus tard. Enfant unique, maladif, couvé par

une mère aimante mais possessive. Peu de souvenirs de ma prime enfance : des cris quand je dus

aller à l’école et quitter la maison, un chat qui glisse furtif sur un balcon : je fais pipi d’en

haut, car, chez ma grand-mère, on m’a dit que je pouvais le faire n’importe où. J’aime bien

viser les 403. Maman, affolée, met un terme à cette pratique. Je revois vaguement la bonne

soeur qui me fait des piqûres quand je suis malade : elle sort une seringue énorme d’une boîte

en fer et m’en perfore la fesse. Voici des collègues de papa. La femme m’offre un portrait de

Mickey, incrusté dans du velours, sur un carton. Je lui dis que j’aimerais bien avoir aussi celui de

Donald. Mes parents sont gênés, mais la dame rit. Le lendemain, elle me l’offre. Plus tard,

j’apprendrai qu’elle s’est jetée dans la rivière qui traverse Chambville. Mes parents parlent

français, et je n’ai d’ailleurs aucune idée de mes origines, avant qu’à l’école, une fille de la

grande section me tire par les cheveux. Je me plains à la maîtresse, qui me répond : « Tu es

Breton, toi ? » Je ne sais pas quoi répondre, car j’ignore ce que le mot veut dire. Ma plainte est

classée sans suite.

Mon père devient receveur des Postes dans son Finistère natal en 1964. Gros travailleur, il

gravira tous les échelons jusqu’à sa retraite de receveur hors-classe en 1989. Saint-Salomon est

un petit village où il n’y a pas grand-chose à faire, sinon lire et me balader à vélo. J’ai peu de

souvenir de dialogues en famille : papa, après le travail, aime cultiver un petit arpent de terre

qu’un voisin lui prête. C’est un bricoleur et un jardinier hors pair, mais je n’ai hélas pas hérité de

ces passions. Il ne lit rien par contre, sinon le quotidien local. On va chez des voisins où les

grands jouent aux dominos, pendant que je dévore les albums de Tintin et de Spirou que leurs

enfants, plus âgés, me prêtent. Sinon, on regarde la chaîne unique de télé en noir et blanc, qui

meuble le silence. Je me souviens qu’en 1969 quelqu'un, à la télé, se plaignait de la chute des

valeurs morales, en accusant notamment l’ « érotisme » d’en être responsable. Maman me

regarda d’un oeil sévère et fit : « Oui, surtout l’érotisme ! » J’ignorais évidemment en quoi

consistait la chose en question, mais son regard me glaça et je me sentis coupable. Je ne

connaissais pas non plus 69, année érotique, de Gainsbourg, que je n’aurais évidemment pas

comprise, pas plus que je n’avais compris Les Sucettes... ni moi, ni les chorales qui avaient, à

l’époque, ce morceau à leur répertoire ! Maman énonçait souvent des phrases aussi graves et

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définitives, et je me sentais toujours coupable – et ce jusqu’à la fin.

« Ils ont encore venus chez Mariannick ! » entendis-je un jour. Mes parents se turent aussitôt,

mais ils plaignaient souvent le sort de cette veuve, qui tenait un petit café dans le bourg. Bien

plus tard, j’appris que les gendarmes de Trémaloc venaient chaque semaine chez elle pour la

violer. Ils la menaçaient de prétendre qu’elle avait fermé dix minutes trop tard pour faire fermer

son établissement, et pratiquaient ce chantage pour abuser d’elle. Elle avait un enfant et ne

pouvait risquer de se voir interdire d’exercer. Quand ils en avaient fini avec elle, les gendarmes

allaient dans un autre village renouveler leur besogne.

À l’époque, j’ai un cousin qui achète tous les 45 tours des yéyés, mais aussi ceux d’artistes

comme Ray Charles, Little Stevie Wonder, Otis Redding : je ne comprends rien à leur langue,

mais ces rythmes syncopés me plaisent déjà beaucoup. J’écoute des disques de l’organiste

Jimmy Smith, dont les gargouillis tubulaires m’inquiètent un peu, d’Arthur Smith, d’Acker

Bilk... Le gospel Oh Happy days est à la mode. On m’offre le disque d’or de Sidney

Bechet, à dix ans. Je suis tombé dans le jazz et n’en sortirai jamais. Le vélo sera la passion de

mon enfance. C’est le seul loisir dont je dispose, et je sillonne la campagne en rêvassant à

Poulidor ou à Gimondi.

J’ai six ans quand la directrice de l’école publique s’avise que je suis toujours à la maison,

alors que je pourrai étoffer les effectifs de ses troupes. Rien ne me reste de mes années de CP.

Mais ce que je vais vivre en CE1/CE2 me marquera à vie. La directrice, j’en ai déjà parlé, est

une terreur. Je ne retiens d’elle que ses cris, baffes, coups, humiliations. Sa fille est sa

chouchoute, elle est toujours première. Un jour, je colle des images de la Seconde guerre

mondiale dans un cours sur le Moyen-âge. La virago m’attrape par le bras et me fait traverser

la classe à coup de pieds et de gifles. Chaque lundi matin, il faut mettre un pied nu sur la chaise,

pour qu’elle en vérifie la propreté. C’est déjà assez vexant, mais elle ne s’en tient pas là. De

temps à autre, elle nous retourne et tire sur le pantalon et le slip, par derrière, histoire d’inspecter

les lieux. Il faut, en plus, lui offrir des cadeaux à son anniversaire et à Noël ! Elle dit une

fois que tous les parents se fâchent un jour ou l’autre. Moi, je n’ai pas l’air d’accord, car je

n’ai jamais entendu les miens s’enguirlander. Mais Mme Kerzépré n’aime pas ça : « Tu es sûr

que tes parents ne se grondent pas parfois » ? Je rougis, elle insiste et je finis par dire

« Si... ». Elle donne parfois le martinet : je ne l’ai jamais eu, mais j’en ai honte pour ceux qui le

reçoivent. Je ne dis rien à mes parents : ils ne me frappent jamais. L’enfant solitaire et

rêveur que je suis n’a d’ailleurs rien pour susciter leur colère. Mais c’est l’époque où

beaucoup de gosses, s’ils disent avoir reçu une baffe à l’école, en prennent deux à la maison.

De tels traitements enverraient aujourd’hui Mme Kerzépré en prison. Quand je pense qu’un

instit’ a été condamné à six mois avec sursis, récemment, pour avoir tiré sur les cheveux

d’une élève... C’est pas beau de s’énerver, mais quand même.

L’instit’ de CM1/CM2 a l’air bourru, mais c’est un coeur d’or, genre Brassens, qu’il nous dit

écouter souvent. Il n’a pas quitté la vieille école des garçons,

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vétuste et dont l’unique salle de classe est décorée d’illustrations représentant chaque province.

J’ai un copain, Christian, avec qui j’aime bien faire du vélo et échanger mes illustrés – on ne dit

pas « BD », à l’époque. On trouve chez lui de vieux trésors : Vaillant, Coq hardi... Moi, je lui

prête mes Akim, Blek et autres Zembla. Un jour, j’ai peut-être dix ans, man’ me prend par le

bras et me dit en me fixant bien dans les yeux : « Tu verras, plus tard – les femmes, c’est

dégueulasse ». Ce sera là ma seule phrase d’éducation sexuelle. Elle m’inquiète un peu, car

je ne connais en guise de femmes que maman, ses soeurs, deux ou trois tantes éloignées et

quelques mères de copains. Il y a Mme Kerzépré aussi, mais même si elle m’épouvantait, elle

était la maîtresse, donc avait le droit de faire ce qu’elle voulait. Le mot « dégueulasse » ne me

semble pas correspondre à ce qu’à dit maman.

Christian a une petite soeur de huit ans, qui s’appelle Christine, c’est drôle mais c’est

comme ça, et un frère qui en a neuf. Un jour, je feuillette de vieux albums dans son garage,

quand le frère surgit avec sa soeur. « Christine, tu peux baisser ta culotte ? » lui demande-t-il. La

petite, visiblement habituée, s’exécute. Je découvre, ahuri, un endroit que je n’ai jamais vu, et

dont je pressens obscurément que c’est celui que ma mère me désigne comme celui qui mérite

l’adjectif qu’elle a utilisé pour qualifier la gent féminine. Trois lignes, une chaque côté de

l’aine, une autre au milieu, quelques poils. « Retourne-toi », commande le frère. La petite obéit

et m’offre le spectacle de deux fesses minces et gracieuses. J’en suis suffoqué. À la maison, je

vis dans un climat de pudicité dont je ne me rends pas compte, au point que je prends des bains

en slip. N’ayant ni soeur, ni cousine sinon éloignées, je n’ai pas les connaissances que des

gamins peuvent avoir quand ils assistent au déshabillage de leurs fratrie et aux bains collectifs.

Ce spectacle m’a épouvanté et fasciné. J’ai l’impression d’avoir mal agi. Je revois Christine,

quelques jours plus tard, et lui demande de renouveler l’opération. Elle se déculotte en souriant

et en me regardant avec ses beaux yeux bleus. Je contemple le lieu mystérieux, puis m’en vais en

me frappant la poitrine, en demandant pardon à Dieu. Car on m’a élevé dans la religion : ma

mère n’est pas encore l’horrible fanatique qu’elle deviendra vingt ans plus tard, mais je vais

à la messe chaque semaine avec elle et fais mes prières le soir. Papa n’y va pas : j’apprendrai

plus tard qu’il est à la CGT et vote communiste. Ces idéologies cohabitent sans heurt sous mon

toit. Et cela se passera ainsi encore deux ou trois fois : je sollicite Christine, qui m’obéit

gentiment, sans jamais la toucher ni même avoir un fragment d’érection, simplement fasciné

par cette intimité offerte, par sa douceur aussi. Et chaque fois je retourne chez moi en suppliant

Dieu de pardonner cette curiosité qui, à dix ans, n’a rien de malsain.

C’est l’époque où on compte quinze mille morts par an sur les routes. Saint- Salomon

agglutine ses maisons autour de deux routes rectilignes formant une croix. Camions et voitures y

roulent sans crainte de limitations de vitesse, sans chicanes pour les faire ralentir. Comme tous

les gosses, Christine aime faire du vélo. Un jour un camion la percute et elle meurt sur le

cou. Effaré, je me persuade que c’est Dieu qui me punit. Sur son petit lit de mort elle est jolie,

toute pâle, ses longs cheveux bien lisses de chaque côté de son visage, ses petites mains

jointes enserrant un chapelet... Mais ses yeux bleus sont fermés, et ne me dévisageront plus

jamais de toute leur confiance. Je tourne de l’oeil, on me ramène chez moi et je n’assiste pas

à l’enterrement.

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III

« On ne guérit jamais de sa jeunesse. »

Léon-Paul Fargue, Poésies, Poésie/Gallimard, p. 9

*

« Mais le vert paradis des amours enfantines,

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

Les violons vibrant derrière les collines,

Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,

Mais le vert paradis des amours enfantines... »

Baudelaire, « Moesta et errabunda », Les Fleurs du Mal.



Le mari de Mme Kerzépré a demandé à mon père de m’inscrire au collège de Trémaloc, alors

que je devais aller à Commana. Comme je suis un très bon élève, il tient à ce que j’élève le

niveau d’un CEG (Collège d’enseignement général) peu réputé. Hélas, cette inscription va

s’avérer néfaste. Les élèves de 6ème occupent une cour où batifolent aussi les primaires ainsi

que les filles de tous les niveaux, l’autre cour étant réservée aux garçons de la 5ème à la 3ème.

Cette bizarrerie ne m’intrigue pas. M. Kerzépré, prof de math, est sévère mais bon prof. Le

directeur, le dirlo, comme on dit, est un homme pressé. Il enseigne cinq matières, n’a ni adjoint,

ni surge (l’actuel CPE), ni gestionnaire, ni concierge, ni infirmière... On le voit parfois

traverser la cour, un outil à la main pour réparer une porte ou la chaudière. Il inspire la

crainte et le respect, et balance vite une taloche quand on est sur son chemin. Je suis demipensionnaire

en 6ème, et ne fréquente la cour des grands que pour me rendre au réfectoire. On

est dans la rangée des petits. L’autre rangée comprend les élèves des grandes sections, mais aussi

ceux des classes dites 6ème et 5ème de transition, et 4ème et 3ème pratiques. Je découvre, un

peu médusé, leurs visages et leur dégaine particulière. L’un porte une casquette à visière

destinée à masquer le blanc laiteux de son oeil borgne. Un autre, obèse, a les yeux curieusement

rapprochés. Un autre, frère du borgne, a un minois presque angélique, des taches de rousseur.

Il lui manque les incisives supérieures, et il y cale son pouce pour le sucer. Un rouquin marche

en roulant des épaules, et nous regarde d’un air mesquin. Un copain de 5ème me souffle à

l’oreille : « T’as intérêt à les éviter... Ils piquent tout ce qu’ils peuvent et font des mises à

l’air... ». Je m’exclame : « Ah bon ! », alors que je n’ai pas compris le sens des derniers mots.

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Il y a entre le bâtiment des 5èmes et la cour un petit terrain parsemé d’arbustes, où on

aime jouer à la capsule ou au couteau. Certains ont des Opinels (pas moi, maman aurait peur

que je me blesse). On le fiche en terre et on doit faire un pas pour le rejoindre du pied.

Puis on le déterre, et on le repique. Celui qui va le plus loin a gagné. Un jour, je sens quelque

chose qui m’agrippe les parties et me donne des coups au bas du dos. Je me retourne et vois le

rouquin : c’est lui qui m’agrippe les choses et cogne de son bas-ventre sur mes fesses. Je me

dégage, affolé, et ai le temps de capter le regard mauvais de mon agresseur. Je ne comprends

évidemment pas le sens de ce qui m’est arrivé. Mon zizi ne me sert qu’à faire pipi, je n’en fais

rien d’autre sinon « pédaler » en le frictionnant entre mes cuisses tous les soirs, ce qui me

procure une sensation agréable. Je le dis à maman, qui me demande de lui faire voir comment

je fais. Intriguée, elle appelle sa soeur un soir et les deux femmes contemplent l’opération. Puis

elles se dévisagent, perplexes, font un signe de croix et s’en vont. Je n’ai aucune idée de la

façon dont on fait les enfants, et n’associe nullement les rainures que m’a montrées Christine

autrefois à l’organe qui pend entre mes jambes.

C’est le seul incident qui assombrit mon année de 6ème, studieuse et couronnée de

succès. Mais papa devient, en novembre 1970, receveur à Ploudrec, un village plus proche de

Gwitalneufret, où mes parents ont fait construire. Je ne peux donc plus me rendre en car à

Trémaloc, et on doit m’inscrire à l’internat. Comme celui du collège est plein, je dois dormir

dans une annexe, située à cinq-cents mètres du collège. C’est une ancienne écurie, dont on a

chaulé les murs intérieurs. Quelques filles occupent le rez-de-chaussée, nous sommes une

vingtaine de garçons à l’étage. Il n’y a ni douche, ni WC : un pot de chambre, au fond, près de

l’unique lavabo d’eau froide, où personne ne se lave. Comme je suis le dernier arrivé, j’occupe le

lit du fond, près du pot de chambre, sous une lucarne d’où tombent des gouttes quand il pleut.

Mais je trouve l’endroit sympa : on y est seuls, sans pion, et on s’y livre à

d’homériques batailles de polochons qui, cinquante ans après, m’inclinent à penser qu’après

tout, la vie valait la peine d’être vécue. Au moins pourrai-je m’en souvenir, à l’article de la

mort, avant d’aller me battre à coups de nuages avec les anges... Les soirs de grand froid, on

nous confie des brocs d’eau chaude que l’on verse dans des bouillottes, en caoutchouc ou en

argile.

Dans la cour des grands, on voir un cabanon fixé à un des murs qui forment l’enceinte du

collège. À côté, une stèle en l’honneur d’un ancien élève, résistant fusillé par les Allemands. Ce

cabanon est un endroit mystérieux où les élèves se faufilent furtivement. Il semble qu’y entrer

vous intronise comme membre d’une caste supérieure. De la fumée en sort : de temps en

temps, le dirlo ouvre la porte et fait le ménage : « Tour de cour, mains sur la tête ! » lancet-

il aux occupants qui jettent leur mégot avant d’exécuter cette punition légère. Moi aussi, mine

de rien, j’aimerais faire partie des grands qui occupent le cabanon, tout élève de 5ème que je

suis. Un soir, après le repas, je rôde tout à côté. La porte s’entrouvre et une voix me chuchote : «

Radine ta fraise ! » Ému par l’invitation, je m’empresse de l’honorer. L’intérieur est sombre, et

la fumée me fait tousser.

L’intérieur de l’antre n’a rien de glorieux. Je distingue de larges étagères en bois sur

lesquelles sont assis une dizaine d’élèves dont j’ai du mal à percevoir les visages. Ce cabanon

sert à ranger du bois, des chaussures, et deux bouteilles de gaz entre lesquels trône Lan, le

rouquin, qui me regarde d’un air mauvais. Je commence à baliser, et me retourne vers la porte.

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Un type m’en interdit l’accès. « Tu sais faire du jus de couilles ? » me dit Lan, l’air railleur.

Dans la pénombre, ses courtisans s’esclaffent. Je tremble : je n’ai jamais entendu ce mot. Deux

poignets se posent sur mes épaules, par derrière, et me forcent à m’agenouiller. Paralysé, je vois

une demi-douzaine de gusses descendre de leurs étagères, se mettre devant moi, et sortir leur

pénis de leur braguette. Ils se mettent à l’agiter jusqu’à ce que des flots de liquide poisseux

m’aspergent visage et vêtements. J’ignore absolument à quoi rime cette pratique. Pour moi, il

ne sort que du pipi de mon zizi, et le rituel vespéral du pédalage quotidien doit suffire à

prévenir les érections, car je ne souviens pas que celles-ci m’aient perturbé ou étonné avant

d’avoir 14 ou 15 ans. Leur besogne accomplie, mes bourreaux se retirent, j’ouvre la porte,

dont on a libéré l’accès, et file me laver dans les toilettes, honteux et abasourdi. Je viens

de subir le bizutage que tout nouveau jeune interne doit subir. Ils ne m’y prendront plus :

je fuirai désormais le cabanon, ainsi que d’autres endroits où cette cérémonie a lieu : le

vestiaire du terrain de foot, celui de la piscine, parfois les vespasiennes. On n’en parle pas

entre nous, le sujet est tabou. Encore moins songeons-nous à nous plaindre. La pire insulte

est d’être taxé de mouchard. J’aperçois parfois un pauvre camarade qui, ayant eu le malheur de

passer près du cabanon, s’y fait happer et disparaît. Je file, ne tenant pas à y être de

nouveau pris, ni à ce qu’on voie que j’ai vu quelque chose.

Les six mois qui suivront seront des mois d’enfer. Le jeudi après-midi, la seule activité périéducative

que propose le collège est la chasse au petit, perpétrée par les caïds du cabanon et

leur suite. Car ils chourent aussi nos pauvres biens. La montre que mémé m’a offerte pour

ma communion ne reste pas longtemps à mon poignet. Je dis à la maison que je l’ai

perdue, et papa me file une des rares baffes de ma vie. Il y a les coups aussi, que me

donnent quelques grands : sur le corps, pour ne pas que ça se voie. Mais j’ai trouvé la parade:

je mets trois pulls, et ça amortit les chocs. On nous prive de nourriture aussi, au réfectoire,

quand il y a des frites ou des desserts acceptables. Par contre, quand ce sont des petits pois,

on nous les balance à la figure. Une des pires brutes s’appelle Flohic. Un jour, je ne tiens

pas à boire le café insipide qu’on verse en fin de repas. « Je le bois, mais s’il est mauvais,

tu l’as dans la gueule », fait Flohic. Je le lui tends, il le goutte, crache et le balance le verre à

la figure. J’en suis quitte pour une autre séance de nettoyage. Ce gusse a essayé de me

faire agenouiller dans les pissotières, en me tenant la main et en brandissant de l’autre

son Opinel. Mais j’ai pu me dégager, et vais désormais faire mes besoins dans le bosquet d’à

côté. Parmi les tortionnaires, y a aussi Riwal, un gros au visage livide piqueté de

taches de rousseur, et Nono, le frère du borgne, que j’ai déjà décrit, un vrai obsédé. Il

se penche sous la porte des toilettes quand une fille y rentre : comme ce sont des WC à

la turque, rien de l’anatomie féminine n’échappe à sa vigilance... La pauvre fille sort,

honteuse, sous les rires et les huées. Nono va même jusqu’à grimper à la gouttière pour

voir aussi d’en haut ce qui se passe dans l’édicule. « Tu veux un coup de queue, miss

baleine ? » a-t-il lancé à une fille assez laide, un jour qu’on descendait au terrain de foot. Un

prof l’a entendu et lui a collé une beigne. Mais les profs ne voient rien. Le dirlo est surmené,

ai-je dit, et nous vivons dans des univers parallèles. Et les profs mâles, comme le dirlo,

peuvent être violents. Un jour, je vois M. Kerzépré donner des coups de pied dans les

côtes d’un élève, à terre. Le pauvre avait éraflé la peinture de sa voiture avec la fermetureéclair

de son anorak. On m’a dit que le dirlo a fait encore pire. Un élève lui avait crevé

ses quatre pneus. Il l’a roué de baffes jusqu’à ce qu’il tombe à terre. Puis il lui a dit : «

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Lève toi, je ne cogne pas sur un type à terre ! » Le pauvre bougre s’est relevé et le dirlo a

continué sa correction. Aujourd’hui, il serait en taule pour cinq ans, comme la sadique

et perverse institutrice de CE2.

Quand je considère ces moeurs barbares, dignes du Moyen-âge, je me dis : était-ce l’époque

qui voulait ça ? Mais on était quand même en 1970-1971, trois ans après mai 68. Or, nos photos

de l’époque montrent des péquenots en blouse grise et en casquette, similaires à ceux de La

Guerre des boutons ou des romans de Pagnol, et, pour ce qui est des horreurs qui s’y

passaient, au Désarroi de l’élève Törless, de Musil... Je n’avais jamais entendu parler de mai 68

ou de Woodstock, et leur souffle n’avait certainement pas effleuré ce coin perdu de Basse-

Bretagne. Au même moment, Claudine, ma future épouse, étudiait à Angers, où on lui

prodiguait des cours d’éducation sexuelle... Les programmes de l’Éducation nationale devaient

pourtant être partout les mêmes.

Le jeudi donc, on nous lâche dans la nature, sans la moindre protection, et les caïds

poursuivent les petits, pour leur mettre le zizi à l’air – j’apprends le sens de l’expression «

mise à l’air » –, leur malaxer les parties, leur piquer ce qu’ils peuvent. Comme je suis assez

rapide et plutôt mince, je grimpe aux arbres, me faufile dans des buses, dans des granges pour

échapper aux poursuivants, et vois depuis ces cachettes des compagnons d’infortune se faire

choper, comme on dit.

Le martyr local est surnommé Choucroute, et j’ignore son vrai nom. C’est un pauvre gars,

malade mental, et qui souffre d’un souffle au coeur. Il est épais, se déplace lentement, et ne parle

pas : il grommelle, et nous regarde de temps en temps de son regard confiant, comme quêtant

un peu de sympathie dans un monde qui n’en a guère à lui offrir. Inutile de dire que pareil

personnage offre une proie facile aux tortionnaires. Son physique ingrat n’en fait pas un enjeu

sexuel. Les caïds s’approchent, le frappent... mais Choucroute a un moyen de défense : il chie

dans son froc, et l’odeur fait fuir les assaillants. Pour se venger, un jour, ils chient tous dans son

lit. Choucroute se met alors sur le rebord de la fenêtre du deuxième étage, mais le dirlo, prévenu,

l’empêche de sauter. Il s’avise alors de le faire dormir dans l’infirmerie inoccupée. Pauvre

Choucroute. Il est sans doute mort depuis longtemps. Et j’ai parfois été méchant avec lui,

moi aussi. Il a tourné un jour vers moi son regard confiant, et je lui ai lancé à la figure

son surnom. Il m’a alors regardé avec une tristesse de chien battu, et j’ai eu honte de lui

avoir fait mal.

Je reste pourtant un bon élève, et ne dis rien à mes parents. Sauf une fois : le rouquin m’a pris

par le bras et m’a dit, me sachant amateur de BD : « Demain, tu m’amènes dix illustrés, ou ça ira

mal ! » Dix illustrés ! Autant dire la prunelle de mes yeux. Là, je l’ai dit à papa, qui m’a

répondu : « Tu n’as qu’à lui dire de venir me les demander... » Je répète bravement ces

mots au rouquin, le lendemain. À ma grande surprise, il s’en va tout penaud : « Bon, ça ira... »

Il ne me vient pas à l’idée que j’aurais pu dénoncer le reste. Mon intégrité physique compte

moins que mes BD. Et c’est mon corps qui proteste : un jour, de gros boutons rouges

apparaissent, à l’aine, aux aisselles, puis sur tout le corps. Je découvre pour l’occasion que des

poils poussent à ces endroits : « Ouh ! Il a des poils ! » fait papa, ce qui me gêne. « Urticaire

géant », conclut le médecin que mes parents ont convoqué. « Probable réaction alimentair »,

ajoute-t-il. En fait, c’est une réaction psychosomatique aux tourments subis, mais je ne

l’analyserai ainsi que bien plus tard.

18

Je me suis souvent demandé ensuite d’où pouvait venir un tel concentré de violence dans ce

coin perdu du Finistère, dans un collège rural aujourd’hui baptisé du nom idyllique de «

Collège du Val Perdu»... Ce n’est que bien plus tard qu’un survivant de cette époque

m’apprit que le CEG de Trémaloc hébergeait alors, en vertu d’une convention, les pires cassauce

de la DDASS de Brest, pour augmenter les effectifs d’un collège peu peuplé. Tous

n’étaient pas violents : Choucroute en faisait partie, et les caïds prenaient aussi leurs victimes

parmi les leurs. C’était vraiment pas de chance : en m’inscrivant à Trémaloc à la demande de

M. Kerzépré, mes parents m’avaient jeté dans la gueule du loup. Mais le scandale est que ces

élèves, eux-mêmes sans doute victime de galères familiales et sociales, aient pu être jetés dans

ce collège sans que l’Éducation nationale ne mobilise le moindre encadrement pour les

canaliser. Je compris alors pourquoi les 6èmes et les filles occupaient la cour du haut : le dirlo les

protégeait ainsi provisoirement des agressions.

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                                                                            IV



« Je vois passer des portraits d’amoureuses. Je vois passer des inconnues que mon adolescence aima. »

Léon-Paul Fargue, Poésies, op. cit., p. 85


En 1971, sur les conseils d’un ami prof qui estimait à juste titre que le CEG de Trémaloc était

d’un niveau trop faible, mes parents m’inscrivirent au CES de Morlaix, collège d’enseignement

secondaire cette fois, de statut supérieur, établissement bourgeois d’une ville impressionnante

pour le petit plouc que j’étais. Je tombai des nues. J’étais interne dans un collège où personne

ne vous malaxait les parties qui n’avaient plus grand-chose d’intime en se précipitant sur vous

par derrière, où nul ne vous les « mettait à l’air », ne se masturbait sur vous collectivement, ne

piquait pas vos montres ou vos baskets, ne vous privait pas de nourriture, ne vous cognait pas...

Je ne voyais jamais un prof brutaliser un élève, même pas la plus petite taloche. Surtout, je

découvrais des filles ravissantes, dont les mini-jupes (c’était la mode) et les tenues moulantes

m’émouvaient. À Trémaloc, si l’on excepte Gigi, une élève de 3ème aux gros lolos qui plaisait

beaucoup aux grands et aux pions, on était de pauvres Bécassins et Bécassines en blouses,

à la démarche lourde de filles et fils de la campagne. Je ne comprenais pas : ce que je

croyais normal, à Trémaloc, était en fait anormal. Et c’est la civilisation qui me semblait étrange.

Je commençai à parler très vite en articulant mal, dévoré par une émotivité qui allait

m’empoisonner l’existence. De plus, j’étais moins bon élève, face à une concurrence plus

rude. Je me retournai souvent en classe, étant au deuxième rang, vers les filles qui croisaient les

jambes en laissant entrevoir leur culotte blanche. J’imaginais qu’elles recelaient un mystère

différent de celui que m’avait présenté Christine, mon premier amour, si on veut. À Morlaix,

je me liai avec un camarade d’internat très mûr pour son âge, à qui sa soeur prêtait des livres de

Camus, de Jung, de Lovecraft ; des prix Nobel de l’époque : Asturias, Böll, et surtout de Boris

Vian, que je découvris avec une stupeur émerveillée. L’univers loufoque et terrifiant de L’Écume

des jours et des autres romans de Vian contribua un peu à me détraquer, je crois, et à me

rendre excentrique. Il y a des auteurs qu’il ne faut pas lire trop jeune, où qui ne conviennent pas à

toutes les sensibilités. Et passer sans transition de la Bibliothèque verte et de Mickey ou Spirou à

de telles formes de littérature ne se fait pas sans choc.

Vers 1972 aussi, je découvris tout autre chose : que la culture bretonne existait. On

entendait sur les ondes Alan Stivell, dont les mélodies me transportaient et dont on écoutait les

disques au foyer du collège. La vague celtique faisait rage, avec Tri Yann, Servat, Gweltaz, An

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Triskell et tant d’autres. En entendant Silvestrig, superbe texte où une mère supplie le capitaine

qui vient d’engager son fils de le lui rendre, ma mère me dit : « Tiens, papa connaissait cette

chanson ! » Là encore, je tombai des nues : comment associer la mélodie entraînante de cette

chanson, merveilleusement mise en valeur par la harpe, les arrangements folk et la voix de

Stivell, au hameau natal de ma mère, Poulfank en Gwitalneufret, trou perdu dans un trou perdu,

où je n’avais jamais vu que les animaux de la ferme et respiré l’odeur du fumier ? Du coup,

je découvris aussi que ma langue maternelle n’était pas celle de mes parents. J’en connaissais

des bribes, entendais les gens autour de moi prononcer avec un accent très fort des phrases que je

ne comprenais pas, mais toujours dans ma bulle, je ne me demandais pas de quoi il s’agissait.

Et, à Morlaix, j’enviais les rares élèves qui comprenaient les paroles de Tri Martolod ou de la

Suite Sud-Armoricaine, au contenu coquin, disait-on... Je n’étais plus un petit péquenot breton,

mais quelqu'un qui se découvrait une identité, et qui allait essayer de la conquérir plus avant en

apprenant la langue que mes parents aliénés ne m’avaient pas transmise. Ma passion pour la

musique bretonne éclipsait celle que j’avais toujours pour le jazz, mais je découvris avec

émotion les thèmes et impros lancinantes de Mingus, notamment Pithecantropus erectus, qui me

bouleversa.

Il fallait la foi, à l’époque, pour suivre les cours de breton, au lycée de Morlaix : ils

avaient lieu après 17 h. et drainaient un public intéressé surtout par la vague celtique. Peu des

élèves inscrits sont allés jusqu’à savoir parler cette langue difficile et très différente du français.

L’accent de mes profs était différent de celui de mes parents : je demandais donc à ma mère

de prononcer à sa façon ce que j’avais appris d’une autre. Mon prof de français de seconde nous

faisait découvrir Guillevic, René Guy Cadou, Tristan Corbière, une littérature insoupçonnée, qui

rompait avec les Corneille, Racine, Molière et George Sand qui m’avaient assommé au CES

de Morlaix. Mes profs de français y avaient été, en 4ème, une vieille célibataire hargneuse et

frustrée, et en 3ème un amateur exclusif de littérature classique, qui nous barbait et nous

abreuvait de zéros en orthographe : à l’époque, une faute coûtait quatre points en dictée !

Inimaginable aujourd’hui...

Seul garçon dans une classe de 1ère littéraire, j’aurais pu et dû collectionner les succès

féminins. Mais je n’osais pas, avait un amour de tête pour une fille de la classe, qui me

trouvait trop intello, crispé et immature. Elle était habillée baba-cool, et cette tenue me

laissait imaginer une vie de liberté et d’émancipation qu’elle n’avait sans doute pas plus

que moi. Je lisais énormément, tout Cendrars et tout Zola, courais les fest-noz pour apprendre à

danser, au lieu de draguer des filles qui n’auraient demandé que ça, car j’étais plutôt beau gosse.

En guise de vie sexuelle, je ne connaissais que les masturbations inter-fémorales pratiquées

depuis l’enfance, alimentées de fantasmes bien flous, et qui m’empêchaient de comprendre

les allusions gaillardes à la branlette, que mes camarades faisaient quand ils se rendaient sous

la douche. Un jour, je vis circuler en étude un exemplaire de Lui, où, stupeur, des créatures de

rêves exhibaient une toison intime dont je n’imaginais pas l’existence, et que la pauvre

Christine n’aurait évidemment pas pu me révéler. Cela me prit à la gorge, alors que les autres

internes en riaient. À l’internat de Trémaloc, c’était des... catalogues de La Redoute qui

circulaient en permanence, le soir ! Les pages lingeries montraient de belles créatures dont les

culottes de dentelles transparentes étaient mystérieusement assombries à l’endroit stratégique...

Mais je n’imaginais pas la floraison que proposeraient les magazines érotiques un peu plus

tard.

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Je me souviens aussi que, devant être opéré de l’appendicite début 75 à l’hôpital de

Morlaix, je vis un type en blouse blanche venir dans ma chambre et m’enfoncer un doigt dans le

rectum. Cet acte était inutile, vu que j’allais être conduit en salle d’opération peu après : le

diagnostic n’offrait aucun doute. Je n’ai rien dit, pensant que c’était une pratique normale. Mais

je pense avoir en fait été violé par un type qui était peut-être brancardier ou agent d’entretien,

mais sûrement pas médecin, car il avait l’air assez jeune et très fruste, le visage rouge et

bouffi : or, seuls les médecins sont habilités à faire des touchers rectaux. Il accompagna son

geste d’un regard méprisant et d’un rictus peu compatibles avec l’empathie médicale. Mon

physique un peu féminin m’a hélas souvent attiré les avances des hommes, voire leurs

agressions, mais je suis toujours resté planté, là, sans réagir.

Je passais mon bac en 76, puis vécut deux ans d’enfer intellectuel en prépa littéraire, à Brest.

Cette ville grise et triste, détruite par la guerre et reconstruite au cordeau, n’offrait aucun

attrait. On bossait comme des forçats. Il m’arrivait de commencer une dissert’ à minuit, de la

finir à 8 heures pour la rendre en cours, avant de somnoler pendant les cours d’une prof de

français particulièrement soporifique. J’étais toujours amoureux de Nicole, la fille que j’avais

connue au lycée, et qui ne répondait pas à ma passion de soupirant fiévreux. Jamais je n’ai osé

me déclarer, d’ailleurs, et mon attitude angoissée de chien battu implorant son attention ne

pouvait guère me rendre attrayant à ses yeux. Les femmes préfèrent les hommes décontractés, à

l’aise, qui les font rire, manifestent une supériorité virile et paternelle – tout ce que le névrosé

que j’étais et suis encore était incapable de faire. À force de parler de Nicole à mon meilleur

copain de l’internat, ils finirent par se rencontrer et ils tombèrent amoureux l’un de l’autre...

Je me défoulais sans me consoler sur les revues plus hard que certains ramenaient de leurs

expéditions au sex-shop. Et je poursuivais mon étude de la langue bretonne, apprenant à chanter

le kan ha diskan avec le bedeau de Gwitalneufret, à améliorer mon breton en le parlant avec

maman, mes oncles et tantes, mes grands-parents. Parfois nous décompressions aussi en prenant

de méga-cuites, simples défouloirs à une pression excessive. J’écrivais des poèmes aussi,

qu’avec le recul je ne trouve pas si mal, et qui seront publiés bien plus tard.

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                                                                    V




    « – C’était le temps béni de mon premier baiser »

Mallarmé, « Apparition », Poésies




Après ces deux années de servitude, j’entrais en Fac, en Licence, pour y découvrir un

univers plus décontracté. Les ex-khâgneux se précipitaient pour prendre les sujets d’exposés que

proposaient les profs, au grand amusement des étudiants qui avaient déjà deux ans de fac à leur

actif, et qui étaient plus relax. Mais je bossais quand même dur, pour rattraper les cours de

linguistique et d’ancien français inconnus en prépa. Nicole étant prise, je recommençai l’erreur

de me piquer d’un amour de tête pour Marie-Christine, une fine créature au long manteau noir,

au visage blanc, à la longue chevelure rousse, aux yeux cerclés de khôl. Elle

m’impressionnait par son passé toxicomane, sa culture musicale classique et les voyages qu’elle

avait faits en stop dans des pays lointains. Elle ne pouvait non plus accepter ma passion, étant

déjà prise, et mon immaturité ne pouvait pas lui plaire. Mais, à force d’insistance, je finis

par arriver à l’embrasser, chez elle, rue Villaret-de-Joyeuse, pas loin du port de Brest,

consentante mais passive. Elle me laissa déboutonner son pantalon et glisser une main émue

sur la toison secrète et tellement convoitée... Puis elle me dit : « Tu veux qu’on aille au lit ? »

Ma foi, je n’allais pas dire non... Mais une fois dans le lieu prometteur d’extase, je fus

incapable d’avoir une érection. Elle eu beau me stimuler de la main, je restai pétrifié, incapable

de la pénétrer. Renonçant à durcir mon pénis, elle me dit : « J’ai souvent pensé te consacrer

plusieurs nuits... Mais je trouve ton amour trop beau pour ce genre de relations. » Cela me flatta.

Puis elle reprit : « Mon copain ne va pas tarder, faut que tu y ailles... » Je m’habillais en hâte,

oubliant la moitié de mes fringues. Je descendis en courant, et croisai un type qui ressemblait

à un étudiant lambda : ce devait être le copain en question. Une fois dans la rue, je vis

Marie-Christine qui, quatre étages plus haut, me balançait une chaussette, un slip, un Tshirt

qui s’étalèrent sur les toits des voitures garées, où je les récupérais piteusement, sous le

regard intrigué des passants qui passaient en passant. J’avais raté mon initiation. Et jamais plus

Marie-Christine ne m’offrit une seconde occasion.

Un copain me fit découvrit un soir mon premier film porno, premier d’une longue série, hélas.

En 1979, ils étaient bien moins hard que ce qu’on trouve en trois clics aujourd’hui sur internet,

mais voir ces corps enlacés me suffoqua, me rendit honteux aussi : ces dialogues débiles, cette

absence totale de jeu et de talent artistique, cette salle étouffante où on entendait quelques

couples pouffer de rire, et où l’on voyait surtout des hommes qui tentaient de se masturber en

dissimulant leur besogne – tout cela me parut dégradant. Mais, paralysé devant les collègues

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étudiantes, que j’intéressais pourtant par ma culture et aussi par mon humour, je trouvai

dans le porno un exutoire à mon manque total de capacité à prononcer les mots qu’il fallait

pour conclure une séduction. Je partais avant de les dire et plantais là la fille médusée qui ne

demandait qu’à s’offrir, pour rejoindre l’antre suffocante où ma technique de plaisir solitaire

pouvait me faire jouir discrètement.

Mon dépucelage fut l’oeuvre de Georgina, une autre étudiante de Licence, qui était très

amoureuse de moi, mais ne m’inspirait qu’indifférence. C’est souvent comme ça : on aime ce

qui ne nous aime pas, et vice-versa. Elle n’était pas moche, pourtant, mais Marie-Christine

m’obnubilait au point d’effacer pour moi les charmes des autres filles. Un jour, j’invitai

Georgina à prendre un café dans ma chambre d’étudiant, et de fil en aiguille nous nous

retrouvâmes nus dans mon lit. Je ne connaissais toujours pas la masturbation manuelle,

pratiquant depuis l’enfance cette stimulation inter-fémorale, peu compatible avec la technique

normale du coït. J’arrivai tout de même à pénétrer Georgina, un peu dégoûté par l’humidité et

les bruits de succion qu’engendre cette opération, et ne ressentant pas grand-chose. Les

gémissements de ma partenaire me rendaient perplexe, aussi : en fait, j’étais anéjaculateur.

Faire l’amour ne m’amenait pas à l’orgasme : il fallait pour cela que je replace mon sexe entre

mes cuisses pour renouveler ma pratique habituelle, et arriver ainsi à jouir... Je ne me rendais pas

compte que ce talent était en fait très recherché des femmes, plutôt habituées à voir leurs

partenaires se libérer en elles après quelques ruades, sans les avoir satisfaites. Georgina jouissait

donc, sans que je m’en rendre trop compte. Une fois qu’elle fut comblée, je me retirai, et

décidai de pratiquer ce que j’avais vu dans le film : je mis ma tête entre ses cuisses... Et là,

horreur, je fus saisi à la gorge par des odeurs auxquelles je ne m’attendais pas. Mais Georgina

appréciait, et quand je levai la tête pour avaler un peu d’air, elle me replongeait entre ses

cuisses où j’allais en apnée, révulsé par l’odeur et le goût des sécrétions inconnues qui me

barbouillaient la bouche.

Maman avait donc raison : les femmes, c’était dégueulasse.

Dire que, en regardant celles qui posaient dans Lui ou Play Boy sans découvrir leur viande

intime, j’imaginais je ne sais quels trésors d’où émaneraient des effluves de nectar ou

d’ambroisie... C’était l’époque où les femmes ne s’épilaient pas (c’est d’ailleurs beaucoup lus

joli ainsi, quand elles n’écartent pas les cuisses) et cachaient dans leur culotte une toison

souvent amazonienne. Georgina ne s’était peut-être pas lavée depuis deux ou trois jours : aussi

ai-je été incapable de tenter de nouveau cette opération depuis lors.

Je décrochai brillamment ma Licence, mais dans une Fac où la concurrence était très

faible. J’aurais dû aller à Rennes ou à Paris, mais le cordon ombilical m’attachait à ma mère,

avec qui je parlais de plus en plus breton. Avec papa, je n’ai guère eu de conversation

profonde, hélas, et jamais sexuelle. On ne parlait pas de ça entre hommes, ni entre parents et

fils.

Marie-Christine disparut ensuite, pour suivre un marchand itinérant qui avait des enfants...

Son absence me désespérait, son visage m’obsédait. Je passai l’année 1979-1980 à bosser ma

maîtrise sur Barbey d’Aurevilly, un écrivain fin- de-siècle à la mode alors, un excentrique lui

aussi, auteur de nouvelles fantastiques inspirées de Poe. J’aurais dû choisir un auteur de

chevet plus terre- à-terre. Je hantais les rues de Brest, toujours ravagé par l’idée d’y revoir

l’objet de ma passion : la lecture de Proust, qu’elle adorait, ne contribua pas à m’ôter cette idée

24

fixe... Elle m’avait initié à la musique classique, et je finis par snober les fest-noz pour

m’abreuver de Bach, Monteverdi, Purcell, histoire d’être à la hauteur si je la revoyais... Je passai

le CAPES aussi, sans l’avoir préparé : j’échouai mais obtins 14 en dissertation.

Je visais l’agrégation, et la travaillai d’arrache-pied, par correspondance, l’année suivante,

toujours à Brest, alors que j’aurais pu aller ailleurs. Mais le spectre de Marie-Christine hantait

toujours les rues de cette ville sinistre. Mon existence minable se partageait entre devoirs rendus

au CNED, soirées affreuses au ciné porno de Brest, lectures boulimiques destinées à avoir de la

conversation avec Marie-Christine, qui m’avait toujours parlé d’auteurs que je ne connaissais

pas, retours à Gwitalneufret pour bretonniser un peu, et aussi quand même pas mal de films

normaux et de concerts. Le jazz était au creux de la vague depuis les années 60, mais il

passait quand même à Brest quelques musiciens notables : je me souviens d’un concert superbe

de Stan Getz, vers 1980.

Ayant eu 14 en dissert’ sans rien préparer l’année précédente, j’imaginais que je

décrocherais le CAPES facilement, et l’Agrégation dans la foulée, d’autant plus que

Mitterrand, élu en 81, avait créé des postes de profs à la pelle. Mais non : mes notes furent

catastrophiques, et je tombai de haut. Il n’y a rien de plus aléatoire que les concours, surtout dans

l’enseignement. Que faire ? Georgina était devenue assistante en Angleterre, bien qu’étudiante

en Lettres. Inspirée par son exemple, je fis aussi un dossier, et, soutenu par mon directeur de

maîtrise, qui présidait la Fac, j’obtins un poste d’assistant pour le Lycée de Fenny Stratford,

pas loin d’Oxford.

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VI

C’était la première fois que je quittais mes parents pour une telle durée... Je m’étais, en effet,

fait réformer en 1979, lors des trois jours qui présidaient à l’intégration au service militaire, après

m’être fait passer pour névrosé, psychotique, homosexuel, toxicomane, antimilitariste et très

myope. Je quittais la Bretagne avec appréhension, avec l’idée d’avoir, un an plus tard, le

CAPES (que j’allais donc travailler par correspondance), une copine et un bon niveau en

musique : féru de jazz depuis l’enfance donc, je m’étais acheté une flûte traversière et avait

commencé à en jouer, en grand admirateur de Roland Kirk, mais aussi du groupe Gwendal,

qui fusionnait avec lyrisme mélodies bretonnes et impros jazz.

Depuis l’affaire de Trémaloc, je parlais vite et articulais mal, ai-je dit, étant hyper émotif. On

se demandait parfois quelle langue je parlais, même quand je parlais français à des Français !

J’avais appris l’anglais, du collège à la khâgne, comme on apprenait le latin : en traduisant, en

avalant quantité de mots souvent inutiles, et mes tentatives pour parler anglais à des

autochtones – par exemple lors de mes voyages en stop en Écosse et en Irlande, lors des étés 76

et 78, – rencontraient le plus souvent des visages perplexes. Une dame qui m’avait hébergé

m’avait dit : « Your English is very good. It’s only your pronunciation, your grammar and your

vocabulary which are bad »... Je me demande ce qui restait... Et de fait, en débarquant à

l’aéroport de Londres sous une chaleur torride et peu anglaise, fin août 81, j’essayais de

demander un Coca-Cola dans une boutique, en tendant le seul billet d’une livre que j’avais en

poche. Avec un large sourire et un « Here you are, luv’ », la vendeuse me tendit... un kidney pie,

c’est-à-dire un pâté de rognons en croûte. Mortifié, je le pris, sans oser rectifier, mais cela

n’étancha pas ma soif.

Mes débuts au lycée de Fenny furent terribles, car personne ne comprenait ce que je disais,

ni en français, ni en anglais... J’étais logé chez un couple de religieux fanatiques qui

voulait me convertir, me conduisait à des séances de campanology (art de sonner les

cloches !), me faisait travailler pour aménager leur maison : je chargeais du charbon, émondais

des fruitiers, transportais des meubles... Le mari était sympa, mais sous la coupe d’une femme

rigide et puritaine qui avait mis la main sur cet ancien dragueur invétéré. Mes talents en la

matière restèrent aussi catastrophiques. Je me souviens d’une soirée au pub où j’ai parlé

deux heures avec une très jolie fille, que j’ai raccompagnée chez elle... sans être capable de lui

redemander à la revoir, ni même de faire un geste pour lui prendre la main, alors qu’elle

n’attendait que ça. Ce genre de scène m’est arrivé plusieurs fois cette année-là et, comme à

Brest, je me mis à hanter Soho et ses sex-shops en guise de défouloir à cette sexualité interdite.

Je faisais des cours de littérature sur les textes au programme : un roman nullissime de Georges

Duhamel, déjà oublié à l’époque, mais aussi et surtout Le Blé en herbe, de Colette, et Les

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Enfants terribles, de Cocteau, que je découvris tous deux avec ravissement. J’aimais faire

partager mes passions aux élèves, et je me décontractais au fur et à mesure que nous nous

connaissions. Il est vrai que j’évoluai surtout devant des premières et terminales qui ne

comprenaient qu’une douzaine d’apprentis francophones. Certaines filles étaient très jolies, mais

souvent déjà prises : assistant de 23 ans, j’aurais pu peut-être tenter ma chance de ce côté...

Je faisais partie du groupe de jazz du lycée, mené par un jeune musicien très doué, saxophoniste

et pianiste, prénommé Ian. Je n’ai jamais entendu parler de lui ensuite, ce qui m’étonne encore,

tant son aisance, sa technique et son lyrisme étaient enchanteurs. Mon jeu à la flûte était limité,

mais j’arrivai à improviser sur des standards et des blues, tout en étant incapable d’exposer un

thème ni de comprendre une grille harmonique. Un pub nommé The Gallion organisait des

soirées jazz chaque semaine : j’y allais et rencontrai une pléiade d’assistants de français, on

buvait beaucoup, on fumait, on rigolait bien... J’avais de bon copains aussi : Mick, un colosse

prof d’allemand, très sportif, qui me prêtait son vélo pour sillonner les routes du

Buckinghamshire, et sa chouette épouse Margaret. Je revoyais de temps en temps Douglas,

assistant écossais au lycée de Morlaix, durant mon année de Terminale, très bon guitariste,

féru de français populaire et d’écrivains comme Queneau, qui jouent avec la langue. Et je

retournai au bercail breton chaque trimestre, en général pour y bosser les pénibles devoirs

d’ancien français ou de stylistique que je devais rendre au CNED.

Excédé par le fanatisme de mes logeurs, je louai une maison très moderne et aérée dans un

hameau, en compagnie de l’assistant allemand, Karl. Ce type encore plus bizarre que moi

passait le temps à regarder la télé, enfermé dans sa chambre. Un jour, je regardai par le trou

de la serrure et vis qu’il se masturbait devant la télé... En jetant un oeil dans son armoire, je

découvris une pile de revues porno genre Penthouse, qu’il matait donc tout en regardant la télé

et en buvant du Coca. Il était célèbre pour son radinisme, son surnom étant « Could you

pease lend me one pound ? » (Pourrais-tu stp me prêter une livre ?), qu’il ne rendait jamais. Il

ne fichait rien, question travaux domestiques. Aussi décidai-je de ne couper que la moitié de

la pelouse et ne n’aspirer que la moitié des pièces de la maison, de ne faire que ma vaisselle. «

It’s mean ! » (C’est mesquin ! ») se plaignit-il... Les voisins trouvaient étrange qu’une moitié de

la pelouse fasse un mètre de hauteur alors que l’autre était aussi tondue que le crâne

d’Hitchcock... Cela faisait tache, dans un hameau anglais, où l’on est très soucieux de sa

pelouse. Nos visiteurs avaient eux aussi l’air perplexe, voyant la moquette du salon impeccable

d’un côté, pleine de poussière et de saletés de l’autre... Mais je découvris aussi que ce salopiot de

coloc s’était abonné en mon nom à ses revues porno ! Je compris alors mieux les regards

entendus que me balançait le facteur depuis des mois... En tapant son nom sur internet, j’ai vu

récemment qu’il était devenu arbitre de catch ! Comme quoi, la branlette-Coca, ça mène à tout.

Je revins à Brest passer le CAPES, que j’obtins brillamment, 36ème sur 4600 candidats pour

seulement 150 postes, le robinet s’étant tari, une fois Tonton élu. J’avais eu 14 en dissert’, et 18

en version anglaise, c’est dire que mon niveau s’était amélioré. C’était formidable. Je musiquais

aussi un petit peu : deux des trois challenges que je m’étais fixés étaient donc réussis. Mais ma

détresse sentimentale et sexuelle restait la même, ayant été incapable de la moindre conquête

durant une année où plusieurs occasions s’étaient pourtant offertes.

Lors de mon pot de départ du lycée de Fenny Stratford survinrent des gens que je ne

connaissais pas. On me présenta en effet Claudine, qui avait été assistante au même endroit

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cinq ans plus tôt, et son jeune frère Gérard. J’avais entendu parler d’elle en janvier : le directeur

du département de langues disait que l’ancienne assistante venait de perdre sa mère après un

long calvaire dû au cancer. Ne la connaissant pas, je n’avais pas été ému. Elle ne correspondait

pas à mon idéal féminin, qui était stéréotypé : j’appréciais les femmes minces, bronzées,

sportives... Claudine était plutôt rondelette, le visage joufflu, très nature, habillée d’une robe

baba-cool. Ses grands yeux bleu et son franc sourire dénotaient une générosité et une franchise

exceptionnelles. Son frère, un jeunot qui suçait encore son pouce à 17 ans et avait

joyeusement redoublé 5ème, 3ème et 2de, me parut aussi très sympa. Je tins, devant les

profs, un discours d’adieu improvisé et totalement délirant, mettant en oeuvre un humour que

mes collègues anglais apprécièrent : après tout, c’est chez eux qu’on a inventé le nonsense.

Claudine riait.

J’étais pressé de renter en Bretagne pour me préparer à embrasser ma profession. Mais il

fallait ranger une maison que ma proprio allait venir inspecter. Karl était déjà parti sans avoir

rien fichu. Mais le veinard avait fini par conclure avec une élève de 1ère, pas canon pourtant,

avec qui il filait le parfait amour. Cela dit, comme me l’avait confié un pote plus vieux que moi

de Gwitalneufret : « Mieux vaut se tirer le pire des trumeaux que de se branler sur des

photos de cul ». Cet aphorisme, dont on peut trouver le romantisme modéré, n’en est pas

moins plein de bon sens. Bref, la grande maison de Simpson était dans un état pitoyable : il me

fallait aspirer, passer la serpillière, tondre, mettre des pots de fleurs sur les trous qu’avaient faits

des mégots sur la moquette... Claudine et son frère ne savaient pas trop où passer la nuit, le

directeur ne pouvant pas les héberger ce jour-là. Je leur proposais donc de dormir chez moi,

en leur demandant s’ils pouvaient me donner un coup de main. Claudine fut d’accord : j’ignorais

que la pauvre était tombée amoureuse de moi au premier instant où elle m’avait vu. Elle fut

incroyablement efficace : elle nous fit nettoyer les vitres avec du papier journal, décolla les

nouilles incrustées sur le carrelage de la cuisine, au-dessus de l’évier, quand je les y

projetais pour voir si elles étaient bien cuites (si elles collent, c’est bon : c’est ce que m’avait

appris Ted, un pote toujours cannabisé qui passait chez moi de temps en temps), dépoussiéra,

aspira, briqua...

J’allais passer quelques jours à Dower House, une immense maison victorienne à

colombages qui hébergeait des assistants et des étudiants, et organisait une party de fin d’année.

Nous y allâmes tous les trois, et, de fil en aiguille, Claudine et moi nous retrouvâmes dans un lit

aux draps de couleur noire (sinistre présage ?) en écoutant un tube affligeant de l’époque :Da

Da Da ich lieb dich nicht (autre présage ?). Elle n’était pourtant pas une Marie-couche-toilà

et n’avait eu qu’une aventure, quelques années plus tôt, avec un pasteur du coin. Mais,

comme elle me le dit ensuite, son coup de foudre pour moi avait été tel qu’elle avait tout de

suite eu envie de tout me donner. « Chez les gens qui n’ont pas le coeur décharné, l’amour

dispose à aimer tout le monde », écrit Simone de Beauvoir1: tout le monde et tout de suite.

Voilà une phrase qui résume le don permanent pour autrui qu’était et est toujours Claudine, sa

générosité désintéressée, exceptionnelle. Moi, je n’arrivai pas à jouir, mais

1 La Force des choses, vol. 1, Gallimard, Folio, p. 303.

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j’appréciais tout de même de faire l’amour avec quelqu'un d’aussi attachant et sincère, qui

m’avait déjà tout dit de sa vie, et notamment de la triste année qu’elle avait passée à

s’occuper de sa mère malade jusqu’à sa mort, le jour de Noël. Je pensais d’ailleurs en rester là,

mais Claudine fourra son adresse dans toutes mes poches, me signala même l’endroit de Vieille

Castille qu’elle allait visiter pendant l’été, et me saoula tellement que je finis par lui

promettre qu’on se reverrait. À l’heure où j’écris ces mots, 37 ans après, on est toujours

ensemble... Dower House fut détruite pour laisser place à un rond-point géant. Ainsi disparut le

théâtre de notre première union.

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VII

Je passai l’été à préparer mes cours, étant nommé dans un collège de Rennes. Une collègue

d’anglais me proposa, le jour de la rentrée des néo-profs, au Centre de formation, de me

dépanner en me prêtant une chambre de son appart’, dans la ZUP Sud. J’y restai toute l’année.

À vrai dire, je passai le week-end chez mes parents, et me rendais chaque mardi à Paris, où

Claudine était elle aussi néo-prof à… l’ENA. Eh oui, elle avait fait l’ENA : l’École normale

d’Auteuil, qui formait instit’ et PEGC, les professeurs d’enseignement général de collèges,

ces fameux CEG dont celui de Trémaloc me restait en travers de la mémoire. Le baby-boom

des années 60 ayant engendré des besoins en matière d’enseignement, on avait fait passer

profs de collèges, dans les campagnes, d’anciens instituteurs. L’Éducation est un monde

très hiérarchisé, plus encore alors qu’aujourd’hui, où on comptait un nombre de grades

impressionnants, surtout depuis la réforme du collège unique, qui avait, en 1975, fondu

CEG et CES. Les pauvres PEGC, recrutés à Bac + 2 (bien que certains eussent une licence,

comme Claudine, voire plus), avaient 21 heures de cours par semaine, contre 18 pour un

certifié (Bac + 3), et 15 pour un agrégé (Bac + 4). Plus on avait d’heures de cours, moins

on était payé. Mais le diplôme ne fait pas la valeur : Claudine était et est toujours une prof

exceptionnelle, alors que j’ai connu bien des agrégés fumistes ou nuls, et beaucoup de profs

de fac qui n’avaient même pas un CAPES et ne devaient leur poste qu’au piston ou, pour

certaines, aux coucheries.

Je garde peu de souvenirs de cette année de stage, excepté un, mémorable. Un jour, je discutai

avec un vieux prof de math qui se faisait chahuter constamment, et une jolie pionne sous les

charmes duquel ce collègue semblait avoir succombé. Après avoir dit : « Vous verrez

quand vous aurez trente ans de carrière ! », il prit son mouchoir et s’y moucha

bruyamment. Un jet de morve fila droit dans... l’oeil de la pionne, qui se retourna, surprise,

pour se nettoyer. Plié en deux, j’eus du mal à retenir un fou rire... Le vieux prof ne s’était

pas rendu compte de son geste, ni de ses conséquences. J’ignore s’il réussit à la

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séduire. Cette anecdote reste le meilleur souvenir de ma vie d’enseignant.

Non, j’exagère. J’ai de cette année de stage un souvenir plus émouvant. J’avais abordé

devant des 5èmes la notion d’art, car leur manuel offrait la photo d’amphores romaines dans un

musée : comme si on exposait, avais-je dit, des bouteilles de vin actuelles dans mille ans... Le

lendemain, j’avais vu un élève soulever son cartable plein à ras bord et le poser sur mon bureau.

Il en sortit un vieux fer à repasser d’autrefois, un obus sur le métal duquel étaient gravés des

dessins, une cuillère en bois utilisée naguère pour faire le beurre, et il me demanda, l’air grave :

« Est-ce que c’est de l’art, ça, monsieur ? » J’en fus baba : ma réflexion sur le fait que des objets

peuvent acquérir le statut d’oeuvre d’art en perdant leur aspect utilitaire avait turlupiné cet élève

au point qu’il avait fait des recherches pour trouver d’autres exemples. Je pensais pourtant que ce

que je leur avais dit leur avait passé au-dessus de la tête... Je l’ai constaté souvent ensuite :

parfois, j’ai chiadé des cours qui ont fait un flop, d’autres fois, j’ai préparé très vite un autre,

pensant qu’il serait médiocre, alors que quelque chose se passait. Quand on travaille sur du

vivant, ce n’est pas prévisible, et c’est bien.

J’introduisis Claudine chez mes parents. Je me souviens de sa première visite et du regard

méfiant de maman, qui voyait sans doute en elle une rivale. Je lui avais dit que son père était

seul. « Divorcé ? » avait fait maman, l’air pincé. Elle avait eu l’air soulagée en apprenant que le

père de Claudine était, en fait, veuf. C’était plus correct, rapport à la religion, dont ma mère

commençait à devenir toquée.

Claudine était pressée de me faire rencontrer sa famille et ses amis, à commencer par

Maurice, son père, qui habitait Grézillé, près de Saumur. Il me paraissait plutôt bien

physiquement, encore blond à cinquante ans, le visage hâlé et parsemé de taches de rousseur.

Mais cet ancien d’Algérie, où il avait passé sept ans comme simple troufion puis caporal,

avant de poursuivre une carrière militaire jusqu’à sa retraite, ne s’était pas remis de la mort

récente de sa femme, six mois plus tôt. Il avait déjà trouvé un soutien illusoire dans l’alcool,

ce que je ne savais pas encore. Il n’avait jamais renié son passé, au contraire, et resta jusqu’à la

fin fidèle à la mémoire de ses chefs, Bigeard et Massu, dont il approuvait les méthodes.

Claudine me fit sillonner tout le Saumurois pour présenter sa conquête à toutes ses

connaissances. Sa famille était fort sympathique, et la plupart de ses amis écoutaient de la

musique folk, venaient du mouvement chrétien agricole, était pacifiste et écolo. Tout cela me

convenait, à ceci près que le jazz était ma musique favorite.

Notre vie intime souffrait toujours de mon incapacité à jouir pendant l’amour. Cela avait plu

à mes rares conquêtes brestoises : je les besognais une demi- heure, une heure, elles

ahanaient de plaisir avant de s’endormir, repues du cul, et de ronfler, satisfaites, tout en me

laissant en plan et en érection sans plus se soucier de moi. Mais une femme amoureuse tient

aussi à ce que son compagnon atteigne le plaisir commun. Rien n’y faisait : Claudine avait beau

parsemer de poivre ou de gingembre ses plats, tenter des pratiques qui me laissaient

indifférent, il me fallait toujours conclure par une séance de plaisir solitaire inter-fémoral, tel

que je le faisais depuis l’enfance, en pensant aux scènes X dont j’étais toujours addictif.

Je piquais toujours des crises d’urticaire géant, en cas d’émotion forte : ce fut le cas

lorsque je vis, en direct, à la télé, l’assassinat de l’opposant philippin Benino Aquigno,

liquidé par les sbires du sinistre Marcos. Dans la salle d’attente du médecin, je feuilletais un

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magazine et découvris l’interview d’un psycho- sexologue, Christian Jeunesse, qui me parut

crédible. Il officiait en banlieue, et je me décidai à prendre rendez-vous avec lui, puisque

Claudine travaillait elle aussi en région parisienne, après son examen final de l’École normale.

Ma première rencontre avec le sexologue fut étonnante. J’attendais depuis une heure dans

son cabinet, à Thiais, quand il fit irruption, le visage ensanglanté : « Un type a brûlé un feu

rouge et a percuté mon véhicule. Il était énervé et m’a frappé. J’ai dû l’immobiliser et appeler la

police. » Son calme parfait m’impressionna. Barbu, un peu dégarni, il fumait cigarette sur

cigarette. J’exposai mon problème et il envisagea plusieurs hypothèses, estimant qu’il relevait

plus de la psychologie que de la médecine. Je n’arrivai pas, selon lui, à libérer mes émotions,

qu’elles soient verbales où qu’elles se manifestent par l’éjaculation. Il fallait donc briser la coque

qui m’inhibait. Christian Jeunesse soignait des patients et patientes atteints d’anorgasmie, de

frigidité, d’ennui conjugal... et organisait parfois des thérapies de groupes, durant lesquelles on

pratiquait des massages, nus, sans connotations sexuelles. Il nous faisait aussi absorber des

produits destinés à nous libérer. Je me souviens d’avoir absorbé une mixture à base de mescaline

et de kétamime qui me plongea dans des rêves psychédéliques. Je me voyais traverser des

nuages que j’écartais de la main, à la recherche de Dieu : existe-t-il ? m’exclamai-je. « Demandele-

lui ! » répondit Christian. C’est ce que je fis : et Dieu me répondit qu’il existait...

J’ignore s’il m’avait dit la vérité. Claudine n’absorbait pas ce genre de produit, mais devait

digérer le deuil de sa mère, et Christian l’y aida. Mais mon problème ne se résolvait toujours

pas...

Bientôt, j’obtins un poste de prof définitif au collège d’Erville, dans le Loiron. C’était presque

miraculeux, la quasi-totalité des mes collègues néo-profs ayant été envoyée dans le Nord ou

la Somme. Je retrouvai le petit département où j’étais né, et qui, en 1984, passait pour assez

arriéré, très catho-rural-chouan. Peu peuplé, le Loiron, coincé entre Bretagne et Normandie, est

un territoire que l’on traverse en général sans s’en rendre compte. Je pensais y rester deux

ou trois ans : à l’heure où j’écris ces mots, j’y habite encore. Les élèves étaient très gentils,

bien élevés, respectueux de l’autorité qu’incarnait encore le prof à leurs yeux : ça aussi, ça a bien

changé. La principale, assez revêche, défendait quand même bien les profs. Elle distinguait les

bons élèves, mis dans les 6ème, 5ème, 4ème et 3ème A, comme souvent, de tous les autres, dont

le niveau était souvent faiblard, surtout en français. Il m’arrivait de voir 80 fautes par copie,

au point que j’écrivis un jour « les arbrent » au tableau... Au début, j’étais un peu élitiste, et

je m’en veux d’avoir pris de haut, voire méprisé, des élèves que j’aurais dû encourager. Mais je

crois que ça n’a pas duré : on s’attache vite à son établissement, et j’ai défendu mes élèves très

vite, comprenant qu’il fallait booster ceux pour qui échouer au Brevet aurait des conséquences

fâcheuses sur leur vie.

Le Loiron est un paradis pour les cyclistes : j’exténuais mon vieux vélo en parcourant les

routes secondaires les plus secrètes. Je mettais un doigt au hasard sur la carte du département.

Je m’y rendais en voiture, puis décrivait un circuit de 50 ou 60 kilomètres à partir du point

désigné par le sort. Parfois, je me surestimais : il m’est arrivé de m’écrouler au bord de la route,

incapable de boucler le circuit que j’avais élaboré. Je devais alors téléphoner à Claudine pour

qu’elle vienne me chercher en voiture, et avais mal aux jambes pendant quinze jours...

Je me mis aussi à travailler le saxophone avec le directeur de l’École de musique locale, un

musicien et un pédagogue remarquable, car j’avais commencé à en faire lors de mon année

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de stage, à Rennes. Claudine était fondue de théâtre, moi de jazz. On aimait aussi tous les

deux la chanson française « à texte » et les chanteurs folk comme Joan Baez ou Leonard Cohen.

Au début, elle venait avec moi à des concerts de jazz, sans doute plus par amour que par intérêt

pour cette musique parfois ingrate. Moi aussi, j’allais souvent au théâtre en sa compagnie,

quand j’allais chez elle le week-end, avant de me rendre compte que je m’y m’ennuyais le

plus souvent. Peu à peu, nous nous sommes mis à sacrifier chacun de nos côtés à nos passions

respectives. On se rendait fréquemment en Bretagne aussi, papa étant encore en activité, et à

Grézillé, où le père de Claudine tentait de retrouver une compagne.

Mais il buvait beaucoup, seul chez lui. Un jour, il passa par la porte-fenêtre de sa chambre et

se cassa le nez. On l’entoura d’affection, et je fis cinq heures de stop pour rentrer à Erville,

Claudine étant restée choyer son père à l’hôpital de Saumur. On le dorlotait comme un martyr,

alors qu’il buvait en cachette. Le médecin de famille nous conseilla de marquer le niveau des

bouteilles au feutre, dans sa cave. Je déployais des ruses de Sioux pour accomplir cette besogne,

d’ailleurs inutile, en évitant que Gérard ne me remarque. Le jeune frère de Claudine, qui avait

donc redoublé trois classes, venait d’avoir son Bac d’extrême justesse, ayant dû rattraper 60

points de retard à l’oral... Je l’avais un peu aidé à préparer l’oral de philo. Il avait fait pipi au

lit jusqu’à ses sept ans, et on n’avait pu le guérir qu’en lui fixant au zizi un appareil qui

balançait des décharges électriques à chaque trace d’humidité. Ce traitement barbare m’avait

révolté. Je ne voulais pas qu’il me voie manoeuvrer dans sa cave, ayant peur de lui mettre la puce

à l’oreille.

Sachant mon futur beau-père dépressif et alcoolique, je supportais son irascibilité. Un jour, il

me traita de bougnoule, une injure qu’il avait dû pratiquer dans son jeune temps en Algérie. Un

autre jour, il me fit une scène parce que j’avais jeté dans la poubelle des miettes de pain : « Pour

les oiseaux, mon petit Martial ! Je balance toujours les miettes aux petits oiseaux ! »

Touchante attention, de la part d’un ancien d’Algérie qui avait été sept ans en « opération » sur

le terrain...

Christian Jeunesse devenait un peu notre gourou. Je le voyais toujours régulièrement, mais ses

efforts pour résoudre mon problème d’anéjaculation restaient vains. Il eut l’idée de me faire subir

une narcoanalyse chez un copain à lui, un vrai médecin. Il s’agit de se faire injecter un mélange

de barbituriques et d’amphétamines, destiné à désinhiber. Le toubib avait l’air de planer un

peu. Il me fit savoir que cette piqûre pouvait avoir des effets fâcheux : une de ses patientes

avait ainsi dépensé une fortune pour acheter une croûte dans une galerie d’art pour snobs

friqués. Aussi valait-il mieux être accompagné. Sitôt piqué par intraveineuse, je fus pris d’une

euphorie incroyable et me mis à rouler par terre... Dehors, j’essayais de grimper à un poteau

que je trouvai beau, voulus acheter un fauteuil de dentiste que j’avais vu dans une vitrine...

Claudine me retenait tant bien que mal. Nous rentrâmes tant bien que mal en voiture, ma

compagne craignant que je n’ouvre la portière pour tenter de voler comme un papillon. Mais, une

fois chez elle, nous dûmes nous rendre à l’évidence : la narcoanalyse, si spectaculaire qu’elle

fût, ne résolvait pas l’absence d’éjaculation.

Dans son bureau, Christian était songeur, tirant sur son habituelle Philip Morris. Il eut

alors une idée : « C’est peut-être un problème mécanique... Tu vas cesser cette méthode de

masturbation inter-fémorale et faire comme tout le monde : avec la main ! Jusqu’à ce que ça

vienne... » Je me disais que ne n’y arriverais jamais. Mais j’essayais néanmoins, dans ma petite

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maison d’Erville, Claudine habitant toujours en banlieue. Quinze jours durant, je m’appliquais à

fréquenter la veuve Poignet, sans succès, sur des revues porno de l’époque. Et deux semaines

sans éjaculer, ça m’énervait beaucoup... Un soir, alors que je n’y croyais plus, j’arrivais à jouir

et à lâcher une superbe giclée de semence libératrice sur le visage d’une jeune femme qui me

faisait un clin d’oeil complice pendant que ses partenaires la prenaient en double pénétration.

Incroyable ! Je venais de mettre un terme à une pratique de vingt ans, originale, mais

contradictoire avec la technique sexuelle la plus élémentaire... Je téléphonai à Claudine, à

Christian, et même à... ma mère, que j’avais mise au courant de mon incapacité à honorer

complètement ma compagne. Elle informait mon père de mes problèmes, mais jamais lui et

moi ne parlâmes ensemble de ces affaires.

Sitôt le week-end arrivé, j’essayais donc la même chose avec Claudine... et ça marcha ! Je

jouis en elle, laborieusement, certes, en pensant toujours à mes idoles de papier, mais nous

recommençâmes sept fois en deux jours, avec bonheur. La pauvre en avait mal aux hanches.

Elle était si amoureuse de moi qu’elle avait perdu vingt kilos en un an, après s’être inscrite à

Weight Watchers. Devenue très mince et désirable, vu les canons en vigueur à notre époque, elle

attirait les regards masculins dans la rue, ce qui me flattait. Christian Jeunesse aussi était aux

anges. Je lui offris la revue dont les deux pages qui avaient reçu les stigmates de ma victoire

était collée l’une à l’autre : je les décollai mais un bout de photo resta collée à l’autre page. Je

les dédicaçai au sexologue inspiré, qui rangea l’ouvrage dans sa bibliothèque. Une revue porno,

coincée entre les oeuvres de Freud ou de Jung, ça ne manquait pas de piquant... Après tout,

Lacan a bien caché chez lui L’Origine du monde...

C’était en 1985. Je n’avais jamais connu d’autres femmes que Claudine, finalement,

dans la mesure où je n’étais jamais parvenu à l’orgasme avec d’autres. J’avais à la fois envie

d’autres expériences, mais était aussi fortement attaché à ma compagne, dont l’amour

inconditionnel me bouleversait. Elle prévenait mes moindres désirs, cuisinait

merveilleusement, me suggérait des pistes pour intéresser mes élèves, conquérait ma famille

bretonne par son dévouement, son enthousiasme permanent à aider autrui... Pour qu’elle me

rejoigne dans le Loiron, il fallait que nous envisagions le mariage, ce que nous fîmes. Je me

sentais plutôt agnostique, et n’avais que peu de sympathie pour le catholicisme tel que je

l’avais vu à l’oeuvre dans les campagnes bretonnes : le curé y était une figure dominante, et

souvent tyrannique. Mais nos stages chez Christian Jeunesse avaient quelque chose de mystique :

il pratiquait une sorte de syncrétisme dans lequel le Dieu des chrétiens avait sa place, en même

temps que le bouddhisme. Et maman commençait à se fanatiser. Elle avait toujours eu une

foi primitive, passionnée. Chaque année, elle allait en pèlerinage à Lourdes. J’y étais même allé

avec elle, en 79, désespéré de ne plus voir Marie-Christine, et avait tenté le pari pascalien, sans

grand succès. Il y avait toujours un Voltaire en moi qui ironisait et se moquait de ses foules

agenouillées en quête de miracles. Ma mère avait rencontré des membres du mouvement

charismatique et s’était mis en tête d’évangéliser tous ceux qui, dans son entourage, lui

paraissaient trop tièdes.

L’influence de Christian et celle de ma mère, qui en aurait fait une maladie sinon, firent que

Claudine et moi nous mariâmes à l’église, lors d’une radieuse journée d’octobre 85, dont je garde

un souvenir enchanté. Tout était parfait : Maurice, mon beau-père, avait très bien organisé le

buffet du soir. La petite église de Grézillé était charmante, le prêtre sympathique, j’avais dansé

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jusqu’à deux heures du matin – y compris la valse et le tango, appris quinze jours plus tôt... La

seule fausse note vint de Maurice qui, éméché sans doute, me dit d’une voix nasillarde et

tremblante : « J’espère, mon petit Martial, que vous ne tromperez jamais votre épouse ! Je serais

fâché de l’apprendre ! » J’encaissai, alors qu’un gendre normal aurait rué dans les brancards.

J’aurais dû lui dire que, deux ans auparavant, sa belle-soeur m’avait confié qu’elle avait été

victime d’une tentative de viol de sa part et de celle de son frère, en janvier 82. Claudine avait

confirmé : « Oui, papa était en manque, maman venait de mourir... » Si je les avais

dénoncés, ils en prenaient pour dix ans. Je n’y ai pas pensé, et avais pitié de Gérard, mon

beau frère, qui suçait donc encore son pouce, était un cancre redoutable et aurait été privé de son

père, si je l’avais dénoncé, après avoir perdu sa mère.

35










VIII


« Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée ! »

Mallarmé, « Don du poème », Poésies



Une fois mariée, Claudine obtint miraculeusement un poste dans le Loiron, dans le sud du

département. Pendant trois ans, j’avais fait l’aller retour vers Paris chaque week-end, et nous

avons vu un paquet de films, de pièces, de concerts, outre nos séjours chez Christian, le «

bitologue », comme l’appelait papa. Elle m’avait donné pas mal de tuyaux pour préparer mes

cours aussi, l’École normale étant plus concrète de ce point de vue que le Centre de

formation des profs. Claudine avait, comme beaucoup de femmes j’imagine, la fibre

maternelle ancrée dans le sang... Maintenant que j’étais opérationnel et que nous étions

ensemble, elle me tarabustait pour que j’accepte de me reproduire, ce qui ne

m’enthousiasmait pas. L’état du monde, en 1985, ne m’incitait pas à l’optimisme (que dire en

2022 ?). Je ne me voyais pas père, étant trop immature sans doute. Cependant, comme

l’écrit Nougaro dans sa superbe chanson Cécile, « Mais il lui fut pourtant facile / Avec ses

arguments / De te faire un papa... ». Claudine irradiait et irradie toujours la générosité, la

sympathie naturelle et désintéressée du prochain, et elle ne pouvait être qu’une mère...veilleuse.

Quand il fut avéré qu’elle était enceinte de mes oeuvres pas encore complètes, tout le monde

fut aux anges, mais je me sentis bizarrement un peu honteux, comme si je m’étais mal

comporté... Je me préparai toutefois très vite à assumer cette nouvelle condition, avec l’espoir

que mes parents, qui en avaient donc rompu la transmission, allaient profiter de cette naissance

pour transmettre leur langue à la nouvelle génération.

Je m’étais également remis à bosser l’agrégation, soucieux d’obtenir ce sésame avant la

naissance de l’enfant. Je faisais cours avec allant, les élèves appréciant souvent mon humour :

« Je pensais vous rendre les copies dans l’ordre des brioches... Je vous les rendrai

finalement dans l’ordre décroissant... » ; « Vous savez, je suis du signe du poisson. C’est pour

ça que toutes mes illusions sont des truites... » ; « Je jaunis à l’idée du Top 50... » ; « Le e est

élidé, comme Johnny. »

Les dictées m’offraient de délicieux calembours : « Ils se reposaient à l’ombre des jeunes

lévriers » (pour « genévriers ») ; « Il faut changer les drakkars, ils sont sales » (L’élève

venait de lire Astérix chez les Normands) ; « Les enfants steak haché dans les buissons » (pour

« s’étaient cachés ») ; « C’est alors qu’il lui déclara sa flemme... » Dans une copie sur

l’importance de l’eau dans le monde, un élève avait écrit : « Sans l’eau, les piscines ne

serviraient à rien. » Logique imparable. J’avais demandé en 6ème d’écrire un conte

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merveilleux sur le modèle de ceux qu’on étudiait. Un élève termina par : « Ils se marièrent et

vivèrent heureux. Un enfant naissa. » Je ne lus là rien d’anormal, et la mère m’écrivit sur la

copie : « Vous êtes sûr que ça se dit comme ça ? » Je finissais par intégrer le français en vigueur

parmi les collégiens...

Je me souviens d’un devoir où une élève, Valérie, comparait les murs nus et froids de la classe

au professeur excentrique et déjanté qui lui faisait prendre des heures pour des minutes, tout en

lui apprenant plein de choses...

Lorsqu’il fut avéré que notre enfant allait être une fille, j’en fus ébahi : comment un type

comme moi, si empoté avec les femmes, avait-il eu assez de talent pour en concevoir une ? Cela

me flatta, et nous cherchâmes des prénoms, que je voulais bretons. Claudine refusa « Sklerijenn

», qui signifie « lumière », mais qui évoquait pour elle une marque d’antibiotiques. Après avoir

éliminé pas mal de choix un peu lourds, nous optâmes pour Gladys, plutôt musical et pas

trop dur à porter.

Dès que les cheveux de notre enfant apparurent entre les cuisses de leur mère, je me sentis

pris d’une fibre paternelle spontanée. On me confia le bébé, je le pris comme si je n’avais

fait que ça toute ma vie, coupai le cordon, le nettoyai, le rendis à sa mère pour qu’elle lui donne

le sein. Gladys portait sur le monde un regard déjà curieux, elle qui allait le parcourir de fond en

comble vingt-cinq ans plus tard. « ...Taiiiin ! En v’là encore une qui sera pucelle en l’an 2000 ! »

brailla mon beauf, quand il apprit sa naissance : encore une dont le sens profond m’échappait, et

dont, avec l’âge, il devint si prodigue. Il commençait quasiment toutes ses phrases par la

deuxième syllabe du mot « putain ».

Je commençai à lui parler breton aussi, soucieux de lui mettre dans le crâne les sonorités

d’une langue que je possédais bien moins que mes parents. Mais ces derniers parlèrent en

français à leur petite-fille : pour l’instant, je n’en fis pas cas, pensant qu’ils se mettraient plus

tard à lui parler leur langue. Hélas, ils refusèrent toujours, aliénés jusqu’au bout... « Celle-là

apprendra le breton plus tard, si elle veut ! » dira papa, usant d’un bretonnisme courant : en

breton, on utilise le démonstratif là où le français emploie le pronom personnel.

Mes parents ayant appris le breton à la naissance pensaient qu’il suffirait de quelques jours

pour parler une langue dont les difficultés et la complexité leur échappaient complètement. Par

contre, ma mère commença très vite à me bassiner pour qu’on fasse baptiser Gladys. Je n’y

tenais pas, ayant à ce sujet l’opinion des anabaptistes : pourquoi imposer à un être qui n’en

comprend pas le sens un acte qui devrait être, au contraire, raisonné et choisi ? Maman croisa les

mains et, levant les yeux au ciel, fit : « Je mourrai malheureuse ! » Je dus céder au chantage.

Il est vrai qu’on s’était mariés à l’Église, et que la logique voulait qu’on poursuive dans ce sens...

Maman n’était pas que la virago castratrice que je décris depuis le début. Née dans une pauvre

famille, elle avait toujours rêvé d’échapper à la campagne, mais ni ses parents ni elle-même

n’avaient assez cru en ses possibilités pour continuer l’école. Une telle idée était inconcevable, à

l’époque, à la campagne. De plus, pendant la guerre, la scolarité était plus ou moins respectée,

les Allemands occupant souvent les collèges pour s’y installer. Papa, ainsi, est resté à la

ferme de 1939 à 1941 : son père ayant été mobilisé, c’est lui qui, à douze ans, aîné de sa

famille, s’occupait des travaux de la ferme avec sa mère et le reste de la phratrie. Maman avait

failli mourir, à 20 ans, de tuberculose, puis avait rechuté douze ans plus tard. Elle était souvent

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malade, souffrit de polyarthrite, chuta dans ses escaliers et se cassa une vertèbre, connut

quantité de pépins... Mais elle était aussi très généreuse, offrait toujours des cadeaux au

nouveaux nés, aux mariés, allait soulager les misères des membres de sa famille, les voir à

l’hôpital, donnait de l’argent aux nécessiteux, s’occupa avec un dévouement sans bornes de

ses beaux-parents jusqu’à leur mort. Et puis j’aurais pu et dû ne pas me laisser castrer. J’étais

facteur, l’été, quand j’étais étudiant, ce qui m’a fait découvrir d’incroyables coins perdus dans les

Monts d’Arrée. Mais c’était aussi un moyen pour que ma mère me tienne sous sa coupe, alors

que j’aurais pu devenir moniteur de colo. « Mais en colo, tu resteras avec les gens de ton

univers. À la poste, tu fréquenteras des gens du peuple. » C’était vrai aussi, mais ce n’était pas

la raison principale pour laquelle man’ voulait que je sois facteur...

Elle connaissait une quantité incroyable de contes et de comptines en breton, qu’une fileuse

de laine égrenait pendant les veillées, avant guerre, près de la cheminée. Je les ai enregistrés,

mais elle ne les a hélas jamais dits à ses petits-enfants.

Donc, il fallu baptiser Gladys, à qui je parlais breton tout seul. Et j’ai toujours changé ses

couches, l’ai habillée, dorlotée, conduite à ses premiers spectacles d’enfants en gagatant comme

un perdu, en adoration totale devant le fruit de nos entrailles. Que nous étions fiers, Claudine et

moi, d’assister à notre première réunion de parents d’élèves, quand Gladys alla en maternelle... «

On a volé les cochons, et les polices sontaient venus pour les chercher... » me confia-t-elle, à la

fin de son premier jour d’école. Elle était d’une sagesse et d’une attention infinies, pouvait

contempler une heure la même page d’un livre – je la contemplais jusqu’à ce que le livre lui

tombe des mains –, dessinait avec application, avait des réflexions pleines de poésie : « Est-ce

que la lune est aussi vieille que maman ? ». Elle monta un jour les escaliers et me dit en ouvrant

la main : « Je t’ai apporté deux cailloux, papa. Tu peux les regarder longtemps, longtemps... »

On acheta un beau corps de ferme, dans la campagne Ervillenne, en 1988. Pas de voisins à

moins d’un kilomètre, trois vastes rangées de peupliers, un champ où je plantai trente

fruitiers. J’avais raté l’oral de l’agrégation, en 1987, pour... un point sur 400. Je décidai qu’on

ne m’y reprendrait plus. Claudine, de plus, m’avait rejoint au collège, où nous avons eu pendant

cinq ans souvent les mêmes élèves et formions un couple d’enseignants apprécié. J’animais la

revue poétique du collège, elle se consacrait à sa passion : le théâtre, outre les échanges avec

l’Angleterre. Mais Claudine était et reste hyperactive jusqu’à l’excès. Prof principale, membre

du conseil d’administration du collège et du comité de jumelage, elle prenait des cours

d’encadrement, de danse jazz et d’allemand, donnait des cours d’anglais en CM2 et au aux

adultes, organisait le printemps théâtral des collèges et les voyages en Angleterre, faisait du

théâtre et de la chorale gospel à Chambville – tout en s’occupant à la perfection de sa fille, de sa

maison, mais aussi de son père, à qui nous rendions fréquemment visite. Il allait parfois mieux,

surtout quand il semblait avoir trouvé une nouvelle compagne, mais retombait assez vite dans la

dépression et l’alcool.

Je ne voulais pas d’un seul enfant, estimant qu’une bonne part de mes problèmes venait du

fait que j’étais fils unique. Claudine aurait bien voulu cinq ou six enfants : aussi le deuxième

fut-il conçu assez vite. Ce fut un garçon, Tudal, un autre prénom d’origine celtique, donc.

Gladys avait presque trois ans. Je lui lisais chaque soir des histoires en breton, mais étais le

seul à lui baragouiner cette langue. J’avais même fait des stages avec elle, l’été, pour

qu’elle en entende – alors qu’il aurait suffi à mes parents de le lui parler. Mais un soir, elle me

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demanda de lui lire ses petits livres en français. J’obéis, ne voulant pas la rendre hostile à une

langue qu’elle comprenait pourtant, en me répondant en français quand je lui parlais breton –

ce qui intriguait les gens.

Mais le petit Tudal n’avait pas du tout le même tempérament que sa soeur. Il confondait jour

et nuit, et ne connaissait pas la sieste. Très attachant, il était casse-tout et d’un dynamisme

épuisant. À un an, il vidait les tiroirs de son armoire (je trouvai la parade en la retournant,

tiroirs contre le mur !), montait les escaliers en turbulette pour sauter la nuit sur notre lit. Là

où Gladys faisait preuve d’une minutie extrême pour assembler ses puzzles, ranger ses

livres et ses jouets, Tudal balançait tout et n’arrivait pas à faire un puzzle de quatre pièces.

Il se mit à parler beaucoup plus tard aussi, aussi évitai-je de lui mettre du breton dans le crâne,

craignant de l’embrouiller. J’avais tort : il était très intelligent, mais progressait différemment et,

même sans les verbaliser, il aurait très bien compris deux langues.

Mon beauf eut un jour un comportement étrange, quand Tudal avait environ sept ans, au

mois de mai. Ma femme et Béatrice étaient au jardin. Je l’habillais, dans la cuisine, ma mère se

chargeant de Gladys, mon père étant présent. Gérard déclara alors que le zizi de mon fils lui

paraissait petit pour son âge. Tout penaud, Tudal tenta de se cacher le zizi avec sa chemise. Le

beauf se précipita alors vers lui et lui tira le pénis et le lui secoua en disant : « Va falloir

penser à me rallonger ça ! » Je restai, comme un con et comme d’habitude, sans réagir.

Mes parents étaient outrés, mais ne disaient rien non plus. Je pense qu’il s’agissait là d’une

agression sexuelle, mais n’ai pas alors pensé à m’en plaindre.

Par ailleurs, j’avais décidé de résister à ma mère, et avais refusé, cette fois, de faire baptiser

Tudal. Mes velléités mystiques s’étaient éloignées avec l’absence de Christian, que l’on

voyait de temps en temps mais avec qui les relations étaient ambiguës : difficile d’être

l’ami d’un gourou, de plus un séducteur toujours accompagné d’une femme chaque fois

différente mais toujours magnifique.

Ce donjuanisme était hélas aussi mon fait, à ceci près que j’étais marié, aimais d’amour

Claudine mais restait frustré de n’avoir pas eu une vie d’homme avant de me marier.

Certes, le mariage n’interdit pas l’infidélité – mais cela m’écoeurait, je n’aimais pas mentir, ni

faire du gringue à une autre femme, alors que la mienne m’accordait une telle confiance. Je

restais donc incapable de conclure une tentative de séduction, tout en étant toujours addictif à la

pornographie. À l’époque, il n’y avait pas internet, et il me fallait me rendre à Rennes ou à

Angers pour visionner ces sombres débilités. Dire qu’aujourd’hui Télérama ou Le Monde

encensent les films pornos de l’époque et leur vedette poilue, Brigitte Lahaie : ils sont pourtant

d’une nullité insondable.

Cela ne gênait nullement mon travail, mes relations avec les élèves étant, presque toujours,

chaleureuses. J’avais fait mes preuves, depuis six ans, et on me savait bosseur, efficace et rigolo.

J’étais bien intégré dans cette petite ville, y faisait de la musique, du judo, accompagnait mes

enfants au jardin musical, au sport, faisais partie de l’amicale laïque. Gladys, toute petite,

montrait déjà des talents pour la musique : elle se mettait à la flûte, où elle allait vite exceller,

appréciait le Requin de Mozart (ainsi lisait-elle Requiem) et avait fait son premier concert

en tapant sur un métallophone une petite mélodie qui disait : « Le temps perdu ne se

rattrape pas... » Hélas, j’aurais dû méditer ces paroles.

39

Mon beauf, Gérard, avait réussi à décrocher une licence et avait obtenu un poste dans

l’enseignement catholique, le père de sa copine y dirigeant un collège. Le piston était

monnaie courante dans le privé. Et il était, par ailleurs, à l’époque plus facile de devenir prof

dans l’enseignement catho : le nombre de postes aux concours était le même pour quatre fois

plus de candidats dans le public. Les enseignants cathos pouvaient, de plus, rester dans leur

région d’origine.

Aussi hyperactif que sa soeur, Gérard bricolait à merveille, mais était peu intello : il n’a

jamais lu d’autres livres que SAS et des BD commerciales. Il affectait un anticatholicisme en

contradiction avec le milieu où il travaillait par opportunisme, et ne voulait jamais faire quelque

chose comme tout le monde. Il contracta un mariage uniquement civil, lui vêtu de blanc, sa

femme de noir. Quand leur premier enfant naquit, il voulut que Tudal en soit le parrain...

républicain. Mais mon fils n’avait que cinq ans, et je ne voyais pas l’intérêt d’une telle

mascarade. J’acceptai néanmoins avec joie de devenir parrain d’Aldebert, lors d’une cérémonie

assez originale, qui me valut une scène de ma mère. La fanatique catholique qu’elle était ne

voulait pas que son fils devienne parrain républicain ! « Pauvre femme ! » avait conclu Gérard –

et je n’avais pas osé lui répondre que son pochtron de père méritait sans doute autant

qu’elle ce qualificatif.

Maman détestait que d’autres soient heureux dans des contextes autres que ceux où elle

l’était : messes, réunions de bigotes, ou pèlerinages que mon pauvre père dut se farcir pendant

quarante ans – à Lourdes, mais aussi à Paray-le- Monial, Ars ou Medjugorge ! Elle me fit

aussi une scène quand nous voulûmes, en 1996, nous rendre aux Vieilles charrues, festival qui

commençait à prendre de l’ampleur, et qui n’était pour elle qu’un lieu de débauche et d’athéisme.

Sa religiosité cultivait le surnaturel : elle et sa soeur voyaient les formes de la Vierge ou les

larmes du Christ dans les coulures des bougies. Elle achetait des livres horribles avec des photos

de mystiques stigmatisés et de cinglés en transe. Mais le cordon qui me reliait à elle avait

quelque chose d’efficace : en 82, à l’oral du CAPES, j’étais arrivé avec 45mn de retard, m’étant

égaré dans les sex-shops de Pigalle... Dans le même temps, à Gwitalneufret, maman s’était

perdue dans un champ pourtant proche de leur maison, avait senti que quelque chose d’anormal

m’arrivait et avait prié pour qu’on s’en sorte tous les deux... Vingt-cinq ans plus tard, excédé de

passer des heures sur internet à avaler des films porno qu’il suffisait désormais de trois clics

pour atteindre gratuitement, je l’avais appelée au secours : elle avait prié, et j’avais senti

comme une flamme dans mon dos – cela avait pour un temps calmé mon assuétude.

40

IX

« Ah, je n’ai rien écrit encore. Rien laissé sur le sable. Rien imprimé sur la pluie et le vent. »

Xavier Grall, L’Inconnu me dévore, Calligrammes, 1984, p. 16

Notre vie familiale et professionnelle était donc bien remplie. Mais la suite allait être

difficile. J’avais enfin réussi à décrocher l’agrégation, en 91, à ma cinquième tentative. Maurice

m’avait encouragé, quand je suis allé passer l’oral à Paris, mais pas mon beauf, qui s’est

contenté de dire, après mon succès :« ...taaaaaiiin ! Moi, je la passerai pas. J’y gagnerai pas

grand-chose. » Car s’il l’avait passée, il l’aurait forcément eue...

Notre vieille principale partant à la retraite, on vit débarquer à sa place un fringuant ex-prof de

gym sous diplômé décidé à remuer ce collège, qui perdait il est vrai pas mal d’élèves,

concurrencé par le privé. Celui-ci n’avait aucun scrupule à renvoyer ses plus mauvais

éléments, pour ne pas nuire à son taux de réussite au brevet. Mais l’enseignement public était

tenu de les récupérer. Parfois, nous les rattrapions. Je me souviens d’une élève venue du

privé en CPPN, ces « Classes préprofessionnelles de niveau », sorte de dépotoir où l’on mettait

les élèves en difficulté, et qui n’existait pas chez les cathos. J’y enseignais un peu, et avais

réussi à faire réintégrer le cursus normal à cette élève. Elle décrocha le Brevet, alors que le privé

l’avait sortie sur une voie de garage. Dynamique et efficace, le nouveau principal réussit à

motiver ses troupes. Mais il ne supportait pas la présence d’un agrégé parmi ses profs. Il

m’imposa quatre heures supplémentaires, la deuxième année, alors que j’étais devenu agrégé

pour en avoir moins et pouvoir me consacrer à un projet de thèse. Je fis la gueule, il me

prit en grippe et m’infligea un harcèlement terrible pendant un an. N’ayant pas été muté fin

1993, je m’apprêtais à passer une autre année d’enfer sous le joug de ce petit chef, quand,

miracle, j’obtins un poste d’ATER (Attaché temporaire d’enseignement et de recherches) à la

fac de Rennes : j’avais écrit avec l’énergie du désespoir au directeur du département de Lettres

pour voir s’il n’avait pas un poste à me proposer. Ma victoire à l’agrégation, et mon courage à

passer quand même un DEA, alors que l’agrég’ en donnait l’équivalence, avait peut-être plu à la

fac.

Cela dit, cette promotion soudaine me terrifiait : j’avais peur de ne pas être à la hauteur,

passant du collège à l’Université ! La directrice de la section, Ludmilla Chauchart,

m’informa que j’allais évoluer face à des stagiaires de DAEU (Diplôme d’accès aux études

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universitaires), pour des gens qui n’avaient pas le Bac mais voulaient accéder aux études

supérieures via cet examen plus facile ; face à des première années aussi, pour de menus travaux

de techniques d’expression et, cerise sur le gâteau, en Licence 3, pour donner des cours sur

Rabelais ! Il s’agissait de soulager une jeune normalienne, maîtresse de conférences

nommée la même année que moi, mais spécialiste du XVIe siècle. Comme elle était déjà chargée

des cours d’agrég’, Ludmilla voulait lui éviter le surmenage... et me refilait un cours de Licence

que j’allais prendre à coeur de manière insensée. J’ai en effet passé l’été 1993 sur les oeuvres

complètes de Rabelais. J’ai lu une cinquantaine d’ouvrages critiques sur ce monstre littéraire,

que j’appréciais beaucoup par ailleurs, et négligeais en fait la tâche à laquelle j’aurais dû me

consacrer : ma thèse... Je n’en avais pas écrit une ligne, alors que les postes d’ATER sont

théoriquement réservés à ceux qui l’ont presque finie. Ludmilla me rassura : « Vous aurez les

mêmes cours l’an prochain, et ce sera plus facile ! » Je la crus. J’avais tort.

La réunion de prérentrée universitaire m’effraya. Je voyais, outre mes anciens profs, de vieux

barbons (et un jeune aussi) arborant un noeud pap’, ce qui serait ridicule dans le secondaire

mais reste le signe distinctif de pas mal d’universitaires ; des gens sympa et cordiaux, d’autres

plus distants – car, plus encore que le secondaire, la fac est un monde ultra-hiérarchisé,

comparable à l’armée. Le grade ultime est celui de professeur des universités. Ils ont quatre

heures de cours par semaine, et certains ne fichent pas grand-chose, notamment dans des

matières rares comme les langues anciennes. En dessous, on trouve les maîtres de conférences,

qui doivent être habilités à diriger des recherches avant de briguer le titre suprême, et ont sept

heures de cours par semaine. Plus bas, on trouve des enseignants du secondaire, agrégés le plus

souvent, certifiés parfois, détachés dans le supérieur où ils ont douze heures de cours et servent

de larbins : ils sont appelés PRAG ou PRCE. On trouve aussi les ATER, comme moi à l’époque,

qui, non titulaires, sous payés, n’en sont pas moins considérés comme chercheurs,

contrairement aux PRAG. Ce sont les profs qui décident qu’un de leurs collègue d’un rang

inférieur peut accéder au grade supérieur, ou qui cooptent leurs collègues, situation

évidemment malsaine et qui ne se rencontre pas dans le primaire ni le secondaire. Dans toutes

les universités que j’ai connues comme étudiant, enseignant ou comme participant à des

colloques, j’ai rencontré de vieux profs qui avaient une femme beaucoup plus jeune qu’eux

et avait été leur doctorante ou étudiante...

Je croyais mordicus que, pour devenir maître de conf’, comme on dit, et donc prof, il fallait

forcément avoir l’agrégation. Pas du tout : Albert, un ancien collègue de Claudine, qui était

devenu PRAG, eut tôt fait de me tenir au courant. À Rennes, fac de gauche, l’agrégation était

considérée depuis mai 68 comme un titre réac. Excuse facile pour ne pas avoir été foutu de la

décrocher... Albert avait tout eu : Normale Sup’, agrégation, et il préparait une thèse d’État, la

plus cotée. Il avait néanmoins un grade inférieur à des MCF qui n’avaient jamais obtenu

l’agrég’, ni parfois même le CAPES – alors qu’ils donnaient des cours aux gens qui préparaient

ces concours. Bien sûr, on peut faire un excellent cours sur Rimbaud sans avoir eu l’agrégation –

mais l’idéal est quand même de pouvoir faire les deux. Les profs qui préparent le Bac l’ont eu,

sinon les élèves ne les trouveraient pas crédibles. Albert me dressa la liste impressionnante

des collègues devenus universitaires avec une thèse seule, et un titre de docteur, bien plus facile

évidemment à décrocher qu’un concours. Sa langue fielleuse ne m’épargna aucun ragot : de

Ludmilla il me révéla qu’elle avait « eu son titre de prof avec son cul » ( !), que sa thèse était

pompée, qu’elle n’avait même pas un CAPES... De fait, sa réputation de fumisterie et de nullité

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était légendaire, parmi les étudiants, et elle était en effet la compagne d’un mandarin. Sa thèse

sur les cabinets de lecture féminins dans le Brabant wallon de 1760 à 1790 en étonnait plus d’un:

comment avait-on pu devenir prof de fac avec un sujet aussi marginal ?

Mais Albert, qui savait si bien débiner les gens dans leur dos, avait une stratégie que

j’aurais dû imiter : il flattait servilement ses supérieurs, et notamment Ludmilla, à qui il

léchait donc consciencieusement le cul qui lui avait servi à devenir prof de fac, d’après ses

dires. Cela lui réussit puisque, après avoir gravi tous les échelons, il s’empara du poste de

Ludmilla quand celle-ci, ayant eu trois enfants, prit une retraite anticipée, à 57 ans. Les profs de

fac vont pourtant en général en retraite à 67 ans, tenant à profiter au maximum de leur sinécure

et de leur gloire. C’est dire combien Ludmilla, qui n’avait jamais fait grand-chose, ne tenait

pas à en faire plus...

Je mettais dix heures par semaine à préparer une heure de cours sur Rabelais, et me

rappelle avoir consacré quatre heures à corriger ma première copie de licence ! J’étais soucieux

de rendre service à tout le monde. Ludmilla m’invita à évaluer un mémoire de maîtrise sur

Guillevic, comme elle avait entendu parler de mes travaux. Je n’osais pas lui dire que

l’étudiant en question m’avait copieusement pompé... et ne bronchai pas quand elle lui attribua la

mention très bien. Un autre collègue me fit travailler un mémoire de sociolinguistique pour

lequel je dus me farcir des ouvrages indigestes... Tout cela prenait du temps, et ma thèse ne

bougeait pas. Mon addiction ne me lâchait pas pour autant, et je hantais les sex-shops locaux,

alors que j’aurais dû fréquenter assidûment les mandarins, et surtout les mandarines, comme le

faisait Albert. Mais je restais un père affectueux, qui conduisait ses enfants à la piscine, au

judo, à la musique, chez leurs grands-parents, leur achetait quantité de jouets et de livres.

Nous allions en vacances visiter les musées ou les lieux culturels, sillonnant la France et

l’Europe, de l’Écosse au Portugal, de l’Irlande à l’Italie en passant par l’Allemagne. J’aurais dû

me consacrer à ma famille et être un père encore plus attentif. Gladys était une enfant sans

problème, donc je trouvais normal qu’elle ait de très bonnes notes et des relations

excellentes avec tout le monde. Mais Tudal était plus déjanté, il sautait partout, faisait le clown,

avait plus de mal à écrire et à lire : on lui accordait donc forcément plus d’attention, puisqu’il

l’accaparait. Moins addictif, moins ravagé par un donjuanisme qui n’aboutissait jamais, moins

égocentrique, j’aurais été un meilleur père. Mais je me dis que si j’avais été alcoolique, mari

violent, toxico, addictif au jeu ou communiste, cela aurait été bien pire...

Mon beau-père avait l’air d’aller mieux. Il avait trouvé une nouvelle compagne, Maggy,

qui tenait une boutique de fringues bon marché à Saumur. On était tous heureux qu’il ait trouvé

l’âme soeur, mais nous aurions dû nous méfier de ses yeux noirs et perçants, ceux d’un rapace

prédateur. Gérard, mon beauf, avait eu une fille : Eulalie, et ils enseignaient lui et sa femme,

Béatrice, dans un lycée catho de Chinon. Gérard avait sur autrui des opinions tranchées. Au

mariage d’une de ses cousines, il déclara : « Son mari aura de la chair fraîche ! » Nul ne réagit :

peut-être voulait-il dire que la mariée était vierge ? J’ignore en quoi cela le regardait, ni en

quoi cela peut être considéré comme une tare. Le mot « beauf » était d’ailleurs l’injure

suprême, pour mon beauf. Un autre de ses cousins était passé sous une haie de footeux

portant des ballons, à la sortie de l’église : « ...taaaaiiiiin, qu’est-ce que ça fait beauf ! »

avait tranché Gérard. Beauf aussi, son autre beau-frère, parce qu’il était devenu commerçant. La

liste serait longue.

43

J’ai pourtant eu des moments heureux, avec mon beau-père. Un jour, devant faire une

communication à la fac, j’étais comme d’habitude très stressé, et lui proposais de répéter devant

lui. Je lui lus donc ma conférence, pendant qu’il mettait des bouteilles en bouchon, devant la

porte de son garage. De temps en temps, Maurice levait la tête et me disait : « Pas mal, ça, mon

petit Martial ! » Quelques piétons tournaient vers nous leurs yeux étonnés, en voyant Maurice

boucher des bouteilles devant un orateur déclamant une conférence. Et nous partagions sans

réserve nos bonheurs de parents et de grands-parents, à Gwitalneufret comme à Grézillé.

Maurice avait même trouvé un petit boulot d’appariteur à la fac, où il distribuait les sujets et

bichonnait les étudiants pendant leurs examens. Un de ses tics était de balancer des vannes

qui ne faisaient rire personne tout en vous pinçant la poitrine ou l’épaule. C’était pénible.

Mais, à la fin de l’année 94, je découvris avec stupeur que le cours sur Rabelais que

j’avais tant chiadé, et que je devais reconduire l’année suivante, était supprimé... Je n’osais

pas me plaindre à voix haute. C’est un de mes nombreux défauts : je n’arrive pas à m’exprimer

sans émotivité et, ayant peur de céder à l’agressivité ou j’ai hélas si souvent sombré, j’écris des

tartines interminables qui m’attirent plus d’ennuis qu’ils ne résolvent mes problèmes. On

m’attribua donc de nouveau des cours de DAEU, ainsi que des heures de stylistique, et d’autres

en préparation aux oraux de CAPES et d’agrégation, qui me demandèrent des centaines

d’heures de boulot pour rassembler des textes et préparer des questionnaires aux étudiants... Je

me mis dare-dare à écrire ma thèse sur Tristan Klingsor, sans trop en référer à mon directeur,

un universitaire intègre et surbooké (il y en a), qui se tapait quarante jurys par an et me faisait

confiance, car il avait déjà dirigé mon DEA. Mais je suivis hélas une mauvaise méthode, me

mettant à analyser les poèmes du recueil de Klingsor un à un, alors que la thèse exige

évidemment un travail synthétique. Je m’enfermais dans ma coquille, furieux d’avoir bossé

Rabelais pour rien, et me mis aussi à écouter les confidences d’une stagiaire mythomane de

DAEU, une pauvre femme de 33 ans, très aigrie de ne pas avoir pu faire d’études, et qui venait

en cours en mini- jupe, lèvres outrageusement rougies pour mettre en valeur sa blondeur. Cette

allumeuse alpaguait tous les profs masculins : l’un s’est d’ailleurs suicidé en cours

d’année, j’espère que ce n’est pas à cause d’elle, et semait la zizanie parmi le groupe. Elle me

confia que Ludmilla projetait de ne pas renouveler mon contrat en fin d’année : je la crus,

alors que c’était faux. Il est évident que la directrice du DAEU n’aurait pas confié cela à une

stagiaire... Puis arriva une grève interminable, de mars à mai, à cause d’un rapport

aujourd’hui oublié, pondu par un certain Legrand. À Rennes plus qu’ailleurs sévissent des

agitateurs qui, quand une grève est lancée, verrouillent la fac en deux heures de temps : ils

mettent tables et chaises dans les couloirs, fixent des chaînes aux entrées des portes, bloquent

les entrées, et vont jusqu’à molester ou intimider les étudiants qui voudraient assister aux

cours. Mon directeur m’annonça que les 400 pages que je lui avais données n’étaient pas

acceptables... Ludmilla m’en voulait d’avoir cru aux billevesées de la folle. Accaparé par le

travail hallucinant que j’avais abattu pendant ces deux années, je n’avais pas compris que

j’aurais dû consacrer 80% de mon énergie à ma thèse, à fréquenter mes collègues, et le reste aux

cours. « Ce sont les étudiants qui doivent bosser, pas toi ! » m’avait bien dit la normalienne

que j’avais soulagée d’un cours sur Rabelais. Je ne fus donc pas reconduit, tout comme deux

autres ATER : je compris un peu tard que l’université en consommait fréquemment comme

bouche-trous et les renvoyait après leur deux ou trois ans de contrat. Les ATER sont, en effet,

sous-payés, et constituent une main d’oeuvre éphémère et appréciable pour les facs qui veulent

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faire des économies. Je retrouvai donc le secondaire, humilié mais décidé à reprendre un jour ma

thèse pour revenir à l’université, alors que j’aurais dû y renoncer, ayant tout ce qu’il fallait pour

être heureux, mais persistant à ne pas le voir.

Je me retrouvai loin de chez moi, au lycée Descartes d’Argentré, dans la Manche. Je n’avais

qu’un mi-temps, avec deux classes très fortes, dont je garde un bon souvenir. J’ai pris ma

tâche tellement à coeur que mes pauvres élèves de 1ère S ont eu plus de quarante textes sur

leur liste de Bac, et de très bons résultats. J’ignorais alors que la norme était plutôt d’étudier

une vingtaine de textes en S, car je n’avais quasiment pas enseigné en lycée. Dormant le jeudi à

Argentré, j’avais créé un club de connaissance du jazz, qui intéressait une dizaine

d’internes. Je leur montrai des vidéos, parcourait l’histoire du jazz, et nous essayions ensuite

de jouer un peu. L’orchestre était hétéroclite : mon saxo, un piano, une flûte, une clarinette

basse, une guitare... Quelques autres internes du lycée Maurice de Guérin, l’autre lycée

public, de la ville nous rejoignirent peu après, et nous fîmes un petit concert de fin d’année, qui

émut beaucoup leur proviseur. C’était un colosse très doux, qui était bouleversé que je

me sois occupé de quelques-uns de ses internes, dans mon club... Ce n’était pourtant pas grandchose,

mais la vie des internes, à Argentré, n’était pas folichonne, surtout en hiver – juste

avant internet et les téléphones portables. Mon poste fut supprimé fin 96, et je fus nommé à

Guérin, avant d’obtenir un retour dans le Loiron. Le pro de Guérin m’écrivit un mot que j’ai

conservé pieusement : « Je comprends très bien vos raisons. Permettez-moi pourtant de regretter

pour notre lycée de ne point disposer l’an prochain d’un collègue professeur de votre

qualité. » Il est mort peu après. L’Éducation nationale a perdu un brave type. Ils n’y sont

pas légion, surtout dans l’Administration – et, quand il y en a, ils n’y restent pas longtemps.

Je me retrouvais dans un petit collège rural, avec quatre niveaux et beaucoup de travail.

Les classes n’étaient pas hétérogènes : en 4ème/3ème À on trouvait les germanistes/latinistes

enfants de classes moyennes ou supérieures, en B les enfants d’ouvriers, hispanophones. Mais les

élèves s’entendaient bien, ce petit monde n’ayant pas encore lu Marx ni théorisé la lutte des

classes. Moi et le prof d’arts plastiques avons mené un atelier BD et gagné le concours organisé

par le festival de de Chambville, très important à l’époque, et qui a disparu depuis, malgré son

succès. Nos classes avaient réalisé une BD : je m’occupais du scénario, le collègue du

dessin. Je poursuivais toujours l’idée de reprendre ma thèse sur Klingsor, et avait sorti un petit

volume sur lui. J’y avais fait participer d’autres auteurs et illustrateurs, comme d’habitude. Mon

sens pratique laisse à désirer, mais j’ai réussi à mettre en oeuvre des ouvrages collectifs qui

demandent pas mal de diplomatie et d’énergie.

Mais, courant 96, on ne se rendait pas compte que Maurice allait très mal. Depuis un an, il

paraissait de plus en plus absent, lunatique. Un jour où je n’avais pas cours, il m’avait

réveillé à 6 heures du matin pour me dire qu’il allait tondre sa pelouse... J’avais maugréé : «

C’est bien, Maurice... », puis m’étais rendormi. Le même jour, il me réveilla à… 23 heures, pour

me dire qu’il en avait tondu la moitié ! On aurait dû se douter que quelque chose ne tournait

pas rond.

C’est Maggy qui conduisait, quand il venait chez nous. Je me disais qu’elle devait porter le

pantalon. On ignorait qu’il s’était fait retirer son permis. Mon beau-père se fit également virer

de la fac, où il s’était présenté en état d’ivresse dans un amphi. Puis on apprit leur séparation.

Mais Claudine, à mi-temps depuis que j’étais agrégé, s’activait jusqu’au délire : elle donnait des

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cours de français langue étrangère pour migrants (déjà !) en détresse linguistique, faisait du

fitness en anglais pour attardés mentaux de l’EMI et de la chorale gospel pour élèves en

phobie scolaire, apprenait à d’anciens élèves toxicos à cultiver des tomates bio à la place de

leur marijuana, organisait toujours des échanges linguistiques et le printemps théâtral, se

présentait aux élections municipales... J’exagère à peine. Mais un jour, quand elle me dit qu’elle

comptait s’inscrire au club de guitare aquatique en espagnol pour autistes débutants au comité

de jumelage, j’explosai : « Ce sera MOI ou le club de guitare aquatique en espagnol pour

autistes débutants au comité de jumelage ! ». Elle n’a rien dit, mais y a renoncé. C’est vrai, quoi,

faut savoir se faire respecter.

Je bossais beaucoup, cultivait toujours ce donjuanisme névrotique et inefficace et cette

addiction aliénante à la pornographie, écrivait, faisait du vélo, jouait dans le groupe de jazz de

Chambville, luttait contre ma mère qui évangélisait Tudal dans notre dos, et nous

accompagnions toujours nos enfants dans leurs activités : flûte traversière et danse jazz pour

Gladys, dont la grâce de jeune ballerine m’émerveillait, judo et scouts pour Tudal, qui trouvait

dans ces contexte de quoi canaliser son énergie.

Maurice, hélas, ne s’épanchait guère : « Tout baigne », nous disait-il, quand on l’appelait.

Mais ses mains tremblaient de plus en plus, ses yeux étaient de plus en plus vitreux. Depuis

pas mal de temps, il sombrait dans un ennui sans fond, qu’il tâchait de meubler de diverses

façons. Il s’était acheté un mini tracteur, pour tondre une pelouse pourtant ratatinée, faute

d’entretien ; puis un billard auquel il jouait seul ; s’était inscrit à l’association des donneurs de

sang de son village... Il ressemblait au Roi sans divertissement, de Giono, dont le héros, qui

s’ennuie, joue les détectives, puis se lance dans une chasse au loup, aménage un jardin en

labyrinthe, se marie et finit par se suicider en allumant une cartouche de dynamite à sa

bouche.

En novembre 96, nous étions tous les quatre à Paris, une amie de Claudine nous ayant

prêté son appartement, situé... rue Saint-Denis, dans une arrière-cour très calme. Je me souviens

avoir fait des circonvolutions pour éviter de côtoyer les prostituées avec les enfants, en allant

visiter Beaubourg. Mais ils ont fini par remarquer que la rue était flanquée de créatures à vrai

dire assez vieilles et laides, et on a dû leur expliquer ce qu’elles faisaient là... Une fois revenus

chez nous, Tudal s’écria : « Ah, ça fait du bien d’être à la campagne, dans un coin sans

prostituées ! » Leur spectacle ne l’avait pourtant pas traumatisé...

Mais, un soir, je reçus un coup de fil qui m’estomaqua :

« Société Cétélementaire... M. Kernévot ? Vous êtes bien le gendre de M. Maurice

Boucardel ?

— Oui... Pourquoi ?

— J’ai le regret de vous dire que votre beau-père s’est endetté chez nous pour une somme de

750 000 francs. Il a contracté un emprunt qu’il est incapable de rembourser, et nous serons dans

l’obligation de faire saisir son domicile s’il ne régularise pas sa situation dans les prochains

jours...

— Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

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— Pour l’instant, verser le plus vite possible un acompte de 6000 francs sur notre compte

bancaire, faute de quoi nous lançons la procédure... »

Abasourdi, je tendis le téléphone à Claudine, qui se fit répéter les mêmes phrases. Je mis mon

manteau, descendis quatre à quatre les escaliers pour courir, sous la pluie, chercher un bureau de

poste ouvert pour y effectuer le versement demandé. J’arrivai alors que le bureau allait fermer, et

versai donc la somme demandée sur le compte des créanciers du beau-père. Claudine téléphona à

son frère, qui se rendit en trombe au domicile de Maurice. Il nous appela pour dire qu’il l’avait

trouvé prostré et le fit hospitaliser dans les heures qui suivirent. Le retour fut précipité. On

découvrit alors que Maurice s’était porté garant pour le commerce de Maggy, avait également

prêté de l’argent à sa fille, que les deux cocottes avaient organisé une faillite pour rafler

l’oseille et s’étaient ensuite fait la malle en laissant leur bienfaiteur plombé de dettes...

Je venais de le sauver provisoirement des griffes de ses créanciers en leur versant l’équivalent

d’un salaire, après avoir tu les révélations de sa belle-soeur depuis quatorze ans. À l’hôpital, on

révéla que le beau-père souffrait d’une cirrhose du foie carabinée. Je l’appelai, et il me

répondit de sa voix nasillarde : « Est-ce que vous aimeriez être à ma place, mon petit

Martial ? » Je n’osais pas lui dire que je n’avais rien fait pour avoir une cirrhose, et que je

venais de calmer ses créanciers en leur offrant un salaire... Pas un mot du beauf, non

plus : « C’était normaâââl ! » brailla-t-il plus tard : Gérard se prend pour la huitième merveille

du monde : tout lui est dû. Les mois suivants furent éprouvants : il fallait vendre la maison de

Maurice, sa très jolie maison conçue par son épouse, pour éponger ses dettes – mais il était dans

le déni absolu de sa situation, de son alcoolisme comme de son surendettement. « Ah, j’ai hâte de

rentrer chez moi », disait-il, quand on l’installa dans une maison de repos après sa cure de

désintoxication. Comment lui dire qu’il fallait vendre sa maison ? Claudine allait le voir deux

fois par semaine. Je m’occupais seul de mes enfants, déjà assez grands, il est vrai, mais j’étais

perplexe quand il s’agissait d’habiller Tudal. Comme toutes les filles, Gladys se débrouillait

très bien à dix ans, et je la laissais depuis longtemps s’occuper de ses affaires de fille sans y

mettre le nez, constatant avec admiration et fierté qu’elle croissait en grâce et en beauté.

Je me rendis voir Maurice dans sa maison de cure, début décembre. Claudine me dit : « Tu es

adorable ! » Je voyais combien cela lui faisait plaisir que je l’accompagne, alors qu’on aurait pu

comprendre que j’en veuille à son père. On a traversé un petit bled pour la cinquantième fois,

et j’ai lu sur une plaque la mention « Rue Brutale ». J’ai trouvé ça curieux, car jamais je

n’avais remarqué le nom de cette rue lors de nos précédents passages.

Nous nous sommes promenés tous les quatre, dans le parc, avec Maurice et les enfants. «

C’est bien, ici, mais j’ai quand même hâte de rentrer chez moi », disait-il. « On ne me croit

pas quand je dis que j’ai 62 ans », ajouta mon beau- père, qui n’avait pas un cheveu blanc.

Nous ne disions rien. Bizarrement, Maurice ne semblait pas en manque, alors qu’on lui avait

coupé l’alcool brusquement. Il était cinq heures. Le début du mois de décembre était doux.

Nous nous préparâmes à partir et, avant de monter dans la voiture, je lui dis : « Tout notre

amour, Maurice ! » Ce furent les derniers mots que je lui adressai. Ils étaient sincères. Mon

beau-père, « invivable », dixit la femme de Gérard, avait des côtés attachants.

Trois jours plus tard, en effet, mon beauf téléphona à sa soeur et lui lança délicatement : «

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Allô, Cloclo ? T’es assise ? Papa est mort ! » Il avait eu une attaque cardiaque et était mort sur

le coup. Cette disparition brutale, comme la rue dont j’avais remarqué le nom, annula ses

dettes : Maurice avait, en effet, contracté des assurances qui le couvraient en cas de décès. Après

sa carrière militaire, il avait été assureur quelque temps, et cette lucidité inattendue nous

épargnait l’héritage de ses dettes. La messe d’enterrement fut fastueuse, pour quelqu'un qui

s’était toujours affirmé athée, mais estimait que la religion était une valeur.

Gérard et sa famille vinrent passer quelques jours chez nous après les obsèques. Vêtu

d’un perfecto et chaussé de santiag’ – car on peut enseigner chez les cathos et se la jouer rebelle

–, je vis le beauf donner un coup de coude sur le mur du couloir et y imprimer une marque

noire... Claudine dut changer le lé. Puis, une fois dans notre chambre, que nous leur

prêtions, il s’assit sur mon lit, déchaussa une santiag’ et raya volontairement le parquet, y

faisant une double lézarde en Z de 60 centimètres... Je restai baba, n’osant rien dire. Sans doute

décompressait-il. Je contemple cette trace depuis vingt-cinq ans, avant de me coucher.

Les deux mois qui suivirent furent difficiles. Claudine se rendait chaque week-end à Grézillé

pour ramener quantité de choses de chez son père : lits de camps militaires, armoires, vaisselle...

Je m’occupais donc beaucoup de nos enfants. Gladys avait dix ans et se débrouillais bien, mais

Tudal était toujours aussi hyperactif, et je l’habillais souvent un peu n’importe comment. Jamais

je n’ai demandé à Gérard de me rembourser le salaire que j’avais dû remettre aux créanciers de

son père. Au contraire, je lui achetai sa vieille bagnole 2000 francs... Mon beauf ne m’a

jamais remercié pour le dévouement et la patience sans bornes dont j’ai fait preuve quatorze

années durant envers son père, dont j’ai tu les crimes dès 1982 : je ne le révélerai que bien

plus tard, au moment où lui et sa femme me feront vivre un calvaire inouï en m’accusant

d’attouchements imaginaires sur leur fille, Eulalie.

Mais, fin 1997, un nouveau miracle survint : j’obtins un congé de formation d’un an pour

reprendre et achever ma thèse. Ce fut difficile, au départ, car je ne savais pas trop dans quel sens

diriger mes recherches. Cela dit, c’est en écrivant qu’on devient écriveron, comme disait

Queneau, et c’est en thésant qu’on devient thésard... J’écrivis donc 500 pages sur la quête

identitaire chez Tristan Klingsor, en évitant les erreurs de méthodes que j’avais commises

précédemment. « Ben dis donc, comment tu peux écrire 500 pages sur la quête identitaire ? » me

demandait Gladys, admirative et un peu sceptique...

Maman tomba dans les escaliers, fin 97, chez elle, alors qu’elle descendait le dos tourné en

portant des bouteilles de plastique... Elle se cassa une vertèbre et fut hospitalisée, puis alitée

longtemps. Mon beauf et sa femme ne m’adressèrent aucun mot de sympathie, moi qui en avais

tant montré pour mon beau-père mort alcoolique et surendetté. Nommé au lycée Ambroise

Vollard de Chambville en 1998, je pris ma tache à coeur. J’avais deux secondes et une 1ère S, et

tenais à montrer ma compétence et mon sérieux dans ce lycée réputé.

J’avais passé neuf ans dans un petit collège sympa, à Erville, où on ne voyait pas de clans ni

de mesquineries entre collègues. C’était différent à Chambville, dans un grand lycée bourgeois

où pas mal de profs, installés depuis des années, avaient établi leur pré carré. L’ambiance, en

français, était particulièrement lourde. Les profs de Lettres classiques (qui enseignent le

latin) détestaient leurs collègues de Lettres modernes, pour des raisons que j’ignore

toujours. Une collègue classique, Marie-Thérèse, dont le physique ingrat et les cheveux

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courts taillés en brosse la faisaient ressembler à un pauvre moineau déplumé, se fit un jour

engueuler en termes très violents par un autre prof « moderne ». Ce type était célèbre pour

dire à chacune de ses classes : « Mon fantasme serait de me mettre debout sur le bureau et

de vous pisser dessus ! » Marie-Thérèse était en larmes, en salle des profs, et j’essayai de la

réconforter comme je pouvais. Moi, je m’entendais avec tout le monde, et essayais de

rabibocher les deux groupes, déployant des trésors de diplomatie pour pouvoir organiser un

Bac blanc – ce que je fis avec succès, allant d’un collègue à l’autre pour parlementer et

faire valider le choix d’un sujet qui fît l’unanimité. Cette année-là, j’ai créé une petite revue

littéraire, où mes élèves et quelques autres publièrent poèmes et

nouvelles : une autre collègue latiniste, Albertine, reprit cette revue après mon départ. J’ai

animé une soirée de l’amicale avec mon groupe de jazz, et invité un jeune auteur, Arnaud

Cathrine, dont j’avais étudié le premier roman en 1ère. Quand je suis parti pour rejoindre

un poste « définitif » au lycée Berthollet de Blémont, le proviseur adjoint de Vollard me

félicita pour… mon sens de la diplomatie, qui avait permis d’organiser un bac blanc malgré

l’ambiance délétère qui régnait entre littéraires, et me dit qu’il croyait que j’étais au lycée

depuis cinq ans, tant j’avais été actif.

J’avais soutenu ma thèse avec succès en novembre 98, obtenant mention très honorable et

félicitations du jury à l’unanimité, puis me faisant qualifier dans la foulée pour pouvoir

candidater à un poste de maître de conf. En effet, ce n’est pas automatique : l’université a

créé une institution toute puissante et très opaque, le CNU (Centre national des Universités),

dont un tiers des membres est nommé par le gouvernement. Le CNU décide, à la tête du client,

qui peut ou ne peut pas être qualifié pour postuler à un titre de prof de fac. C’est pour

éliminer les candidats aux dossiers trop minces, paraît-il. Mais on ferait mieux d’exiger

l’agrégation externe (la plus difficile, celle que j’ai eue) aux candidats, ce qui écrémerait déjà

pas mal de monde... On n’est qualifié que pour quatre ans, durant lesquels il faut pondre des

articles que personne ne lit et participer à des colloques qui n’apportent pas grand-chose à

l’humanité, mais c’est comme ça. En fac, on est jugé sur ses publications, pas sur son

investissement auprès des étudiants, ce que je n’avais hélas pas compris, quand j’y étais. Le

CNU a longtemps été à droite, et a donc souvent éliminé de très bons candidats issus de Facs de

gauche.

49




X





Je fis donc mon entrée au lycée Berthollet de Blémont en 1999. Ce même été, je fus

victime d’une agression pénible. Accoudé aux balustrades des Vieilles Charrues pour voir de

près un concert de Césaria Evora, je sentis quelque chose me frotter les fesses. Coincé dans une

haie de spectateurs, je ne pouvais pas me dégager, et étais d’ailleurs tétanisé. Je compris, après

quelques secondes qui me parurent des siècles, qu’un gusse se branlait sur moi. Je parvins à me

libérer, et à me retourner. Mais le type s’était fondu dans la foule en me laissant des traces de

sperme sur l’arrière de mon pantalon. J’en fus très humilié : n’étant pas homo, je n’imaginais

pas, de plus, qu’un père de famille quadragénaire puisse susciter la concupiscence masculine...

J’aurais bien aimé voir son visage, comme j’avais vu celui, rougeaud et méprisant, du salaud qui

m’avait enfourné son doigt dans le trudum ballae sur mon lit d’hôpital, à Morlaix, en 75, juste

avant de passer sur le billard.

Le lycée Berthollet était globalement très agréable. Les collègues y avaient créé une

section d’études cinématographiques, qui attirait des élèves orignaux au tempérament artiste,

d’autant plus qu’on y trouvait aussi une section Arts plastiques. Ce n’était pas le genre lycée

bourgeois de centre-ville : Berthollet attirait plutôt une population ouvrière, ou de petits

fonctionnaires, ce qui me plaisait, car mes origines plébéiennes m’ont toujours rendu proches des

classes sociales les moins huppées. Le lycée privé accueillait les enfants de cadors.

Les collègues de lettres comprenaient des personnalités très contrastées. Marielle était une

prof déjà ancienne, qui faisait preuve d’un dévouement et d’un sérieux exceptionnels, ne quittant

le lycée qu’à 18h. au moins, étant de toutes les réunions, foyers, conseils d’administration,

voyages, s’occupant du club de théâtre et des jumelages... Ses copies étaient bourrées

d’annotations, elle était aussi hyperactive que Claudine et savait tout des problèmes

scolaires ou familiaux des élèves. À l’opposé, notre collègue Jean-Guy Dreff était un fumiste

royal. Devenu certifié à l’ancienneté, car trop flemmard pour passer un concours, il étudiait

chaque année depuis vingt ans les mêmes textes de Ronsard, de Paul Fort ou de Verlaine, et

toujours L’Assommoir, quelle que soit la classe où il évoluait, même si ses élèves redoublaient...

Les excellents élèves se payaient des notes effroyables au Bac, tant ses explications étaient

indigentes. Son passe- temps essentiel était de fréquenter le bar préféré des lycéens, où il

dragouillait les élèves filles à qui il tenait constamment le crachoir dans les couloirs du lycée. On

le voyait même, à plus de 50 ans, aller en boîte le samedi soir.

Comme dans beaucoup d’endroits, les profs qui habitent sur place se sentent plus chez eux

que ceux qui rentrent chaque soir, et participent aux activités locales, ce qui crée une sorte de

hiérarchie entre les installés et les nomades. Un collègue d’Histoire, Ludovic, était très jacobin et

ne perdait pas une occasion d’ironiser sur les régionalismes ou d’exalter la grandeur française.

On s’est souvent disputés, mais nous nous estimions beaucoup. Il avait une culture remarquable,

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y compris en littérature, et ses deux enfants, que j’ai eus en Terminale, étaient adorables. J’eus

vite fait également de constater l’existence d’une clique formée notamment de femmes

linguistes, installées de longue date, et qui passaient le plus clair de leur temps libre à cancaner

et à débiner tout ceux qui étaient extérieurs à leur coterie. Dans ce groupe figurait Adélaïde Clot,

sorte de Bécassine à la démarche pataude et qui reniflait bruyamment toutes les cinq minutes. Y

sévissait aussi Chantal Bouzart, prof d’éco, dont la première phrase que je l’entendis prononcer

fut, à propos d’Amédée, un collègue de français : « Si tu comptes sur lui pour t’aider à

organiser des sorties, tu peux toujours attendre ! » Voilà qui promet, m’étais-dit. Cette créature

disgracieuse, mais persuadée (comme mon beauf) d’être la huitième merveille du monde,

aux bajoues tombantes et aux oreilles décollées, entrait toujours bruyamment en salle des profs,

histoire qu’on la remarque bien, et ses jacassements permanents y rendaient tout travail

impossible. Je me rappelle aussi qu’elle s’était frottée langoureusement, près d’un ordinateur, au

documentaliste, Hubert, qui n’en menait pas large. J’avais beaucoup d’affinités avec Hubert, et

durant les onze ans que j’ai passés au lycée, je l’ai toujours invité quand j’ai organisé une sortie

théâtrale, ou invité quelqu'un dans mes classes : metteur en scène, écrivain ou l’ancien déporté

local, pour qui j’avais rempli l’amphi du bahut : tous les collègues en avaient profité, personne

ne m’avait remercié. J’en faisais beaucoup moins que Marielle ou Claudine, au dévouement

insensé, mais beaucoup plus que pas mal de profs qui ne faisaient rien. Un autre collègue

puante était Aspasie Grelot, philosophe imbue d’elle-même, créature longiligne et voûtée

aux cheveux grisonnants et filasses, compagne d’Amédée. Elle entrait toujours dans un lieu

quelconque avec un large sourire condescendant, ponctué de reniflages bruyants suivis d’avalage

de glaires répugnants – car elle fumait comme une caserne.

Mes élèves étaient sympas : le lycée Berthollet n’était pas de ces bahuts où les profs se font

insulter et chahuter à longueur de journée, comme dans les LEP ou les collèges périurbains,

même si ça a changé aujourd’hui. Mais je dus affronter, dès ma première rentrée, un

problème pour moi inédit : celui du cannabis. Dans ma jeunesse, jamais je n’ai vu quelqu'un

fumer un joint. Le tabagisme était roi : certains profs fumaient même en cours, et les pions en

étude ou au dortoir. Mais on ne parlait pas de drogue, dans les années 70, au tréfonds du

Finistère. Au lycée Berthollet, dès 1999 donc, je fus très intrigué par le comportement de quatre

élèves, au premier rang, qui avaient l’air particulièrement hébétés. Je me suis d’abord dit

qu’ils devaient faire trop de sport, ou veiller trop tard le soir... Mais j’appris assez vite par

une collègue qu’ils « consommaient », me souffla-t-elle à voix basse. La loi du silence

régnait, et il ne fallait surtout pas en parler : « Pas de vagues », tel était le mot d’ordre du

proviseur. Mais je craignais qu’ils ne fassent un malaise pendant mon cours... Plus tard, une

ancienne élève me dit : « Mais vous savez, presque tout le monde fume, au lycée... » Cela me

stupéfia, car je n’y ai jamais senti d’odeur d’eucalyptus, comme on en sent dans tous les festivals

ou fêtes de la musique, ni vu d’élève tirer sur un joint. Les profs ne voient rien, déplorais-je jadis

à Trémaloc, vu la cécité des adultes face aux exactions des caïds : devenu prof, je m’apercevais

que je ne voyais rien non plus.

Les copies réservaient quelques surprises. J’avais donné, en seconde, un sujet tiré d’Annales

du Bac. Il s’agissait d’un extrait du Deuxième sexe, de Beauvoir. La discussion demandait

aux élèves de défendre un droit qui leur paraissait fondamental, comme Beauvoir revendiquait

naguère l’égalité pour les femmes. La plupart des élèves avaient choisi de défendre un droit

raisonnable : lutte contre l’excision, l’analphabétisme, la polygamie, pour la parité électorale,

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l’égalité salariale... Mais deux ou trois élèves avaient revendiqué le droit de fumer du

cannabis en toute liberté, puisque « de toute façon, tout le monde le fait » ! Si j’avais montré

ça à leurs parents... Une autre copie m’estomaqua. Une élève avec qui je m’entendais bien, tant

elle était passionnée par la littérature et écrivait des poèmes d’une puissance étonnante pour son

âge, déplorait que les mineurs n’aient pas... le droit d’avoir des relations sexuelles avec des

majeurs, situation qu’elle jugeait « horrible » ! Le jour où je rendis les copies, cette élève se

mit au premier rang, en mini-jupe... À moins d’être un saint ou un impuissant (ce que je suis

aujourd’hui), ou homosexuel, ce que je ne suis toujours pas, il est difficile de ne pas être

déstabilisé par ce type de situation. Je n’ai rien dit à voix haute en rendant sa copie, évidemment,

sur laquelle j’avais timidement écrit que ce genre de revendication me paraissait assez

secondaire...

Ce genre de scène m’est rarement arrivé, mais j’ai tout de même le souvenir d’avoir vu, dans

mon bureau, en fac, trois ou quatre fois des étudiantes qui venaient solliciter quelques points en

plus et qui avaient adopté pour l’occasion des tenues et des attitudes très provocantes : décolleté

profond, jupe courte, jambes savamment croisées et décroisées, air aguichant... J’incline à

croire que ce qui m’est arrivé alors a dû arriver bien souvent à beaucoup de profs de fac, qu’on

accuse souvent de harcèlement sur leurs étudiantes. Je veux bien croire que ces faits sont dus

à 90% aux hommes, mais peut-on dire des allumeuses qu’elles pratiquent une forme de

harcèlement ? Ce ne serait pas politiquement correct, aujourd’hui.

On m’a accusé plus tard de donner aux élèves des textes connotés sexuellement, ou

susceptibles d’interprétations ambiguës. Mais c’est faux. La littérature est la seule matière où on

parle d’amour et de sexe, sauf la SVT, où on aborde ces thèmes de manière physiologique. J’ai

dix ans durant travaillé un programme de littérature, en Terminale, où figuraient des oeuvres

comme Gargantua (qui comprend l’inoubliable chapitre sur le torche-cul du jeune héros),

Jacques le fataliste (avec la description, très respectueuse, d’un orgasme féminin et le récit des

trois dépucelages de Jacques), Les Liaisons dangereuses (le célèbre roman libertin

accompagné du film torride de Frears), Le Procès de Kafka, Le Supplément au voyage de

Bougainville de Diderot (consacré au relativisme des moeurs en matière sexuelle, ou Diderot fait

l’éloge de la liberté sexuelle et de... l’inceste !), Roméo et Juliette (ou Shakespeare fait des jeux

de mots à double-sens) et même les Contes de Perrault, si riches de symbolisme sexuel (voir ce

qu’en disent Bettelheim et Soriano)... Comment ne pas parler de sexualité, sinon à pratiquer une

censure comparable à celle qui sévissait naguère avec Lagarde et Michard ou les versions

expurgées de Candide ? Cela ne dérangeait d’ailleurs pas les élèves, qui en ont vu et fait bien

d’autres, surtout à l’époque où internet commençait à inonder leurs ordis de la pornographie la

plus extrême : Claudine a un jour surpris deux élèves de 5ème qui s’échangeaient des vidéos de

zoophilie... Comment étudier la littérature, notamment du XIXe siècle, sans évoquer la

prostitution, présente dans quantité d’oeuvres (Nana, Boule de Suif, Les Misérables, Les Fleurs

du mal...) comme dans la vie des écrivains, souvent mort de syphilis (Musset, Baudelaire,

Maupassant) ? Comment analyser les poèmes de Verlaine et de Rimbaud sans évoquer leur

relation ? Étudier Proust sans parler de son homosexualité ? Un magnifique poème de Tristan

Corbière trace en quelques vers virtuoses le destin tragique d’une prostituée prénommée

Zulma :

Elle était riche de vingt ans, / Moi j’étais jeune de vingt francs / Et nous fîmes bourse

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commune, / Placée, à fonds perdus, dans une /Infidèle nuit de printemps.

La lune a fait un trou dedans, / Rond comme un écu de cinq francs, / Par où passa notre

fortune : / Vingt ans ! Vingt francs !... et puis la lune.

En monnaie – hélas – les vingt franc ! / En monnaie aussi les vingt ans ! / Toujours de trous en

trous de lune, / Et de bourse en bourse commune... / C’est à peu près même fortune !

Je la trouvai bien des printemps, /Bien des vingt ans, bien des vingt francs, / Bien des trous et

bien de la lune / Après- Toujours vierge et vingt ans / Et... colonelle à la commune !

Puis après : la chasse aux passants, / Aux vingt sols, et plus aux vingt francs.../ Puis après : la

fosse commune, : / Nuit gratuite sans trou de lune.

Après avoir donné ce texte à commenter, j’eus la surprise de voir qu’une élève y avait vu

un peu partout des allusions sexuelles : « bourse, trous, lune » désignaient pour elle le scrotum,

les orifices génitaux et le postérieur... Zulma étant « toujours vierge » bien qu’âgée, l’élève en

avait déduit qu’elle avait, toute sa vie, pratiqué seulement la sodomie ! Zulma joue évidemment

les jeunes à un âge où cela n’est plus possible. J’avais pourtant précisé que l’expression «

faire un trou dans la lune » signifiait à l’époque « partir sans payer ses créanciers ». Plus

stupéfiant encore, un poème hyperromantique de René Guy Cadou m’avait valu des

interprétations délirantes : « Quand je pense à ta bouche / Il me vient à la bouche / Un goût

de lait, de sève, de feuilles parfumées... » Quelques copies avaient vu dans ces mots innocents un

déluge de sperme, de secrétions vaginales et même... une auto-fellation ! Et ce qui me turlupine,

bien des années après, est que les auteurs de ces commentaires étaient toujours des filles – alors

que nous étions en seconde ou en 1ère S, et non en L, où les garçons sont peu nombreux.

J’étais bien obligé de dire aux élèves que si elles défendaient de telles interprétations devant un

examinateur, elles risquaient de le payer cher...

Au début, je faisais étudier des écrivains originaux aux élèves : Guillevic, Klingsor, Charlotte

Delbo... Mais les profs sont des gens conformistes, en général, et je me rendis compte que

cela desservait les candidats au bac : les profs n’aiment pas ce qu’ils ne connaissent pas et

interrogent les élèves sur les textes les plus rebattus : Candide, Dom Juan et les poèmes les plus

connus des Fleurs du mal. Une année, j’ai étudié L’Ingénu, pour changer, tout en demandant à

mes élèves de lire quand même Candide. L’un d’elles s’est fait interroger sur Candide, qu’elle

n’avait pas étudié, et s’est tapé un 8/20 alors que c’était une très bonne élève. Très en pétard, j’ai

demandé à Ophélie un justificatif de sa note. Le prof avait écrit Candide, puis l’avait barré et

ajouté L’Ingénu, pour faire croire qu’il l’avait interrogée sur l’oeuvre étudiée ! Ses

appréciations étaient si générales qu’elles auraient convenu pour n’importe quel texte... Je dus

donc me résoudre à étudier les trois oeuvres canoniques, et à me contenter de quelques poèmes

qui sortaient des sentiers battus.

Le lycée accueillait aussi une catégorie de personnel forcément passagère : les assistants de

langue étrangère, anglaise et espagnole. Je n’en avais jamais rencontré auparavant, et ça me

rappelait mon passé d’assistant à Fenny Stratford. J’allais donc à la rencontre de ces collègues

avec sympathie, d’autant plus qu’ils étaient, dans cet établissement, très méprisés : jamais

Adélaïde Clot, la plus vieille prof d’espagnol du bahut, n’invita chez elle d’assistant, pas plus

que ses collègues, alors que c’est normalement une tâche qui leur incombe. Même Lucienne, une

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collègue d’anglais avec qui je m’entendais bien, ne les invitait pas, son mari détestant les

anglophones... Ces pauvres assistants débarquaient à Blémont dans une ville sans gare, alors

qu’ils n’avaient pas de voiture, en général, certains venant d’Amérique. La première que j’ai

rencontrée, Isabelita, arrivait du Chili et s’en alla au bout de trois mois, écoeurée par le mépris ou

le désintérêt que lui offraient les linguistes. Son remplaçant, Alberto, était un quadragénaire

bedonnant, chauve et non-francophone. Nous l’invitâmes chez nous, juste avant qu’il ne

décampe, pour les mêmes raisons qu’Isabelita. Je fus le seul à inviter Laura, en 2003-2004 : cette

pauvre anglaise fit sur le lycée un rapport si négatif que le ministère le priva d’assistant

l’année suivante ! Je me liais d’amitié avec Giulia, venue d’Argentine, et lui fis découvrir

un peu la région, l’invitais à des concerts. Sans moi, elle n’aurait pas tenu, me confia-t-elle en

fin d’année. Nous avons invité un couple d’Américains, ainsi que Clara, une pauvre

bolivienne obèse de type indien, si pauvre qu’elle ne pouvait pas quitter sa loge de pion

pendant les petites vacances... Elle a passé plusieurs week-ends chez nous et en était ravie. Elle

est morte de la grippe A à son retour en Bolivie, maladie des pauvres, comme l’obésité.

Pus tard, les collègues de langues, avec Chantal Bouzard, iront « témoigner » en piaffant

d’impatience à la gendarmerie, en affirmant que je « sautais sur les étudiantes jeunes et jolies

fragilisées par leur éloignement » et en soulignant mon « empressement envers les jeunes

collègues, notamment assistants » ! Jeune et joliE, AlbertO, Nancy, Laura ? Non, simplement

seuls et méprisés par une caste de profs implantés sur leur territoire et qui prenait de haut ces

pauvres hères. À Erville déjà, Claudine et moi invitions les collègues de passage. Nous

avons même hébergé des femmes battues, donné un lave-linge et assez d’argent à l’une d’entre

elles, qui avait un bébé, pour aller une semaine à l’hôtel avant qu’elle puisse occuper une

chambre en foyer.

La mère d’un élève s’est suicidée la veille d’un oral que passait son fils. Le pauvre a quand

même passé l’épreuve, mais n’a pas pu lâcher un mot : il a eu zéro et a été collé au Bac,

alors que c’était un bon élève. Prof principal de la classe, je me suis rendu au Rectorat de

Nantes y porter une pétition qui demandait son repêchage. Autant d’actes incompréhensibles

à des profs mesquins et étriqués : plus tard, deux « témoins », dont Amédée, dirent que

j’avais été convoqué au Rectorat pour m’y faire remonter les bretelles ! Ces pauvres bougres

n’arrivent pas à comprendre que j’ai fait 300kms en voiture à mes frais pour défendre un

élève...

Gladys poursuivait sa carrière scolaire sans encombre au lycée. On avait fait sauter une classe

en primaire à Tudal, pensant qu’il serait aussi brillant que sa soeur. Ce fut une erreur, car il avait

plus de mal et restait un peu excentrique au plan social. Joueur, déjanté, attachant, il se faisait

parfois rejeter et cultivait un peu un genre farfelu qui le faisait passer pour un peu fada

auprès de ses camarades de collège. Comme sa soeur, il était féru de BD : ils puisaient

dans mes vieilles collections de Lucky Luke et des magazines Spirou, Pif, Pilote, Mickey...

J’étais toujours addictif à la pornographie. Canal + avait permis d’y accéder à domicile, et de

m’éviter les errances morbides et parfois dangereuses dans les sex-shops ou salles

spécialisées, même si Claudine supportait la chose avec une tristesse résignée. L’irruption

d’internet fut hélas une catastrophe. Certes, le porno devenait gratuit, mais mon habitude

gâcha alors des nuits entières à surfer d’un site à l’autre alors que j’aurais mieux fait de

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bosser mon saxo ou d’écrire. Le propre d’une addiction est d’être chronophage. Honteux et

humilié du temps perdu à visionner des inepties, je tâchais de soigner mon image à mes propres

yeux. Je continuai à jouer au club de jazz de Chambville, sortis deux petits romans, passés

inaperçus, mais qui plurent à leurs rares lecteurs, travaillais d’arrache-pied au lycée, où on me

confia les terminales L et leur programme difficile qui changeait chaque année. Pendant

qu’Amédée ou Jean-Guy étudiaient pour la nième fois L’Assommoir ou Andromaque, je devais

passer en TL de Queneau à Béroul, de Zweig à Shakespeare, de Kafka à Giono, de La Bruyère

à Lampedusa... Chaque été, je préparais ce programme en lisant des dizaines de livres sur ces

auteurs, pendant que mes collègues, sauf Marielle et celui avec qui je partageais le niveau

TL, se la coulaient douce. Quand Si c’est un homme, de Primo Levi, fut au programme, je lus

une cinquantaine d’ouvrages sur les camps et vis autant de films ou de docs sur le sujet. J’invitai

aussi, ai-je déjà dit, l’ancien déporté dont le témoignage bouleversa mes élèves. L’une

d’elles lui écrivit une lettre qu’il publia dans son livre Je n’ai rien oublié. Lecteur

d’ouvrages sur le jazz, je découvris l’existence d’une musicienne oubliée, dont la bio disait

qu’elle avait été déportée dans un camp nazi après une tournée en Suède. Cela me trotta dans la

tête, et le projet de lui consacrer un livre y germa.

L’ambiance, au lycée, était plutôt décontractée. Les profs se moquaient souvent des élèves

: de leur nom, de leur physique, de leurs copies... Même si certaines réflexions d’élèves, on l’a

vu, me laissaient pantois, jamais je ne me suis moqué d’eux. Certaines collègues étaient

assez olé-olé. Je me rappelle que, un mois après mon arrivée, une prof d’histoire, Séverine,

m’avait dit, alors que je m’étonnais qu’elle occupe ma salle pour y attendre des parents : « Tu

ne veux pas pisser dans les coins pour marquer ton territoire ? » Elle était très fière de cette

saillie, qui m’avait cloué le bec, et qu’elle rappelait fréquemment comme un fait d’arme : «

Et alors, je lui ai dit... ». Un jour, elle déplora le manque de retenue de sa fille et de ses amies,

dans les propos qu’elle surprenait sur MSN. Je me suis dit, dans mon roquefort intérieur : « Ben

ma vieille, si tu t’entendais... » Sa vulgarité estomaquait les jeunes profs qui débarquaient au

lycée.

Lucienne alla en congé de maternité, et je la remplaçai comme prof principal, comme on

s’entendait bien. Une fois revenue, elle me dit d’un air minaudier et en mettant les mains

sur ses hanches : « J’ai retrouvé mes formes, tu pourras vérifier si tu es sage ! » Cela n’était

pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Un jour où elle et moi étions en verve, je lui caressais les

fesses : j’avais été sage pendant un certain temps... Elle sursauta, puis se mit à rire, après que je

lui eu rappelé sa promesse. J’avais évidemment aussi et surtout des conversations normales avec

mes autres collègues, notamment les plasticiens et cinéphiles avec qui j’avais des affinités, et

avec lesquels je travaillais les films au programme.

J’avais lancé deux numéros d’Écritures bertholiennes, une revue qui rassemblait nouvelles,

poèmes et chroniques d’élèves, comme à Chambville. Je n’avais pas renoncé non plus à ma «

carrière » universitaire, mais n’arrivai pas à décrocher un poste : or, le temps passait, car on

n’était qualifié que pour quatre ans. J’avais pourtant été auditionné une fois, mais mon

directeur de thèse m’avait désigné celle qui, parmi les candidats, serait recrutée. Parmi les

invités figuraient pourtant des gens qui venaient de Lille, de Grenoble, de Paris... À quoi sert-il

d’organiser des oraux, si on connaît le résultat d’avance, et de faire venir de si loin des

candidats bidon ? C’est pourtant chose fréquente dans le monde universitaire, où règnent

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copinage et autopromotions – même si on y trouve aussi des gens irréprochables, comme

partout. La jeune femme recrutée lors de cette audition se suicida deux ans plus tard...

Depuis la mort de mon beau-père, nous allions plus rarement à Saumur, mais continuions de

voir deux ou trois fois l’an Gérard et Béatrice, qui travaillaient dans le privé, à Chinon. Le père

de Béatrice, directeur d’un collège catho, avait favorisé leur entrée dans ce système, comme je

l’ai dit. Ils n’avaient eu ensuite qu’à passer des concours internes, chose facile alors, j’ai déjà dit

pourquoi. Rappelons que j’étais devenu le parrain « républicain » de leur fils, Aldebert,

avec qui je m’entendais bien, et qui admirait ses cousin et cousine. Quand à ma mère, elle

travaillait toujours au corps Tudal, pas encore baptisé à douze ans, mais qui fréquentait des

cathos sympas chez les scouts. Gérard ne se souciait pas trop de la santé de Claudine. Un jour,

elle attrapa une péricardite suivie d’une double pneumonie qui l’épuisa pendant plusieurs mois.

Pas un mot de son frère. Même chose quand elle fut victime d’une infection urinaire qui la

laissa également très affaiblie. Cela ne l’empêcha pas d’aller en Angleterre avec ses élèves, alors

qu’elle ne tenait quasiment pas debout. Son rythme était et reste toujours infernal, bien que

toujours dirigé vers le bien. Je ne sais pas qui d’autre que moi aurait pu le supporter si

longtemps, d’ailleurs.

Mon beauf me fit un cadeau assez curieux, pour Noël 1999. J’avais fait publier cette

année-là mon roman Sentinelles de la victoire, consacré à la guerre d’Indochine, deux ans après

un essai sur un auteur breton célèbre. Hilare, Gérard me tendit un livre de poche qui,

bizarrement, avait pour titre Sentinelles de la victoire mais, en guise de couverture, ma photo,

celle qui se trouvait sur la couverture de l’essai... Il avait pris un livre de la série Harlequin, en

avait ôté la couverture et en avait composé une autre sur son ordi. Bof, pourquoi pas ?

C’était rigolo. Ce qui l’était moins était la p. 4 de couv’, sur laquelle il avait écrit ceci :

« Après de merveilleux essais à lire avec le dictionnaire, ici Martial Kernévot fait de l’écriture

à prolo juste pour faire un peu de pognon. Tout le monde comprendra, frissonnera et entrera dans

l’univers époustouflant et si romantique de cette Bretagne pendant la guerre (pas celle des

boutons, ni la grande, celle de l’Indo). Il décrira si fantastiquement ces univers vécus (à la télé) et

ces climats si pleins de passion. Avec une petite histoire de cul par là-dessus et hop le tour est

joué, bienvenue chez Harlequin, tout un monde d’évasion. »

Cela me plut modérément, mais je n’attachai pas d’importance à cette pochade digne du

beauf. J’ai retrouvé ce cadeau vingt ans plus tard. J’ai alors pu apprécier ce que cet

appendice suinte de bêtise jalouse. Il dénigre par antiphrase des essais « merveilleux » et un

roman qu’il tourne d’office en dérision sans en avoir lu une ligne. La dernière phrase apporte un

point culminant à ce qui est une pure insulte. Dire que c’est ce taré qui me traitera d’obsédé... Je

n’ai pas réagi, comme d’habitude. Mais les cadeaux que nous leur offrions, à eux et à leurs

enfants, étaient tout autres.

56




XI




C’est alors qu’arriva l’année terrible : 2002. Après le second tour effroyable des

présidentielles, déjà précédé par le choc du 11 septembre, le gouvernement passa à droite, et le

CNU aussi. On me refusa donc la qualification aux fonctions de maître de conf’ sous des

prétextes futiles : « Le dossier manque d’ampleur... La thèse n’est pas publiée... Les

communications universitaires sont rares... » Le rapporteur qui écrivait ça n’avait pourtant pas

beaucoup de références, la plus impressionnante étant un article sur... la casquette de Charles

Bovary. Mon objectif fut alors d’essayer de faire publier ma thèse, et de participer à des

colloques, puisque mes articles n’étaient pas publiés dans des revues assez savantes aux yeux de

mes rapporteurs. Ma mère réussit à faire en sorte que Tudal demande le baptême, et la cérémonie

eut lieu en été : j’étais furax et n’ouvris pas la bouche de la journée.

À l’approche de Noël 2002, j’étais donc surmené : comme le CNU me reprochait de ne plus

enseigner en fac, j’y avais repris une charge de cours, avait participé à des colloques, publié dans

les Actes qui en étaient issus, consacrait un week-end pour chaque paquet de 35 copies de

lycée, accompagnait mes enfants à leurs activités sportives, musicales, culturelles, en voyage

aussi, faisais des pieds et des mains pour trouver un éditeur pour ma thèse... Comme

chaque année, nous devions passer une soirée à Chinon chez mon beauf et sa famille, et échanger

nos cadeaux. Eulalie avait huit ans et demi. Elle avait écrit des poèmes, et voulut me les lire,

dans sa chambre, à l’étage, pendant que les autres jouaient au scrabble. C’est alors qu’une

sorte d’hallucination me traversa : la petite fille ressemblait à Christine qui, trente ans plus tôt,

s’était innocemment découverte devant moi, en me présentant l’endroit inconnu, source de

tous les maux selon ma mère... Dans une sorte d’état second, je demandai à Eulalie d’écarter

son peignoir, car elle venait de prendre une douche et ne portait que ce vêtement. Elle

s’exécuta, et je contemplais, comme trente ans plus tôt, l’endroit que je n’étais pas supposé voir

à mon âge. Cela dura quelques secondes, mais jamais je n’eus un geste ni une caresse sur le

sexe d’Eulalie. Un tel comportement n’était évidemment pas normal. Était-il pardonnable ? Je

pense que oui, car, pour préoccupante que cette sollicitation fût, elle n’avait rien à voir avec ce

qu’elle devint plus tard dans la bouche de ses parents, ni avec les humiliations, moqueries et

chantage que ceux-ci me firent subir pendant les huit ans qui suivirent. Elle n’avait rien à voir

non plus avec le geste qu’avait eu, je l’ai dit, Gérard quand il avait tiré sur le pénis de mon

fils et l’avait secoué en lui disant qu’il faudrait penser à le rallonger, l’humiliant devant son

père, sa soeur et ses grands-parents...

Gérard appela Claudine le lendemain pour la mettre au fait. Je ne pus qu’admettre avoir

commis cette sollicitation indécente à Eulalie, et leur écrivis aussitôt une lettre pour leur

demander pardon. Mais Gérard allait trouver dans cet impair un moyen de se venger des

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quatorze ans de dévouement que j’avais montrés pour son père et du spectacle de sa

déchéance progressive puis de sa mort minable. Ils exigèrent que je me fasse voir

immédiatement par un psy, et je dus passer une semaine dans une clinique, en février, pour

les calmer, croyais- je... Je me dis naïvement qu’il fallait que je leur prouve que je n’étais pas

qu’un pauvre gars qui, dans un moment d’égarement, avait demandé à une petite fille de lui

montrer son intimité. Et comment le leur prouver, sinon en leur montrant le meilleur de moimême

: en écrivant un livre qui serait mon chef d’oeuvre, en devenant prof de fac, etc.

Ils prononcèrent donc mon exclusion définitive de leur domicile : « Pas de ça chez nous ! » fit

Béatrice, impériale. Je ne répondis pas que j’avais accueilli et protégé quatorze ans mon beaupère

de la Justice en taisant les révélations que sa belle-soeur m’avait faite dès 82, puis en

calmant ses créanciers trois mois avant sa mort tout en supportant son alcoolisme et son

caractère « invivable », d’après le mot de la belle-soeur, qui n’avait pourtant jamais subi le

moindre outrage de sa part... Je me mis alors à me lancer dans des recherches frénétiques et

des lectures harassantes sur l’histoire d’une trompettiste de jazz qui avait été déportée en

1943. Comme Primo Levi était au programme des TL, mon travail sur les camps m’aida à

imaginer le séjour que mon héroïne y avait fait. L’été 2003 fut caniculaire, et je suais sur

mon ordi pour me lancer dans mon roman. Comment dire à mes enfants que j’étais persona

non grata chez leur oncle et tante ? À Noël, je prétextai un malaise de ma mère, car j’avais dû

annoncer la nouvelle à mes parents, pour le plus grand plaisir du beauf et de sa femme, qui y

tenaient.

Malgré mes travaux universitaires, le CNU persistait à me refuser la

qualification. Je ne pigeais pas qu’à 45 ans, j’étais déjà trop vieux pour espérer devenir maître de

conf’, et m’obstinais à poursuivre cette chimère. Au lycée Berthollet, je m’entendais bien aussi

avec Graziella, nouvelle collègue d’allemand avec qui j’échangeais pas mal d’idées sur la

musique et la littérature. Mais elle avait également l’esprit très orienté, comme moi. Elle était

toute fière d’avoir un mari déménageur et costaud, dont elle me révéla que le surnom, naguère,

était « Ne tire qu’un coup », parce qu’il n’en tirait qu’un, mais un bon... Un jour, ma photo figura

dans le Nouvel Obs. Graziella me dit alors : « Si tu continues à être dans les journaux, je finirai

par tomber dans ton lit. » Elle me confia qu’elle aurait aimé de faire mettre un piercing lingual,

mais qu’elle n’osait pas, vu son boulot, et les sous-entendus qu’impliquent ce genre d’attribut.

Elle apprit, entre deux cours, le deuil soudain d’un jeune cousin. Elle avait l’air si sonnée que je

la suivis au parking pour la dissuader de renter chez elle, à 80 kms du lycée, mais d’appeler

plutôt son mari et d’aller à l’infirmerie entre temps. Car une infirmière avait été nommée au

lycée : efficace et hyperactive, elle avait contribué à sensibiliser les élèves aux dangers du

cannabis, et les résultats avaient suivi : je voyais moins d’élèves shootés en cours. Mais elle

fourrait aussi son nez partout, prenait la parole pour défendre des élèves en conseil de

classe, et récoltait sur les profs les griefs et racontars que ses protégés lui confiaient.

Courant 2004, j’avais fini mon roman, une fiction inspirée de la vie de la chanteuse de jazz

Adelaide Hall. Tudal était allé au lycée avec un an d’avance, car nous le pensions aussi

doué que son frère et lui avions fait sauter le CP. C’était une erreur, car le pauvre, malgré

sa sensibilité et son intelligence, avait pas mal ramé au collège, où il avait connu quelques

problèmes relationnels, dus à son excentricité. Tudal se sentit mal à l’aise en seconde et

piqua quelques crises de nerfs un peu inquiétantes, au point que nous le fîmes mettre en

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observation, sur les conseils d’un médecin scolaire, pendant une semaine dans un centre

psychiatrique pour ados, ce qui était inutile et qui le traumatisa. Il redoubla sa seconde et

retrouva son équilibre auprès de camarades de son âge dont il devint même le porte-parole. «

Dans dix ans, on ne parlera plus de votre fils », avait prédit la femme médecin du bahut. Elle

s’est heureusement trompée.

Mais, fin 2004, je n’avais réussi à publier ni ma thèse, ni mon roman, ni à me refaire qualifier,

ce qui, pensais-je naïvement, aurait pu lever mon ostracisme familial... J’appréhendais

l’approche de Noël, et le prétexte que je devrais servir à mes enfants pour expliquer que je

ne pouvais me rendre chez leurs cousins, à qui ils manquaient. J’écrivis timidement à

Gérard pour leur demander s’ils pouvaient quand même m’accepter parmi eux. Mais le beauf

me répondit par un courriel sardonique : « Peut-être serait-il temps que tu dises à tes enfants

pourquoi tu es tricard chez nous... » Je ne connaissais même pas ce mot, dont je vérifiais le sens

et découvris qu’il avait, en plus, une connotation sexuelle. Tudal avait fait un séjour en institut

spécialisé, cette année-là, avait eu de graves problèmes comportementaux. Son oncle et sa

tante n’avaient jamais pensé à lui ni à sa soeur de l’année, et la première fois c’était pour

envisager cette révélation qui leur aurait fait mal... Je ne répondis pas, ne révélais même

toujours pas ce que je savais du passé de mon défunt beau-père : j’aurais dû. Gérard et sa femme

poussèrent la mesquinerie jusqu’à nous envoyer, chaque année, des calendriers où ils

figuraient avec leurs enfants, une photo par mois, dans leurs voyages à l’étranger : au Maroc,

en Allemagne... Tous les anniversaires de la famille étaient indiqués, sauf le mien... C’était

vraiment me narguer avec un sadisme gratuit. Ai-je dit que mon beauf et sa femme enseignaient

dans les écoles chrétiennes catholiques, et qu’ils y avaient inscrit leurs enfants ?

L’année 2005-2006 allait donc initier une période de folie cérébrale insensée. J’avais des

classes sympas. En 1ère L, des élèves cool, avec qui j’étudiais pas mal de poésie et de

chanson française. Je me rappelle avoir conduit trois d’entre eux au siège d’Ouest France, à

Rennes et à mes frais, pour les besoins de leur mémoire de TPE (Travaux personnels encadrés).

J’ai souvent ainsi véhiculé des élèves devant éditeurs, imprimeurs, écrivains, toujours

intéressé par ceux que les métiers du livre attiraient : aucun autre prof ne ferait ça... Lucienne

était prof principal de cette classe : nous nous entendions très bien. Je tapais mes cours pour

une élève malentendante. Le nouveau proviseur, M. Pignol, était un personnage très humain et

bon enfant, très démago envers élèves et parents, à qui il cédait pas mal de choses sans nous

demander notre avis, mais pas du tout imbu de ses pouvoirs et toujours à l’écoute. « Il ne

faut pas exiger d’un élève qu’il travaille. Il faut négocier avec lui la possibilité qu’il envisage,

un jour, de se mettre au travail... ». Telle était une des phrases qui avait plongé dans la stupeur

l’assemblée des profs réunie devant lui lors de son premier discours.

L’assistante d’espagnol était Clara, la bolivienne obèse dont j’ai parlé, une truculente

Indienne native de Cochabamba et fauchée comme les blés. L’été 2005, je m’étais rendu à

Marciac, lors du célèbre festival de jazz, pour y faire un stage épuisant mais riche en émotions

artistiques. J’avais rencontré quelqu'un que mon roman intéressait et, sur ses conseils, avait

expédié mon tapuscrit à un responsable d’une maison d’édition marseillaise. Miracle : il

l’avait accepté. Autre prodige, j’avais aussi trouvé éditeur pour ma thèse, une vénérable et

célèbre maison parisienne, qui l’avait acceptée grâce à un prof de fac de Rennes qui publiait

chez eux. Tout cela me tournait la tête, j’étais hyper excité, accumulait les blagues en cours : «

59

Avant, j’avais la grosse tête... Maintenant, j’ai la prostate », « Bientôt, je serai incontinent à moi

tout seul », disais-je, car mes problèmes urinaires commençaient à poindre le bout de leur

zizi. Les élèves rigolaient : il s aiment bien les profs qui ont le bon ton de se moquer d’euxmêmes.

J’ignore pourquoi certains d’entre eux me confiaient souvent leurs problèmes, et me

racontaient leur vie, sans que je le leur demande. C’était parfois tragique. Lors d’une fête de la

musique à Chambville, je jouais avec mon groupe quand, à l’entracte, surgit une belle jeune

femme que je ne reconnus pas et qui m’aborda ainsi : « Bonjour, M. Kernévot. Vous ne me

reconnaissez pas ? Je suis Aline, j’étais votre élève en 3ème, il y douze ans... » Bien sûr, je

voyais maintenant : Aline était une élève très discrète, sérieuse et douée, à qui on promettait le

plus brillant avenir. Je m’attendais à ce qu’elle me dise qu’elle était médecin ou avocate. Mais

non : « J’ai commencé à me droguer au lycée, à Chambville... J’ai eu un petit copain

toxicomane, en Angleterre. Je me prostituais pour payer notre came. Il est mort d’une overdose.

Depuis, j’essaie d’en sortir, mais je retombe de temps en temps... » J’en fus sonné. J’ignore ce

qu’elle est devenue et espère qu’elle a pu quitter cet enfer. Un autre jour, un ancien très bon

élève, sportif de haut niveau au collège, m’aborda dans la rue : « J’aimais bien vos cours...

En fac, j’ai commencé à fumer pas mal de joints : jusqu’à trente par jours... On me les

donnait. J’ai fini par devenir schizophrène. Je me couchais par terre, en croyant que des

corbeaux m’attaquaient... » Ces révélations me consternaient, évidemment.

Bien sûr, de telles confidences sont rares parmi celles que m’ont souvent données mes

anciens élèves, en général bonnes. Je les ai souvent entendus me dire qu’ils avaient un très

bon souvenir de mon travail sérieux, de mes blagues, de mon investissement et me raconter

avec plaisir qu’ils avaient réussi au CAPES ou au concours de profs des écoles, qu’ils sont

devenus infirmières ou pédicures, voire avocat, ingénieur ou simplement heureux... Beaucoup de

profs vivent des rencontres aussi plaisantes, car le métier comprend tout de même une majorité

de gens sérieux.

Mais j’avais une tête à confidences, que je ne sollicitais pourtant pas. Un jour, fin 2005,

j’étudiais un texte de Colette, où celle-ci brossait un portrait merveilleux de sa

mère. Une jolie élève prénommée Mandy me dit, à la récréation, que sa maman était très

immature, l’avait eue à quinze ans, et lui avait donné deux soeurs de pères différents. Lors

d’une réunion parents-profs, Mandy était venue en effet avec une jeune femme que j’avais

prise pour sa grande soeur. Toutes deux étaient outrageusement maquillées. Sa mère avait

offert à Mandy pour ses quinze ans... sa première sortie en boîte, et elles y étaient allées

ensemble, la maman ayant pris soin de mettre des préservatifs dans le sac à main de sa fille !

Après tout, après la projection de Lady Chatterley au cinéma, je m’étais un peu inquiété que les

élèves de seconde n’aient trouvé cela un peu torride. Une élève m’avait alors confié que le film

de Pascale Ferran ne la choquait pas trop, vu qu’elle regardait régulièrement le porno de

Canal + avec ses parents... J’en étais resté baba.

Mandy avait l’air soucieux et je sentais que quelque chose ne sortait pas. « En fait, souffla-telle,

j’ai des problèmes avec le père d’une de mes demi-soeurs... Il me cherche... » Un peu

inquiet, je lui dis qu’on pourrait peut-être en parler ailleurs qu’entre deux portes, mais

contrairement à Chambville, où on prenait souvent le café avec les élèves, entre midi et deux,

il n’y avait pas de bistrot à côté du lycée Berthollet, et cela n’alla pas plus loin.

60

Mais Mandy refusa en février de passer un oral blanc avec un collègue, ce qui m’irrita. J’ai

toujours été exigeant envers mes élèves, et piqué des crises quand ceux-ci pompaient sur

Google ou me faisaient des coups tordus : ne pas rendre un devoir et prétendre que je l’avais

perdu, par exemple, ou refuser donc un oral. Au lieu de m’en foutre ou de me résigner, comme la

plupart des collègues, je piquais des colères noires et faisais des fixations sur la fraude. Une

ancienne élève m’a dit qu’elle a pompé tous ses devoirs de philo sur internet, ce qui lui avait

valu 15 de moyenne annuelle. Comme elle n’avait eu que 8 au Bac, m’avait confié un collègue

membre du jury, sa note avait été augmentée en fonction de cette moyenne... C’est ainsi qu’on

arrive à 95% de réussite au Bac.

J’écrivis sur le bulletin que Mandy avait refusé de passer un oral, et ignorais qu’elle allait se

faire passer un savon par sa mère et son père ou un de ses beaux- pères, je ne sais plus. Vers

mars 2006, j’avais prévu de me faire opérer de la cloison nasale, car je ronflais comme une

locomotive d’or et cela faisait fuir à Claudine le lit conjugal. Cela supposait une semaine de

repos chez moi, car, les narines obturées, je ne pouvais pas respirer ni me présenter ainsi en

public. Je devais me faire opérer pendant les vacances de Pâques, et m’absenter donc la semaine

suivante. Je mis un point d’honneur à tout régler avant mon départ. Une réunion parents-profs

de 1ère L avait eu lieu. Ces séances, longues et fatigantes, peuvent durer de dix-sept heures à

minuit, voire plus si affinités, sans interruption... Je l’avais faite en compagnie de Lucienne,

et tout s’était bien passé. Les parents étaient contents de mon boulot, et moi de celui de

leurs enfants. Ils me souhaitaient bonne chance pour mon opération. J’avais reçu et briefé le

collègue qui devait me succéder pendant deux semaines. J’avais également fait passer les élèves

en TPE, corrigé et évalué leurs travaux avec Martial, mon collègue jacobin, avec qui j’avais

beaucoup de discussions passionnantes et dont l’esprit caustique me plaisait. Surtout, j’avais

expédié rondement un oral blanc de français, corvée durant laquelle on accueille quinze élèves

par jour pour les entraîner. C’est parfois difficile : un collègue donnait à ses classes des

textes très ésotériques qui les laissaient perplexes, tandis que Jean-Guy Dreff leur faisait «

étudier » des poèmes très superficiels sur lesquels ils n’avaient rien à dire. Et il fallait quand

même essayer de leur trouver des points...

Marielle se situait dans la bonne moyenne, faisant étudier à ses élèves des textes

canoniques, mais aussi quelques uns de plus originaux. Je faisais donc passer ses élèves à la

chaîne, les oraux blancs étant un travail à l’abattage. Le candidat arrive, tire d’une enveloppe le

titre d’un texte de sa liste assorti d’une question, à partir de laquelle il va organiser son propos :

c’est ainsi que je procédais. Mes collègues ne se cassent pas la tête à écrire des questions sur des

lanières de papier : mais cette méthode me semble éliminer le reproche qu’on pourrait faire de

donner un texte plus ou moins difficile à la tête du client. On laisse l’élève parler dix minutes,

puis on l’interroge dix autres : sur le texte analysé, et ceux qui font partie du groupement auquel

il appartient : les combats des philosophes, les poètes symbolistes, la Renaissance, etc.

L’année précédente, j’avais vu une élève que je ne connaissais pas tomber en arrière à peine

assise devant moi. J’avais appris ensuite qu’elle était spasmophile et qu’elle réalisait ce

numéro chaque fois qu’elle était un peu émue... Le proviseur adjoint m’avait enguirlandé

parce que je ne l’avais pas retenue ! Mais j’ignorais qu’elle était spasmophile, personne ne

m’ayant prévenu. On ignorait tout des problèmes des élèves, d’ailleurs, sauf quand ceux-ci nous

en parlaient. Curieusement, il m’est arrivé souvent d’avoir des élèves filles anorexiques,

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spasmophiles, épileptiques, un peu hystériques (comme celle qui revendiquait le droit de coucher

avec des adultes) ou carrément frappadingues (je pense à ce pauvre laideron qui louchait, en

plus, et agressait les jolies filles de sa classe) – mais c’était toujours des littéraires, et toujours

suivant les options arts plastiques ou cinéma... Étonnant, non ? J’ai évolué de la 6ème à

l’agrégation en trente ans de carrière. J’ai connu, en lycée, les sections littéraires,

économiques, scientifiques, gestion : jamais je n’ai vu en S, en ES ou en STG d’élèves qui

tombaient en cours où faisaient des concours de maigreur avec une camarade pour savoir

laquelle pourrait mériter le surnom de Skelétos, ce qui fut donc le cas dans une de mes

classes de L. À croire que l’art rend fou, surtout renforcé par la littérature... ou l’inverse ?

Les fous littéraires et artistiques sont nombreux. Ils finissent dans les programmes scolaires ou

les enchères de Sotheby’s... Triste destin, sauf pour ceux qui ont à vendre un Van Gogh ou

une page inédite de Rimbaud.

Donc, durant cette séance d’oraux, j’accueillis avec sympathie Victorine, que j’avais eue en

seconde l’année précédente. C’était une élève sérieuse, équilibrée, saine, pas le genre à monter

un coup fourré, et aussi très blanche de teint, chose rare à l’époque où le formatage physique

exige une peau hâlée. On s’entendait bien, car nous appréciions notre sérieux respectif. Je tendis

à Victorine l’enveloppe où j’avais mis une trentaine de lanière de papier comprenant

chacune le titre d’un texte de sa liste et une des questions que j’avais concoctées. Elle tira une

question sur un extrait de Condorcet, un texte difficile, plutôt philosophique que littéraire. Je lui

demandai si ça allait et si la question lui paraissait claire : elle répondit que oui, et je la

laissais donc préparer son oral vingt minutes, le temps d’interroger le candidat qui précédait.

Victorine se présenta donc et s’assit. Crayon en main, je m’apprêtai à prendre des notes, car

dix minutes, ça passe vite et il faut être vigilant. Mais, stupeur, Victorine ne pipait mot. Elle me

regardait, l’air effaré, ses grands yeux semblant manifester un désarroi total. Puis j’aperçus une

rougeur surgir au bas de son cou et gagner progressivement le haut du cou, le menton, ses

joues... C’était d’autant plus spectaculaire que Victorine, ai-je dit, était blanche comme un cachet

d’aspirine. Je me dis : « Merde, c’est un oedème de Quincke ! » J’avais déjà été piqué par des

guêpes, et failli mourir suite à une série de piqûres, en 1991 : j’avais rougi subitement au

visage, à l’aine, aux aisselles, mes lèvres s’étaient gonflées, j’avais aux endroits rougis des

cloques semblables à des brûlures d’orties... On m’avait conduit d’urgence à l’hôpital, où on

m’avait hélas sauvé. Tout alla vite dans ma tête : il me fallait éviter que Victorine ne tombe,

comme l’avait fait la plasticienne spasmophile. Je lui pris la main et lui dis : « Reste avec

nous... Du calme, ça ira... Je vais appeler quelqu’un... » Après quelques secondes,

Victorine recouvra l’usage de la parole, son teint reprit sa couleur d’origine, je lui lâchai donc la

main, le risque de chute semblant écarté. Elle eut l’air à l’aise, et me fit un commentaire plus

qu’acceptable du texte de Condorcet.

Là dessus, je partis en vacances, avec le sentiment du devoir plus qu’accompli, ayant

donc expédié conseils de classes, réunions parents-profs, bac blanc, jurys et corrections de

TPE, briefing avec mon remplaçant, réunion à propos de l’élève malentendante – avant de subir

cette opération du nez et une semaine pénible sous mèches. Je ne pouvais respirer que par la

bouche, ce qui l’asséchait. Mais je partais aussi tout fier d’annoncer à mes collègues que ma

thèse venait d’être publiée. Hubert, le documentaliste, avait eu la gentillesse de me dire qu’il

s’en procurerait un exemplaire. Il avait même fixé au tableau de la salle des profs un article

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d’Ouest France où on annonçait la parution. Certains collègues, comme Marielle, m’avaient

félicité, d’autres un peu snobé, car le groupe n’apprécie pas toujours qu’un de ses membres

sorte de la norme. Bref, l’avenir semblait radieux.

Je revins au lycée le lundi après les vacances, et fis deux heures de cours normaux en

première. Puis j’eus la stupeur d’être convoqué dans le bureau du proviseur, entouré du CPE et

de l’adjointe. « Vous savez très bien pourquoi nous vous convoquons... » fit M. Pignol, tandis

que ses voisins baissaient les yeux. Je suis parano, et si on me dit un truc pareil, mon premier

réflexe, ai-je dit, sera de me dire : « C’est sûr, j’ai fait quelque chose, mais quoi ? » Mes élèves

en riaient. En effet, dès qu’une alarme retentissait, je pensais que c’était moi qui avais fait une

connerie, même quand c’était un entraînement. De plus, fatigué par ma semaine d’insomnie, je

n’eus pas le courage de répliquer que non, je ne savais pas pourquoi j’étais là... Pignol me dit

qu’il me fallait retourner en congé de maladie jusqu’à ce que ma situation s’éclaircisse – ce que

je fis bêtement, alors que j’aurais dû au moins lui demander des explications.

Je partis donc la queue entre les jambes, alors que rester au lycée aurait permis de faire

dégonfler une anecdote qui allait prendre de l’ampleur à cause d’un nouvel événement : la grève

que les lycéens allaient lancer contre le contrat premier emploi, le fameux CPE de Villepin. Il

n’y eut guère plus de quinze jours de cours, durant le troisième trimestre. La grève fut bien

menée par les lycéens, qui tapaient du coup sur le monde enseignant : mon absence faisait de

moi un coupable, mais de quoi ? Revenant au lycée fin mai pour les surveillances de Bac,

j’appris enfin qu’on me reprochait d’avoir langoureusement tenu la main de Victorine pendant

tout son oral blanc...

C’était ça, et seulement ça ? Mais Victorine devait savoir que je ne l’avais retenue que parce

que je croyais qu’elle allait tourner de l’oeil... J’appris qu’elle avait raconté cette histoire à sa

copine Mandy. Or, Mandy m’en voulait d’avoir balancé à ses parents qu’elle avait refusé de

passer un oral : ceux-ci l’avaient privée de sortie en boîte pendant un mois : elle était

furieuse contre moi... Mandy avait donc fielleusement raconté cela à Lucienne, qui,

complètement hystérique, avait alors sollicité des témoignages contre moi. Elle avait

notamment extrait du cours d’une collègue d’allemand une pauvre élève, Isabelle, pour la

mener dans le bureau du proviseur et lui intimer l’ordre d’écrire un mot contre moi. Isabelle,

avec qui je m’entendais très bien, avait courageusement refusé. Lucienne avait entraîné les

cancanières du lycée : Adelaïde Clot, Chantal Bouzart, et même Graziella, que je croyais

pourtant mon amie. Toutes m’accusaient de les harceler – en oubliant les propos très orientés

qu’elles-mêmes tenaient en salle des profs, et notamment pour s’amuser avec moi, comme

Graziella devait le dire plus tard au flic. La section d’espagnol m’avait débiné en masse : tous y

était allés de leur contribution, même Fernand, un pauvre bougre poussif et ahanant, que

j’avais pourtant aidé quand il s’était mis en tête de passer l’agrégation. La prof qui m’avait

invité à aller pisser dans les coins de ma salle pour baliser mon territoire s’était même invitée

dans le bureau du proviseur pour se plaindre de mes remarques pas toujours fines, certes,

mais c’était illustrer l’apologue de la paille et de la poutre...

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                                                        XII






La rentrée de septembre 2006 fut donc tendue. J’aurais pu et dû porter plainte contre Lucienne

pour tentative d’extorsion de faux témoignage sur mineur par personne ayant autorité, mais je

n’y ai même pas pensé, étant, comme Rousseau, rancunier mais pas vindicatif. J’en voudrais

toute ma vie à quelqu'un qui m’a fait des crasses, mais je ne chercherai pas à me venger. Donc,

malgré ses efforts pour renouer avec moi, je la battis froid. Mon objectif restait de me faire

qualifier en fac, avoir de bonnes critiques de ma thèse, de faire publier mon roman, de me

faire réaccepter dans la famille du beauf et de continuer à bosser au lycée Berthollet avec les

collègues que j’aimais bien face à des élèves quasiment toujours sympa. Tudal et Claudine

considéraient ces événements avec courage. Gladys, par contre, vivait à Paris depuis deux ans et

entamait une carrière de concertiste internationale qui allait peu à peu l’éloigner de nous.

Ma thèse étant parue fin 2006, je sollicitais quantité de chroniqueurs spécialisés pour

recenser ma thèse. La plupart des critiques furent élogieuses, sauf certaines, dues notamment

à des universitaires dont je n’avais pas mentionné les travaux ou les noms dans ma

bibliographie et qui, vexés, s’évertuaient à trouver des défauts à mon travail. Et les profs de

fac sont beaucoup plus enclins à critiquer les profs du secondaires que leurs pairs ou supérieurs...

ils ne risquent rien.

Je continuai à travailler tout en témoignant envers les sans-grades du lycée ma sollicitude

habituelle. Une pauvre élève prénommée Priscilla s’était fait éclater le bassin en cinq morceaux

par un bus. Son petit copain, en voulant l’impressionner, avait fait un freinage risqué alors

qu’il la véhiculait sur son scooter. Je suis allée la voir à l’hôpital en lui faisant un petit cadeau.

La pauvre avait des barres de fer qui lui sortaient des hanches... Aucun autre membre du lycée

Berthollet, prof, pion, infirmière ou personnel administratif, n’y est allée : faut dire que c’était

une fille d’ouvriers, et qu’elle aurait été plus entourée sinon... J’accueillis avec joie Karen,

la nouvelle assistante d’anglais, quand j’appris qu’elle avait eu pour prof de fac mon vieux

pote Douglas, de Glasgow. Lucienne, la prof d’anglais qui m’avait valu un tel calvaire l’année

précédente, et qui n’avait jamais accueilli un assistant de sa vie, voyait d’un mauvais oeil ma

bonne entente avec Karen qui, un jour se mit à m’éviter : je me demandai pourquoi. J’allais le

savoir quelques années plus tard...

J’organisai un jumelage entre une troupe théâtrale et une classe de 1ère, qui put assister

à une répétition et discuter avec la troupe en classe. J’invitais au lycée Dorothée Letessier,

dont j’étudiais Le Voyage à Paimpol, son roman si attachant. Cela plut aux cinéphiles, qui

passèrent à leurs élèves l’adaptation filmée. Elle me dit, avant d’entrer en cours avec des

STG plutôt remuants : « Je ne vous ai pas dit que je suis épileptique... Si j’ai une crise, mettezmoi

une cuillère dans la bouche. » Je suis resté vissé sur ma chaise pendant deux heures,

craignant qu’elle ne s’écroule, mais tout s’est bien passé. La pauvre Dorothée, qui avait fait

la une de TF1 pour Le Voyage à Paimpol, est morte dans l’oubli en 2010...

Début 2007, le CNU me refusa encore la qualif’ parce que je n’enseignais plus en fac... Mais

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j’avais cessé de le faire pour participer à des colloques et écrire dans des revues

universitaires, puisqu’il l’avait souhaité précédemment ! J’aurais dû renoncer. Mais, miracle,

ma thèse fut, en mai, primée par l’Académie française ! J’avais invité mes enfants, n’ayant

que trois places pour la cérémonie. Gladys, recrutée par l’orchestre symphonique de Paris,

était venue : j’en étais aux anges, car je ne la voyais plus beaucoup. Son travail l’appelait dans

tous les pays d’Europe, et mes problèmes, qu’elle comprenait bien, érodaient son affection

pour moi.

Un type primé par l’Académie ne pouvait qu’être qualifié par le CNU, me dis- je naïvement.

Aussi repris-je donc une charge de cours à Rennes en octobre, en stylistique, face à un petit

groupe de Licence 3 très sympathique et avec qui je fis un travail très fructueux. J’entamai alors

une danse frénétique qui ne pouvait que me conduire au surmenage. Je repris des TL, la

même année, avec au programme des oeuvres difficiles, que j’ai déjà évoquées : Le

Guépard, Jacques le Fataliste, les Contes de Perrault, Roméo et Juliette, à l’étude desquels je

consacrais l’été. Je me rappelle avoir accueilli, cette année-là, une réfugiée politique sri-lankaise,

Fatima, musulmane vêtue de pied en cap d’un sari bouffant, hiver comme été. La pauvre était

non-francophone, et on la mettait en Terminale L, où figurait au programme Jacques le fataliste,

une des oeuvres les plus difficiles de la littérature française ! Elle n’avait jamais entendu

parler de Napoléon ni de de Gaulle, encore moins des philosophes du XIXe siècle ni d’analyse

littéraire... J’ai commencé par lui acheter les oeuvres au programme en anglais, sauf Roméo et

Juliette, qu’elle pouvait lire dans le texte, l’anglais était avec le tamoul sa langue nationale. Le

proviseur me l’a reproché : « Vous sortez de votre rôle ! » J’aurais dû la laisser se noyer dans

Lampedusa, Diderot et Perrault, dont je lui expliquais bénévolement les oeuvres au CDI. Je lui ai

également traduit en anglais ses cours d’Histoire-Géo, et les lui expliquais toujours au CDI

chaque semaine. Elle a eu son bac d’extrême justesse, avec 18 en tamoul et en anglais, mais

aussi 11 et 12 en littérature et en histoire : peut-être y étais-je pour quelque chose ? Aspasie

Grelot, la filandreuse prof de philo, n’a rien fait pour elle : Fatima s’est tapée un 2 en philo, avec

sur son bulletin cette appréciation puante : « Ne sera pas la première philosophe sri-lankaise

». Elle était très fière de cette appréciation, Aspasie Grelot, tout comme sa collègue était fière de

m’avoir suggéré de pisser dans les coins...

Et d’ailleurs, qu’est-ce qui lui prouvait, à Aspasie Grelot, qu’il n’y avait jamais eu de

philosophe au Sri-Lanka, pays de tradition bouddhiste millénaire ?

Vers le mois de mai aussi, hélas, ma mère eut un petit choc en voiture. Une tumeur fut

découverte au sein gauche et elle dut entamer un processus de chimio puis de radiothérapie qui

allait initier sept ans de calvaire pour elle et papa, toujours dévoué, et qui alla lui rendre visite à

chacune de ses innombrables hospitalisations, tout comme moi d’ailleurs. Elle fut opérée à la

fin de l’année à la Clinique du grand large, à Morlaix... Elle mourra en 2014 à l’hôpital de la

Cavale blanche, à Brest : les mouroirs ont des noms poétiques. Mourir est certes prendre le large,

et le grand.

Je commençai moi-même à être dérangé souvent par des mictions nocturnes pénibles, qui me

fatiguaient, et subis vers la même époque une cystoscopie avec urétrographie rétrograde,

première d’une longue série d’interventions à la prostate et à la vessie, dont les caprices

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continuent de m’empoisonner la vie.

Primé, publié par une maison prestigieuse, je pensais que cela me rouvrirais les portes de

ma famille chinonaise. Et ce d’autant plus que Gérard avait téléphoné à une tante à lui pour

lui dire que j’étais lauréat d’un prix prestigieux. Mais non : mon ostracisme ne fut pas levé

pour autant. J’explosais alors, et écrivis un courriel au beauf et à sa femme : j’y dis enfin ce

que je taisais depuis 25 ans par égard et pitié pour Claudine et son frère. J’y révélai

donc qu’en janvier 82, mon beau-père avait tenté, un jour de cuite, avec son frère, de violer leur

belle-soeur. Je rappelai aussi tout ce que j’avais fait pour ce dernier durant sa longue déchéance,

en donnant à ses créanciers un salaire pour les calmer ; je rappelai la patience le dévouement

infinis dont j’avais fait preuve envers ce beau-père irascible, alcoolique et égocentrique... Je

n’eus pas de réponse.

Et, début 2008, je découvris avec stupeur que le CNU me refusait encore la qualification, en

usant d’arguments d’une mauvaise foi hallucinante. Les deux rapporteurs, issus tous deux du

syndicat réac Qualité de la science française (la modestie en plus !) débordaient d’imagination

pour éliminer un candidat qui avait bien plus de référence qu’eux : voilà qu’ils me

reprochaient de travailler trop exclusivement sur des auteurs bretons, et de limiter à l’Ouest

mes activités de chercheur et d’enseignant ! Incroyable : reprocherait-on à un universitaire qui

n’évolue qu’à la Sorbonne de ne le faire qu’à Paris ? De plus, les auteurs sur qui j’avais travaillé

étaient loin d’être des plumitifs de second rang, leur dimension dépassant évidemment les limites

de la Bretagne.

Encore une fois, j’aurais dû comprendre qu’il ne servait à rien de vouloir combattre des

montagnes. Hélas, je me dis alors qu’il fallait que je réponde à ces griefs : en travaillant des

auteurs non-bretons, en publiant dans des revues hors grand Ouest, en enseignant en fac ailleurs

qu’à Rennes, Rennes ou Angers... Ce fut une grave erreur, qui allait me conduire à la folie

intellectuelle et à ma perte.

En mars 2008 parut enfin mon roman et je consacrais pendant deux ans une énergie insensée

à le faire promouvoir. J’écrivis à des dizaines de journalistes pour obtenir des recensions.

J’en eus, très flatteuses, dans la presse spécialisée, ainsi que dans la presse bretonne, et aussi

sur France Culture. Je parvins même à obtenir une critique dans l’hebdo du PS ! Mais rien

dans Le Monde, Télérama, les Inrocks ou Libé... Or, sans une bonne critique d’un média

hexagonal, un bouquin ou un disque n’ont guère de chance d’être connus. Mon éditeur,

pourtant sérieux et apprécié, n’avait pas de réseau dans le journalisme hexagonal. Et je me

rendis compte, en allant chez Gibert, à Paris, que les services de presse de mon roman y

avaient atterri rapidement !

J’ai déployé une énergie insensée pour le faire connaître, me rendant trente fois dans des

salons, festivals, pour des signatures en maison de la presse ou en librairie où je n’ai parfois

vendu qu’un livre, parfois vingt : mais je n’en ai jamais touché de bénéfices, mes efforts

faisant ceux des libraires ou, un peu, de l’éditeur, qui ne lésinait pas sur les services de

presse... J’avais fait la même chose pour mes précédents ouvrages. Le seul qui m’ait rapporté

quelque chose a été un essai sur un auteur breton, paru en 1997 : il m’a valu 800 francs, que j’ai

offerts aux écoles Diwan.

Claudine et moi étions de moins en moins proches, moi dans mon délire, elle dans ses

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activités toujours aussi frénétiques, et ne comprenant pas le bad trip qui me dévorait, d’autant

plus que mon addiction pornographique continuait de plus moche, encouragée par la gratuité

des sites du web. J’avais commencé à pratiquer le jazz dans un club de Rennes, où j’ai vécu

des moments superbes en compagnies de gens attachants qui partageaient ma passion. Je n’étais

qu’un musicien très moyen, à côté des pointures qui s’y produisent, mais je pouvais évoluer sur

des morceaux simples, bien que trop émotif pour exposer un thème tout seul.

Obsédé par l’objectif de ma qualification, j’ai réussi à obtenir, à la rentrée 2009, une

charge de cours à … Paris I, Panthéon-Sorbonne ! Le CNU ne pourra pas me reprocher

d’enseigner trop à l’Ouest, me suis-je dit. C’était épuisant : outre les cours à Blémont, je

prenais le train mardi matin et revenais le soir, après six heures de techniques d’expression

devant des juristes de première année, sérieux, mais évidemment pas très passionnés par ce

que je leur proposais. Ma thèse avait obtenu d’excellentes critiques à l’étranger. J’avais

réussi à faire publier un article dans la prestigieuse revue italienne Studi Francesi et publié

un autre sur Flaubert (peu suspect de bretonnité) dans un ouvrage collectif dirigé par un

universitaire clermontois. Du coup, je m’étais inscrit au colloque organisé à Clermont-

Ferrand, fin 2009, et consacré à « l’expression du deuil dans la littérature du XXe siècle... »

J’avais donné du travail à mes élèves, devant m’absenter pendant les cours. J’avais travaillé sur

Michaux, Cadou, Guillevic, Supervielle, Fargue, dans une perspective critique inspirée de

Derrida, que mes bourreaux du CNU me reprochaient de ne pas citer dans ma thèse !

Pourtant, j’adorais Brassens, qui connaissait ce philosophe : « Quatre-vingt-quinze fois sur

cent / La femme s’emmerde en baisant / Qu’elle le taise ou le confesse / C’est pas tous les

jours qu’on lui dérida les fesses... » Mais ce refrain célèbre ne m’avait pas donné envie de le

lire. J’étais épuisé : ma mère avait fait une attaque peu avant, et j’avais accompagné mon père à

l’hôpital de Brest, avant de prendre le train pour Clermont...

Courant 2008 aussi, deux voisins retraités, anciens instituteurs publics, s’étaient installés à

huit-cents mètres de chez nous. C’était un couple très gentil, qui avaient adopté, alors qu’elle

avait déjà dix ans, une jeune orpheline vietnamienne, prénommée Kim. Claudine l’avait eue

comme élève : elle était fragile, vu son passé, mais témoignait d’une volonté de réussir souvent

sensible chez les Asiatiques. Elle se trouvait en seconde au lycée de Chambville, avec deux

ans de retard, là où j’avais travaillé à la satisfaction générale douze ans auparavant. Je ne la

connaissais pas et, obnubilé par mes préoccupations, n’avait prêté qu’une oreille distraite quand

Claudine m’avait annoncé la venue de ces nouveaux voisins. Sa maman avait demandé à ce

que je lui donne un petit coup de main à l’occasion d’un devoir sur la tragédie qu’elle avait du

mal à comprendre. Comme toujours, j’avais accepté, ne rechignant jamais à faire passer un

oral blanc à d’anciens élèves ou à leur prodiguer mes conseils. Les origines de Kim me faisait

rêvasser : elle était, en effet, née à My-Tho, là où un de mes oncles maternels était mort, en

1947. L’aîné, Jean-Louis, avait été prisonnier dans un stalag, pendant cinq ans. Revenu en 1945 à

Gwitalneufret, il était déphasé et incapable de se réinsérer. On lui avait conseillé de s’engager en

Indochine et d’y revenir au bout de deux ans, afin de bénéficier d’une double pension d’ancien

combattant et prisonnier de guerre. Mais son frère s’était lui aussi engagé, craignant de laisser

seul son aîné, seul dans un univers hostile. Aucun n’était revenu : Jean-Louis s’était fait

descendre dans une embuscade pratiquement à son arrivée sur le sol indochinois. Alors qu’il

devait repartir, un an plus tard, comme soutien de famille, le cadet, Yves, avait eu une crise de

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dysenterie et était mort très vite. Cette tragédie familiale était censurée, dans mon enfance :

en effet, mes oncles étaient engagés volontaires, pas appelés, comme ce fut le cas en Algérie.

On ne les plaignait donc pas : ils n’avaient qu’à ne pas y aller... De plus, ma famille était de

gauche : radicale, côté maternel, communiste, côté paternel : les guerres coloniales n’avaient

évidemment pas très bonne presse à gauche, surtout côté coco. Mais la réalité était plus

complexe. Kim avait vécu dix ans là où mes oncles étaient morts : cela me fascinait, et

j’imaginais déjà une nouvelle histoire, dont elle serait l’héroïne.

Malgré ce rythme excessif, je restais toujours détendu en cours, surtout avec les classes

littéraires, avec qui j’avais évidemment plus d’affinités, même si je garde aussi un très bon

souvenir de la plupart des autres séries où j’ai évolué. Avec mes TL, je bossais dur le

programme tout en faisant preuve d’un humour assez déjanté. J’avais dit à mes élèves : « Si

vous ne vous taisez pas, je saute par la fenêtre, et vous aurez une tentative de suicide sur la

conscience... » Mais on était au rez-de-chaussée, et tout le monde avait rigolé. « Si vous êtes

sage, je fais le poisson », ai-je aussi fait un jour. J’ai dit aux élèves de fermer les yeux et de

les rouvrir quand je serais prêt. J’avais mis mes mains en éventail derrière mes oreilles, et les

agitai comme des nageoires. Je louchai et avais pincé mes lèvres en cul de poule, en avalant

mes joues des deux côtés, puis en remuant mes lèvres de haut en bas... Je remuais aussi la tête,

comme un poisson, de manière chaloupée, et ça avait été le délire dans la classe. J’avais

réussi à faire rire Loulou, une jolie fille souvent d’humeur maussade, dont mon copain Tarek,

un prof de math d’origine auvergnate, me disait : « Cette Loulou, elle est mignonne, mais elle

fait toujours la gueule ! » Quand je lui ai dit comment j’ai réussi à la faire rire, il m’a dit : «

Purée, mais tu es un peu fou ! » En effet, je l’étais – mais je crois que mes élèves avec qui

j’avais des relations très chaleureuses en général, appréciaient. N’empêche que Tarek était

jaloux que j’aie pu faire rire Loulou, lui dont les blagues la laissaient de marbre antique – et pas

en toc.

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                                                                XIII






On était donc fin 2009, et je m’étais fait à mon ostracisme familial, escomptant que mon

succès comme romancier et ma qualification en fac m’ouvriraient de nouveau les portes de

Chinon. Mais le succès ne vint pas, et la qualif’ non plus... Je voyais Kim toutes les trois

semaines, et mes conseils avaient l’air de la faire progresser, ce dont j’étais content. Son

regard confiant me valorisait, et je n’étais pas insensible à son charme discret. Je

l’imaginais déjà en combattante du Viêt Minh et épargnant la vie de mes oncles, en 1946,

dans un roman dont elle serait l’héroïne... Hélas, je commençais à délirer et ne m’en rendais pas

compte.

Début 2010, j’eus la stupeur de me voir refusé de nouveau, et ce pour des motifs qui

pourraient se résumer ainsi : « M. Kernévot n’est pas qualifié aux fonctions de maître de

conférence, parce que c’est comme ça, na ! ». Les rapporteuses du syndicat QSF, encore lui, me

reprochaient de n’avoir pas tenu compte, dans la réédition de ma thèse, qu’on y déplorait

l’absence de mention à un colloque sur le lyrisme qui avait été tenu à Bordeaux je ne sais

quand... Bref, quand on veut éliminer quelqu'un, les gens qui disposent d’un pouvoir

quelconque y arriveront forcément toujours. Je constaterai la même chose avec la Justice,

mais c’est évidemment là beaucoup plus grave. Début 2010, maman fit de nouveau une crise

et j’accompagnai papa à Brest ou à Morlaix, je ne sais plus... Et quelqu'un m’apprit, hélas,

qu’après deux refus consécutifs du CNU, je pouvais tenter de me faire qualifier en appel, à Paris,

devant un jury.

Je me rendis donc à Paris début février, pour préparer ma défense devant un aréopage de...

cinquante universitaires, tous membres du CNU, et dont j’ignorais lesquels étaient littéraires.

Pour ne rien gâcher, je m’étais trompé de Sorbonne, étant allé d’abord à Paris I, près du

Panthéon, avant de me rendre compte que la séance avait lieu à Paris VII, près le la Très Grande

Bibliothèque ! Je m’étais précipité dans le métro, mais la séance avait du retard. Je retrouvai dans

les couloirs d’autres candidats recalés qui avaient apporté leurs thèses sur Bosco ou Echenoz

et tentaient de défendre leur camelote devant cette foule dont les trois-quarts n’avaient aucune

compétence pour évaluer leurs travaux... Torturé par mon envie de pisser, blindé aux

bétabloquants et au Lexomil, j’allais aux toilettes tous les quarts d’heure. Une apparitrice

m’invita enfin à me produire. Je tins un discours qui devait être assez fumeux, un type me posa

deux ou trois questions, cela dura dix minutes grand max – on me remercia, l’apparitrice me

raccompagna en me souhaitant la réussite... et j’appris deux heures plus tard que j’étais qualifié !

Ils avaient peut-être été fatigués, ou impressionnés par mon obstination. Ou tout simplement

n’avaient-ils pas le droit de me refuser la qualif’ après tant de tentatives, comme on me l’a dit.

Hélas, cela initia la dernière étape de mon parcours dans l’enseignement, qui n’allait plus

durer que quatre mois.

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Je passai donc ma vie entre cours à Blémont et à Paris, allers-retours dans le Finistère pour

soutenir mon père et rendre visite à ma mère dans ses fréquents séjours en milieu hospitalier,

boeufs de jazz à Rennes, séances en librairies ou salons pour vendre mon livre, sans oublier les

heures d’addiction pornographique sur la toile, l’écriture d’articles pour étoffer mon dossier

universitaire, outre l’entretien de mon domicile et une vie conjugale assez chaotique.

Qualifié, j’avais deux mois de retard sur les autres candidats pour envoyer des dossiers de

candidature aux facs qui en proposaient. Et, dans l’Ouest, il n’y en avait guère. Je candidatais

donc à Nancy, Metz, Lille, Aix... une quinzaine d’endroits lointains qui offraient des postes à

des spécialistes de Péguy, de poésie contemporaine, du surréalisme... alors que ma thèse ne

concernait pas ces domaines. C’était insensé : j’aurais perdu à me rendre dans des villes si

éloignées de mon domicile, et plus encore du Finistère. De plus, les facs recrutent en général des

gens qui y sont connus et seul un poste sur dix est réellement ouvert à la concurrence.

J’expédiais donc fin mars 2010 une quinzaine de dossiers de candidatures par lettre

recommandée, comprenant des dizaines de documents : CV, articles, rapports de thèses,

comptes-rendus... C’était épuisant, d’autant plus que ma santé laissait à désirer : mon urologue

m’avait invité à faire une analyse de PSA, l’hormone de la prostate.

Le lendemain du jour où j’avais envoyé mes candidatures, j’accueillis Kim. Quinze jours

auparavant, elle m’avait parlé d’un travail qu’elle devait rendre, et qui l’inquiétait un peu. Je

lui avais dit de venir me le montrer. Elle arriva en vélo, confiante et souriante, et je

l’invitais à s’asseoir, au rez-de-chaussée. Il faisait beau, et la porte d’entrée à deux battants

était grande ouverte, à un mètre de la table où Kim et moi nous nous installâmes. Tudal,

sur la mezzanine, tapotait sur l’ordinateur, dont il avait éteint le son pour ne pas nous déranger.

J’étais dans un état second, me voyant déjà accueilli dans une des universités où j’avais postulé

la veille. Kim devait travailler sur une nouvelle de Laurent Gaudé, située en Afrique, et

notamment en relever les éléments qui relevaient du merveilleux et du surnaturel, notions

subjectives et difficiles à cerner. Elle me donnait ses relevés, et je prenais des notes de la main

droite, la main gauche appuyée sur le livre de poche dont je tournais les pages au fur et à

mesure que Kim en avait tiré la substance.

Elle était brillante, et j’en étais heureux : je m’attribuais sa progression, alors que je ne lui

avais donné que quelques conseils. Son regard de biche et son grand sourire m’enchantaient : je

me mis à lui tapoter la main pour l’encourager. Elle sourit et, alors que je me penchais près

d’elle pour lire ce qu’elle avait écrit, je lui fis un bisou sur les lèvres. C’était inacceptable : elle

n’était pas là pour ça. Mais hélas, elle me sourit encore, et j’eus l’impression qu’elle partageait

mon sentiment. La suite fut encore moins acceptable, puisque, tout en prenant des notes, je me

mis à tapoter sa cuisse, à lui refaire un bisou sur la joue, à lui caresser l’épaule, le bas du

dos. La pauvre Kim, surprise, continuait de sourire et de parler avec loquacité, sans avoir

évidemment la force de m’interrompre. « Ça va ? » lui dis-je. Elle répondit : « Oui ». Je lui

effleurais la poitrine, geste inélégant mais que je croyais reçu avec plaisir, et bientôt nous

arrivâmes à la fin de son explication et de son calvaire. Elle me dit alors qu’elle avait du mal à

analyser la valeur des temps dans un texte : cette question qui lui était également proposée. Je lui

proposai alors de monter à l’étage, dans mon bureau, où se trouvaient plusieurs dizaines de

manuels scolaires, des spécimens où figurent souvent des tableaux sur la valeur des temps. Je

ne pouvais pas tous les descendre, et lui dis qu’elle pourrait en prendre un ou deux. Elle

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acquiesça, et me suivi. En haut de l’escalier, elle fit la bise à Tudal, souriante, et nous allâmes

dans mon bureau, sans que je ne ferme aucune porte. Je me mis à farfouiller dans la pile de

manuels pour essayer d’en trouver un qui contiendrait un tableau sur la valeur des temps,

pendant que Kim feuilletait d’autres livres sur mon bureau qui était, fin mars, dans un désordre

propre à une fin d’année scolaire. Je me retournai, et vis qu’elle s’était emparée d’ellemême

du Gradus, un dictionnaire de figures de style, paru en livre de poche. Cela me flatta :

j’étais stylisticien, et jamais de ma vie je n’ai vu quelqu'un s’intéresser au Gradus, la stylistique

étant une discipline formaliste qui rebute tout le monde, du lycée à l’université. Euphorique, je

dis à Kim : « Tu as donné un sens à ma vie ! », phrase certes stupide, mais nullement

concupiscente, puis je la pris dans mes bras et lui fis un bisou dans le cou. Elle se dégagea

avec grâce au bout de trois secondes, puis je lui dis qu’elle pouvait prendre le Gradus, ce

qu’elle fit. Elle repartit dans le couloir, descendit. Sa maman et Claudine venaient d’arriver.

Nous prîmes le thé tous les cinq. Kim avait l’air heureux. J’étais aux anges, étant persuadé

d’avoir partagé un moment de communion littéraire et amoureuse avec ma voisine, qui avait

presque 18 ans.

Mais je ne rendais pas compte que Kim avait vécu cela très mal, même si elle n’en avait rien

laissé paraître, au contraire. En plein bad trip, surmené par mon travail, mes efforts insensés pour

me faire qualifier, pour faire promouvoir mon livre, par l’emploi du temps insensé que j’ai déjà

décrit... J’étais hélas sur une autre planète.

Peu après cet événement, Claudine et moi partîmes en Italie. J’avais fait juste avant une

analyse de sang, et devait en avoir les résultats fin avril. À notre retour, je découvris la

lettre du labo dans ma boîte : les résultats étaient inquiétants, le taux de PSA, l’hormone de la

prostate, dépassant les 13 % - la norme devant être inférieure à 2 %. L’urologue me convoqua

sur-le-champ et me dit que j’étais « dans le rouge ». Il fallait faire une biopsie, car il craignait

que l’adénome existant ne soit devenu une tumeur maligne. Il me proposa de prendre un congé

de maladie, chose habituelle quand on déclenche un protocole médical relatif à une présomption

de cancer. Mais nous étions fin avril : je ne tenais pas à lâcher mes élèves à deux mois du Bac.

De plus, ce n’aurait pas été un cadeau à faire à un collègue remplaçant. Outre le fait de

reprendre trois classes à deux mois de l’examen, il aurait dû se farcir les jurys de TPE, les

derniers conseils de classe, le dernier bac blanc, les dossiers d’orientation... J’ai donc fait cours

en prenant soin de subir les examens – analyses de sang et d’urine, endoscopie, entretiens avec

cardiologue, réanimateur, infirmier... – en dehors de mes journées de travail. Un prof normal

aurait pris un congé jusqu’à la fin de l’année. Mais j’aimais bien mes secondes option ciné, et

mes terminales littéraires, avec qui on bossait bien tout en ayant des relations détendues. Je

n’avais pas de nouvelles de Kim, mais ne m’en inquiétais pas : huit jours après notre dernière

rencontre, je l’avais appelée, et elle m’avait parue normale. Je lui avais demandé si son travail

sur Gaudé avait été noté, et elle m’avait dit qu’elle ne le savait pas encore. Je pensais donc

qu’elle me téléphonerait en cas de besoin.

Je devais me faire opérer le 4 juin, et étais évidemment assez anxieux à l’idée

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que l’on découvre une tumeur maligne. La biopsie de la prostate consistait à prélever seize

fragments de ce petit organe afin de les analyser. Cela provoque des saignements anaux

mais aussi dans l’urine et le sperme. Le médecin m’invita à me mettre en congé, les cours

finissant dix jours plus tard. Mais je refusai encore, ne tenant toujours pas à laisser mes

élèves, car j’avais des trucs à fignoler, notamment en TL. Le surlendemain de l’opération,

durant laquelle j’avais subi une anesthésie générale, j’étais encours, du coton entre les

fesses pour éviter que du sang ne souille mon pantalon – situation qui eût été difficile à vivre. Le

9, j’appris que la tumeur était bénigne... Soulagement. Mes collègues étaient contents, du moins

ceux que j’appréciais et qui m’appréciaient. Les cours finirent le 14. Je dis à mes élèves de

persévérer, car « Qui persévère n’a pas besoin de vermifuge ! », avant de leur rappeler le

conseil d’Alexandre Vialatte, que j’estimais applicable pendant une épreuve : « Si vous ne

vous sentez pas bien, faites-vous sentir par quelqu'un d’autre ! ». Ironie du sort, je sentis

alors une fuite sournoise m’irriguer la raie des fesses, et dus abréger mon dernier cours pour

aller aux WC... Je partais par la petite porte, mais dans la sympathie générale – sauf des

collègues que j’évitais depuis leur coup de 2006.

Le lendemain, je vis avec stupeur une voiture de la gendarmerie venir chez moi. Je vous

renvoie donc à la première page de ce texte, la boucle allant de ma naissance à ce jour fatal étant

bouclée...

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                                                    Deuxième partie




« Warum ? dis-je dans mon allemand hésitant.

-Hier ist kein warum (ici, il n’y a pas de pourquoi), me répond-il... »

Primo Levi, Si c’est un homme, Julliard, Presse-Pocket (1987), p. 29

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                                                            I






Me voilà donc en cellule, le chef m’ayant signifié ma mise en garde à vue, comme dans les

séries policières. Le gendarme sympa vient toutes les deux heures taper à la porte pour voir si

je vais « bien ». Mais il n’y a pas de papier, et je dois me nettoyer avec les doigts, quand j’ai des

saignements. Je ne dors quasiment pas, évidemment, n’ayant pas mes boules Quiès ni le petit

quart de Lexomil qui m’aident à roupiller depuis pas mal d’années, sans montre ni lunettes,

privé de repères temporels. Le matin, très tôt, Irma ouvre la porte, l’air grave. Je suis à jeun, je

n’ai évidemment pas fermé l’oeil de la nuit, et le chef Bussard me dit en rigolant : « Y a pas de

petit déjeuner ! ». Le poisson fatigué dont j’ai, la veille au soir, abrégé les souffrances me

tiendra donc lieu de viatique pendant cette longue journée. Irma me montre mon pantalon et mes

sandales : je comprends qu’il me faut adopter une tenue plus décente. Elle me rend mes lunettes.

Le chef attaque d’emblée : « Rassurez-vous, ça se passera très bien et vous sortirez très vite si

vous êtes d’accord avec nous et si vous confirmez tout ce qu’on vous demande ! Sinon, ça

ira mal : vous passerez une autre nuit ici, et on ne sera pas copains ! » Il a le mérite d’être

clair, et je suis si épouvanté par la nuit que je viens de passer que je ne résisterai pas

longtemps à ses menaces.

« Kim, c’est un prénom qui vous dit quelque chose ? » lance-t-il. Grands Dieux, me dis-je,

c’est donc pour ça ? Mince, elle n’avait pourtant pas l’air traumatisée, au contraire, pendant

notre séance de travail, ni quand elle m’a suivi à l’étage, ni quand nous avons pris le thé

ensuite... Il est vrai que j’ai cru flirter avec elle, mais les faits, déjà un peu lointains dans ma

mémoire, ne me semblent pas exorbitants, et, surtout, Kim m’a paru totalement heureuse.

Je suis assis devant le bureau des flics. Le chef parle, tandis qu’Irma tape sur son ordinateur.

J’accepte la visite d’un avocat. Mais j’ignore exactement ce que Kim me reproche, le chef

restant assez flou sur la question. Comme je suis parano, je me dis que j’en ai fait peut-être

plus que je ne crois. Visiblement, Kim a mal vécu ma tentative de séduction, et a fait un

malaise. Elle s’est confiée à une amie, puis à l’infirmière de son lycée. Ses parents, alertés, ont

été convoqués par les gendarmes, et ils ont porté plainte. Je suis assommé, évidemment. Je

comprends que je n’avais pas à me comporter ainsi devant Kim, qui n’était pas là pour ça...

Après avoir manifesté mon incompréhension, j’admets mes torts devant les gendarmes. Irma

et son collègue sont satisfaits, mais n’ont pas l’air d’en avoir assez. Je m’inquiète, car je

dois me rendre cet après-midi au lycée : on a fixé à 15 heures une réunion importante de

répartition de services. Or, je pue la sueur, ayant été embarqué après une séance de fitness.

J’ai enfilé une chemisette sur mon corps transpirant. J’ai également un slip souillé de sang

et d’urine, je ne suis ni rasé, ni peigné, ni déodorisé. On se dégrade vite, quand on ne peut pas

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se laver: Primo Levi le disait déjà dans Si c’est un homme, toutes proportions gardées. Je

demande au chef si je pourrai me rendre à ma réunion. « Sans problème, répond-il, mais il

faut d’abord collaborer un maximum. » Mais que dirais-je de plus ? J’admets mes torts envers

Kim. Le chef énumère brièvement quelques griefs : « Bise sur les lèvres... Seins effleurés...

Caresses au bas du dos... » La disproportion entre l’énoncé de ces faits, qui me paraissent

tout de même assez légers, et l’emphase avec laquelle le pandore les énonce, me paraît énorme.

J’ignore que lui et sa collègue ne se satisferont pas de pareilles vétilles.

Irma attaque fort : « Combien de rapports sexuels par semaine avez-vous avec votre femme ?

» Je devrais lui dire que ça ne la regarde pas... Mais je bafouille, penaud : « Euh... Deux ou trois,

je ne sais pas, avec mes problèmes de santé ça s’est ralenti un peu... » Irma est en verve, et

elle poursuit ainsi pendant une bonne demi-heure, alignant les questions les plus insultantes

: « Avez-vous touché le sexe de vos enfants, étant petits ?... Preniez-vous le bain avec eux ?...

Quand ils avaient de la fièvre, preniez-vous leur température avec un thermomètre anal ?

Quel effet ça vous faisait ? » Je ne suis même pas capable de répondre, tellement ces questions

insensées m’ahurissent. Irma réfléchit quelques secondes. « Regardez-vous des films porno

? » J’avoue bêtement que oui, me disant que ce n’est pas illégal. « Vous masturbez- vous en les

regardant ? » Bon Dieu, croit-elle qu’on joue du piano quand on visionne de tels films ? Elle

devrait savoir que, d’après une blague digne du MLF, les hommes ne sont pas capables de

faire deux choses en même temps... sauf se branler pendant qu’ils regardent des films de cul.

Puis Irma se fait insidieuse : « D’après vous, Kim a-t-elle des formes... matures pour son âge

? » Je réponds que je n’en sais rien. Kim a presque dix-huit ans, et elle n’est pas très grande,

c’est vrai. « Elle n’a pas beaucoup de poitrine, me souffle Irma. Elle a les seins d’une

gamine de treize, quatorze ans maximum... Est-ce que les filles de cet âge vous plaisent ? »

Je commence à paniquer, d’autant plus qu’il fait chaud, le 15 juin. Je transpire et mon odeur me

gêne. « Quel effet vous font les fesses des gamines de huit ans, à la piscine ? » Purée, Irma a une

idée fixe... Je suis allé vingt ans à la piscine, chaque dimanche, à 9 heures, avant qu’elle ne se

peuple, pour faire mes cent longueurs sans être dérangé. J’y ai même sauvé une fois une dame

de la noyade : la pauvre, qui ne savait pas nager, avait voulu épater sa fille en plongeant,

mais avait sauté dans le grand bain. Je l’ai vue barboter bizarrement. Le maître nageur donnait

des cours privés à l’autre bout de la piscine, et ne surveillait rien. Je me suis rendu compte que

la dame, en fait, ne s’amusait pas du tout, mais coulait. Je me suis approché d’elle et, me

rappelant que j’avais naguère étudié la poussée d’Archimède, lui ai mis une main sous le dos.

Sentant ce contact, elle s’est calmée. Toujours en la soupesant de cette façon, je l’ai ramenée

au bord en nageant sur le dos avec le bras gauche. Le MN s’est alors rappelé qu’il était MNS et a

accouru pour m’aider à la sortir de l’eau. Ce sauvetage n’était pas orthodoxe, mais il fut efficace

: Mme Jacqueline G..., de Saint-Pierre-des-Landes, s’est confondue en remerciement à la

sortie de la piscine.

Mais Irma n’a que faire de cette anecdote. Elle me saoule de questions et d’insinuations

mesquines. Le chef rapplique et me demande ce qui s’est passé en 2006, au lycée... Incroyable,

ils ont déjà enquêté au lycée ! Je m’en étonne : « Hé hé, on est efficace, dans la gendarmerie ! »

claironne-t-il. La pensée que le proviseur et d’autres membres du lycée soient au courant de ma

situation me fragilise encore plus – et surtout qu’ils n ’ a i e n t trouvé que cela à dire. Mais

j’ignore encore qu’on m’a déclaré suspect d’ « agression sexuelle », et que cette expression, qui

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suinte une violence extrême, orientera évidemment les témoignages contre moi. Après une

heure de harcèlement, Irma rouvre la porte de la cellule et m’ordonne de m’y rendre, après

m’être de nouveau dévêtu. Je n’ai toujours pas pu me laver, me peigner, et je me sens de plus

en plus sale et souillé. Merde, ils m’avaient dit que je partirais tout de suite si je collaborais :

c’est pourtant ce que j’ai fait, non ? Séjourner en cellule est déstabilisant, et c’est d’ailleurs fait

pour ça : il faut mettre le gardé à vue dans un état d’inconfort et de terreur tels qu’il dira à peu

près tout ce qu’on veut lui faire dire, et même plus. Seuls les habitués, les vrais caïds, ne

craquent pas. Sans lunettes, ni montre, ni vêtements autres qu’un slip et une chemisette

souillés, sans rien à faire sinon tourner en rond en se rongeant les sangs, sans point de

repère temporels, on tourne vite chèvre.

Irma tourne la clé au bout d’un laps de temps que je n’évalue pas – une heure ? – et me

présente à l’avocat de garde, Me Gonzales, du barreau de Chambville, quadragénaire moustachu

au teint mat, vu ses origines latines, un peu bedonnant, l’air affable, qui devant mon air effaré

fait : « Bon... Vous êtes hélas dans l’état où l’on voit les gens qu’on met en garde à vue pour

attendrir la viande... C’est comme ça. »

Je lui expose brièvement les raisons pour lesquelles je me trouve devant lui. Il répond : «

Bon... Je ne pense pas que ce sera très grave... Vous êtes un intellectuel, je veux bien assurer

votre défense... Vous avez de la chance, je suis pénaliste. Tenez bon, nous nous reverrons dans

mon cabinet. »

Deux ans plus tard, il me dira qu’il n’est pas pénaliste et me renverra à un collègue réputé qui

ne s’avérera efficace que pour me pomper mon fric. L’entretien ne doit pas dépasser vingt

minutes, aussi me laisse-t-il. Irma m’invite alors à gagner la pièce d’à côté, où m’attend un de ses

collègues, que je n’ai pas encore vu. « Je dois prendre vos empreintes digitales et ADN »,

m’annonce-t-il, avec affabilité. « Rassurez-vous, ce n’est qu’une formalité. » Ce flic étonnement

aimable poursuit en retirant sa ceinture : « Avec vous, je ne risque pas d’en avoir besoin... » Il

dépose donc son arsenal sur la table. Je me sens tout flatté du compliment. Ce gendarme est si

gentil que je sens fondre, prêt à lui accorder tout ce qu’il voudra. Hélas, je ne me rends pas

compte qu’il utilise une méthode différente de celle d’Irma : au harcèlement humiliant dont

elle et son chef ont fait preuve succède une manipulation psychologique qui utilise la

douceur... Quel ballot je suis : j’ai pourtant vu ou lu pas mal de polards où des gardés à vue

connaissent ce genre de situation... Je dois appliquer mes doigts sur un tampon d’encre, puis il

me passe un coton-tige dans la bouche. J’ai l’impression d’être un cobaye. Tout en

accomplissant sa tâche, le gendarme parle : « On m’a dit que vous êtes addictif à la

pornographie... Est-ce que par hasard vous auriez un petit pseudo, pour draguer les mineurs, sur

internet ? »

Kim a dix-sept ans et huit mois, mais elle est mineure, et n’a que peu de poitrine... Me

poserait-il cette question si elle venait d’avoir l’âge fatidique ? Quant aux pseudos que j’ai sur

internet, on en fait vite le tour, un pour Priceminister, un autre pour Questions pour un

champion... Il me parle de chats et de forums, mais j’ignore totalement en quoi ça consiste, ni

ce qui distingue ces deux pratiques. Peu après l’an 2000, quand internet se répandait, j’ai lu un

titre d’article, dans un journal, qui disait : « Votre enfant peut avoir des problèmes s’il

tombe sur un chat... » Cela m’a laissé perplexe : certes, il peut nous griffer, mais on tombe assez

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rarement sur un matou, et pourquoi votre enfant plutôt que votre père ?

J’ai demandé un jour à un prof ce qu’était un logiciel. Il m’a répondu, l’air malicieux,

devant deux ou trois autres collègues qui flairaient la bonne blague :

« C’est un boîtier que tu fixes derrière ton écran...

– Comment ? ai-je fait, plein de bonne volonté.

– Avec du scotch, a-t-il répondu, de plus en plus joyeux.

– Ah ! Et s’il y a beaucoup de logiciels ?

Faut mettre beaucoup de scotch », a-t-il répondu, hilare. Les autres se marraient.

J’ai eu l’impression qu’ils se moquaient de moi. C’est dire mon niveau. Le gendarme ne

peut que constater que les mots « chat » et « forum » me laissent pantois. Il a l’air déçu. Moi

aussi : il fait preuve à mon égard d’une telle prévention que je voudrais bien lui faire plaisir en lui

offrant quelque chose. « Quand vous visionnez vos sites pornos, peut-être allez- vous vers des

sites appelés Lolita, ou teens ? » Ma foi, il y a toujours des onglets teens dans les sites que je

fréquente, c’est vrai, et je le lui dis : un large sourire illumine son visage. En anglais, teen signifie

« de 13 à 19 ans » : eighteen ou nineteen pour les sites X légaux, donc. Mais Lolita ? Insinue-t-il

que je fréquente des sites pédopornographiques ?

Il est vrai qu’on parle fréquemment de ça dans les médias, depuis l’apparition d’internet,

et surtout depuis six ou sept ans. Mais non : j’ai connu l’époque où la pédopornographie était en

vente libre dans les sex-shops. Ce n’était pas très répandu, mais on voyait des revues de ce genre

étalées sur les tables ou les linéaires de ces établissements, jusque dans les années 90. Je me

souviens qu’on a fermé un sex-shop de Rennes, peu avant l’an 2000, parce qu’on y vendait

de tels produits. Le gérant, étonné, avait dit aux gendarmes qu’il en vendait depuis trente ans

sans qu’on lu en ait jamais fait le reproche... Je me souviens aussi avoir vu le plus célèbre

pédophile de France, Gabriel Matzneff, lancer devant un Bernard Pivot émerveillé la phrase

suivante : « Il y a des moyens plus sûrs de pourrir un gosse de treize ans que de coucher avec

lui. » Pivot aimait bien inviter Matzneff, qui choquait son auditoire et gonflait son... audience. La

journaliste québécoise Denise Bombardier l’avait éreinté, lors d’une émission d’Apostrophes,

en lui faisant savoir que, dans son pays, il serait en prison ou à l’asile. L’intelligentsia parisienne

avait dare-dare défendu Matzneff : de quel droit une femme, québécoise de surcroît, appelée

Bombardier en plus, venait-elle nous donner des leçons ?

Matzneff n’a jamais été inquiété par la Justice avant le livre de Vanessa Springora, en 2018,

pas plus que Polanski, qui a pourtant drogué, alcoolisé Samantha, âgée de 13 ans, avant de

l’entraîner dans un jacuzzi. Il lui a infligé un premier viol bucco-génital, puis lui a demandé si

elle avait déjà eu ses règles. Samantha, terrifiée, lui a dit oui. Polanski lui a alors demandé de

se retourner et l’a sodomisée « par compassion, pour ne pas la mettre enceinte. » Il y avait un

autre moyen, me semble-t-il... La pauvre gamine s’est fait traiter d’allumeuse et de salope, et

sa mère de mère maquerelle, alors qu’elle avait confié sans crainte sa fille au cinéaste.

L’intelligentsia défend encore avec acharnement Polanski, inquiété par la Suisse en 2009, puis

récemment par la Pologne. Un plumitif de Télérama s’insurgeait pourtant récemment qu’on lui

reproche cette « vieille relation sexuelle avec mineur... » Or, il ne s’agit pas d’une « relation

sexuelle » ordinaire, mais d’un viol sur mineur de moins de 15 ans, par personne ayant autorité,

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avec circonstances aggravantes que la victime a été droguée et alcoolisée, et sodomisée, ce

qui doit être douloureux pour une enfant non habituée à cette pratique, et est moralement plus

dégradant. Quant à Finkielkraut, il est allé encore plus loin dans l’abjection : « À 13 ans, elle

n’était même pas vierge », a-t-il dit à Gisèle Halimi, sur France Inter, pour défendre Polanski.

On peut donc violer quelqu'un sous prétexte qu’il n’est pas vierge. Et cette phrase voulait dire : «

Elle avait déjà couché à 13 ans, donc c’était une salope... » On allègue les souffrances de

Polanski, dont la famille a été victime de l’holocauste et de la secte de Manson. C’est vrai,

mais en quoi Samantha en était-elle responsable ? Et j’ai connu pas mal de déportés ou

d’enfants de déportés qui n’ont jamais sodomisé de fillettes. Je crois même pouvoir affirmer

sans risque que la quasi-totalité des victimes de l’holocauste n’ont jamais sodomisé de fillettes.

Dans les années 80, on voyait aussi des touristes français se rendre, à visage découvert, dans

les bordels de Bangkok pour y consommer des enfants. Je me souviens de l’émission Sexy folies,

sur TF1, où j’ai vu une tenancière de bordel thaïlandais affirmer qu’elle avait de « toutes

jeunes poupées » à offrir à ses clients. Je n’y suis jamais allé, et ces touristes pédo-sexuels

dorment tranquilles. Bientôt, la pauvre Eva Ionesco réalisera un film terrible sur son

enfance, durant laquelle sa mère l’avait transformée en objet sexuel, faisant d’elle des photos

érotiques, quand elle avait entre quatre et douze ans. Un des films où elle apparaissait nue sous

toutes les coutures est passé à la télé vers 1976, avant d’être classé pédopornographique

trente ans plus tard.

Bref, j’ai connu l’âge d’or où les pédophiles pouvaient vivre leur passion morbide sans

problème, sans jamais sacrifier à leurs travers ni les approuver. Mais le gendarme insiste.

Le chef Bussard point de temps en temps le bout du nez et me lance : « Collaborez !

Avouez ce qu’on vous demande et vous partirez ! Et puis ça ne mange pas de pain : vous

pourrez toujours revenir sur ce que vous avez dit ! » Le temps presse : si je veux me rendre à ma

réunion, il faut absolument que je rentre me laver, car je suis de moins en moins présentable. Je

finis par craquer et veut bien dire au gentil flic ADN tout ce qu’il veut me faire dire. Je ne

fréquente pas de site Lolita : j’imagine d’ailleurs que, pour accéder à des sites pédophiles, il faut

tout de même des mots de passe moins transparents... C’est arrivé à des élèves de mon lycée : les

pauvres faisaient, au CDI, une recherche sur les grossesses adolescentes, et ont tapé ces mots sur

l’écran. Elles ont tombées sur des sites pornos mettant en scène des mineures enceintes. Une

collègue, cherchant des sites sur l’enfance en Amérique latine, est quant à elle tombée sur un

site de prostitution enfantine qui lui a balancé une série de pop-ups immondes, m’a-t-elle

dit, dont elle n’a pu se défaire qu’en éteignant son PC. Qu’à cela ne tienne : le gentil flic me

suggère que je pourrai télécharger des images pédophiles via des sites de peer-to-peer : j’ignore

de quoi il s’agit, étant, on l’a vu, d’une impéritie pharaonique en matière informatique...

Mais, en 2010, on ne parle que de çà la télé, à la radio, car la controverse suscitée par la loi

Hadopi bar son plein. Je me souviens d’une couverture de Télérama montrant une jeune femme

qui se masquait le visage de la main : elle avait été condamnée à une amende-record pour avoir

téléchargé sur e-mule des milliers de fichiers musicaux... On voyait des photos avec des

chiffres, des bandes de couleur absolument hermétiques pour moi, qui ne sais pas utiliser une

clé USB ni même lire un DVD. J’ai voulu mettre un jour un DVD en classe. Je l’ai glissé

dans la fente, et ai attendu que ça vienne, comme pour une cassette VHS. Au bout de cinq

minutes, je trouvais le générique un peu long. Les élèves s’amusaient. L’une d’entre elles m’a

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charitablement, dit : « M’sieur, faut cliquer sur "film" avec le curseur, sinon vous y serez encore

demain... » Mais je suis excédé, défait, sale, épuisé par des années de surmenage, une nuit

blanche et le harcèlement méthodique qu’on me fait subir depuis l’aube. Je veux bien dire ce

qu’elle veut à la gendarmette : elle veut que j’aie visionné des sites pédophiles, que j’en ai

téléchargé, soit... J’admettrais avoir convoyé une tonne de cannabis des Antilles à Saint–

Malo, si elle le voulait. On me tend des feuilles que je signe sans même les relire, car le

gendarme est pressé, et j’en signerai bien d’autres, sans jamais les relire. Vais-je rentrer chez

moi ? Irma prend la relève, laissant son affable collègue ranger le matériel d’analyse. Déjà

titubant de fatigue, je me dirige vers la porte d’entrée, mais elle me dit : « Non, non, c’est

par ici... » Horreur : elle me montre la porte de la cellule, qu’elle ouvre. Je dois me

redéshabiller devant elle, et je resterai dans la geôle de 10 h. 20 à midi... Je gamberge et tourne

en bourrique, le sang coule entre mes fesses, je me nettoie avec les doigts. Ma chance est

d’avoir des selles dures, quand j’en aurai, sinon je n’aurai pas senti que la pisse et la sueur, car il

n’y a pas de papier-toilettes, en cellule : craignent-ils que l’on essaie de s’étouffer avec ?

J’entends, horrifié, la voix de mon fils derrière la porte. Il passait des examens à Paris, et on l’a

convoqué d’urgence pour qu’il dépose, étant témoin des faits.

Vers midi, Irma ouvre la porte et m’invite à sortir. « On va aller chez vous », me dit-elle,

l’air sournois. Puis sa collègue Carlotta, plus souriante, me dit avec enjouement : « Je suis dans

l’obligation, pour votre sécurité et la nôtre, de vous mettre des menottes. » J’en suis estomaqué :

pourquoi cette humiliation de plus pour me raccompagner à la maison ? Et je ne vois pas en

quoi la loque épuisée que je suis déjà pourrait bien représenter un danger pour trois flics

jeunes et armés jusqu’aux dents. Je me laisse donc embarquer dans le panier à salade et on gagne

mon domicile, moi, Irma, Carlotta et le gentil flic qui m’a tiré les vers du nez. Claudine m’attend,

et nous nous étreignons en pleurant sous l’oeil impatient d’Irma. Tudal, épuisé par son voyage

express et l’épreuve qu’il vient de vivre, s’est endormi dans sa chambre. On monte à l’étage, et

le flic avise l’ordinateur, qu’il débranche et confisque. Il s’empare aussi méthodiquement de

tous les CD ou DVD gravés, laissant de côté ceux qui ont été achetés. Claudine pousse la

délicatesse jusqu’à lui donner un carton pour les mettre. Il y a pas mal de CD, car mes

enfants ont fait des copies de tous nos disques de Brassens, Brel ou Ferré : on peut ainsi les

écouter en voiture, les originaux s’abîmant au moindre choc. On m’en a aussi donné pas mal

dans les clubs de jazz où je joue depuis quinze ans. On a acheté des CD gravés, sur des marchés,

lors de nos voyages à Malte, au Maroc, en Italie – ce qui est illégal en France. J’en ai trouvé

aussi dans des braderies, à Emmaüs. Mais jamais je n’ai gravé moi-même un CD : j’en suis

toujours incapable à l’heure où j’écris ces mots.

Je suis assis sur un fauteuil. Claudine me nourrit à la cuillère, car je ne peux pas de me

servir des couverts en menottes. Vont-ils me libérer pour que je puisse me doucher et me rendre

à ma réunion ? Non : Irma m’ordonne de me lever et de les suivre. Désespéré, je comprends que

le flic m’avait menti : on repart vers la gendarmerie... Assommé, je redescends du véhicule. Irma

m’ordonne une fois de plus de me déshabiller, et je resterai deux heures en cellule, affolé

comme un singe en cage, comprenant avec horreur qu’ils doivent tous être au courant, au lycée,

et que je me suis fait avoir : avouer n’importe quoi n’a fait qu’aggraver mon cas, et ça ne

va pas s’arranger. À 15h. 30, Irma rouvre la porte, je remets mon pantalon et mes sandales.

La gendarmerie est devenue une fourmilière : aux quatre flics que j’ai rencontrés jusqu’ici se

sont ajoutés une dizaine d’autres. Toute la brigade du Nord Loiron est venue voir le spécimen.

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Un jeune gendarme sympa me garde devant le bureau d’Irma et me demande où j’ai fait

mon service... Je lui réponds que j’ai été classé P4, et il se marre. Une gendarmette blonde vient

dans le bureau, me sourit et embarque l’ordi qu’on a scellé. Un flic plus âgé, l’air peu amène, lit

ce que j’ai dit ou du moins signé et me lance : « Y a beaucoup de peut-être de je ne sais pas,

dans ce que vous racontez... Faut être plus clair : c’est oui ou c’est non, compris ? »

J’obtempère : comment faire autrement ? J’ignore pourquoi Irma m’a tiré de la cellule, puisqu’au

bout d’une demi-heure elle me redemande de me déshabiller et m’y recolle aussi sec. Je ne suis

qu’un jouet face à l’arbitraire gendarmique, avant de l’être face à l’arbitraire judiciaire.

Je reste une heure de plus en cellule : je suis épuisé, mais je commence à avoir la rage.

Comment peut-on traiter ainsi un être humain ? Irma m’extrait vers 17h. et recommence

aussitôt à me harceler : « Donc, vous nous avez dit avoir téléchargé massivement des fichiers

pédophiles sur e-mule à partir de 2004... » J’ai dit ça, moi ? Je n’en ai aucun souvenir... J’en

ai marre d’être mal rasé, puant et suant – je me lève et j’explose : « Donnez-moi votre flingue

ou achevez-moi ! Je n’en peux plus ! ». « Non ! » fait Irma en se levant, et elle appelle

ses collègues en renfort. Ils me disent de me calmer, tandis que le chef Bussard appelle le

procureur. Carlotta s’approche de moi, toujours souriante, et me dit :« Vous avez l’air un

peu énervé, M. Kernévot... Le procureur ordonne qu’on vous conduise à l’hôpital... » Accablé,

je ne pipe mot : pourquoi l’hôpital ? Il suffirait de me rendre mes comprimés de Lexomil, ou de

me faire prendre une douche... Résigné, j’accepte, et Carlotta me tend les menottes. Le chef,

elle et Irma me fourrent dans la berline. Seul homme entre deux gendarmettes, le chef se la

joue pilote de rallye : il allume son gyrophare, lâche la sirène et fait crisser les pneus, roulant à

120. Admirative, Irma lui fait : « Si on roule sur un caillou, on est mal... »

Je suis complètement démoli, et me recroqueville du mieux possible dans cette auto qui fonce

vers Chambville comme si elle transportait Mesrine. Arrivés aux urgences, je sors à l’air libre,

terrifié de m’exhiber en menottes devant public et usagers de l’hôpital. Magnanime, Carlotta me

dit que je peux cacher mes mains sous le petit pull que m’a laissé Claudine à la gendarmerie.

C’est idiot : tout le monde peut voir que je dissimule quelque chose, et j’aurais mieux fait de

m’en cacher la tête. On traverse le sous-sol des urgences au pas de course, moi et mes trois

Cerbères, devant des infirmiers et des malades médusés. On me fait asseoir dans un petit bureau,

ou arrive bientôt une femme psychiatre, l’air gentil, et qui m’écoute délirer comme je n’arrêterai

plus de le faire. Constatant des risques suicidaires, elle choisit de m’administrer trois Tranxènes,

pour une valeur de 100mg. Je les avale en tenant toujours le verre de mes menottes. Les trois

gendarmes me disent qu’il faut y aller : j’ai le temps d’aller aux toilettes, mais pas moyen

d’accéder au papier ainsi entravé. Puis ma mémoire se trouble : j’ignore comment j’ai pu

retraverser les urgences, en titubant, et encore moins gagner le véhicule, où je m’écroule, KO.

Je ne sais pas non plus comment j’en suis sorti, puis me suis encore dévêtu devant Irma pour

m’affaler sur le bat-flanc de la geôle, après qu’on m’eut... alimenté ! Du moins, c’est ce que je

lirai dans le PV. Comment peut-on faire absorber de la nourriture à un type qui est dans le

coma ? Grandeur et mystères de la gendarmerie et de la Justice. Après tout, la France est

un pays-des-droits-de-l’homme où on a bien laissé les menottes à une détenue pendant son

accouchement... J’entends vaguement le chef signaler à Me Gonzales, qui s’inquiétait, que je ne

suis « pas en état de le recevoir » avant de m’endormir.

Le lendemain matin, Irma m’extrait encore de ma cellule, et me prie de me rhabiller. Je

80

m’assieds encore devant son bureau, tout abruti. On me tend un gobelet rempli d’un breuvage

chaud et indéfini, entouré de quelques biscuits secs. Et Irma, qui pète la forme, recommence

son interrogatoire, imperturbable. Elle veut des aveux circonstanciés : les dates auxquelles

j’aurais commencé à visionner des films illicites sur internet, celle ou j’aurais arrêté... Je

marmonne, encore presque endormi, émet des borborygmes, invente des dates, signe les feuilles

qu’elle me tend, balance des détails qui lui plaisent : « Un jour, j’ai vu un avis du FBI

s’afficher sur l’écran... » En effet, ce fake réclamait 200€ pour quitter mon écran. C’est le

genre de trucs qui tombent régulièrement, me dira plus tard un informaticien, quand on

visionne pléthore de sites X, et notamment les plus extrêmes : zoophilie, scatologie, SM –

peu ragoutants, mais légaux. C’est arrivé à un élève du lycée, qui matait ce genre de sites

au CDI. Irma glousse de contentement. Elle me demanderait si j’ai tué le petit Grégory, les

petites Estelle ou Manon, ces petites filles disparues dont on parle souvent, que je dirais oui,

c’est moi, je les ai tuées, violées, dépecées ; je dirais où j’ai enterré leurs restes... Charitable, son

collègue me dit : « Voulez-vous que je vous tienne la main pour signer ? » J’ai un sursaut

d’orgueil : « Non merci, ça ira... » J’espère pouvoir enfin rentrer chez moi, non plus pour me

rendre à ma réunion, mais pour me laver.

Espoir vain. Carlotta, qui supervise donc les opérations sans jamais m’avoir interrogé,

m’annonce que je dois remettre les menottes... « Pour rentrer chez moi ? » lui dis-je,

suppliant. « Euh... Pas encore. Au vu de vos aveux, il est possible que le juge décide de vous

incarcérer. » Complètement démoli, je ne réagis même plus, et me laisse embarquer par les trois

pandores. On arrive toutes sirènes hurlantes près du Tribunal de Chambville, où on passe par une

issue réservée aux véhicules de la Justice. On grimpe deux étages dans des couloirs sinistres où

rôdent des robes noires et des uniformes bleus. Irma ouvre la porte d’une cellule, mais je n’y vois

qu’une dalle en béton. Je m’y allonge, sans m’être dévêtu cette fois, car on m’a laissé les

menottes. Mes vêtements souillés et ma pauvre veste d’été toute froissée répugneraient à un

SDF. Je tremble de fatigue.

On me sort et je suis dirigé dans le bureau d’une travailleuse sociale, du SPIP : ce n’est pas un

nom d’écureuil, mais l’acronyme du « Service pénitentiaire d’insertion et de probation »,

organisme obscur dont les membres font le lien entre mis en causes, condamnés, magistrats et

victimes. Cette dame me relit les morceaux choisis de ce que j’ai proféré, grommelé et signé,

signé, encore signé pendant ces deux jours de torture. J’émerge vaguement des brumes de la

nuit, mais me demande quand même si j’ai vraiment dit tout ça. Hélas, je suis parano, mytho,

maso, surmené, borderline : en garde à vue, ça peut donner le meilleur du pire. La dame

évoque la possibilité de me faire loger en foyer, loin de ma voisine...

Pus Me Gonzales surgit, en robe, ce qui m’impressionne. Je l’accompagne, toujours hâve,

titubant et menotté, tandis que les trois gendarmes suivent, derrière. « Vous allez

comparaître devant un juge... Vous avez le droit de vous taire, ou de parler. Je ne vous

conseille pas de vous taire. Je lui ai déjà touché mot de votre situation, et j’espère éviter la

détention. Courage. »

Me voici devant un bureau derrière lequel surgit un jeune juge, qui n’a pas l’air féroce,

pourtant, et son greffier, quadragénaire au visage criblé de trous, comme s’il avait eu la variole. «

Eh bien, M. Kernévot, on n’a pas l’habitude de voir des gens comme vous dans cet endroit... » Il

me rappelle ce qu’on me reproche, résume le fatras d’insanités que j’ai signées en garde à

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vue... J’essaie de protester, en disant que j’ai été malmené. Me Gonzales tousse assez fort pour

que je comprenne qu’il ne vaut mieux pas aborder ce sujet. Puis je confirme tout ce que j’ai

signé, ayant surtout envie qu’il me laisse rentrer chez moi. Au bout d’un quart d’heure environ,

ce juge, que je ne reverrai plus, me signale ma mise en examen pour agression sexuelle,

détention d’une image à caractère pornographique représentant un mineur et décide d’un contrôle

judiciaire hebdomadaire, ainsi que d’une commission rogatoire qui interrogera les témoins de

ma vie. Il m’impose aussi des « soins psychiatriques d’urgence, y compris sous le régime

de l’hospitalisation immédiate. » Il ne m’interdit pas d’exercer : je n’en crois pas mes

oreilles... Les trois gendarmes qui tapissaient le mur du fond s’en vont. Je comprends qu’ils

ne sont restés là qu’au cas où le juge aurait décidé de m’emprisonner, auquel cas ils m’auraient

conduits illico au centre de détention... Me Gonzales me raccompagne : « Ouf ! Vous vous en

sortez bien ! » Je le crois et lui en suis reconnaissant. En fait, ce jeune juge vient d’initier un

processus de harcèlement et d’humiliation terribles, dont l’aboutissement sera ma destruction

et mon anéantissement de la société par une « Justice » qui ferait pâlir Kafka de jalousie.

Une collègue de mon avocat me ramène à la maison, où Claudine, stupéfaite, voit sortir d’une

voiture cette loque titubante, hagarde et dépenaillée qu’elle met quelques secondes à

reconnaître. Avant de m’embarquer, le chef Bussard lui avait dit : « On va travailler à

charge et à décharge, 50 – 50 ! » Je me demande où étaient les 50% de décharge : au sens de

poubelle, peut-être ?

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C’est un inimaginable chemin de croix qui commence. Je veux bien admettre avoir manqué de

respect à Kim pendant les vingt minutes qu’on duré son exposé, mais je crois déjà avoir payé au

centuple, durant cette garde à vue, les tourments que je lui ai infligés.

Nous devons nous rendre le lendemain moi, Claudine et Tudal au mariage de la fille de

ma cousine, dans le Finistère... À peine douché, je m’habille et nous filons. On arrive en retard

à la cérémonie, puis on ira banqueter dans un restaurant situé, il faut le voir pour le croire,

dans les dépendances d’une centrale nucléaire désaffectée... Je suis épuisé, mais parviens à jouer

du saxo pour animer la soirée, alors que maman fait preuve d’une belle résistance en tenant

jusqu’au soir. Elle agite même un foulard, comme pour dire adieu à la vie, qu’elle ne quittera

pourtant que dans quatre ans...

Il me faut pointer chaque lundi à 14h. à la gendarmerie d’Erville, où je viens donc d’être

torturé. Je ne reverrai plus le chef Bussard, dont le poste principal est ailleurs, mais la sinistre

Irma sera fidèle au poste. C’est très humiliant de sonner, puis d’attendre que le portail s’ouvre.

J’ai l’impression que tous les yeux du quartier sont rivés sur moi, derrière les rideaux des

fenêtres. Il m’est difficile de me rendre chez mes parents, car le séjour ne peut excéder une

semaine.

Irma m’attend, chaque lundi, le regard triomphant, et me tend la feuille à signer. Je me

hasarde à lui dire que ma garde à vue a été violente, et que j’ai déliré devant elle et devant

le juge, face à qui j’ai comparu dans un état proche de l’Ohio... Elle me répond en rigolant

: « Mais non ! Croyez-moi, y a eu pire... On a été sympa...» C’est le discours que m’a

tenu mon beau-père, quand il a organisé une petite fête pour ses 60 ans. Ses anciens camarades

d’Algérie l’entouraient. J’entendais qu’ils parlaient de la gégène. « Dans le fond, ça ne fait pas

mal... » disait l’un d’eux. Maurice a vu que j’écoutais, et s’est retourné vers moi, l’air furieux : «

Non, mon petit Martial, la gégène, ça fait pas si mal ! Et d’ailleurs, vous la méritez, vous, la

gégène ! » J’ignore si lui et ses potes se l’étaient appliqué... Quand on pratique une activité

qui s’écarte de ce qui est admissible, comme la torture, on s’y fait et on finit par trouver ça

normal, puisque c’est la norme. « Vous savez, ajoute Irma, on n’est pas frais, quand on sort

de garde à vue... » Pas frais : j’étais souillé de pisse, de sueur et de sang, hagard, délirant,

dépenaillé, humilié – et tout ce que la gendarmette trouve à dire, c’est : « On n’est pas frais,

quand on sort de garde à vue... »

Mais le pire est à venir. L’enquête de « personnalité » est confiée à un gendarme de

Blémont, un nommé Bouvreuil, qui va consciencieusement s’appliquer à me démolir auprès

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des « témoins » qu’il va convoquer. On a obtenu qu’il n’interroge pas mes parents : ma mère

ne résisterait pas. Il est venu chez nous, un jour d’été, avec une collègue, dans une voiture

banalisée. Ils ont pris des photos de la maison sous tous les angles, intérieur et extérieur, comme

si on y avait torturé et enterré des gens. Le flic a un appareil sophistiqué, et il se la joue pro : il

recule, zoome, se livre à des réglages savants sous l’oeil admiratif de sa jeune collègue. « Il n’est

pas utile que je rencontre M. Kernévot », a-t-il froidement fait savoir à Claudine. Elle lui donne

une liste d’amis qu’il pourra interroger, et ce sera à moi d’avoir la tâche pénible de les prévenir.

Claudine évoque ma cousine de Gwitalneufret, qui a deux filles. Le chef a l’air intéressé, et

lui dit qu’il lui téléphonera. Par contre, il ne juge pas utile d’aller voir mon beauf à Chinon...

C’est inespéré, me dis-je, car j’ai évidemment tout à craindre de Gérard et de sa femme, vu la

façon dont ils me narguent depuis mon faux-pas de 2002. Or, ce flic perfide fera le contraire : il

n’appellera pas ma cousine, mais ce fera un plaisir de contacter le beauf. Et les gendarmes n’ont

pas le droit de mentir, paraît-il... C’est un supplice de prévenir les gens de ma situation : à

chaque fois, je pleure, et les gens qui m’aiment bien sont consternés. Je crois de plus naïvement

que l’« enquêteur » s’en tiendra à cette liste... Il me faut aussi me rendre chaque mois chez

un psychiatre. J’opte pour une femme médecin de Chambville, le Dr Dunoyal, qui me paraît

compréhensive et me met sous antidépresseurs, camisole chimique nécessaire pour encaisser

les coups que je vais prendre.

J’espère pouvoir reprendre à la rentrée, puisque je suis présumé innocent et que la Justice

ne me l’interdit pas. J’ai d’ailleurs surveillé les épreuves du Bac, et corrigé cent copies. J’aurais

pu bénéficier d’un congé de maladie après mon opération, ai-je dit, et me dispenser ainsi des

derniers cours, des surveillances et des corrections. De plus, je dois normalement corriger

cinquante copies et faire passer cinquante candidats à l’oral. Or, je ne peux décemment

faire passer d’oraux avec des saignements anaux... Difficile de rester dans une salle de 7h.

30 à 18h. et d’entendre des élèves tout en me demandant si je vais avoir des fuites. Il est

interdit de quitter la salle d’examen pendant que des candidats y sont, même pour aller aux

toilettes. Mais, en fin d’année, beaucoup de profs se font porter pâles lors des corrections. J’ai

connu un collègue de philo, à Chambville, qui avait soutenu une thèse de mille pages, puis s’était

mis en congé de maladie avant le bac... Et je suis d’une conscience professionnelle

maladive. Je ne tiens ni à passer pour un fumiste, ni à ce que mes collègues aient plus de travail

par ma faute. J’ai donc demandé au rectorat qu’il me confie cent copies, pour pallier mon

incapacité à interroger des candidats. Et j’ai reçu mon emploi du temps, accompagné du

trombinoscope de mes trois classes : il y a parmi elles des élèves que j’ai eus l’an passé, en

seconde, et avec qui je m’entendais très bien. Je reconnais aussi des petits frères et petites

soeurs d’anciens élèves, et cela m’émeuh, comme on dit dans le Loiron, département agricole.

Le proviseur me convoque au lycée vers le 20 août. Je rase les murs... Quelques

collègues présents me regardent comme si j’étais un revenant, d’autres font comme si de rien

n’était et me saluent gentiment. M. Pignol a l’air désolé, mais il me signale qu’il va demander ma

suspension, car l’enquête gendarmique va interroger tous mes collègues de lettres et les

membres de l’administration, sans oublier infirmière, assistante sociale, documentaliste... «

Difficile de vous voir reprendre sereinement dans de telles conditions », fait-il. Mais il

pense plutôt à son confort qu’au mien : le proviseur entame sa dernière année, et ne tient

pas à avoir mon problème à gérer. Je suis anéanti. Cela ne l’a pas empêché de m’infliger une

fausse joie terrible en m’expédiant les photos de « mes » élèves... Je recevrai en salve

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quantité de messages du rectorat, du ministère, de la Justice... qui me signifieront chaque fois

des interdictions ou obligations diverses. Appelé, le syndicat m’apprend par le biais de son

spécialiste juridique Ivan Dupont que, de toute façon, le recteur a obligation de suspendre un

enseignant mis en examen pour « agression sexuelle », ce qui se comprend : l’expression a une

lourdeur sémantique extrême. « Mais je suis aussi interdit de tout enseignement dans le

supérieur », fais-je. Rigolard, Ivan Dupont répond : « Eh oui, il peut y avoir des

dommages collatéraux. » Mon sort ne suscitera jamais chez lui de compassion particulière.

Je rencontre Me Gonzales dans son cabinet, à Chambville. Il est navré que le rectorat me

suspende, sachant qu’il a obtenu du juge l’assurance que je ne serai pas interdit d’exercice, et

me dit qu’il faut envisager un recours. Ma première non-rentrée de septembre 2010 va être

une horreur. Être condamné au parasitisme, tout en sachant que, dans mon dos, le gendarme

Bouvreuil va s’appliquer à brosser de moi le portrait d’un quasi-violeur de Kim est

insoutenable. Comble de malchance, le collège où travaille Claudine écope d’un principal

calamiteux. On apprend sur internet qu’il projetait de créer une agence matrimoniale en...

République Dominicaine, ce qui paraît louche. Il a commencé par faire quitter à tous les profs

les salles qui sont les leurs depuis des années... Claudine a dû déménager en hâte les piles de

livres et de documents qu’elle avait emmagasinés depuis vingt ans, tout ça parce que le

nouveau chef veut commencer son action par un salutaire brain storming... Cet illuminé, lors

de la réunion de prérentrée, lance aux parents d’élèves de 6ème, tout sourire, qu’ « au collège, on

ne se rencontre pas de drogue dure ! Seulement du cannabis ! » Parents et enseignants sont

estomaqués. Bref, durant les trois années durant lesquelles il va sévir, ce principal incompétent

mais persuadé du contraire, comme c’est le cas en général, va s’appliquer à détruire ce que

l’équipe éducative de son établissement a patiemment tissé depuis des années. Il va

décourager les initiatives pédagogiques, monter les profs les uns contre les autres à coup de

confidences faites aux uns à propos de leurs collègues, menacer ceux qui regimbent...

Claudine va ainsi passer sur moi sa colère à me voir proscrit et à devoir supporter les lubies

de cet hurluberlu, qui se montre par ailleurs pressant avec les mères d’élèves qui lui plaisent –

jusqu’à accompagner l’une d’entre elles à un enterrement où il ne connaît personne... Pour

m’occuper, je tronçonne avec frénésie les vieux arbres de notre propriété, ramasse les fruits

de l’automne, essaie de bricoler, repasse... Mais tout ce que je fais est mal. Claudine désigne un

tas de fringues que je viens de mettre deux heures à repasser : « Et ça, tu le fais quand ? » criet-

elle. Je m’applique à cuisiner, et concocte une ratatouille. « Pourquoi as-tu coupé les

aubergines en rondelles, me reproche Claudine. C’est meilleur quand on en fait des carrés ! »

Penaud, je lui montre la recette, qui vient d’un recueil de sa maman. Mais elle rétorque : « C’est

une vieille recette ! »... Remonterait-elle au Moyen-âge que l’on pourrait quand même la

savourer, me semble-t-il. Elle a toujours été pète-sec, c’est vrai, son tempérament réaliste

supportant mal ma propension à rêvasser. Un jour, le couvercle d’un poêle à frire s’est cabossé

tout seul, une sorte d’appel d’air ayant fait le vide entre lui et la poêle. « Mais ça ne va pas,

qu’est-ce qui t’a pris ? » a balancé Claudine. Comme si je m’étais amusé à taper sur un

couvercle à coups de marteau...

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                                                                    III






Pour m’occuper, je me mets, début septembre, à tailler les mauvaises herbes du talus, à

la faucille. Mais je dérange un nid de guêpe, et trois me piquent au cou, derrière un genou

et à la cuisse – comme en 1991, quand une attaque similaire m’avait valu une hospitalisation

d’urgence puis une série de séances pour me désensibiliser... Cette fois, je me dis que je

vais crever, et que ça sera bien comme ça. Je n’appelle pas les pompiers. Je me rase, pour faire

un cadavre présentable, et m’allonge, attendant l’oedème fatal. Mais rien ne vient : je gonfle fort

aux endroits atteints, mais la désensibilisation que j’ai subie naguère s’avère hélas efficace...

Quelques jours plus tard, peu avant que Claudine et moi devions aller à Paris pour emménager

Tudal, j’apprends une terrible nouvelle. Le mari d’une autre petite cousine que j’aime beaucoup

est mort subitement, à New-York, où il était trader... On venait à peine de recevoir le faire-part

de naissance de leur bébé, qui a six jours. On remplit ma voiture d’étagères, de victuailles et

d’objets et on part très tard d’Erville pour gagner la capitale, après avoir acheté une gerbe.

L’appartement de Tudal se situe au cinquième étage d’un immeuble. On arrive vers minuit, je

porte le plus possible de choses, mais mon cou me fait mal. Je glisse avant d’atteindre la porte

et m’affale dans l’escalier... Riz, nouilles et farine descendent jusqu’au rez-de-chaussée. À

deux heures du matin, je nettoie et ramasse encore tout ça avec une pelle et une brosse. La

cérémonie a lieu au cimetière de Montmartre. On se perd dans le métro, avec ma gerbe énorme

qui m’attire des regards agacés ou amusés. Complètement à la rue, mais pas dans la bonne,

Claudine et moi devons héler un taxi pour qu’il nous emmène à l’église. Puis la troupe se dirige

vers le cimetière. La pauvre cousine porte son enfant dans ses bras. Elle s’assied devant le

caveau et on attend que les ouvriers y descendent le cercueil. Mais, horreur, le cercueil, fait

aux dimensions américaines, est trop grand : impossible de le rentrer. On nous dit qu’il va falloir

en scier les extrémités... Le bruit sinistre pétrifie l’assemblée. Le bébé s’impatiente : il

pleure. Pour l’apaiser, la mère lui donne le sein pendant qu’on descend enfin sous terre le

cercueil de son mari...

Cette parenthèse terrible est comme l’annonce que rien de bon ne sera à attendre de la

suite. Les premiers échos de l’enquête de moralité me parviennent. Les amis interrogés me disent

que le gendarme Bouvreuil est très affable au téléphone, puis glacial dans son bureau, surtout si

on n’a rien à dire contre moi. Plusieurs, dont Marielle, en sont réduites à dire que je ne parle

qu’aux agrégés, à la suggestion du flic. Visiblement, mon agrégation l’obsède... Comme si on

ne pouvait parler qu’aux agrégés ! À Henri IV, peut-être... Mais il faut lâcher un défaut, sinon les

pauvres témoins qui me sont favorables ne sortent pas. Et la plupart oublient de dire ce que

j’ai fait de bien dans ma vie, car l’expression « agression sexuelle » les tétanise. Paulette,

ancienne collègue de Chambville, demande, un peu inquiète, ce que cela signifie. Sévère, son

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interlocuteur répond : « C’est tout ce qu’il y a au-dessous du viol ». Certes, mais une telle

définition laisse le champ aux interprétations les plus sombres. Et c’est d’ailleurs faux :

j’irai assister à quantité de procès, à Chambville, avant le mien, histoire d’être au courant, et

verrai un jour un prévenu répondant du chef d’agression sexuelle pour plusieurs pénétrations

buccales, anales et vaginales non consenties sur son épouse... Naïvement, je dirai à mon avocat :

« C’est le mari, donc il a des circonstances atténuantes ? » « Pas du tout, au contraire ! me

répondra-t-il. C’est une circonstance aggravante. Vous avez assisté à ce qu’on appelle un procès

pour viol correctionnalisé... » Quel quidam peut comprendre ça ?

Philomène, une très belle femme que j’ai connue comme collègue, puis comme mère de

deux filles que j’ai eues toutes deux deux ans comme élèves à Berthollet, intéresse beaucoup le

gendarme. Mais la pauvre Philomène n’a rien à me reprocher, ce qui ne plaît pas du tout à l’«

enquêteur ». « Comment se fait-il que vous n’ayez rien à reprocher à M. Kernévot, lui dit-il, ce

n’est pas normal ! Êtes-vous sûre qu’il n’allait pas dans leur chambre tripoter vos filles ? »

Effarée, la pauvre Philomène persiste à me dépeindre comme un type attachant, travailleur,

dévoué... Le flic ironise : « Est-ce que par hasard vous ne seriez pas sa maîtresse ? » Et il va

en interroger une bonne trentaine en usant de telles méthodes...

Ce type est supposé travailler à charge et à décharge, et respecter la présomption

d’innocence... Bonne blagues, surtout contre un prof, qui n’a pas du tout le statut d’un autre

citoyen face à la Justice. Le pauvre documentaliste de mon lycée, Hubert, se trouve tout

penaud devant le gendarme Bouvreuil. Hubert devait venir manger chez nous peu après, ce qui

ne plaît pas du tout au flic. Il lui déballe tout ce que j’ai signé en garde à vue, et il reprend :

« Maintenant, vous êtes sûr que vous voulez toujours aller manger chez M. Kernévot ? » Hubert

lui a dit auparavant que je ne me comportais pas de manière sympathique, envers les élèves, au

CDI, surtout parce que je leur criai dessus pour qu’ils cessent de bavarder... Mais le

documentaliste a une voix si sourde et inaudible qu’il se fait souvent bordéliser, et j’essaie alors

de calmer les élèves. Il ne dit rien du fait que j’aide souvent certains élèves bénévolement au

CDI, en leur faisant des oraux blancs quand ils doivent passer le rattrapage du bac, ou en animant

un atelier d’écriture. Il ne dit pas que je l’ai toujours invité chaque fois que j’ai organisé

une sortie au théâtre, ou une rencontre avec quelqu'un, ni que j’offre souvent au CDI des

bouquins que j’ai en double ou que je dégote chez Noz, Emmaüs ou dans une braderie. Le

pauvre Hubert tremble devant le flic, comme beaucoup devant l’uniforme qui culpabilise

d’office ceux qui comparaissent contre leur gré devant lui. Et les gens qui m’aiment bien

oublient les services rendus et restent cois. Ceux qui iront de leur propre chef me débiner seront

moins inhibés ! En effet, j’ignore encore, fin septembre, que le jeu de massacre va commencer.

Le chef Bouvreuil a lancé l’enquête au lycée : pas seulement auprès des gens que le proviseur

m’a signalés, mais en lançant un appel aux bonne volontés et à la délation... C’est dire que la

bête humaine, une fois excitée, va pouvoir se lâcher. Mais je ne lirai pas le PV avant février.

Me Gonzales moralise souvent, dans son cabinet, et tient pour acquis les délires signés en

garde à vue. Sarkozy vient, en juillet 2010 donc, de réformer la garde à vue, qui exigera

désormais la présence d’un avocat au bout de deux heures : hélas, j’ai connu une des

dernières de l’ancien régime. Celle que j’ai vécue est illégale, mais je ne le sais pas encore, et

mon avocat – qui a six mois pour la faire annuler –, n’y voit rien d’anormal : « Non, votre garde

à vue s’est bien passée... Les gendarmes ont été très gentils avec moi... » Je n’ose pas lui

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répondre que ce n’était peut-être pas son expérience qui comptait...

Le juge qui m’a mis en examen m’ordonne aussi de me rendre chaque mois dans le local du

SPIP, où une travailleuse sociale doit vérifier que je respecte mes rendez-vous médicaux,

ainsi que mes activités professionnelles et mon interdiction de contacter Kim et ses parents. Je

dois aussi lui fournir mon bulletin de salaire et papoter avec elle pendant une demi-heure. Ce

n’est pas la dame que j’ai vue au TGI, qui était plutôt bien faite, mais une créature maigrichonne

et disgracieuse à qui son regard mi-clos donne un air sournois. J’ignore encore que je devrai

subir ses remarques blessantes et ses sous-entendus mesquins pendant sept ans. Me Gonzales

a pourtant été clair : « Le SPIP ? Ça ne sert à rien, sinon à vous attirer des ennuis si vous ne tenez

pas le discours qu’ils veulent vous entendre tenir... S’ils font un bon rapport sur vous, les

magistrats n’en auront rien à foutre. Par contre, si leur rapport est mauvais, là ils s’en serviront

contre vous. Vous avez deux amis : moi et la psychiatre qui vous suit, que je connais bien, et qui

est honnête. Tout le reste – gendarmes, juges, SPIP – ce sont vos ennemis : donc, attention... »

J’aurais dû mettre ce conseil en pratique, mais comme je n’ose plus sortir de chez moi et que

l’enquête du gendarme Bouvreuil va bientôt brosser de moi le portrait d’un quasi-violeur, j’ai

peu de gens à qui me confier, et je ne me confierai que trop à cette spipette qui me traite

d’emblée d’« agresseur sexuel », alors que je suis présumé innocent, paraît-il. Cela dit, elle

va quand même parfois m’encourager à faire de la musique, à écrire un peu, à faire quelque

chose quand je serai particulièrement réduit à l’oisiveté et au désespoir. Mais son rôle sera

essentiellement négatif. Elle n’est qu’un rouage du harcèlement judiciaire qui m’a agrippé et ne

me lâchera plus.

Me Gonzales me signale en outre que je vais subir deux expertises, psychiatrique et

psychologique... La « Justice » – je ne devrais employer ce mot qu’entre guillemets, pour bien

distinguer l’institution qui va me broyer de la qualité morale qu’elle est supposée défendre – ,

me soigne aux petits oignons. Tout cela doit coûter une fortune à l’État, et ça ne fait que

commencer... L’avocat m’apprend que la psychiatre est réputée pour sa compétence, mais aussi

pour sa férocité. « Soyez vous-même et ça se passera bien ! » conseille Me Gonzales. Puis

il se penche vers moi et me dit : « Je lui ai touché mot de votre histoire... Elle ne devrait

pas vous éreinter. »

Aussi est-ce, comme d’habitude, terrorisé que je me rends à son rendez-vous, à l’HP de

Chambville, en prenant soin d’y être avec une heure d’avance... La psychiatre m’appelle d’un air

pète-sec et me dit de m’asseoir. Elle est de type auvergnat, et son accent connaît de brusques

pics d’intensité : je m’attends presque à la voir lancer les célèbres youyous des femmes

auvergnates, qui communiquent ainsi de volcan en volcan pour se demander où sont fourrés leurs

bougnats de maris. Mais elle ne me pose que des questions qui me paraissent banales : relations

avec mes parents, avec la gent féminine, souvenirs d’enfance, boulot... Je me risque à évoquer

les déboires vécus à Trémaloc, mais elle n’a pas l’air d’apprécier. Cela dure à peine une heure,

elle ne prend aucune note, puis lance : « Mais enfin, pour votre histoire, là, vous regrettez,

ou non ? ! » Je réponds : « Oui, oui, bien sûr », mais je ne dois pas avoir l’air assez

convaincu, car elle clôt l’entretien sans ménagements.

J’appelle Claudine, qui me soutiendra toujours avant chacune de mes épreuves, pour lui

dire que ma prestation n’a pas été brillante. Mais les pains dans la gueule pleuvent :

j’apprends que la collègue qui me remplace n’est autre que ma meilleure élève de 2de, dans la

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classe que j’avais en 98-99 à Chambville... Marielle m’apprend qu’elle est toute contente de

me remplacer : « Je vais lui demander de ses nouvelles ! » a-t-elle dit. Marielle lui a

répondu que ce n’était peut-être pas nécessaire. Ma suspension est supposée durer quatre mois,

mais le proviseur lui a fait savoir que ça durerait sans doute plus longtemps... Que va-t-elle

penser de moi ?

Je me rends toujours tous les quinze jours voir mes parents, qui s’étonnent un peu que je

n’aille pas très loin en vacances. Mais le contrôle judiciaire hebdomadaire rend difficile les

escapades lointaines. Le chef Bouvreuil, en vacances, a laissé à sa collègue, qui

l’accompagnait quand il a mitraillé de photos la maison le soin d’interroger Gladys, revenue

d’une tournée aux USA, et mon meilleur ami, avec qui je fais du jazz depuis quinze ans. Sera-telle

plus soucieuse que M. Bouvreuil du respect de mes droits ? Non : elle affirme à l’une et à

l’autre que j’ai téléchargé des « quantités massives de fichiers pédopornographiques... » Gladys

est remontée et me fait une scène terrible. Elle reproche de les avoir privés de relations avec leurs

seuls oncle et cousins... C’est vrai, mais je pense qu’un peu d’affection et d’intelligence aurait dû

lever ma proscription familiale depuis longtemps. Elle s’en va, et passera le plus clair des années

qui vont suivre à sillonner la planète, en tournée ou en vacances. Quand à mon pote musicien, il

va me battre froid pendant deux ans... La fliquette a eu la délicatesse de lui dire que j’étais « un

danger pour ses filles », qui m’aiment bien pourtant, et ça sera un crève-coeur de plus que d’être

également interdit de séjour de ce côté...

Je pense évidemment très fort au suicide, mais je me dis que mes bourreaux seraient trop

contents. C’est encore ce que je me dis aujourd’hui : pour combien de temps ?

L’expertise psychologique aura lieu à Rennes, dans la Cité judiciaire, dont la forme bizarre

évoque une capsule spatiale. Elle est confiée à une jeune universitaire, prof de psycho à Angers,

et qui doit arrondir ses fins de mois en tarabustant des mis en cause. Je me suis encore blindé au

Lexomil et au bêtabloquant. La jeune femme, plutôt jolie, dont les longs cheveux noirs et

bouclés évoquent pour moi un beau poème de Baudelaire, essaie de me mettre à l’aise : on

va causer pendant trois heures, mais on pourra observer quelques pauses. Je ne pige pas

qu’une expertise psychologique dure si longtemps, alors que l’autre a été bâclée en moins

d’une heure. Mais cette fois, je peux parler de Trémaloc, de ma mère, de mon addiction... La

psy évoque des relations qui dépassent le cadre des rapports entre enseignants et profs, à

l’université... Je suis parano, on le sait, et ai toujours tendance à admettre que j’ai fauté, mais je

ne vois pas : mes étudiants ont toujours apprécié mon investissement et mon efficacité. Mais

j’ignore à ce moment que la psy a sous le coude les échos d’une enquête qui a interrogé les

témoins de ma carrière... jusqu’en 1993 ! Le chef Bouvreuil a appelé Ludmilla Chauchart, la

fumiste de Rennes 2, qui a rappliqué dare-dare à Blémont, avide de cancaner, et a parlé de la

pauvre folle qui nous avait mis l’un contre l’autre... Pas un mot, par contre, des centaines

d’heures passées à préparer mes cours aux dépens de ma thèse, ni du fait que j’allais en cours

avec la grippe, bravant la neige ou le verglas. Ludmilla, elle, a pris ma relève après un semestre,

en DAEU : la première chose qu’elle a faite a été de se mettre huit jours en congé pour un pet

de travers...

Les dés sont donc pipés : comment les psys, déjà briefés par les flics et le juge, pourraient-ils

avoir de moi une vision objective ? La psy me demande, après une pause pipi, si je suis

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d’accord pour passer le test de Rorschach. Bah, pourquoi pas ? Je connais ce test ancien, et

doute de sa fiabilité. Il faut interpréter des taches d’encre faites sur des feuilles qu’on a pliées,

et qui évoquent immanquablement des rapaces aux ailes déployées ou des fontaines d’eau

jaillissante... Je me prête à ce petit jeu avec bonne volonté. L’entretien dure trois bonnes heures.

La jeune praticienne a l’air contente de ma collaboration, se lève et me tend la main comme si

j’étais un patient ou un étudiant plutôt qu’un mis en cause. Elle me dit en partant :

« Entre nous, M. Kernévot... Avez-vous fumé du cannabis, avant d’accueillir Kim ?

–Mais non ! Je n’en ai jamais pris ! » réponds-je, interloqué. Je devais donc avoir l’air

particulièrement niais, devant la pauvre Kim, qui a dû affronter comme elle a pu cette

situation imprévisible. Mais pourquoi m’avoir ensuite suivi à l’étage, pris le thé avec nous,

avoir parlé avec moi au téléphone ? J’aurais peut-être dû dire que j’avais fumé un joint, ce qui

m’aurait fait relaxer, comme le meurtrier de Sarah Halimi, ou ce type de 19 ans qui, à Laval, en

2021, s’est masturbé dans la bouche d’une petite fille de cinq ans dont il avait la charge,

après lui avoir demandé de le masturber et lui avoir caressé sexe et fesses... Il n’a écopé que d’un

an de prison, pour « agression sexuelle » – et non viol pédophile: il avait certes fumé un joint...

En attendant les conclusions, Me Gonzales tient à me lancer dans un recours administratif

contre le rectorat de Nantes. Il allègue que la Justice ne m’interdit pas d’enseigner, et que ma

suspension viole la présomption d’innocence et me porte un préjudice professionnel et moral

indiscutable. J’hésite, car ce recours coûte quand même 3000€, ce qui s’ajoute à ses honoraires.

J’appelle avec appréhension le sous-DRH du rectorat, qui est dans ses petits souliers : « Vous

lancez un recours ?... C’est la première fois qu’on en a un... Oui, vous êtes présumé innocent, hé

hé, mais comprenez-vous l’expression agression sexuelle a de quoi refroidir... On applique le

principe de précaution. » J’aurais aimé qu’il l’applique à Saint-Salomon et à Trémaloc, son

principe de précaution, notion absente du Code pénal, d’ailleurs, contrairement à la

présomption d’innocence...

Pour ne rien gâter, Gérard a téléphoné à sa soeur pour lui dire que le flic Bouvreuil va le

convoquer... Le perfide gendarme lui avait assuré le contraire, et m’avait contraint à prévenir ma

cousine, qu’il n’est finalement pas allé voir. C’était une astuce pour éviter des arrangements

familiaux. Avec la noblesse qui lui sied, mon beauf a dit à Claudine qu’il allait « dire la

vérité ». Je me méfie un peu de sa conception de la vérité, et aurait dû lui en toucher mot à ce

moment : mais jamais je n’aurais imaginé ce qu’il allait vomir à la gendarmerie.

Je lance donc, début décembre, un recours administratif qui échoue. La défense du

rectorat allègue que la suspension, étant donné des cas similaires, ne viole pas la présomption

d’innocence, puisque ce n’est pas une sanction, au sens administratif du terme, et que je ne

souffre pas de préjudice financier, car je perçois mon salaire dans sa totalité. J’ignore que le

rectorat ne me pardonnera jamais d’avoir lancé cette procédure, qui a dû lui coûter de l’argent et

sera considérée comme un acte d’insolence envers la hiérarchie. Sa réaction ne tarde pas : le

surlendemain de cet échec, je reçois un arrêté qui me fait passer... à mi salaire ! L’avocat ne me

demande finalement « que » 600€, mais ce recours catastrophique va me priver de 1500€ par

mois. C’est le maximum possible, car la DRH ne peut pas baisser plus, sauf pour les cas qui

n’offrent aucun doute : ils concernent des fonctionnaires déjà emprisonnés pour crime

flagrant, comme cette prof d’Angers qui a tué ses trois enfants. J’appelle la DRH pour lui

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demander si je peux quand même me porter candidat pour un boulot en fac, comme je suis

qualifié aux fonctions de maître de conf’. Je peux aussi postuler comme PRAG en Fac ou en

IUT, voire à l’Académie française – où les mineurs sont rares –, comme responsable littéraire

pour l’équipe du dictionnaire. En tant qu’ancien lauréat, mes chances sont réelles. Mais le sous-

DRH, que l’issue du recours a rendu triomphant, m’affirme : « On préviendra tout service

recruteur de votre situation... Sauf si vous démissionnez pour aller dans le privé. »

Mes années d’efforts pour me faire qualifier sont réduites à néant. D’ailleurs, la

suspension rend toute candidature impossible : il faut, en effet, y joindre le dernier arrêté

stipulant d’une situation dans la fonction publique. Or, il s’agit pour moi d’un arrêté de

suspension... Aucune fac ne peut recruter quelqu'un de suspendu.

Pendant cinq ans, le rectorat de Nantes va ainsi m’interdire de postuler à tout emploi, dans le

plus grand irrespect de la loi et de la présomption d’innocence – même des occupations sans lien

avec des mineurs (alors que je n’ai aucune interdiction d’enseigner) : un travail de diffuseur pour

une revue culturelle des Pays-de-Loire, deux emplois de directeur d’association culturelle

proposés par la région Bretagne, voire des modestes boulots de formateur au GRETA... La

France est en crise, mais l’Éducation nationale préfère me payer au SMIC en me laissant dans le

formol plutôt que de me voir exercer une activité de fonctionnaire. Un exemple de plus de

l’absurdité ubuesque de l’Administration. Je lis dans un journal qu’un haut fonctionnaire de la

SNCF est suspendu depuis dix ans... mais à plein salaire ! Quel gâchis... Et que dire du

négationniste Faurisson, payé à plein temps pendant 16 ans au CNED, sans y effectuer le

moindre travail, et ce jusqu’à sa retraite, dont il a donc bénéficié à taux plein... pendant 29 ans,

puisque le bougre est mort à 89 ans ! Ou de ce toubib quimpérois jugé incompétent, dont

on saura, en 2018, qu’on l’a rétribué 7300€ par mois durant... 30 ans pour ne rien faire. Sans

omettre ce porte-parole des Gilets jaunes dont on apprendra qu’il est, depuis dix ans,

rétribué 2600€ par mois sans travail par un Conseil départemental...

Mon dernier bulletin de salaire de 2010 porte d’ailleurs la mention 250€ pour corrections

d’examen... On paie 5€ chaque copie de bac : le rectorat, qui me prive de la moitié de

mon salaire tout en m’interdisant toute issue professionnelle, a oublié de me rétribuer les

cinquante copies supplémentaires que j’ai réclamées, étant dans l’impossibilité de faire passer

des oraux... Je téléphone, pour rappeler humblement que 250€ de plus, ce n’est pas rien

quand on est privé de 1500€. Le rectorat de Nantes me paiera fin janvier, sans un mot d’excuse.

Noël approche, et je constate avec appréhension que le 24 décembre tombe un lundi, jour où

je dois signer à la gendarmerie. Je demande à Irma si elle veut bien que je vienne un ou deux

jours avant : mais non, elle a des consignes précises, me dit-elle froidement. C’est faux : le

contrôle judiciaire est plus souple, et je ne vois pas en quoi ça la gênerait de me voir signer la

veille, pour me rendre le 24 chez mes parents. Mais Irma, imbue de son rôle de « référent »

m’a à la bonne, et pas question de cadeau de Noël pour son protégé. On partira quand

même le 22, et je prétexterai un rendez-vous quelconque pour faire l’aller-retour Gwitalneufret-

Erville le 24... Six-cents kilomètres pour une signature, trajet durant lequel je me taperai

deux fois le radar du pont de Saint-Brieuc, en roulant à 94 et 96 au lieu de 90... La poisse

m’a élu, même si je l’ai cherchée, et elle ne me lâchera plus.

Noël sera évidement assez tendu, d’autant plus que maman va de plus en plus mal, tout en

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s’efforçant de paraître « belle » : elle se maquille outrageusement. Elle dessine au crayon des

fausses paupières qui dégoulinent et son pauvre rouge à lèvre lui tartine les dents. Elle

commence à se teindre en noir foncé, car c’était sa « couleur naturelle »... Ainsi noire et

peinturlurée, elle va peu à peu ressembler à une sorcière pitoyable et effrayante, d’autant

plus qu’elle ne peut plus porter le dentier de sa mâchoire inférieure : le menton lui monte sous

les dents supérieures, comme si elle allait l’avaler. Pour occuper le temps, outre mes frénétiques

travaux ménagers, je me mets à collaborer à une encyclopédie pour laquelle j’écrirais une

trentaine de chapitres, en corrigerait des dizaines d’autres... Pour cela, je lis les oeuvres

complètes de quantité d’auteurs, me soûlant de travail, histoire d’oublier que je n’en ai plus.

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IV

L’année 2011 ne semble pas commencer sous de mauvais auspices, si l’on excepte la perte

de la moitié de mon salaire. En effet, Me Gonzales a reçu les deux rapports et ils ne sont pas

défavorables. À vrai dire, ils se résument à une demi-page, ce qui m’étonne un peu, surtout après

les trois heures de l’expertise psychologique. La psychiatre auvergnate souligne une «

accessibilité à la sanction pénale » et une « absence partielle de discernement au moment

des faits » concernant Kim. Elle signale avec force la « honte » et le sentiment de culpabilité que

je ressens envers ma voisine.

« Je suis forcément accessible à une sanction pénale, dis-je à mon avocat, comme si j’avais le

choix !

–Non, répond-il en souriant, ça signifie que vous en acceptez l’éventualité, et que donc

vous vous estimez responsable des préjudices subis par la plaignante... Et la Justice aime bien

que les gens qu’elle a dans sa nasse l’acceptent et battent leur coulpe... »

Bon, les jeux sont donc déjà faits, me dis-je. La psychologue évoque les traumatismes que j’ai

subis dans l’enfance, mon brillant parcours intellectuel, la méprise qui a consisté à croire Kim

heureuse alors qu’elle ignorait comment gérer cette situation... Elle me juge néanmoins en

proie à « un mode de fonctionnement limite pervers », et ce sont là les conclusions tirées du test

de Rorschach. Cela me laisse dubitatif : je vois mal comment les interprétations que j’ai pu

donner de ces taches d’encre ont pu donner lieu à de telles conclusions. Pour chaque acte

judiciaire, on a le droit de demander une contre-expertise dans un délai de trois mois... Le

temps judiciaire est long, j’entendrai souvent ce refrain : j’aurais préféré entendre, et surtout

constater que « la Justice est de toutes les institutions, la plus soucieuse d’équité ». Me

Gonzales ne juge pas utile d’en réclamer, car il veut aller vite. Mais j’ignore que ces rapports

sont, en fait, beaucoup plus longs et que je n’en ai vu que la conclusion.

Ma mère va de plus en plus mal et doit aller d’urgence à l’hôpital de Brest se faire poser

un stent. J’accompagne mes parents dans l’ambulance. Ma pauvre maman est toute fière de dire

à l’ambulancière que son fils est professeur... La pauvre, si elle savait. Ses pauvres bras sont

criblés de traces de piqûres. J’essaie de les aider du mieux possible, en fauchant,

tronçonnant, tondant – moi qui déteste ça et le fais déjà chez nous.

Un des coups de massue les plus rudes m’attend en février. Il y a déjà eu la garde à vue, la

suspension, le mi-salaire... Mais Me Gonzales m’invite à consulter les « témoignages »

recueillis par le gendarme Bouvreuil, dont la lecture va me laisser groggy pendant des jours.

Ce flic a interrogé non seulement tous mes collègues de lettres et l’administration du lycée

Berthollet, mais aussi des gens qui se sont présentés spontanément avec enthousiasme devant

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lui pour me débiner, parfois en conviant d’autres collègues à la curée. Témoigner devant un flic

devrait être un acte citoyen grave et réfléchi, mais l’hystérie dont font preuve les témoins de

moralité montre que pour eux la délation a été un plaisir, une jubilation. Certains témoins sont

évidemment favorables, mais le problème est que les gens qui m’aiment bien sont tétanisés par

un « enquêteur » – exterminateur qui ne veut que de la charge. Aussi mes amis oublient-ils

souvent de donner des exemples concrets de ma générosité pour se contenter de remarques

vagues.

La pire de toutes est la philosophe Aspasie Grelot, recordwoman de la délation : elle

donne douze noms de collègues, anciens collègues ou anciennes élèves au flic, qui va se faire

un plaisir de les convoquer toutes... sans qu’Aspasie leur ait évidemment demandé si elles

étaient d’accord ! Certaines, très gênées, comme Mandy, n’ont pas grand-chose à dire, et

Bouvreuil s’énerve : « Vous n’avez pas grand-chose à lui reprocher ! ». Et ça se passe très

mal pour les pauvres qui s’évertuent à ne me trouver que des qualités, ou tout au moins aucun

défaut... Très méthodique, loin de l’hystérie qui caractérise pas mal d’autres faux

témoignages féminins, Aspasie va jusqu’à dire que j’allais tous les jours manger au McDo de

Blémont pour importuner de mes avances une élève qui y servait. La gérante a dû, selon elle,

me renvoyer car je la gênais dans son service. Mais je n’ai JAMAIS mis les pieds de ma vie au

McDo de Blémont, ni dans aucun au monde ou presque, ignore même où il se trouve, et il

faudrait me payer cher pour y manger une seule fois, et à plus forte raison tous les jours !

Une élève travaillait à McDo, et ne venait jamais en cours le lundi matin de 8 à 10h., trop

fatiguée de sa soirée. Or, c’était en terminale, et Les Liaisons dangereuses, épais ouvrage, était

au programme. Comme les profs reçoivent plusieurs spécimens des livres étudiés, je me suis

dit que je pourrais lui en prêter un, pensant que, devant bosser au McDo, elle devait avoir des

problèmes pécuniaires. J’ai ainsi prêté pendant des années les livres que j’avais en plusieurs

exemplaires à des dizaines d’élèves, dont beaucoup ne me les ont pas rendus. Et je devais

faire un contrôle imminent pour vérifier que les élèves avaient lu ce roman. Aussi ai-je appelé le

McDo pour demander à Chloé quand elle comptait passer prendre le livre que je lui prêtais... Et

voilà ce que c’est devenu dans l’imagination fébrile d’Aspasie Grelot ! Balance ton porc, dit-on :

peut-être faudrait-il balancer aussi quelques truies, ne serait-ce que pour la parité...

Les linguistes, et leur copine prof d’éco, se lâchent : « Il se précipitait sur les étudiantes de

langues fragilisées par leur éloignement ! » claironne Adélaïde, prof d’espagnol qui n’a

jamais été capable, ai-je dit, d’inviter chez elle un(e) pauvre assistant(e)... Nous en avons invités

plusieurs, jeunes, vieux, quadragénaires, hommes, femmes, moches ou beaux – mais ni Adélaïde,

ni ses copines ne sont capables de comprendre un simple geste de générosité et d’accueil :

cela outrepasse leurs limites intellectuelles. Aussi la perfide Lucienne assène-t-elle, sentencieuse

: « Nous prévenions les assistantes de ses agissements, si bien qu’il ne pouvait plus les

approcher ! » Lucienne affirme aussi que je lui ai mis la main aux fesses « au début des années

90, quand j’étais encore jeune et innocente »... alors que je suis arrivé au lycée Berthollet dix ans

plus tard, et que je ne l’ai fait qu’après sa suggestion de « vérifier si elle avait retrouvé ses

formes » après sa grossesse ! J’ai aussi la stupéfaction d’apprendre que j’ai tenté de séduire cette

horrible mégère de Chantal Bouzart, que ses élèves surnomment la guenon, la semaine de son

mariage, en 1999 ! Jamais je n’ai su que cette pauvre créature se mariait, et je ne m’en

souciais guère, préoccupé surtout d’éviter ce laideron avide de ragots.... Comment Chantal

Bouzart a-t-elle d’ailleurs pu trouver un mari ? Un aveugle, peut-être, guidé par les

94

phéromones... En tout cas, un type qui ne pouvait que la prendre en levrette, car sa femme lui

montrait là son visage le plus humain. Mais le chef Bouvreuil demande aux femmes si je n’ai pas

été l’objet de leurs avances. Les plus laides, honorées qu’un flic puisse envisager qu’un

homme les ait draguées, se précipitent : « Oh ben oui, alors ! Qu’est-ce qu’il m’a draguée ! Il

me téléphonait même chez moi, en présence de mon mari ! » C’est ce que je lis chez Marie-

Thérèse, la pauvre prof de lettres classiques de Chambville, qui ressemblait à un moineau

déplumé; et l’immonde Ludmilla Chauchart, la prof de Rennes, célèbre pour sa nullité et sa

paresse... Aucune n’avait une once de charme féminin, au contraire, et elles voient là un moyen

de se pavaner.

Un collègue avait affiché en salle des profs une note concernant des échelles de

sanctions. J’avais ajouté un avis. Fernand, autre prof d’espagnol, avait courageusement écrit « Ta

gueule ! » Il le rappelle, tout fier, au gendarme. Pour Adélaïde, ça devient : « Il avait affiché

un mot dans lequel il se plaignait de nous ! ». Pour Lucienne : « Il avait affiché une note où il

nous traitait toutes de garces et de salopes ! » Fernand est lui aussi hystérique : mais il a un

utérus à la place du cerveau. Voici ce qu’il trouve moyen de dire : « Je l’ai vu plusieurs fois dans

des festivals, seul... Quand on va à un festival, on y va avec sa femme et ses potes... Lui, il était

seul : Et il allait vers les groupes de filles, jamais les groupes de garçons ! » Effarant : comme si,

dans les festivals, on était en primaire, du temps des écoles non-mixtes... Et trouver le temps

d’aller voir un flic pour débiter ce genre de conneries, ça laisse pantois... Je suis allé deux ou

trois fois dans des festivals, accompagner mes enfants, qui n’avaient pas de permis, et qui

évidemment me lâchaient sitôt entrés. Et un jour, j’ai été abordé par deux anciennes élèves du

lycée, qui m’ont dit combien elles regrettaient de ne pas m’avoir eu comme prof...

Je suis effaré que la « Justice » puisse dépenser tant d’argent public pour oeuvrer

exclusivement à ma destruction car, même si les gens qui me débinent illustrent hélas la lie de la

nature humaine, ils sont excités d’emblée par le gendarme, qui définit l’expression, « agression

sexuelle » comme « tout ce qu’il y a au-dessous de viol », sollicite la vanité féminine et humilie

ou manipule les gens qui n’ont rien contre moi. Me Gonzales n’accorde guère d’attention à

ce PV : « Rassurez-vous, c’est presque toujours comme ça. Si on enquêtait sur moi, on trouverait

bien pire... » La psy me dira aussi qu’on ne lit jamais ça dans un procès : à quoi bon y

consacrer tant de temps, alors ? Hélas, la pire des dépositions est celle du beauf, dont

l’ignominie dépasse l’entendement. Je la cite intégralement, avec mes commentaires :

« C'est un intellectuel avec pas forcément le bon côté des choses, borné mais à côté de ça

drôle car tête en l'air (…) Il a certainement des compétences, une culture, c'est indéniable, mais

il est malade, c'est indéniable, aussi.

Le gendarme : – Pourquoi ne l'avez-vous pas revu ?

Gérard : Le fait qu'il ait pratiqué des attouchements sur ma fille, qui avait à l'époque 8 ans,

dans notre maison, à Chinon, qu'il ait reconnu les faits et que ça s'est arrêté entre nous quand

notre fille nous en a parlé immédiatement en nous posant la question : "Est-ce que c'est

normal ?" Ma soeur nous a dit après qu'il était sous traitement et qu'il se faisait suivre par un

psy. »

C’est absolument faux... Je n’ai rien reconnu de tel et il n’y a pas eu le moindre

attouchement, ni au singulier et encore moins au pluriel !

95

Le gendarme : « Pouvez-vous être plus précis sur les faits ?

Le beauf : C'était à Noël. Eulalie devait avoir 8 ans. Elle avait écrit des poèmes. Il lui aurait

demandé de les lui lire dans sa chambre ou sur la mezzanine et pendant qu'elle les lui lisait, il

l'aurait caressée sur les parties génitales par- dessus les vêtements. (Moi : Un an plus tard, pour

sa femme, c’est « dans la culotte, au sexe et aux fesses » !) Dans la voiture, quelques jours plus

tard, nous étions en train de dire avec ma femme que Martial était bizarre car il était toujours

plongé dans ses livres, et c'est là que ma fille qui se trouvait à l'arrière a enchaîné en disant

qu'en effet il était bizarre et elle a raconté ce que je viens de vous dire. J'ignore combien de

temps ont duré les attouchements, ce qui y a mis un terme. En rentrant chez nous, j'ai

téléphoné à ma soeur. Elle était sens dessus- dessous. Elle m'a dit : « Je vois ça avec lui et je te

rappelle ». Je ne voulais pas lui parler. C'est ce qu'elle a fait, elle m'a dit que Martial

reconnaissait l'avoir caressée ; nous ne comprenons pas qu'elle soit encore avec lui mais

elle dit qu'elle l'aime. Ma soeur ne méritait pas ça. »

(Diffamation effarante : je n’ai rien reconnu de tel puisqu’il n’y a rien eu de tel: j'ai hélas

demandé à Eulalie de découvrir son intimité... C'est tout, c'est minable, mais c'est tout. Mais

cette déposition mensongère est grave : entre une sollicitation indécente et "des" attouchements

qui semblent durer une heure, il y a un monde... En effet, sa soeur ne méritait pas ça...)

« Depuis je ne vois plus que Claudine à Noël mais je ne veux plus voir Martial Kernévot. Il a

écrit des courriers ensuite en passant un peu pour une victime, en nous disant qu'on lui manquait

mais c'est quand même lui qui est à l'origine. À l'époque nous n'avons pas déposé plainte car

Eulalie a été vue par un pédopsychiatre. Comme il n'y avait pas de séquelles nous n'avons pas

jugé utile de porter plainte. Nous en avons reparlé avec ma femme et Eulalie. Elle en parle

librement. Elle dit qu'elle ne veut pas le revoir. Nous l'avons rayé de notre vie. »

(Apparemment non, vu l’acharnement qu’ils mettent à me détruire, inversement

proportionnel au dévouement, à l’abnégation à la solidarité sans bornes dont j’ai fait preuve

pendant quatorze ans envers mon beau-père, qui ne le méritait guère. Et chaque cadeau

offert à leurs enfants est aussi payé par moi, car Claudine et moi sommes mariés sous le

régime de la communauté des biens : il faudrait donc les refuser pour bien me « rayer » de leur

vie...)

Le gendarme : « Pourriez-vous donner plus de détails sur les attouchements?

Le beauf : Non : ça remonte à trop longtemps, et même Eulalie pour en avoir reparlé la

semaine dernière ne s'en rappelle pas précisément... »

Moi : Et pour cause : comme il n'y en a pas eu, elle ne peut pas s'en souvenir...

« Reparlé» signifie qu’ils le font souvent : pourrait-on oublier une telle séance de frictions

au sexe ? Cette phrase décrédibilise l’accusation : aucun magistrat ne la retiendra.

Le gendarme : « Votre soeur soutient toujours son époux, comment l'expliquer ?

Le beauf : – Elle admire sa maîtrise de la langue, la réussite passe par là. »

Le gendarme : « Vous aurait-elle dit ce qu'il lui disait en la caressant, si lui en faisait autant ?

–Non.

–Ajouteriez-vous quelque chose ?

–Non, je pense que nous avons fait le tour. Nous n'avons rien à cacher. » (sic !)

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Moi : si : un certain beau-père, mon dévouement insensé pour lui : et, concernant leur

fille, la vérité... Il ne dit mot non plus de son agression sexuelle sur Tudal, quand il avait sept

ans...

Le beauf, avec noblesse : « Nous voulons que justice soit faite, mais le temps passe et on

oublie les choses. »

Terrifiant : il réclame Justice au moment où il m’attribue des attouchements imaginaires et en

quantité sur sa fille, calomnie évidemment destructrice. Il devrait donc réclamer pour lui une

condamnation pour faux témoignage et dénonciation de crime imaginaire. Le gendarme tenait

enfin là ce qu’il n’avait pas réussi à obtenir ailleurs, malgré ses efforts me pour détruire en me

faisant passer pour un quasi violeur de Kim...

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                                                                        V







« Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? »

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020, p. 163.

La lecture d’un tel tissu d’ignominies et de fatuité m’assomme, évidemment, d’autant plus

que Me Gonzales ne constate pas les incohérences de ce discours.

« Ce témoignage est le plus fâcheux... Il va nous embêter », fait-il, songeur. Que n’a-t-il exigé

que l’on convoque le beauf et sa femme devant un juge ?

« C’est dommage, ajoute l’avocat, car la plaignante ne vous reproche pas grand-chose... »

Elle a renouvelé sa déposition devant un nouveau juge, Mme Plijadur, celui qui m’a mis en

examen étant muté ailleurs. Voici ce que dit Kim :

« Je suis venue en début d’après-midi. On s’est installés au rez-de-chaussée, à la table, et

j’ai sorti mes affaires. Son fils était à l’étage. J’ai commencé à présenter mon travail.

— Comment se comportait-il ?

— Il avait l’air joyeux, il a pris des notes, puis il a commencé à me tapoter le bras, à

m’encourager, à me dire que j’y arriverais... Puis il m’a mis un bras sur l’épaule et m’a fait un

bisou sur les lèvres. Et moi, genre conne, j’ai fait comme si c’était normal, j’ai souri. J’ai

continué à parler, à répondre... Il m’encourageait, mais me tapotait la cuisse, le bas du dos,

sans pouvoir aller plus bas car j’avais mon jean taille basse... Il m’a effleuré la poitrine en

passant sous mon pull... Je n’osais rien dire. Il me faisait des bisous sur les joues, j’essayais

d’éviter qu’il m’embrasse sur la bouche. J’ai dit que j’avais du mal à analyser la valeur des temps

dans un texte. Alors il m’a proposé d’aller chercher un livre à l’étage, dans son bureau.

— Pourquoi l’avez-vous suivi ?

— Je ne pouvais pas dire non... Une fois dans le bureau, il a cherché les livres, j’en ai pris un

sur la table... Il a eu l’air heureux et m’a pris dans ses bras en me disant que je lui avais

manqué et que j’avais donné un sens à sa vie. Il m’a fait un bisou dans le cou. Je me

suis dégagée.

— Avez-vous eu du mal à vous dégager ?

— Non. On est descendu prendre le thé avec ma mère, sa femme et son fils. Jusqu’au bout,

j’ai fait comme si rien ne s’était passé... Il m’a téléphoné huit jours après, je n’ai pas osé lui

dire qu’il m’avait fait du mal. Jusqu’au bout, j’ai fait comme si tout était normal. »

Pour nuancer la citation que j’ai mise en exergue à ce chapitre, je dirais donc que Kim ne nie

pas avoir eu l’air consentant. Et, contrairement à Vanessa Springora, je n’ai pas sodomisé une

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jeune fille de 14 ans après avoir en vain tenté de la pénétrer par devant... Matzneff a même

été jusqu’à faire opérer sa proie du vagin, afin qu’il puisse en jouir par tous les orifices, et ce

pendant des années...

La juge a reformulé en « bises furtives sur les lèvres et dans le cou » les « bisous »

moins administratifs que dénonce Kim.

« Voilà des faits qui pourraient se régler par la conciliation, si la victime était majeure, et si

les parents ne se constituait pas partie civile..., conclut Me Gonzales.

— Ce qui veut dire ? fais-je.

— Qu’ils demandent des dommage et intérêts. Vous allez comparaître devant le juge

Plijadur : ça ne sera pas une partie de plaisir, mais elle honnête... »

Parce qu’il existe donc des magistrats malhonnêtes ? Encore une phrase à laquelle je ne réagis

pas, mais je m’apercevrai vite, hélas, que l’honnêteté est l’exception, dans l’État dans l’État

qu’est la magistrature française.

« Mais pourquoi ne me faites-vous pas confronter à tous les gens qui me débinent ? Ya 90%

d’insanités dans ce PV, et d’horreurs, de la part de mon beauf...

— Je crains que ce ne soit pire, affirme, sentencieux, Me Gonzales. »

Parano comme toujours, je ne dis mot, alors que j’aurais dû insister et me révolter:

« Comment peut-on laisser Lucienne prétendre que je lui ai mis la main aux fesses en 90

alors que je suis arrivé au lycée dix ans plus tard ? Laisser Aspasie affirmer que je mangeais tous

les jours au McDo de Blémont pour importuner une élève qui y servait, alors que j’ignore où ce

trouve ce haut lieu de la gastronomie locale ? Laisser les collègues de langue dire que je «

sautais sur les assistantes et les jeunes profs femmes fragilisées par l’éloignement », alors

que moi et Claudine en avons accueilli des dizaines dans le simple but de leur témoigner de la

sympathie et de la générosité, chose que mes débineuses sont incapables de comprendre ? Et

surtout, laisser Gérard Boucardel m’attribuer une séance d’attouchements qui semble durer

une demi-heure au sexe de sa fille, alors que je ne l’ai pas effleurée ? » Mais mon avocat part

du principe que ce que j’ai dit en garde à vue est vrai, tout comme ce qui est dit dans le PV...

L’entretien doit avoir lieu en mars. D’ici là, je fais encore des allers-retours chez mes

parents. Maman a subi une chimiothérapie, une radiothérapie, on lui a enlevé la tumeur à la

clinique de la Baie, à Morlaix... De la Cavale blanche à la Baie, ses séjours hospitaliers ne

manquent ni de souffle ni de lyrisme iodé. Papa lui dose chaque jour ses médicaments, mais elle

va bientôt se mettre en tête de refuser la médecine pour lui préférer des produits vendus par des

charlatans. Une de ses amies de pèlerinage lui fait acheter quantité d’huiles, de gélules

phytothérapiques... qui coûtent une fortune, et même des plaques ovales de jaspe qu’elle pose sur

les endroits douloureux sans cesser de réciter ses prières.

J’essaie de nouveaux traitements pour calmer mes mictions nocturnes, mais rien n’y fait.

J’écris jusqu’à l’ivresse des articles pour l’encyclopédie, fais du sport, essaie de cuisiner,

repasse, fais le ménage... Claudine est excédée par son chef incompétent qui multiplie les

esclandres et divise les profs, et me houspille constamment, quoi que je fasse. Je rencontre

chaque mois la psy qui constate les ravages qu’exerce sur moi l’acharnement judiciaire et

administratif. La spipette recueille sur ma vie des témoignages qu’elle balance avec une

mesquinerie consommée : « Votre femme est exceptionnelle... Et c’est elle qui porte le pantalon,

pas vrai ? Elle commande et vous obéissez... Et pourquoi n’allez-vous pas vivre chez vos

parents, dans le Finistère ? Ce serait plus simple pour tout le monde... C’est vous, l’agresseur

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sexuel, autant vivre là où on ne le sait pas encore... » J’encaisse, il faut bien.

Je commence aussi à me rendre au Tribunal de grande instance de Chambville, le jeudi,

parfois le vendredi matin, pour assister aux séries de procès qui s’y déroulent. Je ne connaissais

de ce lieu que la salle supérieure où j’avais été traîné après ma séance de torture en garde à vue.

Le bâtiment est d’une hauteur impressionnante. Des filets sont fixés dans le vide, pour

prévenir des tentatives de suicide, comme dans les prisons. Une longue fresque décore le

fond du tribunal : elle rend hommage à un peintre né à Chambville. Je suis évidemment un

peu perdu et impressionné par cet antre où je me produirai tôt ou tard. Des habitués prennent

place sur les bancs réservés au public. Assister à ce genre de spectacle me semble d’un

voyeurisme plus malsain que celui des sex-shops, mais il faut croire que beaucoup s’y plaisent

et s’y complaisent. Le spectacle est gratuit. J’ai un peu de mal à discerner la composition de

la cour. À gauche, le procureur ou avocat général. À ses côtés, une greffière. Au centre, le jury

: la présidente entourée de deux assesseurs. Je parle au féminin car, dans les dizaines de procès

auxquels j’ai assisté, la cour ne se composait presque exclusivement que de femmes, sauf...

fin 2012, où le juge qui devait m’éreinter et m’humilier en public a hélas fait son apparition à

Chambville, entouré de deux hommes. Au bas des estrades, un huissier longiligne que je prends

d’abord pour le proc, vu sa prestance. Mais c’est ce grand bonhomme plutôt sympa qui convoque

les prévenus, souvent éparpillés dans le public : j’ai ainsi la surprise de voir qu’un voisin se lève

parfois pour aller à la barre...

La salle est parfois clairsemée, parfois quasi-pleine. Il arrive que des profs y conduisent leurs

classes. Ce sont le plus souvent des collégiens, ou des élèves de seconde, ce qui me surprend

un peu. En effet, les affaires d’agression sexuelles ou de viols sont nombreuses, et je me dis

quand même que les gamins de douze ans qui assistent à ces déballages impudiques doivent être

choqués, malgré ce qu’ils voient sur leurs portables : ici, c’est du réel.

Je vois ainsi jugé, et embarqué aussitôt en prison, le type coupable de triple viol anal,

buccal et vaginal correctionnalisé et de coups sur sa femme. Le rappel clinique des faits a

provoqué des malaises parmi des collégiennes : l’une a vomi, et on a dû interrompre la séance.

Je me demande si la prof qui a conduit ici sa classe a eu des réflexions de la part des parents

d’élèves... Elle aurait peut-être pu se renseigner sur le contenu des affaires jugées.

Le vendredi est réservé aux affaires les plus minces : de pauvres bougres qui ont volé du

fioul, qui en sont à leur nième comparution pour conduite en état d’ivresse, un ancien maireadjoint

qui a effrayé ses voisins en tirant au fusil sur leur maison... Je vois un jour surgir un gars

vêtu pauvrement, à qui on reproche d’avoir fracturé la fenêtre d’un poulailler, d’avoir étranglé

deux dindes « parce qu’il avait faim », mais sans les plumer, les vider ni les cuire ; puis

d’avoir piétiné un pare-terre et arraché des tulipes « parce qu’il les trouvait jolies... » Il avait dû

fumer autre chose que la moquette. La plaignante s’appelle Mme Poussin : « Ça ne s’invente

pas ! » s’exclame la présidente, une dame qui n’a pas l’air féroce. Tout le monde se marre, sauf

moi : je trouve pathétique (au sens premier du mot) ce brave gars et aimerais le serrer dans mes

bras. Mme Poussin dit : « S’il avait faim, j’aurais pu lui faire cuire un poulet... Et je l’aurais

plumé et vidé avant ! » Sa condamnation est faible, mais s’ajoute à pas mal d’autres du même

tabac.

Parfois, on amène un accusé dans un box de verre, situé à droite : il est déjà en prison, et

100

comparaît pour des faits avérés, du moins je l’espère. J’assiste à un procès d’Assises en appel de

la cour d’Angers, celui d’un jeune homme qui a voulu « planter un flic. » Ce dernier, présent en

costume et décoration, relate les faits sans animosité pour son agresseur, qu’il connaissait bien.

La famille a fait venir un grand-père en fauteuil roulant, qui exhibe des décorations militaires. Il

s’installe devant la cour. Le président l’accueille poliment, mais ce n’est évidemment pas ça qui

va diminuer la condamnation de l’accusé. Il est entouré d’une dizaine de jurés dont l’un est venu

en jogging...

Une des blagues favorites de la présidente est de dire à un prévenu qui met gauchement les

coudes sur la barre : « Un peu de tenue ! Vous êtes à la barre, pas au bar ! » La presse locale

rapporte plaisamment ce genre de pochades. Les plumitifs décrivent le comportement des

prévenus, qui bafouillent, s’agitent, tremblent, pleurent, piquent une colère... mais sont très, très

déférents envers les magistrats, dont ils ne critiquent jamais la grandiloquence ou les effets

de manche, surtout visibles chez les procs. Un commerçant est accusé de viol par sa femme de

ménage. Le proc, habité par l’inspiration, se livre à une sorte de comput digital : « Un... deux...

trois... » compte-t-il en détachant les doigts jusqu’à vingt. « Voilà le temps que peut durer un

viol, interminable pour la victime ! » L’accusé, bien que défendu par « Acquitator », sera

condamné à six ans de prison, mais acquitté en appel quelques mois plus tard au Mans, avec un

autre avocat... Il était donc innocent : pourquoi, dans ce cas, ne pas avoir poursuivi et condamné

ceux qui lui ont fait vivre un tel calvaire ?

Les avocats ont des talents divers. Certains, visiblement commis d’office ou peu inspirés

par leurs clients, semblent expédier les affaires courantes. D’autres sont plus inspirés et

supplient la cour de ne pas emprisonner leur protégé, qui sera de toute façon au chômage.

Ainsi, celui qui défend une postière coupable d’avoir placé les économies d’une dizaine

de vieillards nonagénaires sur les comptes de ses deux filles, mineures, qui n’y ont pas

accès... Les sommes détournées sont énormes. La postière est pourtant en congé de maladie et

payée à plein temps par la Poste, ce dont s’étonne la présidente. Elle échappe à la prison. Parfois,

on rit. J’assiste à une scène assez surréaliste. Une victime, assise et sous appareil

respiratoire, se fait... enguirlander par la présidente. Elle a accusé son voisin paysan de lui

avoir donné cinq ou six coups de branchette d’arbuste avant de piétiner son carré de

tomates... Mais la petite-fille de la victime, âgée de 6 ans, a témoigné devant les gendarmes.

Elle a confirmé que le voisin a donné cinq ou six coups de baguette à sa mamie. Et puis

elle a dit aux flics médusés : « Est-ce que j’ai bien dit ce que mamie m’a dit de dire ? » La

présidente n’apprécie pas que la victime ait demandé un faux témoignage à sa petite-fille...

Je n’aurai pas cette chance, pour des faux-témoignages d’une autre trempe...

Les prévenus ne disent en général rien, tremblent, tentent d’apitoyer la cour en bégayant ou

en alléguant des problèmes de santé. La présidente énumère les griefs qu’on formule à leur

encontre, les résultats de l’enquête... On est pourtant présumé coupable jusqu’à « l’énoncé du

verdict ». Or, le prévenu est dans la fosse aux ours, en contrebas de la cour, avec un

procureur à sa gauche et un avocat de la partie civile qui le houspillent. Il n’a le droit ni de lire

ni de prendre de notes, ce qui est absurde. Cette situation est d’office culpabilisante.

101

VI

Je suis évidemment terrorisé de comparaître devant la juge. J’arrive au TGI de

Chambville bien en avance, grelottant de peur devant la porte qui mène à son bureau. Les

magistrats sont particulièrement protégés : ils se rendent au Palais de Justice par des voies

dérobées et, pour accéder à leurs bureaux, il faut franchir deux ou trois portes que surmontent

des caméras. Je me demande où ils habitent, d’ailleurs, et s’ils peuvent sortir au resto ou au ciné :

si jamais un justiciable mécontent de son sort les reconnaissait ? Ils doivent mener une existence

assez paranoïde.

Me Gonzales arrive, essoufflé, avec un bon quart d’heure de retard. La juge ouvre la porte et

m’ordonne d’entrer. Elle s’assied derrière son bureau, et me montre le greffier : « Vous le

connaissez déjà ! » me dit-elle. Bof, j’ai vu ce type au visage criblé quand je me suis produit

devant l’autre juge, dix mois auparavant, mais on ne peut pas dire que je connaisse ce greffier

qui va taper les phrases que reformulera la juge en faisant une quantité invraisemblable de fautes

d’orthographe. Il faut bien avoir au moins Bac + 2 pour être greffier, pourtant, je suppose.

La juge Plijadur est très jolie, mais elle n’est pas encline au badinage. Elle va m’étriller

pendant trois heures, en reprenant les déclarations les plus venimeuses des « témoins » qui

m’ont débiné. J’essaie de me défendre comme je peux, mais je reste souvent planté sans oser

contredire les monstruosités qu’on y lit. De plus, Me Gonzales m’a dit : « Votre affaire ne

casse pas trois pattes à un canard... Inutile de nier quoi que ce soit, on perdra un temps fou.

Confirmez et ça ira bien ! Plus vous partez de bas, plus je pourrai oeuvrer à votre rédemption.

Chargez-vous, si besoin est ! »

Une telle stratégie ne va pas contribuer à arranger ma situation.

L’avocat a reçu le PV du technicien la veille : on n’a exhumé aucune image

pédopornographique de mon PC. Bizarrement, je lis qu’on y a relevé « 236 titres de fichiers

remontant à 2004, irrécupérables, et portant des titres pédopornographiques ». Je me demande

d’où cela peut venir. Me Gonzales me dit : « De toutes façons, c’est prescrit... et l’affaire de

votre nièce aussi, puisqu’il est clair qu’il n’y a pas eu d’attouchements, comme le dit

clairement le rapport pédopsychiatrique... »

Bizarrement aussi, on a trouvé chez moi un DVD qui comprend « onze vidéos mettant en

scène de très jeunes filles incontestablement mineures. » Le technicien précise, fait important,

qu’il ne vient pas de téléchargements issus de mon ordi. Je dis à mon avocat que je n’ai jamais

vu ce DVD et que je suis incapable d’en enregistrer. Il insiste :

« Bah, de toute façon il n’y a pas là de quoi fouetter un chat, quand on voit des prévenus

condamnés pour avoir téléchargé des milliers de documents pédophiles bel et bien récupérés...

Avec Kim, je plaiderai une cour maladroite. Reconnaissez tout, sinon ça va traîner en longueur...

— Et ma garde à vue ?

— N’en dites rien : c’est mon affaire... Je n’ai pas le droit de parler devant la juge, mais je

garderai ça pour l’audience. »

102

Hélas, je vais lui obéir et ne parlerai pas à la juge des sévices subis, des aveux extravagants

extorqués sous la menace, le chantage, les fausses promesses des gendarmes ; des aveux dus au

harcèlement, à la terreur, la surprise, l’humiliation et enfin des trois heures d’ «

interrogatoire » menés par Irma alors que je sortais du coma, souillé de sang, de pisse et puant

la sueur, tout cela dix jours après une opération et une anesthésie... Elle me demande pourquoi

les témoignages de mes collègues sont si négatifs. Je lance bêtement « Ils sont jaloux ! »,

au lieu de dire qu’ils sont excités à la curée par le gendarme Bouvreuil, qui veut me faire la

peau : ça lui rapporte une prime, car il fait du chiffre, m’a dit Me Gonzales. Mais il tient aussi

un agrégé, et ça lui plaît : ce flic a de toute évidence un différend avec l’école, comme en

témoigne son orthographe, et il l’a réglé en m’exécutant.

La juge me reproche évidemment d’avoir traumatisé la pauvre Kim, et je ne peux que battre

ma coulpe. Je me révolte quand même quand elle évoque les propositions que j’aurais faites à

Chantal Bouzart : « C’est un laideron terrible ! » Le greffier n’a pas l’air de connaître

ce mot, que la juge doit lui épeler. Je lance : « Un laideron, c’est un boudin ! Ses élèves

l’appellent la guenon ! » La juge éclate de rire. L’atmosphère est un peu plus détendue.

Elle me tend les feuilles que le greffier a tapées après qu’elle eut reformulé mes propos : je

lis très vite, trop vite, comme d’habitude, sans oser contester tel ou tel point, conformément à ce

m’a conseillé mon avocat, et constate donc surtout que l’orthographe est massacrée. Mme

Plijadur me signale finalement qu’elle me met en examen pour « atteinte sexuelle » sur

Kim, mais aussi pour « agression sexuelle » sur Eulalie. « Le mot est fort », ai-je l’audace

de dire. « C’est comme ça que ça s’appelle ! », répond-elle. « Je vous dis à bientôt, car nous

nous reverrons pour parler plus abondamment d’Eulalie. »

À la sortie du TGI, mon avocat est content : « Elle a été correcte ! » Purée, la juge m’a

pourtant mitraillé pendant trois heures et je suis épuisé... Je me demande ce que ça aurait

été avec un juge incorrect ! Elle a requalifié les faits sur Kim en « atteinte », ce qui

est sémantiquement moins lourd qu’« agression ». J’ai la bêtise de le dire, tout content, à

Irma, lors du contrôle suivant, ce qui l’agace : elle va me taquiner encore plus... La semaine

suivante, le portail de la gendarmerie ne s’ouvre qu’à 14h. 05, malgré ma ponctualité, et

elle note sur le registre que j’ai signé à 14h. 08... Néanmoins, la juge d’instruction va

alléger mon contrôle judiciaire : je dois signer tous les quinze jours, ce qui déplaît à Irma, mais

pas à un autre gendarme sympa qui a rigolé un jour, quand je lui ai dit qu’il pourrait vendre mes

autographes quand je serai célèbre... et il y en a des dizaines en stock chez eux !

L’été arrive et nous passons quelques jours dans les Cévennes, outre les séjours en

Bretagne. J’attends avec inquiétude ma deuxième non-rentrée, car le beauf et sa femme auront

été, fin août, interrogés par la juge Plijadur. Hélas, Me Gonzales me téléphone pour me dire que

l’entretien m’accable : Béatrice m’accuse d’avoir... « mis la main dans la culotte d’Eulalie, par

devant et par derrière » ! Elle a de plus fait preuve d’un zèle admirable, et fourni au juge tous

les courriers que je leur ai adressés, et qui m’accablent, puisque je m’y flagelle constamment... Il

me montre bientôt son « témoignage » :

« Cette année là, il était encore plus obsédé que d’habitude. Il m’a fait du genou pendant

le repas. Puis il est monté à l’étage avec Eulalie, qui lui a lu ou récité des poèmes qu’elle avait

appris à l’école. Il lui a demandé de baisser son pantalon et il l’a touchée. Il lui a mis la main

dans la culotte et lui aurait touché les fesses et le sexe. Nous tenons à conserver ses lettres, mais

nous avons tout donné aux gendarmes, sauf la plus intéressante, que nous avons égarée, qui

103

date de fin 2007. »

Obsédé : quand je pense à la blague préférée de son mari, au moment de l’affaire Dutroux :

« Quel est le meilleur moment quand on viole un bébé ? Quand on entend le bassin craquer !

» Ou encore : « Lu dans une annonce : cherche femme de mon âge, fellation, sodomie et plus si

affinités ». Ou à ses saillies, à la naissance de Gladys ou lors du mariage de sa cousine...

Qui se ressemble s’assemble : la perfide belle-soeur évoque mon message de fin 2007,

celui où je révélais tout ce que je savais de mon beau-père et ce que j’avais fait pour le

protéger. Voici donc cette lettre, qu’elle prétend avoir perdue :

« Rassure-toi, il n'était pas dans mes projets de venir... Puisqu’on en est au chapitre

des « traumatismes» je t’indique quelques éléments que vous pourrez méditer : En 1983, la

1ère fois que j'ai rencontré la tante Berthe, elle m'a dit que Maurice et Adolphe avaient, un

jour de cuite, tenté de la violer, et qu'elle n'était pas la 1ère. Il y avait, en l'occurrence,

tentative de viol aggravé, en réunion, avec inceste et violence. Tout cela, je l'ai tu pendant

plus de 20 ans, par affection pour vous - même Claudine ignorait que je le savais. Madame

"Pas de ça chez moi" a donc accueilli chez elle un tortionnaire et un violeur pendant 10 ans.

Il n'aurait tenu qu'à moi de le lui dire. Je m’y suis toujours refusé, même quand ton père me

balançait ses remarques acides.

« En 2003-2004, Tudal allait très mal, et on ne vous a jamais vus ni entendus.

La seule fois où vous avez pensé à lui, ça a été à Noël, pour me dire "Peut-être

serait-il temps que tu dises à tes enfants pourquoi tu es tricard chez nous ?" - c'est

à dire pour leur faire mal, délibérément. J'avais certes fauté, mais réclamais à corps

et à cri des soins que personne ne voulait me prodiguer. Ce n'était pas prémédité,

mais vous, vous tiriez visiblement un plaisir intense à me narguer et à vouloir me

détruire aux yeux de mes enfants : vous n’y êtes pas arrivé, je crois qu’ils ont plus

de motifs d’être fiers de moi et de m’aimer que le contraire. Me comparer à des gens dont

les exactions ont dépassé l'entendement ne relève pas seulement de la haine pure, mais

aussi de la bêtise la plus crasse. Comme cela fait cinq ans que vous me poursuivez de

votre haine et de votre vengeance, je pense que j'ai largement payé ce moment

d'égarement : ton père s'est comporté de manière infiniment pire, et a toujours été

entouré de notre affection : ai-je besoin de te rappeler le dévouement dont j'ai fait

preuve à l'occasion de sa déchéance et de sa fin ? Je ne chercherai pas de prétexte,

cette année. Je dirai tout ce qui précède à mes enfants, et crois savoir qu'ils ne

me rejetteront pas, contrairement à ce que vous espérez. Je le dirai un jour à vos enfants

aussi, et suis persuadé qu’Eulalie comprendra et me pardonnera, d'autant plus que

l'erreur que j'ai commise, plus pour laquelle je l'ai déjà priée sincèrement d'accepter

mes excuses et mes explications éventuelles, n'a tout de même rien à voir avec celles

citées plus haut. Tout cela aurait dû se régler depuis longtemps dans la tendresse et la

compassion, qualités dont j'ai fait preuve envers ton père, même quand ses créanciers ont

menacé de saisir notre maison pour payer ses dettes. Voilà pourquoi je préfère largement

être dans ma peau que dans la vôtre : vous n’avez pas un gramme d’humanité. Je

souhaite encore que ça s’arrange, car j’ai toujours de l’affection pour vous. J’en suis sorti,

et ç’aurait été magnifique que vous m’y eussiez aidé, comme j’ai voulu aider ton père

à s’en sortir. Bonnes retrouvailles et bonne année quand même. »

104

À lire ce message, on comprend évidemment pourquoi le beauf et sa femme ont

prétendu l’avoir égaré... Mais je vais devoir repasser devant la juge sous peu. Comme mon

émotivité me handicape à l’oral, je lui écris une longue lettre pour démonter les

calomnies réunies par le gendarme Bouvreuil, rappeler mes actions en faveur de mes

élèves et de ma famille, mon passé d’enseignant maladivement consciencieux. Me

Gonzales, effaré, me dit qu’il ne faut surtout pas lui envoyer ça ! Mais je passe outre, et

bien m’en prend : lorsque Mme Plijadur ouvre son bureau, elle a l’air plus accueillante et

cordiale que la première fois. Je dois trois heures durant rappeler quelle fut ma relation

avec ma belle-famille : je dis tout, j’évoque Maurice et son passé d’alcoolique violeur et

invivable ; le pauvre Gérard, ado sous-doué, suçant son pouce, qui a redoublé trois fois

avant d’avoir son Bac d’extrême justesse et de trouver un boulot chez les curés grâce à son

beau-père... Je parle du courriel de 2004, dans lequel le beauf me demandait

sardoniquement de dire à mes enfants pourquoi j’étais « tricard » chez eux... Elle ne

connaît pas le mot. L’avocat vérifie son sens sur son Iphone : « De trique : qui mérite la

trique... »

La juge tient quand même à me pousser dans mes retranchements :

« Vous êtes sûr que vous n’avez pas touché Eulalie ? Même pas un petit geste furtif à

l’aine ? » Je lui dis que non. « En effet, dit la juge, un rapport pédopsychiatrique de 2004

constate l’absence d’attouchement sur Eulalie... Elle n’a pas eu de séquelles, et le médecin

n’a pas jugé utile d’entamer une thérapie... » J’ai très envie d’aller aux toilettes et

crains de ne pas me retenir. L’idée de pisser dans mon froc dans le bureau d’une jolie

femme, juge de surcroît, me paraît insoutenable. « Je veux bien avouer tout ce que vous

voulez ! » m’exclamé-je, désespéré, serrant les cuisses, à la grande surprise de Me

Gonzales. La juge prend l’air sévère : « M. Kernévot, je vous demande de me dire la

vérité, pas d’avouer ce que je veux ! »

Elle maintient néanmoins le chef d’« agression sexuelle sur mineur de 15 ans par

personne ayant autorité », quitte à le modifier par la suite, dit-elle. J’ignore que je la

reverrai hélas plus, et que son successeur modifiera en effet cette charge, mais en pire.

Chambville est une juridiction où règne la plus grande confusion : les juges passent leur

temps à jouer à la chaise musicale, à se remplacer les uns les autres jusqu’à ce que les plus

malhonnêtes soient malencontreusement nommés comme un fait exprès quand je me

trouve sur leur route.

Me Gonzales m’apprend que Mme Plijadur rejoint son poste de juge pour enfant et que

le juge titulaire, Jules Burrieu, va donc occuper son poste. « Il n’est pas aussi bien que

Mme Plijadur, me fait Me Gonzales, mais il n’est pas mal non plus... Les

incohérences des parents d’Eulalie pourraient, si tout va bien, vous valoir un nonlieu...

» Voilà qui me réconforte un peu, mais pas pour longtemps. Les fausses joies ne

cesseront jamais de s’enchaîner.

Le 6 janvier 2012, Eulalie a été invitée par le juge Burrieu à témoigner devant une

105

caméra. J’apprends qu’elle était déjà passée dans le bureau du gendarme Bouvreuil, le 13

avril 2011, où elle a évidemment été influencée. Claudine et nos enfants se sont pourtant

rendus à Chinon, à Noël : son frère ne l’a même pas prévenue que ces rencontres avaient

ou allaient avoir lieu, pas plus qu’il ne lui avait fait part du contenu de leurs « témoignages

», en octobre 2010 et en août 2011... Or, vu la lenteur de la Justice, il est évident que la

belle-famille savait avant Noël la date où Eulalie allait témoigner. Me Gonzales me lit

avec désolation les propos qu’Eulalie tient devant la caméra, sans la moindre trace

d’émotion, comme si elle disait qu’on a pris un café :

« Je ne l’ai pas vu depuis 2002. Je ne vois plus mes cousins qu’une fois par an, vers

Noël, et on ne parle jamais de ça. Il est monté à l’étage, je lisais des poèmes. Il a mis sa

main dans ma culotte, m’a touché les fesses. À l’époque, je ne faisais pas de

distinction les deux côtés... Il m’a caressé à même la peau juste devant... Non, il n’a

jamais essayé de me revoir. À Noël dernier, il a donné à Claudine des livres et des conseils

qui concernaient le programme de terminale, mais il n’y a pas eu de débordement. »

Le 13 avril, Eulalie avait déclaré : « Il m’a demandé de baisser mon pantalon et il m’a

touchée », et ajouté : « Je n’ai pas d’autres souvenirs, c’est un peu flou en fait... C’était

plutôt des caresses, ce n’était pas violent, mais là encore je ne m’en souviens pas trop... »

Sur la question du geste, fait par le doigt ou la main, elle dit : « Je ne sais plus du tout ! »

La gradation est donc constante, et un élève de 6ème le verrait en cinq minutes : «

caresses aux parties génitales par-dessus les vêtements » (le père, 2010) ; « touchée »,

mais on ignore où et comment (la fille, avril 2011) ; « caresses au sexe et aux fesses,

dans la culotte » (la mère, 2012) ce que répète Eulalie en 2012. La mère a ajouté « qu’il

était possible que leur fille soit sortie de la salle de bain en étant nue... » Cette série

d’incohérences n’empêche pas Jules Burrieu de me mettre en examen pour « agression

sexuelle incestueuse » !

« Mon pauvre ami, on vous broie », fait Me Gonzales au téléphone.

En 2016, deux policiers du Quai des orfèvres obtiendront un non-lieu après les

accusations de viol proférées à leur encontre par une touriste canadienne dont le vagin a eu

le tort de conserver leur sperme. Mais les propos de la plaignante étaient incohérents,

selon les juges... Que dire de ceux du beauf, de sa femme et de ceux qu’on fait dire à

leur fille ? En 2010, à Nice, quatre policiers ont été relaxés au bénéfice du doute d’une

plainte pour viol lancée par une prostituée. Et s’il s’était agi de quatre profs en goguette ?

À Rennes, en 2010, un policier municipal qui avait des antécédents de cette nature, accusé

par une enfant de 9 ans d’avoir mis sa main dans sa culotte et par une ado de 16 ans de

pelotage mammaire, les expertises et contre-expertises des plaignantes étant cohérentes, a

été relaxé au bénéfice du doute. Inutile de dire qu’un prof aurait été traité très

différemment. Vingt pompiers ont eu des rapports sexuels avec une enfant âgée de 13 à 15

ans, malade et vulnérable psychologiquement... Le proc a qualifié les faits d’ « atteintes

sexuelles », car la victime était consentante ! Comme si, à 13 ans, on pouvait consentir à se

faire saillir par vingt gusses, parfois plusieurs en même temps ! La famille se bat pour

106

que la Cour de Cassation requalifie ces faits en... corruption de mineur, alors qu’il s’agit

de viols pédophiles en réunion... Les exemples seraient innombrables. Il semblerait qu’être

prof et être flic ou pompier, face à la Justice, infirme l’« égalité » républicaine.

Les mots assassins balancés à la louche par le juge ont une portée sémantique effarante.

Quand on pense aux émissions sur l’inceste que j’ai vues parfois à la télé ou entendues à

la radio... Un type du Pas-de-Calais a été condamné pour ce même chef après avoir

violé son neveu, qui avait entre 2 et 4 ans... Ce dernier n’a écopé que de deux ans

de prison pour « agression sexuelle incestueuse » dans le cadre d’un de ces fameux procès

pour « viol correctionnalisé »... Même chose pour un gusse de Quimper qui s’était fait

offrir une fellation par sa fille de quatre ans : un an de taule seulement pour la même

condamnation...

Je vais me rendre la boule au ventre au contrôle judiciaire, début janvier 2012, les

gendarmes ayant été informés de cette modification. Irma me lance des regards haineux.

L’autre flic a l’air attristé. Je suis évidemment démembré. Mais les coups qui m’attendent

seront bien pires encore. Je découvre, sur le site du Conseil supérieur de la magistrature, un

recueil de bonnes blagues qui s’intitule Recueil des obligations déontologiques des

magistrats. J’y lis la phrase suivante : « Le magistrat, plus que tout citoyen, est tenu à la

probité... »

Me Gonzales est soucieux. Il me convoque dans son bureau pour me dire que, étant

donné l’acharnement de la Justice à m’accabler, il se sent peu armé pour me défendre

efficacement, « n’étant pas pénaliste ». Je ne rêve pas : en garde à vue, il m’avait

pourtant dit : « Vous avez de la chance, je suis pénaliste. » De plus, il persiste dans

sa stratégie du plaider coupable : « Admettez tout, j’obtiendrai la relaxe pour Eulalie.

Pour Kim, je pense que ça ira aussi. Pour le DVD, je suis plus dubitatif, même s’il ne vient

pas de votre ordinateur, ni d’achats sur internet... » Je ne suis pas du tout d’accord pour

admettre des crimes que je n’ai pas commis. Me Gonzales tapote sur son Iphone et

me dit qu’il me faut aller voir un pénaliste confirmé : à Rennes, par exemple. Il me

conseille Me Igor Dittmer, qui s’illustre fréquemment dans des procès d’assises médiatisés.

Non seulement un juge cynique me démolit malgré l’incohérence des accusations

proférées contre moi, mais en plus mon avocat me prie d’aller voir ailleurs... Sans compter

le cancer de ma mère, ma propre maladie, ma suspension, l’abandon de presque tous mes

collègues après l’enquête gendarmique...

Je vais devoir me rendre chez un nouvel avocat, ce qui me terrifie presque autant que

quand je dois me présenter devant un juge. Me Dittmer, la cinquantaine dynamique, les

blonds cheveux retenus en arrière par un catogan très romantique, m’écoute vingt minutes

dans son cabinet huppé du centre ville rennais et me dit en rigolant : « Bien sûr que je

vais m’occuper de vous, visiblement ça n’a pas l’air très grave... Ce DVD ne vient pas de

votre PC : je n’ai jamais vu ça... Et il y a une sur-judiciarisation de ce genre d’affaire. Kim

ne vous reproche pas grand-chose... Les accusations concernant votre nièce sont

incohérentes... Tout cela est plaidable ! »

107

Je suis rassuré et lui demande combien je lui dois. « On verra ça plus tard ! » me

dit-il. En effet, cet avocat aura des honoraires quatre fois plus élevés que Me Gonzales, qui

m’avait déjà prévenu en souriant que ses services « n’étaient pas donnés... » J’ai demandé

à mon nouvel avocat s’il peut obtenir la fin de mon contrôle judiciaire. Au bout de deux

ans, cela lui paraît légitime. Le juge Burrieu va donc le supprimer en mars, après un

chassé-croisé épistolaire avec le procureur, qui tenait à le conserver... Chaque décision

judiciaire voit ainsi une correspondance entre avocats, procs et juges, même pour des

actes aussi insignifiants. Et les magistrats argumentent chaque fois : « M. Kernévot a

déféré à toutes les convocations, a respecté ses obligations de soins, l’instruction est close,

rien ne s’oppose à la levée de son contrôle judiciaire » écrit Jules Burrieu. Le proc s’y

oppose, par principe. C’est que me faire signer tous les quinze jours chez les flics, ça

protège quand même vachement la société ! Un ancien du GIA signait quatre fois par

jour à Evron : ça ne l’a pas empêché de se faire la malle et de se retrouver en Suisse...

Même emphase quand Burrieu va me faire rendre mon PC et les 120 CD confisqués lors

de la perquisition : « Ces pièces n’étant plus utiles à la manifestation de la vérité, écrit le

juge avec emphase, rien ne s’oppose à leur restitution. » Cela doit faire des kilomètres

de paperasses qui encombrent bureaux, greffes et ordinateurs – mais la « Justice »,

imperturbable, se plaint qu’elle est surbookée et qu’elle manque de moyens...

Le juge a d’ailleurs fait filmer Eulalie début janvier parce qu’elle est mineure... Mais elle

sera majeure en mars : encore de l’argent de gaspillé. Et pendant que la « Justice »

débordée se demande avec angoisse s’il faut ou non supprimer mon contrôle judiciaire

quinzomadaire, le jeune Mohamed Merah commence à faire ses frasques à Toulouse...

Mon PC, en outre, m’est rendu totalement inutilisable, déglingué. Rien n’est

récupérable : ma thèse de 600 pages, tapée avec deux doigts, a disparu, ainsi que les

tapuscrits de mes romans, nouvelles, mes cours et surtout les seules vidéos qui

m’intéressaient : celles où ma mère chantait ou parlait en breton... Les CD sont presque

tous rayés. Les cyber-techniciens avaient demandé une rallonge de 2500€ à une Justice qui

manque cruellement de moyens, et qui les leur a accordés sans barguigner, pour

parfaire leur besogne : ils n’y sont pas allés de main morte... Tout a été fait, non pas

pour « oeuvrer à la manifestation de la vérité », mais pour me confondre.

L’instruction étant close, on a trois mois pour formuler des observations. Mais Me

Dittmer n’a pas l’air d’y tenir. La psy s’en étonne, la spipette aussi. Mais le nouvel

avocat me dit : « Je ne vois pas quel acte nous pourrions demander... » Je lui réponds

qu’il serait bon de faire convoquer le beauf... Mais il ne préfère pas voir la belle-famille

réunie face à un juge qui m’est de toute évidence férocement hostile. Eulalie étant majeure,

c’est elle qui serait convoquée, et elle risquerait de pleurer. Pour moi, le mot

« observations » relevait de l’écrit... mais je ne suis pas en mesure de contester un

pénaliste réputé confirmé.

Il faut attendre que les trois mois s’écoulent... puis bientôt trois autres. En effet, Kim et

Eulalie vont devoir subir une expertise psychologique, après laquelle on aura encore un

mois pour demander une contre-expertise, ce qu’on ne fera pas, précise Me Dittmer. Le

108

temps judiciaire se fout royalement des vies déchirées de ses proies, qui s’étirent et

vieillissent sans espoir de le rattraper.

Et l’année 2012 sera terrible pour ma mère, qui va être hospitalisée quasiment chaque

mois, à Carhaix, Brest ou Morlaix. Ses exigences tyranniques, ses lubies paramédicales

épuisent papa. Je n’ai qu’une peur : qu’il meure avant elle. Elle va être peu à peu victime

d’un oedème lymphatique, consécutif à l’ablation de sa tumeur eu sein gauche, qui va

faire doubler son bras de volume et le rendre quasiment paralysé. Le médecin de

famille nous conseille, au mois d’août, de nous rendre aux urgences, à Carhaix. J’y conduis

mes parents vers 18 heures. On y restera sept heures, maman n’étant reçue qu’après

minuit. Il a fallu s’occuper auparavant de pochtrons qui avaient fait un malaise sur la

voie publique, d’un autre que les gendarmes accompagnaient, d’une femme hystérique qui

menaçait ses voisins, d’une gamine dont le mollet avait été brûlé par le carburateur de son

scooter... Maman n’est peut-être pas commode, mais elle proteste, et le médecin qui

l’examine n’apprécie pas. Il lui prescrit des séances de massage qui, de toute façon, ne

serviront plus à grand-chose. Je raccompagne de nuit mes parents, car je tiens à faire

preuve envers eux du dévouement qui a été le leur quand j’ai eu besoin d’eux.

Cet été là, Claudine ira rendre visite à Gladys, invitée à jouer pendant un an par

l’orchestre de San Francisco. Je pourrais demander à Jules Burrieu l’autorisation d’y aller

aussi. Mais je ne veux pas lui donner le plaisir de me refuser ce déplacement. Le pauvre

Patrick Dils s’était vu refuser toute visite de ses parents pendant seize mois par la juge

d’instruction. Georges Courtois, le célèbre Robin des Bois qui a pris une cour

d’Assises en otage en 1985, avait agi ainsi par révolte de se voir lui aussi privé de visites

familiales par un juge. Pour cela, lui et ses complices ont pris vingt ans de taule, alors qu’il

n’y a eu ni mort, ni blessé, ni raison crapuleuse à cette action... Bertrand Cantat, lui en a

fait quatre après avoir massacré Marie Trintignant. Mais prendre des magistrats en otage

est un crime de lèse-majesté bien pire que de tuer quelqu'un : c’est perpétrer un forfait

identique à celui du coup de canif de Damiens sur Louis XV. Le proc de Courtois

avait admis, un flingue sous le nez, qu’il était inhumain de l’avoir privé de visites. Ce

potentat accédait soudain à l’humanité... Le juge Burrieu est forcément du même tonneau

que ses collègues, et de milliers d’autres. La férocité sadique est leur pain quotidien.

Les Noëls s’égrènent tristement : on se retrouve tous les quatre à Gwitalneufret, maman

de moins en moins capable de rester en notre compagnie. Puis Claudine et nos enfants vont

à Chinon, où il n’est jamais questions des tortures que ma belle-famille me fait endurer ni

des sommes pharaoniques que leurs calomnies sordides nous font perdre. L’avocat me

signale que le procureur ne devrait pas tarder à lui communiquer son réquisitoire,

antérieur à la décision du juge d’instruction de me faire traîner ou non au tribunal pour

les chefs qu’ils ont amplifiés ou inventés.

C’est début 2012 aussi que, pour tuer le temps, je deviens addictif à... Tout le

monde veut prendre sa place et surtout à Questions pour un champion, et m’inscris

même aux sélections. Pour l’émission de Nagui, c’est une fumisterie : les candidats

sont retenus quand ils paraissent originaux aux sélectionneurs, pas grâce à leurs résultats

109

aux tests. Pour QPUC, c’est plus sérieux. Je passe les sélections à Rennes, puis à Rennes,

réussit largement, mais ne suis pas convoqué. Je joue à QPUC sur internet et atteins bientôt

le quatorzième rang en Blémont, le 1400ème en France... Il m’arrive de jouer trois heures

de suite ! J’apprends par coeur toutes les capitales du monde (j’ai du mal avec les îles

Marshall et Palaos, qui changent tout le temps, ainsi qu’avec le Sri Lanka, dont la

capitale n’est plus Colombo, mais Sri Jayawardenapura Kotte) et les points culminants

des pays les plus important, ainsi que des listes névrotiques de prix Nobel, de

cinéastes, d’empereurs romains ou de présidents américains...

2012 est aussi la date de la présidentielle. Je vote Hollande, bien que ce soit Sarkozy

qui ait fait modifier le déroulement des gardes à vue, et ce en juillet 2010. Une des

premières interventions de François Hollande consiste à défendre un policier mis en

examen et suspendu après avoir tué un mineur délinquant multirécidiviste. « Toute

personne mise en examen est présumé innocente et doit pouvoir travailler ! » s’exclamet-

il. Je me dis que je n’ai ni tué, ni violé, ni blessé personne, et que je suis pourtant

suspendu de mes fonctions et interdit de tout travail depuis vingt mois... J’écris donc au

nouveau ministre, Vincent Peillon, pour lui exposer mon cas. Il me répond avec sympathie

qu’il me comprend mais soumet mon cas à la DRH du rectorat de Nantes. Celle-ci argue

que, vu les chefs d’inculpation, elle ne peut envisager ma réintégration. Peu après, je

suis bizarrement promu au 11e échelon par arrêté ministériel, ce qui est une

coïncidence étrange : est-ce une réponse de M. Peillon à la DRH ? J’aime à le

penser, mais ce ministre original va vite payer l’idée politiquement incorrecte de faire

dépénaliser l’usage du cannabis. On l’enverra siéger au Parlement européen, comme ceux

qui dérangent soit par leur bon sens, comme lui, ou par leur autoritarisme, comme Rachida

Dati peu auparavant. Promouvoir un prof suspendu participe de l’absurdité

administrative. Mais je le prends plutôt bien, les bonnes nouvelles étant rares. Chose

bizarre, l’arrêté est bizarrement ficelé : comme si on avait coupé une feuille en deux pour

scotcher une autre à la place de la moitié supprimée. L’administration a le droit d’abaisser

l’échelon d’un fonctionnaire suspendu. Je pense donc que la DRH de Rennes,

mécontente de mon appel au ministre, a voulu me sanctionner en abaissant mon échelon.

Et le ministre a répondu en l’augmentant. Simple hypothèse, mais elle me semble plausible,

vu l’acharnement du rectorat à me saquer et à m’interdire toute issue pour se venger

du recours que je lui ai intenté.

110




                                                                VII




« ...la robe est déclamatoire ; les mots probité et intégrité résonnent depuis des siècles sur les murs endurcis

des prétoires, sans empêcher les juges prévaricateurs et les arrêts iniques. »

George Sand, Mauprat, Folio (1981), p. 322





Convocations humiliantes chez la spipette hargneuse et inspirée, qui m’a suggéré «

d’inviter mes enfants au procès » ( !), chez la psy de plus en plus consternée, séjours chez

mes parents, travaux ménagers divers, écriture d’articles et soirées musicales à Rennes

rythment donc une année angoissante. Le mois de janvier 2013 verra un nouveau coup de

massue sur ma nuque, administré par la vice-procureure Imogène Verstrate, qui va

s’appliquer minutieusement à charger, donc à falsifier les faits et à éliminer tout élément à

décharge ou preuve d’innocence. L’avocat m’avait dit qu’il fallait attendre ce réquisitoire

avant de le contester, alors que son prédécesseur affirmait que ça ne servait à rien, les

remarques post- réquisitoire n’étant jamais prises en compte par l’instruction... Mais Me

Dittmer a flairé le bon gogo à plumer, et il lance des actes inutiles qu’il facture ensuite au

prix fort. Voici ce qu’écrit Mme Verstrate, chaque paragraphe étant suivi de mes

commentaires :

« Le 29 mars 2010, l’infirmière du lycée de Chambville signalait avoir reçu le 23

mars 2010 les confidences de Kim L..., âgée de 17 ans, qui dénonçait des faits d’agression

sexuelle commis sur sa personne par son professeur particulier de français, Martial

Kernévot, âgé de 52 ans. La Brigade de Gendarmerie d’Erville procédait à une

enquête. Entendue, Kim expliquait tant à l’infirmière qu’aux enquêteurs et au magistrat

instructeur que M. Kernévot lui dispensait des cours particuliers de français, à titre

gracieux, depuis 2009. Elle en avait pris cinq depuis cette date. Angoissée, gênée et

pleurant, elle confiait que ce dernier l’avait fait souffrir psychologiquement le 20 mars

2010. Alors qu’ils étaient installés autour de la table de la cuisine, M. Kernévot avait

commencé à rapprocher sa chaise de la sienne puis, sous prétexte de l’encourager, la

prenait dans ses bras et lui caressait le bras. Il tremblait. Elle se demandait ce qui se

passait, était tétanisée, paralysée. Elle n’osait rien dire, ne laissait rien paraître. Le fils de

M. Kernévot se trouvait au premier étage et son épouse était sortie. Soudain, par surprise, il

l’embrassait sur la bouche et lui souriait. Puis il lui caressait le ventre et le haut des

fesses en passant la main sous ses vêtements. Il lui touchait les cuisses et les seins,

essayait de l’embrasser sur la bouche mais elle esquivait. Au retour de son épouse, M.

Kernévot décalait la chaise et lui faisait comprendre, d’un regard appuyé d’un sourire,

qu’il lui fallait qu’elle se comporte à présent normalement. Prétextant, enfin, vouloir lui

donner des exercices supplémentaires à réaliser chez elle, il lui demandait de le suivre

111

dans son bureau. Sa mère, qui venait d’arriver, discutait au rez-de-chaussée avec son

épouse et son fils. Une fois seuls dans le bureau, il la prenait par la taille, l’embrassait

dans le cou et lui susurrait qu’elle lui avait manqué. Elle se dégageait et redescendait

rejoindre sa mère sans rien laisser paraître. Une semaine après les faits il lui adressait un

SMS pour lui dire combien elle avait changé sa vie et donné du sens. Elle confiait se

culpabiliser de ne pas avoir réagi. »

Je note en gras les outrances de la vice-procureur, dont il faut noter les mérites littéraire :

« d’un regard appuyé d’un sourire » et « susurrait » sont des mots délicieux, qui visent à

brosser de moi le portrait d’une caricature de Clark Gable... Il faut noter surtout la

malhonnêteté d’une magistrate qui élimine les circonstances qui mènent à telle ou telle

action et les hyperbolise. Je n’ai en effet pas « commencé par rapprocher ma chaise de la

sienne : » Kim a présenté son travail pendant huit à dix minutes, je prenais des notes

avant que, ému par la qualité de son propos, je ne me mette à croire que c’était grâce à

moi qu’elle brillait. C’est après le début de cet exposé que j’ai commencé à lui « tapoter

le bras », ce que je n’avais pas à faire, et pas à la « prendre dans mes bras » : on passe du

singulier au pluriel. Ma main gauche reposait sur le livre de poche pour ne pas qu’il se

referme. Kim continuait de parler avec loquacité du texte de Gaudé, et n’était donc ni

« tétanisée », ni « paralysée ». Mais je mesure quel a été l’inconfort de sa situation,

puisqu’elle devait affronter des gestes imprévus et indélicats tout en continuant à faire

comme si de rien n’était : « Il m’a fait un bisou sur les lèvres et moi, genre conne, j’ai fait

comme si tout était normal, j’ai souri », disait-elle aux gendarmes. C’est moi qui était

con, pas elle, mais ce n’est pas une raison pour transformer ce « bisou » en « il

l’embrassait sur la bouche », qui signifie « il lui roulait une pelle. » Le « bas du dos »

devient « le haut des fesses », plus sexuel.

Le comble de l’absurdité est atteinte ensuite. Comment, en effet, une personne qui vient

d’être « agressée sexuellement » suivrait-elle son agresseur à l’étage parce que celui-ci lui

propose « des exercices supplémentaires à faire » ? Kim, je le rappelle, m’a dit qu’elle

maîtrisait mal l’analyse de la valeur des temps dans le texte littéraire – ce qui suppose un

discernement intellectuel que n’ont pas, en général, les personnes «

tétanisées, paralysées ». Je lui ai alors dit que j’avais, dans mon bureau, des dizaines

de manuels qui comprenaient des tableaux sur la valeur des temps, que je ne pouvais pas

descendre tous. Je lui ai proposé d’aller en emprunter un ou deux. Elle m’a suivi

volontairement, comme elle le dit clairement. Je ne l’ai dit portée, ni poussée, ni prise

par la main, ni alcoolisée et droguée, comme Polanski l’a fait de Samantha avant de

l’entraîner dans un jacuzzi pour l’y sodomiser – je l’ai déjà dit, mais ne le dirai jamais

assez. Dans le bureau enfin, j’ai commencé à fureter pour chercher un manuel adéquat,

Kim regardant les livres éparpillés sur mon bureau. Elle s’est emparée d’elle-même du

Gradus, ce dico des figures de style, ce qui m’a rendu euphorique. Je l’ai brièvement

enlacée et lui ai fait « un bisou dans le cou », ce qui se transforme sous la plume inspirée

de la proc en « l’embrassait dans le cou ». Nous avons ensuite pris le thé en bas, Kim ayant

l’air radieuse. Le SMS qui suit est romantique, nullement concupiscent. On notera que la

proc, comme le feront ses successeurs, s’exprime toujours à l’imparfait, temps de la

répétition, alors que Kim utilise le passé-composé, temps des faits uniques. Tout, jusque

112

dans l’usage de la conjugaison, est fait pour m’accabler. Continuons la lecture du

réquisitoire :« L’expert psychiatre, qui relevait que Kim possédait des aptitudes

intellectuelles normales-moyennes, était une jeune fille d’une grande fragilité en raison

d’une problématique identitaire, résultant de son adoption, sensible, émotive, contrôlant

ses affects et ses émotions pour maintenir l’apparence de bien-être. Néanmoins, il la

décrivait comme dépendante de l’autre, sur le plan affectif, se sentant rapidement

redevable de celui qui lui porte de l’attention. Il notait des manifestations d’un stress posttraumatique

aigu manifesté par des troubles du sommeil et un épisode dépressif

traumatique à tendance suicidaire (scarifications) ayant conduit la jeune fille à être

hospitalisée. Il observait enfin chez celle-ci un sentiment de culpabilité et de honte face

à ses parents. La reprise d’un suivi psychothérapique était recommandé (sic). Les parents

adoptifs de Kim déclaraient avoir été avertis par l’infirmière du lycée. Leur fille leur avait

confirmé que M. Kernévot l’avait embrassée et caressée sur le corps. Ils étaient choqués.

Ils expliquaient qu’ils avaient une grande confiance en lui et n’auraient imaginé pareille

chose. »

Je suis évidemment terrassé des conséquences que ces gestes ont eu sur Kim, que j’ai

toujours cru voir heureuse et consentante devant moi. Je suis aussi honteux d’avoir trahi la

confiance de ses parents, et la sienne. Mais ma garde à vue et les tortures et humiliations

que j’y ai subies n’avaient-elles pas déjà payé dix fois ces tourments ? La proc continue :

« Placé en garde à vue le 15 juin 2010, M. Kernévot commençait par nier tout

attouchement sexuel sur Kim mais admettait lui avoir pris tendrement la main lors

d’un cours et observait qu’elle ne s’était jamais plainte ni n’avait laissé paraître un

quelconque embarras, soulignant qu’elle paraissait au contraire épanouie et souriante. Il

ajoutait avoir un certain désir pour les jeunes femmes et être tombé amoureux «

intellectuellement » de la jeune fille avec laquelle il entretenait une certaine complicité.

Avouant être frustré sexuellement, il reconnaissait avoir retrouvé « du prestige en tant que

dépositaire d’un savoir » et fantasmait sur la relation maître-disciple qu’il entretenait

avec la jeune fille. Il admettait également, avoir pressé la main de la jeune fille. Devant

l’absence de réaction de son élève, il s’autorisait à poursuivre ses gestes, lui « tapautait

(re-sic)» d’abord et caressait ensuite l’épaule, le bras et le dos. Elle souriait, il ne se

retenait pas et lui caressait la cuisse, lui donnait des tapes d’encouragement au même

endroit, puis l’embrassait sur la joue. Il confessait que le fait de briller intellectuellement

devant elle, de la sentir réceptive à son enseignement et à sa personne, le plaçait alors

dans un état « d’excitation » émotionnelle et d’« exultation ». Il ne niait pas lui avoir

touché les fesses mais refusait l’idée d’avoir eu une telle idée et arguait de souvenirs flous ;

il ne se souvenait pas non plus de l’épisode dans le bureau, ni du SMS adressé

postérieurement mais admettait avoir pu lui dire qu’elle le motivait. Il décrivait Kim par

son regard de biche, son intelligence, son sourire, son visage très pur et son regard

confiant qu’il reconnaissait avoir trahi. Il n’était pas étonné de l’âge de la jeune fille

considérant cet âge comme l’âge nubile. Se définissant comme vivant dans l’irréel

et le fantasme, il déclarait souffrir de « donjuanisme » mais être incapable de le

verbaliser. Finalement, il reconnaissait les attouchements sexuels, admettant que les faits

avaient débordé le cadre de la tendresse. »

113

L’ensemble de cette page me semble à peu près vrai, sauf que la « caresse au bas du

dos » devient « il lui a touché les fesses. » Je n’ai par contre jamais été un adepte du «

fantasme maître-disciple », n’étant émule ni de Sade, ni de Sacher-Masoch. Kim n’était

pas mon « élève », comme se plaît à l’écrire la proc, histoire d’ajouter une circonstance

aggravante, mais une voisine à qui je donnais quelques conseils sans jamais lui avoir

proposé de travail, ni de texte à étudier ou de sujet de Bac à étudier issus de mon stock. Par

ses origines qui me fascinaient, Kim m’apportait autant que je lui apportais, et j’avais

commencé un synopsis de roman qui la mettait en scène. Je n’ai jamais prononcé

l’expression « âge nubile » : Kim avait presque 18 ans, et la majorité sexuelle est fixée à

15 ans. Je la croyais consentante, tout comme le jeune Emmanuel M.., lycéen de seize ans,

était consentant devant sa prof et future femme. Celle-ci n’a pas eu le destin de Gabrielle

Russier, ni le mien...

Il faut voir enfin le cynisme du mot « finalement », qui inclut une nuit blanche en cellule

où j’étais souillé de sang, de sueur et d’urine, suivie de cinq heures de harcèlement et de

manipulation, de chantage, de fausses promesses et de menaces entrecoupées de cinq

heures de cellule sans montre ni lunettes, avec sept strip-tease devant une femme

gendarme goguenarde dans des vêtements de plus en plus sales... On se demande ce

qui fait naître la vocation de procureur, car ces individus sont supposés représenter

la société. Or, la masse des citoyens souhaite une justice équitable, pas des hurluberlus qui

demandent systématiquement la tête des mis en cause en amplifiant les griefs dont ils

sont accusés (sauf quand ils sont gendarmes ou policiers, en général, ou célèbres et

puissants, comme DSK, Christine Lagarde ou Benzema/Ribéry), ce qui contribue

évidemment à priver la société de gens qui lui étaient utiles.

« Par ailleurs, au cours de ses interrogatoires, il avouait, spontanément, son addiction à

la pornographie depuis une trentaine d’années, à la pédopornographie depuis 6 ans et

confiait être suivi par un psychiatre et un sexo-psychologue (sic : en fait, un psychosexologue

!). Il déclarait que son épouse était au courant mais demeurait résignée. Il

avouait le téléchargement, depuis 2004, de nombreux films pornos et

pédopornographiques mettant en scène des fillettes de huit à quinze ans, qu’il

visionnait en se masturbant et qu’il effaçait ensuite. Il soulignait que les petites filles de

10-12 ans l’excitaient le plus, se délectant à la vue de leur plastique juvénile, de leur

sexe, de leurs fesses et de mises en scènes de pénétration par des adultes. Il précisait

avoir arrêté ces téléchargements en 2006, après une mise en garde du FBI, puis les avoir

repris en 2007, sporadiquement et sur des sites légaux. Son dernier téléchargement

remontait à 3 ou 4 mois. Il était mis en examen des chefs d’agression sexuelle et

détention d’images pédopornographiques. »

Le mot « spontanément » fait frémir : quel aveux peuvent être spontanés après une nuit

de mise en cellule destinée à « attendrir la viande », c’est à dire à placer le gardé à vue

dans une situation de stress et de vulnérabilité telles qu’il avouera de toute façon tout ce

qu’on veut lui faire avouer ? La mienne, de plus, était particulière, je l’ai dit et redis, à

cause de mes saignements anaux et de ma sueur. On a vu que j’ai dit au gentil gendarme

qui me prenait mes empreintes tout ce qu’il a voulu, notamment que je fréquentais des sites

114

« Lolita », d’une part parce que je voulais lui faire plaisir, de l’autre parce son collègue

Bussard me promettrait que je quitterai vite la gendarmerie pour me rendre à ma réunion

pédagogique de répartition de services.

Irma m’a fait débiter des dates précises qui ont été totalement infirmées par

l’analyse du PC, qui n’a relevé aucune trace de tels téléchargements, ce qui serait

impossible s’ils avaient eu lieu, vu les moyens dont ils disposent et ma nullité

informatique. Mais la proc ne tient pas à la vérité, qui gênerait son jeu de massacre. « Le

magistrat du parquet s’attache à recueillir, de manière objective, les éléments de preuve qui

sont de nature à favoriser l’éclosion de la vérité », lit-on encore dans le Recueil des

obligations déontologiques des magistrats dont la procureure Verstrate ne semble pas

avoir eu connaissance... Quant au FBI, s’il détecte un type qui télécharge des fichiers

pédophiles, il ne s’amuse évidement pas à le prévenir, sinon il risquerait d’effacer ces

téléchargements : les polices de tous pays préviennent celles du pays où quelqu'un se

livre à de telles pratiques, pour qu’elles le cueillent à 6 h. du matin sans qu’il se doute de

rien... Rappelons que cette affiche me demandait 200€ pour s’en aller.

Irma m’a aussi demandé : « Quel effet vous font les petites filles de 8 à 12 ans, à la

piscine ? Est-ce que les formes de leurs fesses vous excitent ? » Toujours sale, groggy et

terrorisé, je ne sais pas ce que j’ai répondu. Soulignons encore la délectation de la proc à

écrire « se délectant à la vue de leur plastique juvénile » : on la sent inspirée ! Cette

garde à vue, antérieure au 10 juillet 2010, était donc illégale. Pour la Ligue des droits de

l’homme, à qui je l’ai décrite, elle a « bafoué la dignité humaine. » La « Justice »

n’en a cure, du moment que cela peut lui fournir une proie à dépecer. La proc :

« Devant le magistrat instructeur, il reconnaissait les faits d’agression sexuelle sur Kim,

confirmait le téléchargement et le visionnage de films porno et pédopornographiques sur

internet entre 2003 et 2009 avec des périodes d’accalmie au cours desquelles il

expliquait vivre des crises « mystiques » consistant à prier devant son ordinateur aux

fins de mettre fin à son addiction. »

Précisons que j’ai renouvelé mes « aveux », ou du moins les propos qui m’ont été

attribués et que j’ai signés dans un état comateux ou sous la menace, à la demande de mon

avocat, qui estimait que « mon affaire ne cassant pas trois pattes à un canard, il ne fallait

pas nier quoi que ce soit, sinon on allait perdre un temps fou »... Aucune trace de

pédopornographie, donc, sur mon PC n’a été relevée entre ces dates. Enfin, rappelons que

Christian Ranucci, Richard Roman (qui, comme le précédent, en est mort), Patrick Dils et

des milliers d’autres victimes de la « Justice » ont renouvelé leurs aveux devant un juge :

quand la « Justice » met sa proie dans une logique d’autodestruction, elle est la

première à s’auto-flageller, comme dans les procès staliniens. Mes prières devant l’ordi

concernaient des heures perdues devant Xhamster, Youporn ou je ne sais quel autre site,

tous légaux. Continuons :

« L’analyse du matériel informatique saisi lors de la perquisition réalisée au domicile

de M. Kernévot révélait, d’une part, l’existence de traces de 236 fichiers à caractère

115

pédophile, présents sur son ordinateur sur une période couvrant l’été 2004, extraits du

serveur pthc (preteen hardcore). La date de suppression demeurait inconnue. Enfin,

l’analyse d’un DVD permettait la découverte de 14 fichiers vidéos à caractère

pornographique datées entre le 16 et le 24 septembre 2008 dont 11 de ces fichiers

mettaient en scène des enfants mineurs. Les 3 derniers fichiers ne permettaient pas la

détermination de l’âge des figurants. »

Ici encore, tout n’est que charge : il est impossible que j’ai pu supprimer le moindre

fichier, vu mon incompétence informatique et la masse des moyens utilisés contre moi, les

cyber-brigadiers disposant de matériel ultra- sophistiqué pour récupérer quoi que ce soit.

Ces traces sont probablement issues de virus, de fakes qui infestent les PC de gens qui

visionnent souvent des sites X, surtout à une époque où nous n’avions pas d’anti-virus.

Nous avons aussi souvent accueilli chez nous des gens rencontrés au hasard des vacances,

pendant plusieurs étés... Y aurait-il eu des téléchargements indélicats réalisés à notre insu ?

Mais je n’ai même pas pensé à le dire, vu mon accablement.

La proc Verstrate ne dit pas que ce DVD n’est pas sourcé comme provenant de mon

ordinateur, ni d’achats sur des forums, ni de voyages à l’étranger : sa provenance est donc

douteuse. Vu la malhonnêteté dont fait preuve le gendarme Bouvreuil, tout semble

indiquer qu’il m’a fait ce cadeau : ils ont des centaines de DVD dans leurs scellés. Le

technicien évoquait des « jeunes filles incontestablement mineures », ce que la proc

transforme en « enfants mineurs », grossier pléonasme qui me fait passer miraculeusement

dans la pédopornographie. Elle fait vraiment tout pour m’enfoncer, violant donc

allègrement son code de déontologie, et ce n’est pas fini :

« Par ailleurs, il était extrait également, non seulement une lettre créée par M. Kernévot

le 2 décembre 2001, modifiée le 29 décembre 2008 et lue la dernière fois le 27 avril 2010,

adressée à ses fils et dans laquelle il avouait son addiction à la pornographie et

l’accomplissement d’actes sur la personne d’Eulalie Boucardel en 2002, mais encore

deux lettres adressées aux époux Boucardel, en date du 31 mai et du 1er octobre 2003,

dans lesquelles il avouait avoir demandé, à plusieurs reprise, à Eulalie d’ouvrir son

peignoir. Il relatait en outre que, lorsqu’il avait une dizaine d’années, un ami avait

demandé à sa soeur de 8 ans de se dévêtir, ce qui l’avait « fasciné et horrifié à la

fois. » Il lui demandait alors de renouveler son geste à plusieurs reprises. Celle-ci

décédait dans un accident de la circulation ce qu’il analysait comme une punition de Dieu

à son égard pour les faits commis. »

J’ai donc créé une lettre en 2001 pour avouer des « actes » perpétrés en 2002... La

magistrate ne manque pas de zèle, mais, dans sa rage méthodique de me détruire, ne s’offre

pas le souci d’une cohérence minimale. Une acte implique un mouvement, un geste, pas

la sollicitation déplacée que j’ai faite à Eulalie. Il est question ici d’un « peignoir ouvert

» : pour le père, ce sont « des caresses aux parties génitales par-dessus les vêtements »,

pour Eulalie, ça sera des « caresses dans la culotte », sans savoir où au juste et pour

la mère « des caresses au sexe et aux fesses dans la culotte ». Pour des faits aussi graves,

la « Justice » pourrait s’offrir le luxe d’une certitude. « Il n’y a pas de droit sans certitude »,

116

écrivait la journaliste du Monde, Pascale Robert-Diard, lors de l’affaire Zyad et Bouna, qui

a débouché sur l’acquittement des policiers incriminés. Il faut croire encore qu’un prof

et un flic n’ont vraiment pas le même statut face à la « Justice ». Enfin, comment peut-on

parler de « faits commis » à l’âge de dix ans ? On est ici dans le domaine de l’outrance la

plus délirante. Et ce n’est pas fini, car la vice-proc est habitée par la grâce :

« Gérard Boucardel, beau-frère de M. Kernévot, révélait que ce dernier avait pratiqué

des attouchements sur sa fille née en 1994 à l’occasion des fêtes de Noël en 2002. Cette

dernière lui avait raconté qu’après lui avoir demandé de lire des poèmes qu’elle avait

rédigés, il l’avait caressée sur les parties génitales par-dessus ses vêtements, ce que

confirmait son épouse qui ajoutait que M. Kernévot était très porté sur le sexe et s’était

montré particulièrement obsédé lors des fêtes de fin d’année 2002. Entendue,

Eulalie Boucardel confirmait ses dires mais déclarait ne garder que peu de souvenirs

excepté la demande qui lui avait été faite, alors qu’elle lisait un poème, de baisser son

pyjama et le fait d’avoir été caressée intimement sur le sexe par son oncle. Elle ne

variait pas dans ses déclarations devant le juge d’instruction. »

On atteint ici des sommets d’imposture et d’ignominie hystériques, de la part d’une

magistrate qui, rappelons-le, « plus que tout citoyen, est tenue à la probité... » Le beauf

ne « révèle » rien : il affirme. Or, l’affirmation n’est pas une preuve. DSK a eu bien de la

chance de rencontrer un proc qui lui a dit, au procès du Carlton : « La France est un pays

qui s’honore de condamner personne sur la basse d’accusations, mais de preuves... » Mais

je ne suis pas DSK, et n’ai pas eu le privilège d’éjaculer sur Nafissatou Diallo, de sauter

sur Tristane Banon « comme un chimpanzé en rut », d’avoir partouzé au Carlton et ailleurs

avec du « matériel » affrété pour, ni d’avoir, accessoirement été président du FMI... Je ne

suis pas non plus Jean-Michel Baylet, qui a jeté dans la rue son adjointe parlementaire

dénudée et le vidage couvert d’hématomes : le proc a classé son affaire sans suite... Les

documents relatifs à cette affaire ont disparu, car elle remonte à 2002, lit-on dans la presse

en 2016 : je rappelle qu’on a fouillé mes comptes bancaires sur vingt ans, et ma carrière

sur trente !

À six lignes d’intervalles, la vice-proc m’attribue donc des « caresses aux parties

génitales par-dessus les vêtements » puis des « caresses intimes sur le sexe, pyjama

baissé », – encore un pléonasme – alors que plus haut il était question d’un «

peignoir ouvert », tout en claironnant que la mère « confirme » alors que c’est elle

qui me fait passer dans la culotte de sa fille... Quant à mon obsession sexuelle, je

renvoie évidemment aux saillies de mon beauf. La « justice » aime que l’on ne « varie pas

dans les déclarations » : à lire ce tissu d’incohérences, on ne dirait pas...

« Martial Kernévot était mis en examen supplétivement du chef d’agression

incestueuse sur Eulalie Boucardel, mineur de moins de quinze ans, par ascendant ou

personne ayant autorité le 4 juillet 2011. Il confirmait, devant le magistrat instructeur que

lors des fêtes de Noël 2002, il avait demandé à sa nièce d’écarter son peignoir afin de

regarder son sexe pendant qu’elle lui récitait un poème. Il niait dans un premier temps en

revanche l’avoir caressée, faisant seulement état d’une « fascination extatique face au

117

sexe de l’enfant » tout en l’admettant comme possible. Par courrier posté le 10 septembre 2012,

Eulalie exposait à l’expert psychologue qui devait l’examiner qu’elle ne pouvait se déplacer, étant

étudiante en hypokhâgne à Rennes et qu’au surplus, la concernant, les faits appartenaient au passé.

Elle précisait, à ce titre, qu’elle ne côtoyait plus M. Kernévot et qu’elle avait été suivie par un

pédo-psychiatre qui n’avait pas jugé opportun de poursuivre la thérapie. »

On a vu qu’après trois heures d’entretiens avec la juge Plijadur, je ne pouvais plus tenir et lui ai

dit que je voulais bien avouer ce qu’elle voulait... J’ai lu la réponse d’Eulalie au psy : affolée, elle

refuse l’examen, disant « Je ne me souviens plus de rien... sauf de caresses au sexe et aux

fesses » ! C’est cousu de fil blanc, c’est gros comme une maison mais ça passe, puisque ça

casse du prof. Et que dirait-elle à un psychologue pendant trois heures, elle qui, de l’aveu même

de son père en 2010, « ne se souvient de rien, bien qu’on lui en parle souvent » ? Le réquisitoire

se poursuit par une curieuse « discussion » de la proc avec elle-même :

« L’information judiciaire a mis en évidence d’une par des actes d’agression sexuelle commis

par M. Kernévot sur Kim L..., caractérisés non seulement par des attouchements sur les cuisses, le

ventre, le haut des fesses et les seins mais également par des baisers accompagnant les caresses

et d’autre part des actes d’agression sexuelle sur la jeune Eulalie Boucardel, âgée de huit ans,

caractérisés par des caresses effectuées sur son sexe. Les déclarations constantes des

plaignantes2

sont corroborées par les écrits ainsi que les aveux écrits, oraux, rapides,

spontanés et circonstanciés de M. Kernévot. Ce dernier a obtenu les faveurs de ses deux

victimes âgées de 17 et 8 ans par surprise et contrainte morale. Ainsi, d’une part, s’agissant de

Kim, M. Kernévot a agi par surprise, par abus de situation de la mineure, non seulement fragilisée

par ses origines adoptives mais également par le sentiment d’être redevable de l’aide qu’il lui

apportait et de la confiance que lui témoignaient ses parents, et alors qu’elle se trouvait chez lui

lors d’un cours particulier dans un rapport professeur/élève de sorte que la victime a été

trompée sur la situation exacte dans laquelle elle se trouvait. S’agissant d’Eulalie d’autre part,

l’état de contrainte résulte du très jeune âge de la petite fille, 8 ans, qui la rendait

incapable de réaliser la nature et la gravité des actes qui lui étaient imposés, de surcroît, par

son oncle, âgé à l’époque de 44 ans, lequel bénéficiait, du fait de ce lien de parenté, d’une

position d’autorité à laquelle la très jeune enfant pouvait difficilement résister compte tenu de

son très jeune âge. Au demeurant, les écrits, les aveux et le suivi psychiatrique antérieur de M.

Kernévot démontrent que ce dernier avait parfaitement conscience du caractère obscène et

immoral des actes qu’il commettait contre le gré de ses victimes dont le seul objectif était

manifestement de satisfaire sa lubricité et de combler ses frustrations sexuelles et relationnelles. »

L’hystérie continue : les « bisous » que Kim dénonce, justement reformulés en « bises furtives

» par la première juge d’instruction, deviennent ci des « baisers », qui évoquent des

intromissions linguales, tandis qu’il n’y a pas eu la moindre preuve de « caresses au sexe »

d’Eulalie. On a vu que les « déclarations » constantes de Kim sont aggravées par la suite, et

que celles d’Eulalie sont pour le moins laborieuses, bien qu’on lui suggère constamment de

mentir pour me détruire. J’ai évoqué déjà le contexte dans lequel on parle de mes aveux.

« Obtenir les faveurs » est une expression outrancière qui signifie « coucher avec »... La

psychiatre enfin, note une « abolition partielle du discernement » devant Kim : je

n’avais donc pas conscience de mes actes devant elle, ce dont la proc se contrefiche.

Continuons :

2 Encore une erreur grave : il n’y a qu’une plaignante : Kim.

118

« Au vu de ce qui précède, Martial Kernévot sera renvoyé devant le Tribunal

correctionnel pour agression sexuelle et agressions sexuelle sur mineur de moins de 15

ans par personne ayant autorité de droit ou de fait. En revanche, le caractère incestueux

de l’agression sexuelle commise sur la personne d’Eulalie Boucardel ne peut être retenue,

en l’espère, en regard de la décision du Conseil Constitutionnel en date du 16 septembre

2011. Au vu de ce qui précède, des réquisitions de requalification des faits précéderont

celles tendant au renvoi de Martial Kernévot devant le tribunal correctionnel pour agression

sexuelle sur mineur de moins de quinze ans par personne ayant autorité sur la personne

d’Eulalie Boucardel. »

À lire ce paragraphe, on mesure encore combien la « Justice » aime perdre son

temps. Il faut argumenter pour supprimer un adjectif que le juge d’instruction Burrieu

aurait tout simplement dû ne pas employer.

« Enfin la détention d’images à caractère pédopornographique est constituée par les

aveux de Martial Kernévot et l’analyse de son matériel informatique ayant révélé le

téléchargement important de fichiers et vidéos pornographiques mettant en scène

des mineurs. En conséquence, il existe des charges suffisantes contre MK pour avoir

commis les faits reprochés à savoir l’agression sexuelle commise sur Kim L..., l’agression

sexuelle sur mineure de moins de 15 ans par personne ayant autorité de droit ou de fait

sur Eulalie Boucardel et la détention d’images pédopornographiques. »

Les aveux ne sont pas des preuves, surtout extorqués à une loque harcelée pendant 48

heures. Et la malhonnêteté de la proc est sidérante : aucune vidéo pédopornographique

n’a été exhumée de mon PC, ce qui est un cas unique dans les annales judiciaires. Je lis

depuis six ans les chroniques judiciaires de la PQR sur le web. Chaque jour, je lis des

affaires mettant en cause des gens qui ont détenus de tels documents : ils sont toujours

relevés et récupérés, parfois par milliers, comme dans le cas du général G..., en 2008,

qui avait 9000 vidéos de ce genre, certaines avec des... bébés de six mois.

« Renseignements et personnalité

Marié et père d’une fille et d’un garçon âgés de 24 et 21 ans, MK est professeur agrégé

de Lettres modernes et titulaire d’un doctorat. Il enseignait au lycée Berthollet à

Blémont depuis 1999 avant d’être suspendu de ses fonctions par le Recteur d’Académie de

Rennes en date du 26 août 2010. Il était également chargé de cours à la Sorbonne (Paris I).

Il perçoit un revenu de 2990€. Suivi depuis 1990 par le Dr P..., psychiatre à Chambville,

pour dépression et addiction aux images pédopornographiques (depuis plus de trente ans),

il se considère malade et souhaiterait bénéficier d’un traitement médicamenteux. Il

craint, cependant, les effets secondaires de ces derniers sur ses activités professionnelles.

Les relations amicales et professionnelles de MK décrivaient ce dernier comme un

intellectuel brillant, idéaliste, travailleur et solitaire mais également angoissé et impulsif,

voire torturé. Ses partenaires de travail rapportaient la propension de MK à tenir des

propos à connotation sexuelle à l’égard des élèves filles et de ses collègues

119

féminines, certaines faisant d’un comportement séducteur très appuyé, se traduisant

par des gestes déplacés ou des tentatives d’approche grivoises et équivoques. »

La proc aligne encore de lourdes erreurs : au moment où elle rédige son torchon, je

touche non 2990€, mais 1440 : la moitié... C’est important, quand on sait que les

dédommagements aux victimes tiennent compte des revenus du coupable. Je n’ai jamais

été suivi par le Dr P... pour addiction pédopornographique, comme il l’a d’ailleurs écrit,

mais en effet pour dépression chronique. On a vu quelles « relations professionnelles » ont

été convoquées par le gendarme Bouvreuil : ceux qui m’apprécient n’ont pas demandé à

être convoquées, car c’est une corvée pour un individu normal que de témoigner sur

quelqu'un qu’il aime bien face à un flic qui veut sa peau. Les autres y sont allées tambour

battant, excitées par l’odeur de la curée, en oubliant leurs propres paroles orientées, en

prenant leurs fantasmes pour des réalités ou en m’attribuant des propos ou comportement

parfaitement imaginaires. Il est facile à la « Justice » de rassembler des faux témoignages et

de décréter ensuite qu’ils sont vérité d’Évangile, puisqu’ils contribuent à me détruire, et

que c’est son but. Tout cela coûte très cher au citoyen, mais la « Justice » manque tellement

de moyens...

« L’examen psychologique révèle une personnalité anxieuse, manifestant une image de

soi dévalorisée conjuguée à un besoin de reconnaissance et d’admiration, ainsi que des

troubles de la personnalité pouvant entrer dans le cadre d’un mode de fonctionnement «

état limite » avec un aménagement pervers. L’expert observe que Martial Kernévot semble

ne pas avoir pris conscience de la contrainte exercée sur Kim. Il préconise la poursuite

du suivi psychologique et psychiatrique ainsi qu’une thérapie de groupe. L’examen

psychiatrique révèle un trouble de la personnalité structuré sur un mode psychotique

ainsi qu’un trouble dépressif de l’humeur associé à des idées suicidaires. Les faits sont

en relation partielle avec ces anomalies. Le sujet était atteint, au moment des faits, d’un

trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré mais non aboli la conscience de ses

actes. Il est jugé accessible à une sanction pénale, curable et réadaptable. Il n’a pas agi

sous l’empire d’une force ou d’une contrainte à laquelle il n’a pas su résister au sens de

l’article 122-2 du code pénal, n’existant pas de contrainte extérieure physique ou morale.

Une injonction de soins dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire est recommandée. »

Je rappelle que l’« aménagement pervers » est issu des conclusions établies par la

psychologue après le test où j’ai dû interpréter des taches d’encre... Avec perfidie, la proc

ne mentionne pas la phrase où la psychologue évoque les sévices sexuels subis pendant

l’enfance : surtout pas de circonstances atténuantes ! La proc mentionne sans leur accorder

d’importance l’« accessibilité à une sanction pénale » et « l’abolition partielle du

discernement», éléments qui, d’après Me Gonzales, valent en général une diminution de

30% de la peine. Il est curieux aussi de voir qu’un supposé délinquant est juge «

curable », comme si la délinquance était une maladie... Qui jugera « curable » la proc

Verstrate et le juge Burrieu ? Mais leurs successeurs les dépasseront dans l’outrance...

« Le bulletin n°1 du casier judiciaire de PR ne porte trace d’aucune condamnation.

Placé sous contrôle judiciaire le 17 juin 2010, il a interdiction d’entrer en contact avec

la famille L... ainsi qu’avec Eulalie Boucardel, ce qu’il respecte. »

120

On notera que ces quatre derniers mots résument une vingtaine de rendez- vous avec la

spipette, qui a pu constater que je respectais scrupuleusement mes obligations judiciaires et

médicales, et a écrit un rapport en ce sens : ce rapport favorable n’intéresse pas la proc, qui

le résume lapidairement !

« Attendu qu’il résulte de l’information judiciaire charges suffisantes à l’encontre de

Martial Kernévot : 1-D’avoir à Erville (...), le 20 mars 2010, et ce depuis temps non

couvert par la prescription, commis une atteinte sexuelle avec violence contrainte menace

ou surprise sur la personne de Kim L..., en l’espèce en procédant sur elle à des

attouchements de nature sexuelle telles que des caresses sur la cuisse, les fesses et les

seins ainsi qu’en l’embrassant dans le cou et sur la bouche

2- D’avoir, à Chinon, en tout cas sur le territoire national, 1er et le 31 décembre 2002

4

(…) commis une atteinte sexuelle avec violence, menace contrainte ou surprise sur la

personne d’Eulalie Boucardel, mineure de moins de quinze ans, en l’espèce en

procédant sur elle à des attouchements de nature sexuelle constitués de caresses sur le

sexe et les fesses avec cette circonstance que les faits ont été commis par une personne

ayant autorité de droit ou de fait, MK étant l’oncle de la victime et étant âgé de 44 ans.

D’avoir à Erville (…), entre le 15 juin 2007 et le 15 juin 2010 (…) détenu l’image ou la

représentation présentant un caractère pornographique d’un mineur en l’espèce en détenant

sur support DVD des vidéos à caractère pornographique mettant en scène des jeunes

enfants mineurs. »

Je ne soulignerai jamais assez l’horreur de telles outrances de la part d’une

magistrate censée oeuvrer à la manifestation de la vérité, qui parle au nom du peuple, et qui

bafoue sans arrêt sa mission. Comment « caresser les fesses » de quelqu'un qui est assis

devant moi ? La « caresse au bas du dos » est devenue « en haut des fesses » puis,

soyons fous, « aux fesses » ! L’« effleurement mammaire » est devenue « caresse »,

l’apparence de consentement et de bonheur de Kim étant passée sous silence.

Les « bisous » dans le cou et sur les lèvres deviennent des embrassements, autant dire

des patins et des suçons, au pluriel et non au singulier.

L’ignoble réside évidemment dans ces accusations démentielles de « caresses

au sexe et aux fesses » d’Eulalie, jamais prouvées, et que sept incohérences infirmaient :

non contente de le relever, la proc aligne ces incohérences sans que cela la gêne le moins

du monde... Le DVD contient maintenant des images de « jeunes enfants mineurs » :

avant c’était des « enfants mineurs », et, pour le technicien, des « jeunes filles

incontestablement mineures ». Si la proc continuait, elle y verrait bientôt de « jeunes

bébés mineurs », voire de « très jeunes foetus mineurs »... À la lire, on se demande qui est

frustré. Ce qu’il y a de terrible aussi, c’est que je ne suis pas le seul dans ce cas, et que les

victimes de ces magistrats hystériques et pervers se comptent par centaines, voire par

milliers chaque année.

On constate aussi que la proc martèle constamment à l’indicatif l’énoncé de ces soidisant

faits, alors qu’elle aussi est supposée respecter la présomption d’innocence, et

121

devrait s’exprimer au conditionnel...

« Vu les articles 175, 176 et 179 du Code de procédure pénale, requiert qu’il plaise à

M. le juge d’instruction bien vouloir envoyer MK devant le tribunal correctionnel pour y

être jugé conformément à la loi. Attendu que MK a été placé sous contrôle judiciaire avec

notamment l’interdiction d’entrer en contact avec les victimes, et obligation de se soigner ;

Attendu qu’il importe que cette mesure de sûreté soit maintenue afin de prévenir

tout risque de pression sur les victimes et tout renouvellement de l’infraction ; requiert

qu’il plaise à M. le juge d’instruction de maintenir MK sous contrôle judiciaire jusqu’à

sa comparution devant la juridiction de jugement. »

La formule « qu’il plaise », au subjonctif d’exhortation, est délicieuse : elle

montre que la « Justice » française agit, en effet, non pas « conformément

à la loi », dont elle se fout royalement, mais selon le principe du « bon plaisir ». C’est

ce que le juge Portelli a déclaré un jour sur France Culture, affirmant que la justice en

France n’avait pas connu 1789 et continuait d’évoluer sur les principes du « bon plaisir ».

La suite des événements confirmera tristement ces propos lucides. Mais pourquoi le

tolère-t-on ?

Le sadisme de la proc va jusqu’à vouloir maintenir mon contrôle judiciaire, comme

si le fait de signer tous les quinze jours à la gendarmerie pouvait empêcher un crime

quelconque... Et moi, on m’a infligé en six ans plus de 250 convocations judiciaires, spip,

psy, procès, Fijais, auditions... en faisant de moi un paria social. N’y a-t-il pas un os dans le

pâté ?

Mon avocat rédigera une note que je n’ai jamais lue pour contester ce réquisitoire, et me

la fera payer 3000€. Elle ne servira à rien, comme me l’avait dit son prédécesseur... sinon à

me faire casquer. Il faut désormais attendre la décision de Jules Burrieu de me renvoyer

au tribunal en acceptant ou non telle ou telle charge... Vu que c’est lui qui m’a mis en

examen pour « agression sexuelle incestueuse » après qu’Eulalie m’eut attribué, en plus,

des caresses aux fesses, dans la culotte, alors qu’elle était dans le bureau de ce juge de

destruction, je n’ai évidemment pas grand- chose à espérer...

122




                                                                    VIII



« Les innocents ne pensent pas à se défendre. Ils vivent dans l’illusion que leur innocence suffira à les sortir

de là. (…) J’ai observé qu’il y a chez l’accusé à tort quelque chose de l’ordre de l’absence à soi, une

sidération, si vous voulez, qui le paralyse. Il ne peut pas croire ce qui lui arrive. J’ignore pourquoi, mais cela

engendre en lui une sorte d’abîme, un trou qui aspire lentement toute sa volonté. Il clame son innocence, mais

souvent ses yeux sont vides. C’est très étrange. Comme si le simple fait d’être accusé donnait naissance à

une réalité parallèle, dans laquelle il serait bel et bien coupable. »

Max Monnehay, Somb, Éditions du Seuil, 2020, p. 179-180.






On se fait à tout, même au pire. Il y toujours pire, évidemment, mais si je ne suis pas à

Auschwitz, mon sort de proie déchiquetée par la « Justice » n’est pas des plus enviables.

J’ai fini par intégrer mon parasitisme social. Assez bizarrement, je reçois chaque jour les

nouvelles du lycée par la messagerie du rectorat. On m’invite à des réunions parents/profs

(!), à surveiller le cross, aux journées portes ouvertes. Je lis les félicitations qu’on adresse à

untel ou une telle pour une naissance, un départ en retraite ; ou les condoléances quand un

collègue perd un parent. Personne ne m’adressera les siennes quand maman mourra. Je

lis même des échanges parfois incisifs. Mes collègues ont organisé un voyage à Groix,

durant lesquels des élèves se sont alcoolisés. Parmi eux figure le fils d’un prof, qu’un autre

collègue a enguirlandé. Le père n’apprécie pas, d’où un échange houleux entre les

partisans de l’un ou de l’autre... Tout cela me donne l’impression que je fais encore partie

de l’ « équipe ». Je bosse aussi pour une collection de dictionnaires thématiques, et je

recrute des volontaires pour travailler sur le cinéma, le théâtre, Mozart, l’opéra, le jazz, le

cheval... Lire ces tapuscrits m’occupe beaucoup.

Mais l’ordonnance assassine du juge Burrieu tombe, début juin. Il ne s’est pas foulé : il

se contente de copier-coller le réquisitoire de la vice-proc, en éliminant toutefois ses accès

de lyrisme : pas de « regard appuyé d’un sourire », pas de « il lui susurrait

qu’elle lui avait manqué », ni de « fantasme sur la relation maître-disciple », pas de «

il le considérait comme l’âge nubile », ni de « il se délectait à la vue de leur plastique

juvénile »... Animé d’un bon sens pratique, Jules Burrieu évacue ces scories pour ne

retenir que les accusations les plus rédhibitoires. Il conserve néanmoins les incohérences de

sa collègue : j’ai écrit en 2001 une lettre pour avouer des faits commis fin 2002 « du 1er

au 31 décembre »... Il ajoute un détail hélas accablant pour moi :

123

« L’expert relevait que Kim, avant la date de commission des faits, avait commis des

tentatives de suicide et avait été hospitalisée dans une unité de soins intensifs en 2009

puis avait bénéficié de suivis psychologiques au CMP de Chambville en 2010 et 2011.

Elle faisait état de violences physiques subies au Vietnam pendant son enfance. Elle avait

été adoptée à l’âge de 10 ans. »

Kim était, de plus, une adolescente fragile, ce dont je ne me rendais pas compte, tant

elle paraissait à l’aise devant moi... Elle a un jour pris une cuite et avalé quelques

cachets, m’a-t-on dit : une tentative de suicide, ou du moins un appel au secours, mais qui

ne s’est passée qu’une fois. Comme d’habitude, la « Justice » met l’élément destructeur

au pluriel. Un autre détail serait plutôt à ma décharge, et il concerne Eulalie, qui «

indiquait qu’elle n’avait pas subi un traumatisme particulier » : ce serait impossible si,

comme l’affirment crânement ses parents, je lui avais frictionné le sexe et les fesses, à

même la chair, pendant une demi-heure... Le juge évoque néanmoins la longue lettre que

j’ai écrite à Mme Plijadur après qu’il m’eut mis en examen pour « agression sexuelle

incestueuse », initiative qui a dû le mettre en rage :

« Dans un long courrier, M. Kernévot contestait la réalité d’attouchements commis

sur Eulalie Boucardel, dont les déclarations étaient selon lui influencées par ses parents. Il

relatait les circonstances selon lui dégradantes dans lesquelles s’était passé sa garde à

vue. Il niait avoir « consommé de pédo-pornographie » ni avoir enregistré les DVD

trouvés chez lui dont il indiquait qu’ils les avait achetés gravés dans des sex-shops sans

savoir ce qu’il contenait3. Il attribuait les témoignages défavorables de ses collègues à la

jalousie et aux questions orientées des enquêteurs. Enfin, il évoquait les faits concernant

Kim, il se souvenait avoir été rpis (sic) d’une « bouffée délirante » et avoir perdu le

contrôle de lui-même. Il avait cru que la jeune fille répondait à ses avances et avait

poursuivi en lui enlaçant l’épaule, en lui « tapotant le dos et la cuisse ». Il ne se souvenait

pas avoir immiscé ses doigts dans son pantalon, ni d’avoir effeleuré (sic!) sa poitrine

ou embrassé la jeune fille mais ne niait pas invoquant une mémoire sélective. Il

reconnaissait aussi qu’il l’avait emmené (sic !) dans son bureau, situé à l’étage, mais pour

lui proposer un ouvrage de français, qu’il l’avait prise dans ses bras, sans que son geste ait

un caractère concupiscent. Il contestait donc la qualification d’agression sexuelle. »

On notera l’orthographe effarante d’un juge qui ne se soucie même pas d’un minimum

de décence langagière, tant il bâcle son exécution, et des centaines d’autres chaque année

j’imagine, avec la plus grande désinvolture. L’expression « selon lui » est délicieuse,

concernant l’aspect « dégradant » d’une garde à vue dont on a pu apprécier, en effet,

combien elle était respectueuse de mon intégrité morale et physique... On se demande ce

qu’aurait dit Jules Burrieu s’il avait comparu devant son collègue puant la sueur et l’urine,

son arrière-train judiciaire souillé de sang ; pas rasé, ni peigné, ni lavé depuis 48 heures,

traîné en menottes dans un hôpital puis alimenté après avoir avalé trois Tranxènes et été

interrogé trois heures au sortir du coma... Et cela après avoir déjà vécu une nuit en cellule,

suivie de cinq heures de harcèlement entrecoupées de cinq heures de gnouf agrémentées

de menaces, fausses promesses et chantage... Notons que Kim ne dit pas que j’ai «

3 Encore une erreur destiné à « charger la mule » : il n’a jamais été question que d’un DVD.

124

immiscé les doigts dans son pantalon » mais que je lui ai « caressé le bas du dos »... La

gradation incohérente des calomnies du beauf et de sa femme ne gêne nullement le juge.

Le PV « de moralité » a donné une idée des « questions orientées » du chef Bouvreuil.

Enfin je n’ai jamais emmené Kim à l’étage, ai-je dit : nous y sommes montés après sa

remarque concernant ses lacunes sur l’analyse des temps dans le texte littéraire.

« Le conseil de M. Kernévot formule des observations tendant à démontrer qu’il

n’existe pas de charges suffisantes pour renvoyer M. Kernévot devant le tribunal

correctionnel pour les faits concernant Eulalie au regard des souvenirs flous, des

divergences entre ses déclarations et celles de ses parents alors que son oncle a toujours

nié avoir caressé le sexe de l’enfant.

Néanmoins, il ressort des déclarations constantes de Kim L... que M. Kernévot a

pratiqué, le 20 mars 2010 à Erville, des attouchements sur les cuisses, le ventre, le haut des

fesses, les seins ainsi des (sic) baisers sur la bouche et dans le cou. M. Kernévot a reconnu

la matérialité de ces actes indiquant pour certains (les baisers, les caresses sur les seins

et sur les fesses) qu’il ne s’en souvenait plus mais qu’ils avaient du (sic) certainement

avoir existé. Le caractère sexuel de ces agissements ne peut être contesté s’agissant de

caresses pratiquées sur les seins, les fesses, la cuisse ainsi que de baisers sur la bouche.

Le défaut de consentement de la victime ne peut être contesté non plus : Kim a

expliqué qu’elle avait été paralysée et incapable de réagir devant le comportement de M.

Kernévot qui ne pouvait ignorer que la jeune fille se trouvait fragilisée. Le délit d’agression

sexuelle supposant que soit établi l’existence de violence, contrainte, menace ou surprise,

or (sic) M. Kernévot a bien agi par surprise alors que Kim se trouvait chez lui pour un

cours particulier dans un rapport professeur/élève de sorte que la victime a été

trompée sur la situation exacte dans laquelle elle se trouvait. En conséquence il existe

des charges suffisantes contre PR d’avoir commis les faits reprochés à savoir l’agression

sexuelle commise sur la personne de Kim L... et il convient de le renvoyer devant le

tribunal correctionnel de ce chef. »

On notera que les « bisous » sont toujours transformés en « baisers », donc en

patins, ce qui n’est pas pareil, et que l’ « effleurement » des seins devient « caresses » , ce

qui est plus appuyé. Que Kim affirme avoir eu l’air consentante ne trouble pas le moins du

monde un juge d’instruction supposé « instruire à charge et à décharge ». Kim a parlé vingt

minutes, et a donné le motif pour nous rendre à l’étage : une personne paralysée ne

parle pas : mais Jules Burrieu s’en contrefiche, tout comme il se contrefiche des

arguments de l’avocat, qui aurait pu, cela dit, noter les divergences entre le père, la

mère et la fille.

« M. Kernévot sera également renvoyé des chefs de détention d’image à caractère pédopornographique

est (sic) constituée par les aveux de MR et l’analyse de son matériel

informatique ayant révélé le téléchargement important de fichiers et vidéos

pornographiques mettant en scène des mineurs. »

La vérité : pas la moindre image de cette nature exhumée de mon ordi, malgré mon

125

incompétence en la matière et l’acharnement d’une équipe de cyber-techniciens qui lui a

consacré trois mois d’efforts...

« M. Kernévot est revenu sur ses déclarations indiquant dans son courrier du 17 octobre

2012 déclarant ne jamais avoir « consommé » de pédopornographie alors que pourtant

l’enquête préliminaire a été ouverte à la suite de déclarations spontanées qu’il a faites

pendant la garde à vue et qu’il a réitérées devant le magistrat instructeur le 17 juin 2010. »

On a vu ce qu’il faut penser de « déclarations spontanées » après une nuit blanche en

cellule, où j’ai dû me nettoyer l’anus avec les doigts après y avoir été mis trempé de

sueur, et après les suggestions du gentil flic qui voulait absolument me faire dire que je

consultais des sites « Lolita », son collègue me promettant que je sortirai très vite si je

collaborai un maximum, et l’insistance d’Irma à évoquer la petite poitrine de Kim...

Rappelons l’état devant lequel j’ai comparu devant le juge, après cette garde à vue, hagard,

délirant, souillé... Rappelons aussi que mon brillant avocat m’a demandé de ne rien

contester de ce que j’avais dit en garde à vue, car on perdrait du temps... Un tel degré de

cynisme est hallucinant, de la part de magistrats supposés être les parangons de la vertu !

« L’expertise informatique a démontré l’existence de 11 fichiers vidéo mettant en scène

des mineurs dans des scènes pornographiques. Ce DVD a été saisi au domicile de Martial

Kernévot et sa (sic) présence le 16 juin 2010. »

L’expertise a surtout démontré que ce DVD ne venait ni de mon ordi, ni d’achats sur

internet, ni de voyages en Moldavie ou au Japon, ce qui ne préoccupe pas le juge. Rien ne

prouve donc qu’il a été saisi chez moi, vu la malhonnêteté sidérante des gendarmes et

des magistrats.

« M. Kernévot s’était du reste expliqué de manière circonstanciée lors de la garde à

vue sur la façon dont il avait téléchargé des films pédophile (sic) en 2007. Il apparaît

donc des charges suffisamment importantes pour ordonner son renvoi devant le tribunal

correction (sic) du chef de détention d’image à caractère pédopornographique. »

La vérité : aucune trace de tels téléchargements en 2007 ni avant : des titres de

fakes en 2004, ou de téléchargements peut-être effectués par des gens de passage

indélicats. Et on sait ce que valent des « aveux circonstanciés » quand on est torturé et

interrogé après avoir été drogué... Patrick Dils, Christian Ranucci et Richard Roman en ont

fait, et les ont renouvelés...

« Concernant les faits dénoncés par la jeune Eulalie, âgée de 8 ans, caractérisés par des

caresses effectuées sur son sexe, ses déclarations sont corroborées par celles de ses

parents et les aveux écrits et oraux de MK. »

Le juge persiste sans scrupule dans l’ignoble. Eulalie n’a rien déclaré du tout. Elle dit

qu’elle n’a aucun souvenir de cette séance de friction à la vulve, dénoncée par son père

qui lance cette calomnie. Si ses parents corroboraient ses déclarations, ils devraient donc

126

dire, comme elle, qu’elle ne se souvient de rien... Et je n’ai jamais avoué de telles

caresses, ni par écrit, ni par oral ! Même si je l’avais fait, des aveux ne sont pas des

preuves... Le juge oublie curieusement les caresses aux fesses, surgies en 2012 dans la

bouche d’Eulalie, alors qu’elle se trouve dans le bureau du gendarme Bouvreuil, puis dans

celui du juge Burrieu...

L’avocat me dit : « Vous savez, ils sont surmenés... Dati leur a supprimé un poste... »

Elle est bonne, celle-là : il y a un moyen très simple de ne pas être surmené, c’est de ne pas

dépenser tant d’énergie à falsifier ou inventer des faits pour détruire les citoyens, et donc la

société... Et ils se plaignent ! Mohamed Merah a déjà semé la terreur à Toulouse et

Montauban. Bientôt, ce sera Charlie, le Bataclan, Nice : mais la « Justice » n’a pas assez

de criminels : il faut qu’elle en invente... Je vais donc devoir comparaître au tribunal sans

qu’aucune charge, au contraire, n’ait été allégée ou supprimée, même la plus caricaturale,

celle qui concerne les attouchements imaginaires sur Eulalie, qui auraient dû envoyer

ses parents au tribunal... À force de prendre des coups, je finis par ne plus les ressentir.

127






                                                                                       IX



« La fragilité engendre la brutalité. »

Clara Dupond-Monod, S’adapter, Stock, 2021, p. 74

*

« La cruauté. Voilà ce qui toute ma vie m'a stupéfié et tourmenté. En quoi, où sont les racines de la

cruauté humaine ? J'ai beaucoup réfléchi là-dessus et je n'y ai rien compris et n'y comprends toujours rien.»

Maxime Gorki, cité par Casamayor : La Tolérance, Gallimard, 1976, p. 89

*

« L'acte de juger est une prise de risque. Il faut bien sûr préalablement douter et délibérer. Mais il importe

d'assumer le plongeon vertigineux dans l'acte. C'est un risque à prendre et à éprouver. Une manière de dire "je

" sans délégation possible. Un acte de volonté qui suppose une vertu : le courage ».

Denis Salas, Le Courage de juger, Bayard, 2014. On appréciera la valeur de ces propos à l’aune de que

qu’on lira ci-après...






La rentrée 2013 apporte au moins une bonne nouvelle : le collège d’Erville perd son

principal calamiteux, qui en trois ans a réussi à démolir une équipe éducative au point

que des piliers du bahut ont demandé leur mutation, que d’autres frisent la dépression,

qu’un couple s’est séparé... Incroyable, comment un seul tyranneau de village peut

désorganiser une collectivité. Le collège hérite d’un chef compétent, pète-sec mais réglo, et

c’est dans le soulagement général que son prédécesseur va sévir quelque part en

Franche-Comté, dans un établissement dont les membres vont recevoir une lettre de

condoléances de certains profs d’Erville. Claudine sera plus détendue, et ses remarques

acariâtres plus espacées, bien que constantes : quoi que je fasse, c’est toujours mal. J’ai

enlevé les toiles d’araignées avant son retour des USA à l’aide d’une longue échelle :

la seule chose qu’elle trouve à dire, c’est : « Tu as pensé à nettoyer la tête-de- loup ? » Je

fais une tarte au mois d’août : « Faut pas utiliser le four par une telle chaleur ! », fait-elle,

mais ça ne l’empêche pas de cuisiner au four pour accueillir des copains. Un jour,

particulièrement en verve, je passe la serpillière, j’aspire la maison de fond en comble, je

repasse, cuisine, lave les fenêtres... mais elle m’enguirlande parce que j’ai acheté des

tomates « Bien vu », insipides à ses yeux. La spipette, par contre, a achevé sa besogne :

comme le réquisitoire est fait et que j’attends l’ordonnance du juge Burrieu, je suis, m’a-t128

elle appris, sous la houlette du procureur jusqu’au procès.

L’avocat se veut toujours rassurant : « On va rectifier les erreurs au procès, ne vous

inquiétez pas, tout ira bien ! » Tel aura été son discours jusqu’au bout, alors que j’aurai à

chacune de ses prestations le pire des résultats possibles... L’expression « agression

sexuelle » me tarabuste, car je n’ai jamais effleuré Eulalie et ai cru flirter avec Kim en la

pensant consentante, même si je n’avais pas à le faire. Le Code pénal dit : « Une atteinte

sexuelle n’est possible qu’en cas d’outrepassement d’un consentement. » Mais Me Dittmer,

fataliste, me dit : « Vous savez, le Code pénal, les magistrats pourront toujours y trouver ce

qu’ils veulent y trouver, et ne pas voir ce qui les dérange... » J’ai l’air de ne pas

comprendre. Mon avocat a besoin de reformuler sa phrase en des termes plus clairs : «

Le Code pénal est une pute que les magistrats enculent chacun à sa façon ! »

Dit comme ça, on comprend mieux...

Le célèbre juge Roy Bean, « la loi à l’Ouest du Pecos », me revient en mémoire. C’est le

héros d’une aventure de Lucky Luke. Morris le dessine tenant le Code pénal à l’envers tout

en faisant semblant de le lire avec grandiloquence. Les magistrats auxquels j’ai eu

affaire pendant six ans se seront hélas avérés tous, sauf deux, des émules de Roy Bean.

Mais ils sont moins excusables que le fantasque juge autoproclamé du Far West, car les

miens sortent le l’ENM et ont prêté serment...

« Agression sexuelle est une expression fourre-tout qui remplace attentat à la pudeur,

me dit encore Me Dittmer, l’air blasé. Elle ne veut plus rien dire à force d’être

employée... » Je n’ose pas lui répondre que ça veut dire quelque chose pour

l’Éducation nationale et les gens qui entendent qu’on me reproche de tels chefs... Mais

les avocats ont tellement l’habitude de voir leurs clients condamnés après avoir été

massacrés pendant enquête et instruction qu’ils en perdent évidemment toute empathie

pour eux. Pour un avocat, l’intérêt principal des clients réside dans leur compte en banque,

et aussi dans la médiatisation de leurs affaires, qui peut braquer sur eux les feux de la

presse. Qu’un client perde un procès, c’est tout bénef pour un avocat : il va gagner 3000€

de plus pour aller en appel...

Me Dittmer est constamment fourré en Cour d’Assises. Mon procès, qui doit avoir lieu

en novembre, est reporté en... mars 2014. Je me demande avec inquiétude si maman

tiendra jusque là. Elle marche avec difficulté, commence à ne plus identifier les objets

les plus simples. Papa ne peut guère bouger de la maison, sinon elle l’appelle. Parfois,

elle tombe, et il a du mal à la relever. En allant aux toilettes, elle tapisse de merde le mur

du couloir. Papa le prend avec humour : « Elle m’a repeint le mur au pistolet ! » faitil,

et je mets du temps à comprendre... J’y vais le plus possible, mais ils croient que je

travaille, et ne peux donc me déplacer qu’en fin de semaine.

Je me suis fait opérer d’une résection trans-urétrale de la prostate, vers le 0 juin 2013.

Ce grattage destiné à prévenir les menaces de rétention urinaire va me tenir allongé un

mois, et empêcher l’évacuation du sperme. Ce liquide que j’avais réussi à extraire à la

129

force du poignet en 1984 va désormais me quitter pour toujours. Je m’en sens diminué dans

ma masculinité, un peu, je suppose, comme quand une femme sent les premières

atteintes de la ménopause. Tudal a achevé cahin-caha des études qui le mèneront à

travailler dans le patrimoine, occupation qui lui convient bien. Le pauvre n’accueille plus

ses copains chez nous, car tout le monde est au courant, et le téléphone arabe doit

multiplier encore les charges que la vice-proc et le juge d’instruction se sont déjà

employés rageusement à gonfler, sans parler des réseaux sociaux.

J’assiste donc à d’autres procès, et contemple dans ses oeuvres la cour qui a

manifestement remplacé les juges féminins que j’avais vus travailler jusqu’ici. Le

président, Eloi Barbizon, est arrivé en 2012. Dans la presse locale, il a fustigé le manque

de moyens accordés à la Justice, vieille rengaine des magistrats qui économiseraient

l’argent public s’ils ne massacraient pas les citoyens par milliers en les accusant pour des

faits imaginaires ou falsifiés. Il a dit aussi : « Ce sont les politiques qui font les lois, et

nous qui les appliquons. » Je ne me souviens pourtant pas avoir lu que les politiques

ont sommé les magistrats de se comporter comme ses collègues Verstrate et Burrieu...

Cela dit, ce juge me paraît plutôt équitable, et le voir en action me rassure un peu. Une

fois de plus, je me trompe lourdement : Eloi Barbizon dépassera de loin ses

prédécesseurs dans l’horreur et l’abjection.

Il tente de faire exprimer des regrets à un septuagénaire qui a percuté un motard sur un

rond-point. Le motard est mort, sa fille émet avec haine des reproches à l’encontre du

prévenu. Celui-ci demeure droit, sans se tourner vers la plaignante, et se défend : « Le

motard roulait vite, je ne l’ai pas vu... » Avec pédagogie, le juge Barbizon s’efforce

d’amener le vieillard à un peu de compassion : « M. N... n’est plus parmi nous... Il

n’avait que 40 ans, et une femme et deux enfants que sa disparition plonge dans la

souffrance... » Mais le prévenu allègue qu’il a souffert lui aussi en Algérie, ce que le

juge admet. Je quitte le tribunal avant l’énoncé du verdict. Ce même juge parle avec

beaucoup de patience à la postière qui a escroqué une dizaine de nonagénaires et placé

leurs économies sur les comptes de ses deux filles mineures. Il évoque avec admiration

le « travail très propre » de deux jeunes hommes « issus de la communauté des gens du

voyage », qui ont volé des moteurs de camions mais on été incapable de les fixer sur de

vieux véhicules. Ils ont demandé conseil à un garagiste qui, intrigué, en a parlé aux flics...

Les gens du voyage sont une dizaine au premier rang. Ils boivent café et chocolat, ce que

l’huissier ne tolère pourtant pas d’habitude. Ils parlent fort, mais demandent à l’assistance

de se taire quand elle est trop bruyante à leurs yeux. Les prévenus, dont l’un se trouve dans

le box vitré, sont très à l’aise, se congratulent, et sont visiblement des habitués de la

maison. Éloi Barbizon ne sort de ses gonds que devant un type qui a froidement

donné un coup de couteau à un passant, gratuitement, et dont l’avocat vocifère. Le

criminel est embarqué à l’audience.

Le procès, m’annonce Me Dittmer, aura lieu le 14 mars. Curieusement, mon beauf et sa

femme l’ont su avant moi : c’est dire que les juges tenaient à leur présence ! Gérard a, en

effet, écrit à Claudine un SMS dans lequel il écrit : « On ne viendra pas au procès : on

n’a pas porté plainte, on ne veut pas de dédommagements. On le fait pour toi et tes

130

enfants. » Quelle grandeur d’âme : je devrais m’estimer heureux que ce taré ne porte pas

plainte contre des attouchements que lui et sa femme ont inventés, dont la gradation

constante montre l’incohérence, et qui auraient dû leur valoir mises en examen,

comparution, condamnations et le calvaire qu’il me font subir...

Les 6 et 7 février, je trouve le courage et l’énergie pour me participer à un colloque sur

la critique de jazz, à Paris, près de la Très Grande Bibliothèque. Je cause de Boris Vian

critique de jazz, et rencontre des gens qui partagent ma passion. Immixtion illusoire dans

un monde qui n’est plus le mien et ne le sera jamais plus.

Le 2, c’est mon anniversaire, et nous sommes à Gwitalneufret. Maman l’oublie, pour la

première fois. L’an dernier encore, elle m’avait écrit une carte postale naïve de sa main

devenue tremblotante. Le médecin local m’a dit qu’elle n’en avait plus pour longtemps. «

Combien ? Trois mois ? » ai-je fait, livide... « Non, moins », a-t-il répondu. Je suis

assommé. Tiendra-t-elle jusqu’au procès ? On va bientôt l’emmener à l’hôpital de Carhaix,

pour son dernier séjour ici bas.

Le compte à rebours, un de plus, et un avant d’autres, commence à s’égrener. Le procès

devrait se dérouler à huis-clos, Kim étant mineure, m’a dit l’avocat. La spipette, qui a

parfois des accès d’empathie, me téléphone deux semaines avant pour me dire que, dans

l’affaire d’Eulalie, je peux espérer la relaxe : « Ce sont des magistrats, quand même... »

Justement : ce sont des magistrats... De plus, il aura lieu pendant les vacances, ce qui est

une bonne chose, me dis-je : le public des voyeurs sera plus mince. Mais cela aura, au

contraire, et comme d’habitude, des conséquences encore plus catastrophiques. Le jour

fatal, je me présente donc, déjà paralysé, ayant pris trois-quarts de Lexomil et un

bêtabloquant, devant la porte du TGI. L’huissier me fait entrer. « Ce n’est pas à

huis-clos ? » fais-je, étonné de voir un peu de monde dans la salle. « Eh non ! »

répond-il, solennel. Première désillusion. Je m’assieds au troisième rang, car le président

Barbizon et sa cour doivent juger une affaire de vol de chéquiers qu’il a envie

d’expédier au plus vite. Je ne vois pas Kim. Seule sa maman est présente, à gauche, dans

la partie du tribunal réservée aux victimes. Claudine a tenu à venir. J’aperçois aussi les

journalistes de la presse locale, devant leurs ordinateurs, mais ce ne sont pas ceux que je

vois d’habitude : sans doute est-ce parce qu’ils sont en congé. Le président est entouré de

ses deux assesseurs. L’un, grisonnant, cheveux au vent, gigote beaucoup. L’autre est un

curieux bonhomme rougeaud comme un bon paysan du coin. Il n’a pas de robe, mais

un costume ordinaire. Il est néanmoins affublé d’une médaille d’or énorme autour du

cou, ce qui m’intrigue. Me Dittmer, arrivé en retard, vient vers moi et me renseigne : «

C’est un juge de proximité, il n’y avait pas d’autre juge disponible. » Il est vrai

que la Justice » française est surbookée... Puis l’avocat gagne sa place, à ma droite. Tout

cela me rappelle ma soutenance de thèse, mais je ne sortirai pas diplômé du tribunal, bien

que couvert de documents.

L’affaire des chèques expédiée, l’huissier me hèle et je m’avance, pétrifié, vers la barre.

J’ai eu beau assister à une trentaine de procès, rien n’égale évidemment l’impression qu’on

a quand on est traîné au coeur du cyclone, surtout après avoir été massacré pendant quatre

131

ans. Je tiens dans les mains un pauvre classeur et un crayon – mais Me Dittmer

s’avance et me les retire : « Vous n’avez pas le droit de lire, ni d’écrire », souffle-t-il.

Je décline mes noms, prénom, âge et non-qualité de prof suspendu depuis trente mois, au

SMIC depuis vingt-six. Je suis d’une gaucherie pitoyable, et vais jusqu’à dire que j’étais

chargé de cours à la Sorbonne, ce qui n’émeut pas le président. Celui-ci cherche d’abord

des yeux « les parties civiles » : la mère de Kim, certes, mais qui d’autre ? Visiblement, le

juge Barbizon aurait aimé que mon beauf, sa femme et leur fille soient présents et

portent plainte : ils peuvent, en effet, le faire jusqu’au procès même. Pas de bol pour lui, ils

n’ont pas eu le courage de venir : c’est tellement plus facile de me débiner cinq fois dans

mon dos ! Le juge se contente ensuite de lire l’ordonnance du juge Burrieu, qui copiaitcollait

déjà, ai-je dit, le réquisitoire d’Imogène Verstrate en le poussant au noir.

Ces phrases assassines, lues à voix haute en mettant l’accent sur les détails les plus

croustillants, font frémir le maigre public, tandis que l’assesseur de gauche ne cesse de

remuer les jambes. Visiblement, Éloi Barbizon a pour but de me broyer lentement, en y

allant d’abord mollo mais en s’exprimant de manière de plus en plus sardonique, avec un

sourire narquois. Je ne peux pas me défendre : il se contente de me dire « Vous avez

fait ci... Vous avez fait ça... » sans daigner me demander si je l’ai vraiment fait ou quelle

est ma vision des événements. On lit souvent dans la presse que les magistrats signalent

qu’un tel n’est pas « venu s’expliquer au tribunal . » Mais comment s’expliquer, dans

un contexte qui tétanise d’office, et face à un juge qui, de toute façon, de me demande

pas mon avis sur la véracité des énormités qu’il débite d’une voix cassante ? Si le prévenu

était « présumé innocent jusqu’à l’énoncé du verdict », cette bonne blague, il devrait

pouvoir s’asseoir, lire, prendre des notes, à la même hauteur que la cour, sans être dos

au public, vrillé par les regards voyeurs...

J’objecte timidement que je ne dispensais pas de cours à Kim, mais que je me contentais

de lui donner mon avis sur ce qu’elle faisait dans son lycée.

« Oui, mais c’était une sorte de soutien scolaire ? » fait Éloi Barbizon, et j’acquiesce. Mais

je suis incapable de contester quand il affirme que j’ai « embrassé Kim sur la bouche

», que je lui ai « caressé les seins, les fesses, l’ai entraîné à l’étage en lui proposant des

exercices à faire », que je l’y ai « embrassée et caressée un peu partout sur le corps »,

alors qu’elle m’attribuait « un bisou dans le cou » et une étreinte fugace. Je suis déjà

presque inconscient, l’excès de Lexomil me plongeant dans la torpeur. Quand le juge

énumère les non-faits concernant Eulalie, j’ai le courage de rappeler la fameuse phrase que

le beauf avait lâchée juste après m’avoir ignoblement accusé de « caresses aux parties

génitales » de sa fille : « Quant à Eulalie, pour en avoir encore parlé avec elle la

semaine passée, elle ne se souvient de rien précisément. » Cette phrase anéantissait

d’emblée la calomnie. Mais le juge Barbizon, qui sait parfaitement ce que j’ai voulu dire,

fait semblant de ne pas m’avoir compris, et lance avec un ton cauteleux : « Parce que

vous avez vu Eulalie la semaine dernière, M. Kernévot ? » Le perfide bonhomme sait bien

que je n’ai pas le droit de la contacter. Je ne sais que répondre, et n’ose me tourner vers

mon avocat, qui griffonne à tout va, histoire de montrer à son client qu’il travaille.

132

Le reste n’est qu’un jeu de massacre que je n’entends même plus. Éloi Barbizon

énumère des titres de fichiers pédopornographiques que je n’ai jamais vus, mais qui sont

ceux qu’on a repérés en 2003 sur mon ordi, sans jamais pouvoir en exhumer un seul,

malgré l’artillerie lourde déployée par les cyber-techniciens. Cela me plonge dans la

stupeur. Il parcourt aussi, avec un sourire sadique, le rapport de la psychiatre auvergnate,

dont les conclusions avaient paru très favorables à mon premier avocat. Et là, horreur,

Barbizon énumère des défauts terribles, dont je ne me souviens plus, et que je n’ai

jamais lus, n’ayant pas eu accès à la totalité du rapport. J’ai le courage de protester : «

Comment peut-on énumérer des propos si tranchés après une heure de conversation

informelle ? » Le juge répond : « Cette psychiatre est très réputée, vous savez... » Je

n’ose pas dire que moi aussi, je suis réputé parmi mes élèves et mes étudiants, ainsi que par

mes supérieurs, pour mon sérieux, ma compétence, mon humour, mon efficacité et mon

dévouement. Ma dernière inspection, en novembre 2008, m’a valu neuf points de plus en

note pédagogique. Surtout, j’y étais allé avec 39, 5 de fièvre, suant et ahanant. Mes élèves

m’appréciaient tellement qu’ils avaient fait le cours à la place, ce qui avait beaucoup plu à

l’inspecteur. « Vous avez tenu la main d’une élève pendant un oral, M. Kernévot ? »

susurre le juge avec un sourire madré. Incroyable : la seule chose qu’il a retenu de mes 30

ans de carrière, c’est l’anecdote où j’ai empêché Victorine de tomber dans les

pommes... « Elle faisait un malaise », réponds-je timidement. « Ce n’est pas comme ça

qu’on l’a interprété », fait Éloi Barbizon, avec un sourire triomphant.

Le reste de mon exécution se passe pour moi dans l’hébétude. Je ne suis qu’un boxeur

groggy, dans les cordes, dont aucun arbitre n’arrête le massacre. J’ignore ce que le

procureur, Kévin Grissault du Bas-Verjus, claironne avec force effets de manches.

J’entends simplement : « Non, on ne va pas envoyer M. Kernévot en prison ! » Encore

heureux... Plus tard, je lirai les noms du gars à la médaille, Raymond Duberge, sans

doute sorti de sa ferme pour la circonstance, et celui de l’autre assesseur, agité de la danse

de Saint-Guy : Anthénor Vauclain d’Albigeois. Les magistrats recrutent beaucoup parmi

les particules : peut-être les ci-devant se vengent-ils ainsi du sort que leur caste a subi

sous la Révolution ? Ces particules, en tout cas, ne sont pas fines...

L’avocate de Kim prend la parole, mais je n’entends qu’une phrase : « M. Kernévot a

flairé une proie à 800 mètres de chez lui... » C’est dingue, je n’avais jamais entendu parler

de Kim avant que sa mère ne propose à ma femme que je l’aide un peu. « Il a alors

proposé ses services à ses parents... » Mais c’est faux ! Je hurle : « Non ! » Éloi

Barbizon crie : « Asseyez-vous ! » Mon avocat fait ce qu’il peut, mais se perd dans des

considérations inutiles sur ma santé, au lieu d’énumérer simplement les incohérences des

accusations relatives à Eulalie, de montrer comment celles qui concernent Kim ont été

gonflées constamment, de rappeler les tortures que j’ai subies en garde à vue et les aveux

extorqués de cette manière. Plus tard, je lirai sur le net que Me Dittmer se flatte de «

toujours improviser ses plaidoiries », et ajoute : « D’ailleurs, ça ne sert pas à grandchose

! » Je ne le lui ferai pas dire...

J’ai droit à la parole en dernier, mais n’émets que des borborygmes confus, dont

émerge la phrase : « Je n’ai pas touché Eulalie ! » Mais la cour s’en bat les couettes. La

133

séance est levée. L’avocat me dit que, vu ce qui s’est passé, il n’y a pas grand-chose à

espérer... Dans un état second, j’entends la sonnerie qui rameute les corbeaux de proie à la

curée. Le juge Barbizon, dans toute sa splendeur, debout comme ses collègues, ne déclare

qu’un mot : « Coupable ! » J’entends vaguement qu’il évoque ma garde à vue pour

justifier ma condamnation pour détention d’images pornographiques mettant en scènes

des mineurs, alors que mon avocat m’avait assuré que cette garde à vue était illégale et

serait annulée. Raymond Duberge me dévisage d’un oeil protubérant, comme dirait

Brassens. Vauclain d’Albigeois, même debout, ne se départit pas de sa bougeotte. Lui et

son compère Barbizon jubilent visiblement de m’avoir massacré : il m’inflige même 1500€

de dommages et intérêt pour Kim, plus les frais d’avocats, moi qui ne gagne que 1440€ par

mois... Tout ça fait cher du « bisou sur les lèvres » puis « dans le cou » reçus avec un

apparent plaisir.

Le Recueil des obligations déontologiques des magistrats stipule que « le magistrat se

comporte avec délicatesse » (p. 14), qu’il « se doit d’être intègre » (p. 13) qu’ « il mène

les débats avec tact, autorité sereine et impartialité », qu’il « agit avec tact et humanité

» (p. 37), que « son attitude, empreinte de neutralité, ne laisse pas transparaître

d’antipathie », qu’ « il entretient des relations empreintes de délicatesse avec les

justiciables » (p. 31) et « exerce ses fonctions avec le souci de la dignité des personnes » ;

on lui demande d’ « être impartial » (p. 22), d’être « plus que tout autre, tenu à la probité »

(p. 14), de ne « jamais attenter à la dignité de quiconque » (p. 14), et de « s’attacher à

rechercher, de manière objective, les éléments de preuve de nature à établir la vérité »

(p. 23). Faut-il en rire ou en pleurer ?

Le juge va m’envoyer bientôt ses attendus, supposés justifier mes trois condamnations :

elles iront plus loin encore que ses prédécesseurs dans la mauvaise foi la plus

caricaturale. Mais d’autres coups de massue m’attendent.

134





                                                                                X





« Quand un homme ou un groupe entre dans le champ de réflexion des intellectuels ou des fabricants

d’informations, il réveille une bête et il faut s’attendre à ce que les plus impatients et les plus médiocres

d’entre eux se fassent les dents sur lui. »

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, p. 473.





Dès le lendemain, Ouest-France titre, en première page, dans le paragraphe

concernant le Loiron : « Un professeur pédophile condamné ». C’est l’horreur. Cette

expression n’a jamais été prononcée à l’audience. L’article, en page régionale, titre « Le

professeur pédophile avait agressé deux filles » :

« Veste noire, cheveux poivre et sel, lunettes fines, air pincé. L’homme qui se

présente devant la barre n’est pas de ceux qu’on voit souvent dans un tribunal. Professeur

de Lettres, il enseigne également la rhétorique argumentative à des enseignants en droit.

Il est poursuivi pour des agressions sexuelles sur mineurs et pour possession d’images

pédophiles. "J’étais un prof très consciencieux et travailleur. Je suis le normal devenu

l’anormal. C’est atroce, depuis les faits je suis chouté aux antidépresseurs" raconte

l’enseignant qui, suspendu depuis le démarrage de l’enquête en septembre 2010. Malgré

un vocabulaire soutenu, les propos de l’homme sont très confus. Tout commence par

la plainte d’une jeune fille de 17 ans, en mars 2010. L’enseignant aurait profité d’elle

pendant des cours de soutien à son domicile à Erville. Il l’a caressé par-dessus les

vêtements et l’a embrassée. L’homme reconnaît « un bisou sur la bouche » mais

minimise les gestes. Il en avait fait, dit-il, sa Muse littéraire. Elle lui avait inspiré un livre

qu’il avait commencé à écrire. Mais, au cours de l’enquête, les gendarmes découvrent

d’autres faits. Une nièce de l’enseignant porte plainte pour une agression sexuelle en

2002 à Chinon, alors qu’elle avait 8 ans. Et un DVD a été retrouvé chez lui, à proximité de

son ordinateur, avec des vidéos pédopornographiques mettant en scène de très jeunes filles.

L’avocat du prévenu admet les problèmes de son client. Mais il démonte une partie du

dossier. Il parle « d’une contrainte qui n’est pas établie », « de gestes qui ne sont pas tous

connotés sexuellement » et « d’images qui ne viennent pas d’un ordinateur. » Mais le

tribunal l’a reconnu coupable et condamné à un an de prison avec sursis, deux ans de suivi

et mise à l’épreuve, une obligation de soins, l’inscription au fichier des délinquants

sexuels et une amende de 1500€ pour préjudice moral. »

On notera l’orthographe du journaliste, qui ne sait pas écrire « shooté », et le fait

qu’il souligne mon « air pincé », tandis que les outrances gestuelles du juge et du proc

resteront évidemment passées sous silence. Je suis scandalisé qu’on écrire que je «

minimise » les faits, alors que c’est la « Justice » qui les a maximisés, et que je ne

135

tenais humblement qu’à rétablir la vérité. « Je suis le normal devenu anormal » n’a aucun

sens. J’ai dû dire que ma situation de prof suspendu, anormale, est devenue hélas normale,

au bout de quatre ans. Par contre, les « jeunes enfants mineurs » du DVD redeviennent ici

les « très jeunes filles » décrites par l’enquêteur. Le Fijais, fichier informatisé judiciaire

des auteurs d’infractions sexuelles, n’est pas le « fichier des délinquants sexuels »,

expression qui est tout miel pour les journalistes. Rappelons que DSK, Polanski,

Benzéma/Ribéry, Matzneff, Baylet, et ce général G..., qui avait 9000 documents

pédophiles dont certains montraient des bébés de six mois, n’y sont pas inscrits : selon que

vous serez célèbres, flics ou profs... Le journaleux commet enfin une erreur grave en

écrivant qu’Eulalie a porté plainte, ce qui est faux, malgré les efforts du gendarme

Bouvreuil, du juge Burrieu et de son compère Barbizon pour l’y inciter. J’envoie aussi sec

une lettre recommandée à Ouest France pour exiger une rectification sous peine de

poursuites. J’ignore si elle a été prise en compte, car l’article de l’hebdo local, le Courrier

du Loiron sera bien pire... Le procès a eu lieu pendant les vacances. Le chroniqueur

habituel du Courrier, un journaliste avisé, doué d’une plume élégante et qui ne se

permet pas d’écart, a hélas été remplacé par un pigiste sans doute plus habitué aux

comptes-rendus des concours de pétanques qu’à la chronique judiciaire. Cette fois-ci « Un

professeur pédophile condamné » figure en bandeau de couverture ! Et l’article est un

incroyable tissu d’immondices qui alignent calomnies, diffamations, insultes et

approximations :

« Il avait les mains baladeuses et une fâcheuse tendance à regarder des films

pédopornographiques. Ancien professeur au lycée Berthollet de Blémont, ex-juriste à

l’université de Rennes et à la Sorbonne, le prévenu a tout d’un intellectuel. Mais derrière

ses lunettes rondes et une certaine habileté verbale se cache un homme trouble et

mystérieux. Les premiers faits remontent à 2002. En famille pour Noël, il demande à sa

nièce de se déshabiller pour lu montrer son corps avant de lui toucher le sexe. La petite

fille est en pyjama et s’apprête à aller se coucher. Une action qu’il réfute : « Je n’ai

jamais caressé le sexe de ma nièce. » Huit ans plus tard, il se retrouve à donner des cours à

une fille du voisin, alors âgée de 15 ans. Le soutien scolaire prend un tournant pervers.

Épris de la jeune fille, qu’il considère comme une Muse, l’homme, habitant d’Erville, se

lâche. « Je me suis attardé sur sa cuisse et je lui ai fait un bisou sur sa bouche. », décrit-il à

la barre. L’ex-professeur de Lettres ne s’arrête pas là. Il décide ensuite de la faire monter

dans son bureau. Une fois de plus, la situation dérape. Il la prend par la taille, et la

caresse à différents endroits. Parvenu (sic) à s’échapper, la fille se plaindra plus tard à

une infirmière scolaire. C’est elle qui donnera le signalement. Lors de la perquisition,

les gendarmes trouveront chez l’intéressé une dizaine de films pédopornographiques sur un

DVD. S’il se défend de les avoir visionnés, l’intéressé ne nie pas qu’il est devenu un

amateur du genre. « En allant sur internet, je suis tombé sur des images pédophiles et j’étais

choqué, confesse-t-il. Mais j’y suis revenu ». Reconnu coupable par le tribunal, il a été

condamné à un an de prison avec sursis, assorti d’une mise à l’épreuve de deux ans et

d’une inscription au fichier national des délinquants sexuels. »

Visiblement, le plumitif local tenait là l’affaire de sa vie, si l’on en juge par la

jubilation dont il fait preuve. « La bonne foi en droit de la presse française doit respecter

136

la mesure et la prudence, ainsi que l’absence d’animosité personnelle »... Or, la

première phrase de l’article suinte le sarcasme et « l’animosité personnelle ». Comble de

l’horreur, il cite ma ville et le nom de mon lycée. Il n’y a évidement pas deux profs à

vivre à Erville et à travailler à Berthollet. Je ne sortirai désormais que la tête basse et en

craignant les regards ou les remarques courroucés. Les calomnies abondent : je ne suis

pas un ex-prof, mais un prof suspendu. Mes anciens élèves et collègues seraient étonnés

qu’on me qualifie d’ « homme trouble et mystérieux », moi dont les cours ressemblaient

parfois, m’a-t-on dit, à un spectacle de Pierre Desproges. Le mot « pervers » n’a pas été

entendu à l’audience. Il « se lâche » est une autre expression ironique, ici déplacée. Autre

calomnie : Kim avait 17 ans et demi, pas 15 ans. La différence est de taille. Comment «

décider de faire monter dans son bureau » quelqu'un qui n’y consentirait pas ? Je ne suis

pas le joueur de pipeau de Hamelin, ni Polanski... Le plumitif enfin, m’attribue à

l’audience des propos signés en garde à vue sous la torture, et qu’Éloi Barbizon a lus avec

délectation en les extrayant du PV. Kim n’a jamais dit que je l’ai « caressée à différents

endroits », dans mon bureau, mais que je l’ai brièvement prise dans mes bras et lui ai

administré « un bisou dans le cou ».

Nous sommes le 20 mars. Dès le lendemain, je reçois deux courriels de collègues qui

me sont restés fidèles, et qui me signifient qu’ils rompent toute relation avec moi.

J’écris à mon avocat pour qu’il porte plainte contre la presse. Il me répond : « On ne peut

hélas interdire aux journalistes de raconter ce qu’ils ont entendu à l’audience. On peut le

regretter, mais c’est ainsi. » Effaré, je n’ose lui répondre qu’on y a jamais entendu que Kim

avait 15 ans, qu’Eulalie avait porté plainte, que j’étais un ex-prof, un accusé (mot réservé à

la Cour d’Assises), que j’avais « les mains baladeuses », et encore moins, que j’avais «

caressé Kim a différents endroits », à l’étage... Mais Me Dittmer est un homme pressé :

on ne va tout de même pas lui demander de défendre son client contre les calomnies de

la presse ! Il agira de la même façon en appel... J’écris donc au directeur du Courrier

pour demander un droit de réponse. Le rédacteur en chef me répond qu’il ne peut accéder à

ma demande, car « je salis l’honneur de son journaliste » en citant son nom, et celui de la

gendarmerie, en évoquant ma garde à vue. Je lui réponds alors ceci :

« Merci pour votre lettre. Il est admirable que vous vous souciiez tant de« l’honneur »

d’un journaliste qui se soucie si peu du mien, et de l’honneur en matière de déontologie

journalistique, car propager des informations fausses est désinformer. Quant à « l’honneur de

la gendarmerie », rassurez-vous : ma garde à vue a été évoquée à l’audience, et cela n’a gêné

personne. Enfin, comment voulez-vous que j’évoque le contenu d’un article qui me diffame

sans citer le nom de son auteur ? Le principe même du droit de réponse est de contester

l’article incriminé, et donc celui qui l’a écrit. Exiger la rectification d’informations fausses

et diffamatoires n’est pas « dégénérer en tribune libre. »

J’ai transmis votre lettre à mon avocat, qui voit dans l’article que M. B... plusieurs éléments

susceptibles de donner lieu à une plainte pour diffamation et injure publique à mon encontre.

Vous les connaissez déjà : votre journaliste me désigne trois fois comme « ex-professeur »,

alors que je suis suspendu, et donc toujours titulaire de mon poste et salarié de l’Éducation ;

falsifie l’âge de ma victime, lui fait tenir des propos qu’elle n’a pas tenus, m’attribue à

l’audience des propos tenus en garde à vue, se permet des commentaires personnels

outrageants, notamment en me traitant de « pervers », d’ « homme trouble et mystérieux »,

137

manifeste une jubilation visible à écrire « Il avait les mains baladeuses », « Il se lâche »...

Surtout, il brise ma vie sociale en citant mon lycée et le lieu où j’habite : habiter Erville n’est

pas habiter Chambville ou Rennes. Il n’y a qu’un seul professeur du lycée Berthollet

habitant Erville : aussi toute sortie m’est-elle impossible, et personne ne vient plus chez moi.

(…) Je vous demande donc de publier le droit de réponse suivant :

Professeur condamné : des rectifications

Nous nous sommes fait l’écho récemment du procès condamnant un professeur suite à

des actes commis sur sa voisine et sa nièce. Le condamné tient à rectifier les choses suivantes

: contrairement à ce qu’écrit A. B..., il ne s’agit pas d’un « ex-professeur ». Suspendu de ses

fonctions, il est toujours titulaire de son poste, et salarié de l’Éducation nationale. Sa victime

n’avait pas 15 ans, mais 17 ans et demi. Il ne l’a pas « fait monter dans son bureau » : comme

elle le dit clairement dans ses dépositions aux gendarmes et au juge, elle l’y a suivi de son plein

gré. Il ne l’y a pas « caressée à différents endroits » : elle signale « un bisou dans le cou » et

une étreinte rapide. Elle n’est pas « parvenue à s’échapper » : elle est redescendue

tranquillement, devant son voisin. Lui et elle ont pris le thé au rez-de-chaussée, en

compagnie de sa maman. Jamais le professeur n’a dit, à l’audience, qu’il était un « amateur

de pédopornographie » : ces propos émanent du contexte particulier d’une garde à vue de 48

heures antérieure au 10 juillet 2010. Le DVD incriminé ne vient, comme l’enquête l’a prouvé, ni

de son ordinateur, ni d’achats sur internet. Jamais les mots « pervers » et « professeur pédophile

» n’ont été prononcés à l’audience. Niant farouchement le moindre attouchement sur sa nièce, le

professeur a fait appel du jugement. Ni elle, ni ses parents n’étaient d’ailleurs présents à

l’audience, et aucun n’a porté plainte.

Je vous remercie de votre compréhension. Mon avocat pourrait lire les dépositions de ma

victime, qui infirment les propos de M. B... : son collègue d’Ouest-France n’a, d’ailleurs pas

entendu ce qu’il a entendu. L’imagination est une qualité, mais peut-être pas dans le compterendu

d’une chronique judiciaire. Si ce rectificatif n’est pas publié, je serai contraint de porter

plainte pour diffamation et injures publiques contre M. B... et votre hebdomadaire, ce que je

ne souhaite pas. »

138





                                                                                            XI




« J’assistai à son agonie, à ce dur travail vivant par lequel la vie s’abolit, m’essayant vainement à capter le mystère

de ce départ vers nulle part. »

Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Gallimard, coll. Blanche, 1960, p. 503

*

« C’était tellement attendu, et tellement inconcevable, ce cadavre couché sur le lit à la place de maman. Sa

main, son front étaient froids. C’était elle encore, et à jamais son absence. »

Simone de Beauvoir, Une Mort très douce (1964), Gallimard, Folio, 1980, p. 124




Je ne vérifierai pas si ce coup de bluff a marché, car maman va très mal, et je dois me rendre

en vitesse dans le Finistère. Je dis à papa que j’ai obtenu un congé de fin de vie pour

rester à ses côtés. Une collègue me dira plus tard que j’ai eu raison de faire rectifier les

erreurs du Courrier : ça a donc peut-être marché, mais le mal a été fait. Mon avocat mondain

aurait pu me faire gagner 3000€ contre la presse : il préfère me faire casquer pour ne pas me

défendre... Roselyne Bachelot, elle, a dû verser 10000€ à Nadal pour l’avoir traité de

« dopé »...

Le printemps est atroce. Il pleut constamment, et je passe un temps fou à tondre, à

faucher, à aider papa aussi, le pauvre, qui se rend deux fois par jour à l’hôpital de Carhaix, pour

le maintien duquel il s’est battu naguère, quand il était maire de Gwitalneufret. Maman n’est

plus guère consciente. On la loge dans une chambre en compagnie d’une pauvre vieille atteinte

d’Alzheimer, qui semble vouloir lui enlever ses perfusions... Gladys, revenue en Angleterre,

ne viendra pas la voir avant sa mort. Tudal a été effaré par les articles de la presse, mais il

résiste.

Ni ma femme ni mes enfants hélas ne contesteront jamais les horreurs de leur oncle et tante,

au contraire... « Il n’y a que deux phrases de fausses dans la déposition de Gérard, s’exclame

Claudine, celles où il dit qu’il ne t’a pas serré la main lors des deux enterrements... » Je lui

scande les accusations en gradation constante de la famille : « On le saura ! » crie Claudine. «

Et Eulalie a peut-être eu des flashes ! » tonne-t-elle. Comment une telle mauvaise foi estelle

possible ? Claudine est viscéralement incapable de reprocher ses ignominies à son frère :

la voix du sang est la plus forte. Nous vivons donc dans une terrible névrose conjugale. Elle ne

voit plus Gérard, mais le défend... Théoriquement, les époux se doivent mutuelle assistance.

Ma femme et mes enfants auraient dû porter plainte contre le beauf et sa femme, qui nous ont

déjà fait perdre 80000€, sans jamais m’avoir remboursé le salaire donné aux créanciers de mon

139

beau-père... Mais non : je ne suis pas seulement un martyr de la « Justice » – parmi des

milliers d’autres, j’imagine –, mais mes proches eux-mêmes m’accablent, quelles que soient

mes erreurs, minimes au regard de ce qu’elles sont devenues et de leurs conséquences...

Je passe avril et mai chez papa, en revenant de temps en temps dans le Loiron. J’ai décidé de

faire appel, et il faut donc revoir Me Dittmer, et surtout lui donner un gros chèque. En 2014,

j’ai quand même réussi à travailler à la réédition de mon petit essai sur la littérature

bretonne, qui m’avait valu un certain succès jadis. Le toubib de Carhaix nous dit que maman

est atteinte par un début d’Alzheimer, et que la fissure à la colonne vertébrale dont elle souffre

depuis sa chute en 98 offre une ouverture aux métastases cancéreuses, qui s’y précipitent avec

gourmandise. Une autre dame a remplacé celle qui devenait dangereuse et faisait des moulinets

avec sa canne. Cette nouvelle voisine dort tout le temps et ronfle comme un tracteur. Man’ ne

s’en soucie pas. Elle me regarde de ses yeux hagards, sa main valide squelettique tandis que

l’autre est dévorée par l’oedème. Elle ne prononce pas beaucoup de phrases sensées, sauf celle-ci

: « Pourquoi fallait-il donc qu’à la fin de ma vie le bon Dieu me donne tant de souffrances ? »

On la déplace bientôt dans le bâtiment des soins des malades les plus atteints. On la glisse

sous une sorte de matelas pneumatique rempli d’eau qui permet de masser son corps privé

d’exercice physique. Claudine vient la voir le plus souvent possible et s’y prend beaucoup

mieux que moi pour la masser et la dorloter. La pauvre est déjà passée par là. Papa et moi

essayons de lui faire avaler un peu de nourriture, mais sa gorge est obturée par une sténose.

On est tout content qu’elle soit arrivée à avaler une crêpe – mais elle vomit bientôt longuement,

avec un regard navré, cette faible nourriture.

On a, mon père et moi, une relation étroite. Comme on est souvent tous les deux, il me parle

de son enfance, de la guerre, de la vie pas toujours facile avec man’ si souvent malade. On fait

les courses ensemble, on pense à qui il faut inviter pour les obsèques. J’essaie avec papa

un costume noir, à Carhaix. Claudine doit aller en voyage en Angleterre avec ses élèves, et on

se demande si maman tiendra jusqu’à son retour. On l’a transférée en soins palliatifs, et c’est la

dernière étape. Ses cheveux, sur la nuque, ressemblent à ceux d’un caniche qu’on n’aurait

pas peigné depuis des années. La coiffeuse de l’hôpital les lui coupe court, et ça lui va plutôt

bien. Il faut se faire coquette, pour le dernier voyage. Elle l’a toujours été : la petite fille pauvre

de la campagne, devenue couturière, a toujours suivi les modes. Après sa mort, Claudine

trouvera dans les armoires une quantité de chaussures et des vêtements de très bon goût qu’elle

ne lui a jamais vu porter. Papa me montre une chemise blanche, ornée d’une jolie dentelle

discrète : « Mamm m’a dit de lui mettre ça, quand elle sera morte... ». Ma gorge se noue.

Le 29 mai, l’hôpital appelle papa car maman n’a pas l’air d’aller bien. Il se rend donc à

Carhaix en début d’après-midi. Je tue le temps en lisant ou en rangeant quelques affaires. Papa

m’appelle le soir en me disant qu’il va rester dormir aux côtés de man’. Je raccroche, puis

m’interroge : pourquoi dormir auprès d’elle ? Je rappelle le service, et parle à une infirmière :

« Pensez-vous que je doive venir aussi ? » Elle me répond : « Faites selon votre

conscience ! » Les mots ne sont pas explicites, mais je crois tout de même les comprendre.

Je fonce à Carhaix. Man’ est inconsciente, et papa lui tient la main en versant quelques

larmes. On nous installe deux lits de camp, pour passer la nuit avec man’. Les infirmières sont

pleines de prévention. J’ai oublié mes boules Quiès et mon Lexomil, mais ne m’attends pas à

140

dormir beaucoup. Le sommeil nous prend pourtant, papa et moi, car nous sommes épuisés. Les

premières lueurs de l’aube nous réveillent, vers six heures. Papa s’extirpe avec peine du lit de

camp et se cogne le nez sur la rambarde du lit. « Elle ne respire plus ! » me dit-il. Maman s’en

est allée sans faire de bruit, sur la pointe des pieds, comme elle a vécu, pendant notre

sommeil, comme pour ne pas nous déranger. Papa embrasse en pleurant le visage de la femme

qui a partagé sa vie soixante-deux ans. Les infirmières viennent et nous disent d’aller prendre

un café. Il faut déjà remplir des paperasses, car quelqu'un de la mairie doit passer.

On revient chez nous pour appeler les pompes funèbres, le prêtre, organiser les funérailles,

faire passer un communiqué dans la presse. Faut choisir un cercueil, on opte pour celui

qu’avait déjà choisi ma tante, morte l’année passée. Il fait froid, bien que nous soyons fin

mai. Man’ repose dans la salle funéraire de Châteauneuf-du-Faou. La pièce sans fenêtre baigne

dans une odeur d’encens, tandis qu’une musique new age distille une ambiance feutrée. Les

connaissances de la famille se succèdent, les anciens collègues de la poste, ainsi que le cortège

des bigotes qui accompagnait maman dans ses pèlerinages. Gladys est revenue spécialement en

avion. Je lui ai payé son voyage et me tiens en retrait sans oser lui parler. Tudal est plus

affectueux, et il me passe souvent le bras sur l’épaule. Je n’ai même pas l’idée de choisir de la

musique pour la messe, mais l’équipe en place a l’habitude. Man’ reposera deux jours dans ce

local, puis il faudra bien l’enfermer à jamais. Les gars des pompes funèbres nous disent de sortir,

on ne montre pas aux familles la scène où l’on ferme la housse sur le corps. Papa, Claudine, mes

enfants, quelques rares proches et moi offrons une dernière bise au front froid de maman.

L’église de Gwitalneufret est gracieuse, son clocher ajouré est fin. L’intérieur a été repeint

quelques années plus tôt, et offre le spectacle de poutres qui s’enfoncent dans la bouche de

gargouilles burlesques. La nef est d’un joli vert d’eau pastel. Des sculptures naïves parsèment

l’intérieur, et on peut admirer un triptyque du XVIe siècle. Près de la chaire repose un petit

cercueil sur lequel figure une inscription en breton, qui rappelle une des fonctions de cet

endroit.

La porte à lourds battants s’est ouverte sur une musique d’harmonium. Bientôt surgit le

corbillard, et nous voyons le cercueil de maman en sortir. Je ne crois pas trop à ce que je vois. Le

public se tient à l’écart. Durant la messe, Gladys lira d’une voix posée la pauvre bio de sa grandmère,

qui égrène les multiples maladies dont elle aura été victime. Claudine gigote sur le banc.

Elle a montré jusqu’au bout son dévouement, et le montrera encore pour papa. Je lis aussi un

texte dont je ne me souviens plus. Le cortège déambule vers le cimetière. Il commence à

pleuvoir, et on assiste en grelottant à la descente du cercueil dans le caveau familial.

Selon l’usage, un café réunit les proches et les amis au centre du village. Les premières

ombres de la soirée font se disperser les gens venus accompagner maman pour son dernier

séjour. Nous restons tous les cinq dans une grande maison à qui manque quelqu'un qui l’a

marquée de son empreinte. Le lendemain, papa et moi conduiront Gladys à l’aéroport de Brest.

Durant l’été, je conduirai papa ici ou là pour le conduire chez le notaire ou à la poste.

Mais bientôt le juge Barbizon m’enverra sa lettre de condoléances.

141

XII

« ...et j'étais loin de me douter que cet homme insignifiant qui s'agitait devant moi allait dépenser des trésors

d'énergie et de perfidie pour me harceler, me torturer pendant des années. »

René Frégni, Tu tomberas avec la nuit, Gallimard, coll. Folio, p. 110

Après le réquisitoire hystérique de la vice-proc Imogène Verstrate et l’ordonnance du juge

d’instruction Jules Burrieu, tous deux animés, on l’a lu, de la rage méthodique de me détruire

en falsifiant les faits, en éliminant les preuves d’innocence ou de non-culpabilité et les éléments à

décharge ou circonstances atténuantes, je ne pouvais m’attendre à plus d’honnêteté de la part

d’Eloi Barbizon, qui avait pris un plaisir visible à m’humilier en public. Mais la prose de

ses « attendus » – c’est le mot, cette fois-ci –, dépasse encore ses prédécesseurs dans la

malhonnêteté la plus inqualifiable – sachant qu’elle vient d’un individu supposé appartenir à la

catégorie de citoyens les « plus tenus à la probité » !

Comme le juge d’instruction, Barbizon se contente de copier-coller ce qu’avait déjà éructé la

vice-proc au début de ce jeu de massacre judiciaire : je vous en épargne donc la lecture. Tout au

plus lit-on ici moins de fautes d’orthographe, de syntaxe, de redites ou d’oublis de mots. Voici ce

que l’on doit à Eloi Barbizon :

« À l’audience, M. Kernévot développait une argumentation confuse et obscure sur ses

motivations et son état d’esprit général. Il reconnaissait les faits d’atteintes sexuelles sur Kim L...

et expliquait qu’il avait acheté le DVD dans un sex-shop en Italie. Il ne pouvait apporter

d’éléments probants à l’appui de ces allégations et reconnaissait bien être le détenteur de ce

DVD pédopornographique.

En second lieu, l’enquête permettait d’extraire de l’ordinateur de M. Kernévot une lettre

écrite le 2 décembre 2001 dans laquelle il avouait avoir en 2002 (sic !) commis des gestes à

connotations sexuelles sur Eulalie Boucardel, sa nièce alors âgée de 8 ans. Deux lettres qu’il

destinait aux parents d’Eulalie relataient qu’il avait demandé à la petite fille d’ouvrir son

peignoir pour voir sa nudité.

Le père d’Eulalie confirmait que sa fille lui avait raconté qu’à l’occasion des fêtes de Noël

2002, son oncle lui avait caressé les parties génitales par-dessus les vêtements. Si l’audition

d’Eulalie par les gendarmes et par le juge d’instruction, intervenue en 2012, ne lui

permettait pas de décrire avec une totale précision le déroulement des faits de 2002, la

jeune fille n’en était pas moins formelle que M. Kernévot lui avait demandé de baisser son

pyjama et l’avait ensuite caressé (sic) sur le sexe. M. Kernévot reconnaissait bien avoir,

au cours des fêtes de Noël 2002, demandé à sa nièce d’ouvrir son peignoir pour regarder son

142

sexe pendant qu’elle récitait un poème. Il niait cependant lui avoir caressé le sexe tout en

reconnaissant devant le juge d’instruction une « fascination extatique devant le sexe de

l’enfant. » Au cours de l’audience de jugement M. Kernévot maintenait sa position.

Sur la culpabilité :

M. Kernévot a reconnu avoir abusé de la confiance de Kim L... en lui caressant la cuisse,

les fesses, les seins et en l’embrassant. Il sera donc reconnu coupable d’avoir le 20 mars 2010

commis par surprise une atteinte sexuelle sur Kim L...

Tout en niant en connaître le contenu, M. Kernévot a reconnu avoir acheté un DVD contenant

des images de jeunes mineures dans des postures sexuelles. Ce DVD a été saisi lors de la

perquisition opérée à son domicile. La détention de ce DVD par le prévenu, qui ne pouvait en

ignorer le contenu alors qu’il a lui-même reconnu à plusieurs reprises son addiction à ce type

d’addiction pédopornographique, est donc établie. Il sera donc reconnu coupable de détention

d’images ou de représentation pornographiques pour avoir détenu de septembre 2008 à juin 2010

un DVD contenant 11 fichiers à caractère pédopornographique. »

On notera la férocité d’un juge qui m’estime « confus », alors que j’étais placé dans une

situation qui n’avait rien pour favoriser mon confort intellectuel... Sans pouvoir lire ni prendre de

notes, debout à la barre face à une cour résolument hostile, il faudrait être un surhomme pour

tenir un discours clair, même si j’ai eu le courage d’objecter. J’ai exprimé d’emblée à mon

avocat que ce DVD était un cadeau du gendarme Bouvreuil, mais il m’a dit que cette ligne de

défense n’était pas soutenable en justice, car on ne peut émettre l’hypothèse qu’un

représentant de l’ordre est malhonnête ! Je me suis en effet rendu à Bologne fin avril 2010, et

y ai acheté un DVD que je n’ai jamais vu, car je l’ai oublié à mon retour en découvrant le mot de

l’urologue, qui m’invitait à le rencontrer d’urgence. Je me souviens du sex-shop crasseux où des

DVD d’occasion, gravés, étaient empilés dans un carton et vendus un euro. Cette explication

est donc plausible, mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, ce qui est

évidemment hideux quand l’aveugle en question est un juge qui décide d’un revers de main

qu’un citoyen doit être éliminé de la société. On constate que j’ai encore écrit une lettre en 2001

pour avouer des faits commis un an plus tard : comme ses prédécesseurs, le juge Barbizon

me prête de talents de devin ! Il n’y a jamais eu de geste, mais une parole déplacée envers

Eulalie.

Le juge atteint ensuite des sommets de perfidie en remplaçant « le beau-frère révélait », déjà

ignoble, par « confirmait » : or, on ne peut confirmer qu’une proposition qui a été préalablement

énoncée... L’argumentation diabolique d’Eloi Barbizon va donc faire passer en 2002 ce

qu’Eulalie n’a dit qu’en 2012. La phrase atroce du beauf concernant les « caresses aux parties

génitales par-dessus les vêtements » se voit donc attribuée, par un tour de passe-passe, à sa

fille... Le paragraphe suivant est savoureux : la pauvre Eulalie a forcément du mal à parler «

avec une totale précision » de faits qui n’ont pas eu lieu, mais elle est « formelle »

pour dénoncer des caresses, pyjama baissé... Le juge ne sait même pas ce qu’elle portait. Il me

déclare coupable deux fois d’ « atteinte sexuelle par surprise » sur Kim et Eulalie, mais me

condamne quand même pour « agression sexuelle », ce qui est évidemment m’éreinter,

143

l’expression suintant la violence extrême. Le DVD contient maintenant des images de « jeunes

mineures », non plus de « jeunes enfants mineurs » : il n’est donc pas

pédopornographique, « pédo » signifiant « enfant » : et ce juge me déclare confus... Si j’ai avoué

une addiction, c’était à la pornographie, pas à la pédopornographie : les « aveux » en question

sont dus au chantage, aux menaces, aux fausses promesses, à la terreur subis en garde à vue et

aux cachets que j’y ai avalés avant d’être « interrogé » trois heures. La prose du juge atteint

ensuite des sommets de turpitude : « Il résulte de l’instruction que les déclarations d’Eulalie

Boucardel, bien qu’intervenus dix ans après les faits, sont constantes sur le fait qu’il y a bien eu

caresse du sexe de la part du prévenu ».

Or, la seule phrase qu’a prononcée Eulalie, c’est celle que sont père lui attribue en 2010

: « Quant à Eulalie, pour en avoir parlé encore la semaine passée, elle ne se souvient de rien

précisément. » Elle dit donc en 2010 : « Je ne me souviens de rien », ce qui évidemment

n’entre pas dans la stratégie de la « Justice »... La phrase suivante vaut son pesant de

cacahuètes :

« La jeune fille, qui indique ne pas avoir été traumatisée par ce geste et vouloir tirer un

trait sur ces événements, n’apparaît pas comme avoir voulu charger Martial Kernévot mais

bien comme avoir relaté les faits tels qu’ils se ont déroulés et tels que son père les lui a

lui-même rappelés en indiquant ce que sa fille lui avait dénoncé en 2002, à savoir que son

oncle lui avait caressé les parties génitales par-dessus les vêtements. Les déclarations

d’Eulalie apparaissent comme suffisamment précises et crédibles pour déclarer coupable,

M. Kernévot, son oncle, de s’être rendu coupable d’atteinte sexuelle sur mineure de moins de

quinze ans sur laquelle il exerçait une autorité de fait. »

On admirera l’énergie que dépense ce juge, qui m’estime « confus », pour rédiger une phrase

aussi alambiquée et qui a dû lui coûter bien des recherches dans le dictionnaire des

synonymes... Et la « Justice » se plaint qu’elle est surmenée... S’il faut traduire ce galimatias en

français, cela donne : Eulalie dit en 2012 ce que son père a dit en 2010 et qu’on lui demande de

dire comme si c’était elle qui l’avait dit en 2002... Et ici encore on retrouve joyeusement les «

caresses aux parties génitales par-dessus les vêtements », après un tour du côté du pyjama

baissé... Eloi Barbizon parlait d’un manque de « totale précision » avant de décider que,

finalement, Eulalie parle « de manière suffisamment précises »...

« L’expertise psychiatrique de M. Kernévot fait ressortit une personnalité intellectuellement

brillante mais torturée et caractérisée par une forme de perversion dans la sphère sexuelle et

une forte attirance pour les élèves filles. Son comportement et ses explications à l’audience ont

été marqués par une autojustification permanente et quasi-esthétique de ses agissements et par

une inquiétante inconscience de sa qualité d’adulte face à ses victimes mineures. »

On note que mes qualités disparaissent chaque fois un peu plus : pas d’« idéaliste »

ni de « travailleur », chez ce juge décidé à me démembrer malgré l’évidence de ses

incohérences. Jamais je n’ai eu un reproche d’élève en 28 ans, au contraire, et j’avais des

classes de littéraires qui ne comprennent souvent que deux ou trois garçons... Quant à mes

justifications « quasi-esthétiques », je me demande en quoi elles ont pu consister, moi qui

n’émettais que des borborygmes et quelques phrases de protestations. Mes « agissements », on

a vu en quoi ils consistaient avant qu’ils ne soient falsifiés. Quant on pense qu’Eloi Barbizon a

144

présidé deux ans le principal syndicat des magistrats, ça donne une idée du climat moral qui

sévit dans ce milieu... Il est aussi décoré de l’ordre national du mérite – et j’ajouterai : du

mérite stylistique, tant il en faut pour arriver à tordre la langue et le droit d’une manière à

ce point digne de la novlangue d’Orwell... Le reste des attendus énumère les condamnations et

obligations déjà connues. L’appel donnera-t-il quelque chose ? Me Dittmer en est persuadé, mais

c’est évidemment son intérêt que de me le faire croire.

Dans son bureau, il lit rapidement la prose du juge Barbizon, dont la phrase proustienne lui

tire une réflexion sarcastique. Il me dit qu’on ne va pas contester la condamnation d’ «

agression sexuelle » sur Kim, ce dont je m’étonne, car l’expression est rédhibitoire. « Non, y

avait quand même quelque chose contre Kim, on va être d’accord... » Je n’ose pas protester

qu’un avocat, c’est fait pour défendre son client, surtout quand on lui demande près de 4000€

cette fois pour ne pas plaider contre l’adversaire... Mais c’est comme ça, et on va attendre avec

angoisse un nouveau compte à rebours, le procès en appel étant fixé au 14 octobre.

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                                                                            XIII





« Enculez-moi ce cadavre et donnez-le aux chiens !

— Bien, monsieur le juge. »

Homère... ou Shakespeare. Ou alors Hugo, ou Céline. Sans doute pas Proust, ni Sagan. Peut-être bien

San Antonio...





Je me suis rendu quinze jours avant cette nouvelle épreuve au TGI d’Angers. Il faut

gravir des marches imposantes avant d’atteindre la salle des pas perdus. La « Justice »

aime montrer qu’elle est au-dessus de tous et cette architecture ancienne vise à

impressionner le citoyen. La cour d’appel se situe au fond, à droite dans un curieux réduit

où magistrats et greffiers évoluent au coude-à-coude. Je me trouve à un mètre de magistrats

qui me surplombent presque d’un mètre aussi. L’effet de contre-plongée est terrifiant,

d’autant plus que je cherche en vain une barre où m’appuyer : visiblement, la cour d’appel

ne peut pas se fendre d’un tel luxe : la « Justice » manque de moyens, que voulez-vous...

Les avocats sont derrière moi. Convoqué pour 15h. 30, j’étais bien sûr présent une

heure avant et ne passerai devant le juge qu’à 17h. 30. Il fait froid, dans cette salle

immense, et je constate avec perplexité que des petites filles et des adolescentes s’y

trouvent en nombre. Les ados papotent en tapotant sur leurs portables, une petite fille de

huit ans environ fait des pas de danse... Aucune n’a l’air effarouché. À la fin, je demande

à la danseuse : « Mais enfin qu’est-ce que tu fais ici ? » Elle me répond, avec un grand

sourire, en montrant les autres gamines : « C’est mon papi qui nous a violées, mes

soeurs, mes cousines et moi ! On est au procès ! » Puis elle recommence à virevolter. Je

suis assommé. Le lendemain, la presse locale parlera du « papi violeur » qui en a pris pour

dix ans...

La cour est présidée par un homme assez âgé, à qui sa barbe blanche donne un air

de grand Schtroumpf. À sa droite, un quadragénaire qui n’a pas l’air féroce, et à sa

gauche un magistrat de type auvergnat. Il ne m’accordera jamais un regard et ne se

départira jamais d’une moue dédaigneuse et réprobatrice. Je lirai dans les attendus qu’il se

nomme Abdelrakam El Hadj Benalkeddache. « El Hadj » signifie qu’il est allé à La

Mecque : ce mec devrait donc deux fois être soucieux de rendre justice. Le procureur est

jeune et je l’ai vu précédemment admettre qu’on pouvait alléger la peine de deux

prévenus africains accusés de vols, ce qui me donne un peu confiance.

Me Dittmer, arrivé allah bourre, comme d’habitude, me rencontre dans le prétoire. Je lui

146

dis une fois de plus que l’accusation d’ « agression sexuelle » contre Kim me paraît

excessive. Mon avocat a alors ces mots sublimes : « Si je vous mets la main au sexe, ça

sera une agression sexuelle ! », lance-il en faisant le geste gracieux de me mettre la main

aux testicouilles. Je n’ai hélas pas l’idée de lui répondre que je n’ai jamais mis la main

au sexe de Kim ni d’Eulalie, ni de personne, d’ailleurs, de cette façon... Il me dit

encore : « Tenez-vous en aux faits, sans commenter les délires du juge Barbizon.

L’essentiel de ma plaidoirie est écrite, ne vous en faites pas ! »

Je comparais donc devant César Baldinucci, président, qui commence à lire d’une

voix morne et appliquée les attendus de Chambville. J’en ai des sueurs froides, car

évidemment je ne peux contester : au fur et à mesure qu’il lit, ses collègues s’agitent et

manifestent une humeur de plus en plus mauvaise. Visiblement, ils découvrent eux aussi

mon dossier, comme leurs collègues de Chambville... Je pensais naïvement que des

magistrats qui décident de la mort sociale d’un citoyen devaient étudier de près son cas

avant un procès. On me donne la parole. Je me répands en excuses envers Kim, dont je ne

conteste pas les accusations, mais déplore qu’elles aient été amplifiées. Je rappelle que ce

DVD ne vient pas de mon PC et envisage l’hypothèse que j’aurai pu l’acheter dans un sexshop

à Bologne fin avril 2010, car Me Dittmer m’a interdit dire qu’il s’agit sans doute

d’un cadeau du gendarme Bouvreuil. Je décris ce que j’ai demandé à Eulalie, sans

montrer comment les trois magistrats qui m’ont massacré ont pris pour vérité

d’Évangile les accusations en gradation constante de ses parents, qu’ils ont sans doute

encouragé dans ce sens. Sinon, comment passerai-je aussi sur les fesses d’Eulalie alors que

celle-ci sort du bureau du gendarme Bouvreuil, puis du cabinet du juge Burrieu ? Le proc

évoque les 236 titres anciens et non récupérés. Je lui dis qu’il s’agit vraisemblablement de

virus qu’on obtient en cliquant sur la croix des pop-ups qui éclosent à chaque seconde,

quand on fréquente des sites X, et ce pour les fermer. Il comprend mal, et croit que les

images pédopornographiques apparaissent sous forme de pop-ups. Il se moque de moi : je

n’ose pas rectifier. Le ci-devant de Chambville se moquait aussi de moi en agitant ses

manches. Je n’ai pas lu dans le Recueil des obligations déontologiques des magistrats

qu’un proc pouvait de payer la tête d’un prévenu ou, comme Imogène Verstrate,

falsifier les faits ou en inventer... L’avocat lui tend un mot de mon ancien supérieur à la

Sorbonne, et mon dernier rapport d’inspection. Le proc lance alors « M. Kernévot enseigne

à la Sorbonne ! On peut donc lui interdire en plus tout contact avec les mineurs ! » Il n’a

pas capté que je suis suspendu depuis quatre ans... Effarant. Et qu’une telle interdiction

interdirait tout travail de fonctionnaire... Puis il se calme un peu et dit : « Après tout,

s’il y a abolition partielle de discernement devant Kim... »

L’avocate de Kim se dit « agréablement surprise » qu’on plaide l’indulgence et que

j’admette mes torts. J’ai la parole en dernier et me lance dans un plaidoyer véhément en

demandant qu’on ne me condamne pas pour des faits que je n’ai pas commis. Le

président Baldinucci fait vigoureusement non de la tête, et me signale que le verdict

tombera le 23 novembre. Je quitte le TGI nimbé d’un espoir que Justice sera enfin rendue

par la « Justice ». Une fois de plus, plus dure sera la chute.

La veille du jour fatidique, je reçois en recommandé une lettre qui confirme mon

147

inscription au Fijais : j’en suis terrassé, car c’est évidemment de fort mauvais augure. Et de

fait, les nouveaux attendus me parviennent le lendemain : le grand Schtroumpf Baldinucci

n’a pas varié d’un iota les décisions de la cour de Chambville... Je découvre à l’occasion

que lui et ses assesseurs ne sont pas juges, mais délégués aux fonctions de juges. Or, Eloi

Barbizon, de Chambville, a présidé le principal syndicat de magistrats... J’imagine que des

délégués n’ont pas intérêt à contester les décisions d’un supérieur. Je pense aussi qu’il y

a dû y avoir des échanges entre Chambville et Angers pour que la cour d’appel ne modifie

en rien les décisions des premiers juges. Comment expliquer sinon un tel revirement ? Je

garderai toujours en mémoire le vigoureux signe de dénégation que César Baldinucci m’a

fait quand je lui ai demandé de ne pas me condamner pour des faits que je n’avais pas

commis. Or, il fait preuve d’une mauvaise foi encore pire que celle d’Eloi Barbizon.

Concernant l’exposé des « faits », le juge d’Angers copie-colle une troisième fois ce

que celui de Chambville copiait-collait de l’ordonnance de Jules Burrieu, qui copiait-collait

lui-même le réquisitoire d’Imogène Verstrate – chacun de nos trois compères aggravant

sans le moindre scrupule les charges du précédent. Tout au plus César Baldinucci

retient-il un détail parfaitement secondaire :

« Kim indiquait qu’une semaine plus tard, M. Kernévot lui avait adressé un SMS

dans lequel il disait qu’elle avait changé sa vie, qu’elle donnait du sens à sa vie. Mais elle

n’avait pas conservé ce message, alors qu’elle avait encore dans son téléphone un SMS

apparemment antérieur, puisque M. Kernévot y disait qu’il apprenait à rédiger ce type

de message. Kim indiquait par ailleurs qu’il n’y avait eu aucun autre acte. »

Ces messages nullement concupiscents, mais naïfs et romantiques, plaident plutôt en

ma faveur. Mais le juge écrit : « Au vu de ce qui précède, c’est à bon droit que les premiers

juges ont retenu la culpabilité de M. Kernévot pour les faits d’agression sexuelle sur la

personne de Kim L... , ce que ne conteste d’ailleurs pas le prévenu. » Hélas, il

renvoie ici à la « plaidoirie » écrite de mon avocat, qui a estimé inutile de combattre mon

adversaire ! Comme je n’ai pas osé le contester, les carottes étaient cuites d’avance.

Étonnant « pénaliste confirmé » que Me Dittmer, qui me demande 4000€ pour ne pas me

défendre... Mais je conteste la notion d’agression, qui est, selon tous les dictionnaires, un

acte de brutalité, de violence forte. Comme je l’ai dit, Kim signale elle-même qu’elle n’a

laissé paraître aucun signe de malaise ou de non-consentement, ce qui serait impossible

dans le cadre d’une agression, et m’a suivi volontairement à l’étage, a pris le thé avec

nous, a conversé avec moi au téléphone une semaine après, ce que ne ferait pas une

personne agressée. Selon le Code pénal, une atteinte sexuelle n’est possible que si l’on

outrepasse le consentement de la personne : or, Kim est la première à déclarer qu’elle

« faisait genre que tout allait bien », et elle ne m’attribue pas ce que les magistrats

m’attribuent, même si j’étais d’accord pour reconnaître mes torts et en payer le juste

prix. César Baldinucci reprend ensuite les développements perfides d’Eloi Barbizon :

« Le père d’Eulalie, Gérard Boucardel, confirmait que son beau-frère avait pratiqué

des attouchements sur la jeune fille à l’occasion des fêtes de Noël 2002, alors qu’elle

n’avait que 8 ans. Eulalie leur avait raconté qu’après lui avoir demandé de lire des

148

poèmes qu’elle avait rédigés, il l’avait caressé aux parties génitales, par-dessus ses

vêtements. Ces propos étaient confirmés par son épouse, qui ajoutait que M. Kernévot

était très porté sur le sexe et s’était montré particulièrement obsédé lors de ces fêtes de fin

d’année. À la suite de cela, ils avaient décidé de ne plus le revoir et ils produisaient deux

lettres que leur avait adressées M. Kernévot en mai et octobre 2003, dans lesquelles il

avouait avoir demandé à plusieurs reprises à la jeune Eulalie d’ouvrir d’ouvrir son

peignoir afin de la voir nue et tentait plus ou moins d’expliquer son comportement en

exposant que lorsqu’il avait une dizaine d’années, un ami avait demandé à sa soeur de

8 ans de se dévêtir, ce qui l’avait « fasciné et horrifié » à la fois, et qu’il avait lui-même

demandé à plusieurs reprises à ce qu’elle renouvelle son geste mais que, cette enfant

étant décédée dans un accident de la circulation, il avait ressenti cela comme une

punition de Dieu à son égard pour les faits commis. Et depuis, quand il se sentait très mal,

il revoyait cette première petite amie "à travers d’autres petites filles, sans qu’il soit pour

autant question de les toucher". Eulalie déclarait ne garder que peu de souvenirs de

ces faits, excepté la demande qu lui avait été faite par son oncle de baisser son

pyjama et d’avoir été caressée sur le sexe. Elle indiquait qu’elle n’avait pas revu son

oncle depuis mais qu’elle n’en avait pas subi un traumatisme particulier. Par courrier, elle a

exposé, à l’expert psychologue qui devait l’examiner, qu’elle ne pouvait se déplacer

(…) et que pour elle les faits appartenaient au passé.

Mis en examen (…), M. Kernévot confirmait que lors des fêtes de Noël 2002, il avait

demandé à sa nièce d’écarter son peignoir afin de regarder son sexe pendant qu’elle lui

récitait un poème. Il disait avoir eu "un moment de folie" et avoir éprouvé "une

fascination, extatique devant le sexe de l’enfant". Il niait en revanche l’avoir caressée,

tout en l’admettant comme "possible". »

Je souligne encore les incohérences de ces propos effarants, dus à des magistrats

supposés être les parangons de la vertu républicaine. La mère ne « confirme » rien,

puisqu’elle me fait passer, en 2011, dans la culotte de sa fille. Ils produisent mes lettres

de contrition, mais pas celle où je révèle avoir tu les crimes sexuels de mon beau-père

en famille, et où je rappelle mon dévouement pour lui lors de sa déchéance et de sa mort.

On me dit obsédé, mais le beauf balance des blagues sordides à caractère sexuel. Il est

enfin exceptionnel qu’une victime refuse une expertise, m’a dit le Dr Dunoyal : que dirait

Eulalie pendant trois heures à un psychologue, elle qui, de l’aveu même de son père,

affirmait en 2010 « ne se souvenir de rien précisément » ? On a vu comment flics et juges

se sont appliqués, avec ses parents, à lui créer des souvenirs...

« Pour les faits concernant Eulalie Boucardel, M. Kernévot relève les contradictions

existant entre les déclarations de cette jeune fille et celles de ses parents, et soutient

qu’il ne l’aurait jamais touchée, mais lui avait seulement demandé de se montrer nue

devant lui. Il considère qu’en l’absence de contact physique entre eux, la relaxe du chef

d’agression sexuelle s’imposerait. Il est exact qu’il existe une divergence entre les

déclarations d’Eulalie et celles de son père, sur le fait que les caresses auraient été sur les

vêtements ou directement sur la peau nue. Mais les déclarations de la jeune fille sont

intégralement confortées par celles de la mère. Et dans tous les cas, l’existence

149

d’attouchements est bien affirmée. »

Il y a contradiction entre le père, la mère et la fille, pas seulement entre Eulalie et ses

parents, mais César Baldinucci, qui est capable de relever un SMS insignifiant, ne peut pas

constater cette évidence... De plus, la moindre « divergence » signifie qu’il y a doute, qui

« doit bénéficier à l’accusé »... Mais cet article célèbre du Code pénal n’est pas fait pour

moi. La mère ne conforte nullement la fille : celle-ci ne se souvient de rien en 2010, avant

de m’attribuer en plus des « caresses aux fesses » en 2012, on l’a vu, sa mère se

contentant de « mains dans la culotte, par devant... » Et une affirmation n’est pas une

preuve, comme l’a noblement rappelé le proc de DSK dans l’affaire du Carlton...

« En outre, le fait d’user de son autorité d’oncle sur une enfant de huit ans pour

la faire se dénuder et rester ainsi devant lui (sic) pendant qu’il regardait sa nudité constitue,

même en l’absence de contact physique, une atteinte immorale et de nature clairement

sexuelle sur la personne de l’enfant, donc une agression sexuelle. »

Certes, cette sollicitation était grave, mais elle était plus mystique que sexuelle, ai-je

déjà expliqué. Et toutes les définitions du mot agression, même en « Justice »

supposent un contact minimal : une main sur une cuisse, dans un bus, par exemple. On

ne peut agresser quelqu'un sans le toucher, et même sans contact violent. Le raisonnement

capillo-tracté du délégué Baldinucci montre surtout qu’il ne veut en rien contester son

collègue. Quant au rapport de cause à conséquence qu’exprime la conjonction « donc »,

il paraît très capillo-tracté...

« M. Kernévot soutient enfin qu’il ignorait qu’un DVD qu’il avait personnellement

acheté lors d’un voyage à l’étranger contenait des images pédopornographiques. Comptetenu

des images qui y ont ainsi été trouvées, cet objet a nécessairement acheté de manière

clandestine, ou éventuellement dans un magasin spécialisé peu respectueux des lois en la

matière, et il n’est pas crédible qu’une personne ayant fait une telle acquisition n’en

regarde pas le contenu. Au vu de l’ensemble de ce qui précède, la cour confirmera

intégralement la déclaration de culpabilité des premiers juges. »

Ici encore, il est question d’images d’ « enfants mineurs », alors qu’au début on parle de

« jeunes filles incontestablement mineures », donc pas de pédo, qui veut dire « enfant »...

Il serait très crédible que j’aie pu acheter dans un sex-shop à Bologne, fin avril 2010, un

DVD gravé vendu d’occasion, comme il y en a souvent dans ces établissements. Puis

que je l’aie rangé sans le regarder, accaparé par mon protocole de présomption de tumeur à

la prostate, qui s’est déroulé du 27 avril au 9 juin, sans que je rate un cours, refusant un

congé. Mais je suis certain que c’est là un cadeau du gendarme Bouvreuil, fort marri de

n’avoir rien trouvé chez moi qui pût amener ma destruction. César Baldinucci conclut

avec le plus parfait cynisme :

« La peine prononcée est parfaitement adaptée à la nature des faits commis et à la

personnalité du prévenu, qui reconnaît lui-même qu’il est en grandes difficultés

psychologiques. »

150

Cela pour justifier une obligation de soins psychiatriques que cet individu mériterait

évidemment plus que moi, tout comme ces collègues. Quant au civil, mon brillant avocat

n’ayant pas contesté ce point, je vais devoir cracher 1500€ à Kim : ce n’est pas l’avocat

qui paie, il s’en fout. De plus, cette crapule de juge m’oblige à pointer deux fois par

ans au Fijais, alors que ne le font normalement que ceux qui ont été condamnés à dix ans

de prison : je protesterai, en 2020, et me verrai signaler par une juge des peines et des

libertés qu’elle ne « peut qu’ajouter des peines, pas en supprimer. » Mais il ne s’agit pas

d’en supprimer, mais de supprimer une erreur judiciaire ! À quoi bon discuter ? Les

magistrats ont toute liberté pour bafouer les lois...

L’avocat me rappelle pour me demander si je me pourvois en Cassation : il ne m’a

jamais rappelé que pour me demander si je continuais en Justice, car c’est surtout ça qui

l’intéresse. J’accepte, car on a cinq jours pour se pourvoir. C’était dix pour l’appel. Ce

sera un jour pour contester une dernière humiliation, qui tombera en juillet 2016 : on

chercherait en vain une cohérence à tout ça...

151

XV

Début 2015, c’est Charlie... Cabu, dont le Grand Duduche a bercé mon enfance avant

que les strips saignants qu’il donnait à Charlie n’égayent mon adolescence, est massacré

par des tarés, en compagnie de ses potes et d’une douzaine d’autres innocents... Le monde

civilisé est plongé dans la consternation. Cela n’empêche nullement la « Justice » française

de rejeter mon pourvoi en Cassation... Les attendus du sieur Baldinucci regorgent pourtant

d’incohérences, d’approximations qui sont autant d’ « erreurs de motivations » et suintent

la mauvaise foi la plus éhontée. Comment se fait-il que, quand on s’appelle Tibéry,

Sarkozy, Pasqua, Le Pen, Balkany ou Flosse, on passe sa vie en cassation ? Cette fois-ci,

il n’y a plus rien à faire.

Avant même de connaître le rejet de ce pourvoi, j’entends quelqu'un frapper à ma

porte. On prenait le ptidèje, Claudine et moi. C’était une femme huissier, qui venait me

faire cracher la somme due à Kim... Pétrifié, j’ai rédigé le chèque, et me suis aperçu ensuite

que cette visite était parfaitement illégale. J’avais, en effet, deux mois pour dédommager

Kim. Toutes les procédures d’appel reculent les dates de mise à l’épreuve, mais aussi les

quelques droits dont dispose un condamné : notamment, dans mon cas, celui d’avoir deux

mois pour dédommager la victime. Je ne pense pas que ce soit Kim ou sa mère qui ont

pensé à m’infliger cette humiliation de plus : sans doute est-ce une idée de son avocat,

peut-être inspirée par Eloi Barbizon. Je préviens le mien, qui ne bronche pas : il a d’autres

chats à fouetter. Mais cela me faisait en plus des frais d’huissier à payer... Le juge de

Chambville cherchait des yeux « les parties civiles », mon beauf, sa femme et Eulalie qui,

l’ai-je dit, n’ont pas eu le courage de venir au procès, et n’ont pas porté plainte,

malgré les efforts désespérés des flics et des juges... Il fallait donc me faire casquer

encore plus par ce biais. Et aux aurores, s’il vous plaît, comme pour une expropriation

d’autrefois : il faut bien le mitonner aux petits oignons, ce prof qui a le culot de refuser

d’être condamné pour des faits qu’il n’a pas commis.

Je ne peux guère désormais qu’attendre, toujours dans l’angoisse, que l’Éducation

nationale, mise au fait de ma situation, mette en branle le processus disciplinaire. Alors je

tue le temps en jouant frénétiquement à Questions pour un champion, en faisant de la

musique, en vaquant aux occupations domestiques, chez moi et chez mon père – car le

temps n’a pas cessé d’être infect, depuis trois ou quatre ans, et il faut tondre, tondre et

retondre encore...

152

Hélas, sans vouloir jouer les Caliméros, la poisse la plus collante s’acharne. L’année

2015 sera aussi celle où des faits-divers atroces concernant des enseignants s’alignent en

série... Il y en aura une bonne dizaine entre mai et septembre, le plus célèbre concernant

cet instit’ au Nutella, qui a trempé son pénis dans ce produit pour le faire sucer par des

élèves de primaire dans la cadre d’une « semaine du goût »... Il aurait entre cinquante et

soixante-dix victimes ! Un autre prof agresse un mineur dans un parking souterrain. On

apprend qu’il avait fait six mois de taule en Angleterre pour des faits identiques, et qu’il

voyage assidûment en Thaïlande. Du coup, un pont se met en place entre la Justice et

l’EN. On décide notamment que les titulaires du Fijais seront automatiquement exclus de

l’EN. Début septembre, je reçois ma convocation pour un conseil de discipline qui aura

lieu à Rennes le 25 novembre. Le délégué syndical, Ivan Dupont, est de bonne humeur : «

Attendez-vous au pire, comme ça vous ne serez pas déçu ! » fait-il au téléphone , après

m’avoir dit : « Ah ! C’est vous, l’agrégé qui passez en conseil ? Bah, ce sera une

radiation... » Quand on pense à la façon dont les délégués syndicaux de la police défendent

systématiquement leurs collègues mis en cause dans des bavures... D’ailleurs, j’ai

entendu à la radio une DRH affirmer que tous les enseignants condamnés pour des faits

de nature sexuelle étaient systématiquement révoqués après leur conseil de discipline.

Pourquoi en organiser, alors, si l’issue est connue d’avance ? « Les accusés seront

rapidement jugés, condamnés et exécutés », disait un jour un chef d’État africain. La

DRH de Rennes m’aura systématiquement interdit toute activité, y compris hors

enseignement, circonstance aggravante pour la « Justice », qui ne le demandait pas...

Je me rends au Rectorat consulter mon dossier, où je ne vois rien de grave, excepté

les paperasses relatives à mon affaire. Je me plante sur le périph’ nantais et arrive avec

deux heures de retard... La personne qui me reçoit est affable, même si elle ne me laisse

guère d’illusion, vu la lourdeur des condamnations. Le pont de Cheviré me tente, mais

ce serait donner raison à mes bourreaux. Je sollicite quand même le soutien de Me

Dittmer, qui me demande près de 4000€ pour m’accompagner à cette dernière épreuve. «

L’État m’en prend déjà 600, vous savez ! » me dit-il. Je n’ose lui répondre qu’il lui en

prendrait moins si ses honoraires étaient moins élevés...

153

XVI

Entre temps, à ma grande surprise, je reçois un coup de fil d’une société de

production qui m’invite à passer à... Questions pour un Champion ! Je ne m’y attendais

plus, mais ils cherchent quelqu'un pour boucher d’urgence un trou, lors d’une session qui

réunira ensuite les « super Champions. » J’accepte, bien que la perspective du conseil qui

va se tenir deux mois plus tard me ravage du matin au soir. La télé paie 70€ de billet de

train, plus l’hôtel à proximité des studios, à Saint-Denis, pas loin du stade de France.

Je me demande ce qu’il faudra dire quand je devrai parler de mon métier... C’est le weekend

du patrimoine. La veille de l’émission, je me balade à Saint-Denis et visite la

basilique, que je ne connaissais pas. Les gisants des têtes couronnées m’impressionnent,

d’autant plus que les alentours sont très métissés ! Je rigole en pensant que les Sarrasins

qu’ont combattus nos souverains sont revenus à l’endroit même où reposent leurs

dépouilles de pierre – mais non leur squelettes, m’apprend un guide, car ils ont presque

tous été brûlés à la chaux pendant la Révolution. J’écoute avec intérêt son topo sur la

guerre de cent ans.

Le studio de QPUC est un peu moins glamour vu de l’intérieur. Le local fait un peu

vétuste, mais faut dire qu’il a été beaucoup piétiné. Une membre de l’équipe nous fait

répéter notre entrée sur scène, avant d’accéder aux plots légendaires. Un ancien nous dit

qu’une candidate a trébuché sur les marches, s’est affalée de tout son long sur le plateau

et a viré les plots comme au bowling... La pauvre, voulant se donner du courage, avait

abusé du vin de table, lors du repas plantureux qui nous est offert le jour J. On l’a

emmenée d’urgence à l’hôpital, car elle s’était cassé la jambe... L’ambiance est

décontractée. Il a fallu prendre six chemises ou tenues différentes, pour le cas où on

gagnerait l’équivalent d’une semaine. Les champions égrènent leurs souvenirs. La loge est

pleine d’habits de rechange, on y sert des bonbons et des boissons. Il faut signer le

règlement. Stupeur, je lis : « Une personne qui a fait l’objet d’une condamnation ne peut

pas participer à un jeu télévisé. » Merde, je suis cuit. Mais comment partir maintenant,

alors qu’ils m’ont appelé spécialement pour boucher un trou ? Consternation. Puis,

soudain, l’Esprit Saint m’illumine de sa grâce : je n’ai pas fait l’objet d’une, mais de trois

condamnations : l’article ne me concerne donc pas...

Me voici, avec quatre collègues, sous les feux de la rampe. Nous faisons notre entrée sur

scène. On a répété en compagnie de Julien Le Pers, qui ne vient ici qu’une journée par

semaine. Vu de près, il est très blanc et un peu plus ridé qu’à la télé, ce qui est normal, vu

son âge. Je le trouve très sympa, il plaisante avec l’équipe, se renseigne sur nous... Je

m’étonne qu’il puisse conserver une telle bonne humeur après 25 ans consacrés à la

154

même activité. Je me présente comme travaillant dans l’édition. Les premières questions

fusent. J’appuie si fort sur le buzzer que ma main en sera douloureuse une semaine. Je

trouve les réponses concernant Kubrick, le futon, Isadora Duncan, le nom d’une saison...

et me voilà qualifié pour le second tour, une candidate ayant été éliminée. Je tombe sur une

série de questions concernant les Valois : chic, la conférence d’hier portait là- dessus !

J’arrive à trouver Du Guesclin, Jacques Coeur, Louis XI, puis sèche sur une question facile.

Me voilà ex-æquo avec un journaliste de Canal +. Il faut réagir vite au passage de plusieurs

photos, qui nous départagerons. J’identifie les deux premières, puis sèche sur la

troisième, qui montre un bras parsemé de boutons. Je pense à l’allergie, mais oublie

de buzzer, malgré l’aide d’un type de l’émission, devant moi, qui me fait le geste plusieurs

fois... Le collègue tape avant moi, puis identifie le GIGN en voyant un hélico de la

police. C’est fini. Tout ça pour ça : quatre ans de pratique journalière et des centaines de

parties jouées. J’ai droit à une jolie valise et à un attaché-case assorti, et à... trois livres

d’histoire préfacés par Stéphane Bern ! Dire qu’il y a peu on offrait des livres sur l’art

moderne... J’ai été paralysé par le fait que, si j’avais gagné, quelqu'un aurait pu signaler à

l’émission que j’étais condamné... ça me suivra partout.

Ironie du sort, je passerai à la télé le... 24 novembre, la veille de mon conseil de

discipline. Peut-être certains membres de ce conseil me verront-ils la veille de ma

comparution. Cela ne les incitera sans doute pas à l’indulgence. Et, le 13 novembre, ce sera

l’horreur du Bataclan. Je me suis promené, la veille de l’émission, dans la rue où Abaoud et

ses complices s’étaient planqués. Des tarés mettent la France à feu et à sang, pendant ce

temps la « Justice » continue obstinément de me torturer, car elle n’a pas assez de

criminels : il faut encore qu’elle en invente.

155

XVII

« On compare parfois la cruauté de l'homme à celle des fauves ; c'est faire injure à ces derniers. Les fauves

n'atteignent jamais au raffinement de l'homme. Le tigre déchire sa proie et la dévore ; c'est tout. Il ne lui

viendrait pas à l'idée de clouer les gens par les oreilles, même s'il pouvait le faire. »

Dostoïevski, Les Frères Karamazov. On peut remplacer « homme » par

« magistrat »...

Une juge d’application des peines me convoque le 3 novembre. J’ignorais que je devais

rendre des comptes à ce genre de magistrat, vu que je réponds scrupuleusement à toutes

mes convocations et ai dédommagé Kim. Cette dame, de type eurasien, comme Kim, est

aussi jeune et jolie que Mme Plijadur. Assez autoritaire, elle m’ordonne de m’asseoir à

distance respectable de son bureau. Un dialogue étonnant fuse :

La juge Dran-Thiem : Vous avez donc été définitivement condamné.

— Oui, mais condamné ne veut pas dire coupable...

— Il y a pourtant eu des faits..

— Ils ont été chargés et amplifiés démesurément, tous les éléments à décharge et les

circonstances atténuantes ont disparu. »

La juge ne dit mot. Sur Eulalie :

Moi : Les accusations sont en gradation constantes et incohérentes. Même réaction.

La juge : Le DVD ?

Moi : Il ne vient ni de mon PC, ni d'achats sur internet, ni de voyages dans des

pays où c'était légal.

La juge : Comment envisagez-vous l'avenir ? Moi : J'espère une réhabilitation.

Elle : Mais vous avez été condamné.

Moi : Ce n'est pas parce qu'on est condamné qu'on est coupable.

La juge : Pensez-vous pouvoir travailler de nouveau devant des mineurs ?

Moi : Oui.

Elle : Je ne m'y opposerai pas. » Elle tape tout cela.

Moi : Je passe en conseil de discipline le 24 novembre.

La juge : Sachez que je pourrais exiger du rectorat qu'il vous interdise de travailler devant

156

des mineurs.

Moi : sueurs froides...

La juge : Au vu de votre dossier et de votre situation, je me refuserai à formuler une telle

demande. »

Je n’en crois pas mes oreilles. La roue tournerait-elle enfin ? Cette jeune femme seraitelle

un autre exemple de magistrat honnête ? Mme Dran-Thiem m’apprend par ailleurs que Kim

est une « victime diligente » : rien ne l’obligeait, en effet, à me faire casquer par voie d’huissier.

Je pouvais la dédommager par l’intermédiaire du SPIP. La juge ne semble pas approuver cette

action. Je quitte le TGI vaguement euphorique. Me Dittmer me reçoit : « En effet, dit-il, vous

n’avez aucune interdiction d’entrer en contact avec des mineurs... C’est rarissime, vu les

condamnations. Et c’est un bon point pour nous. »

Je peux inviter des témoins au conseil, mais ne tiens pas à déranger d’anciens collègues ou

amis. Je peux aussi fournir des lettres. J’écris à Marielle, désormais retraitée, et à mon ancienne

élève, celle qui m’a remplacé en 2010. Elles me confient des lettres très gentilles où elles disent

de moi beaucoup de bien, et j’en suis touché. Je mesure combien je suis déconnecté : Marielle

écrit que le temps qu’on a passé ensemble lui paraît déjà lointain... Moi, j’ai l’impression que j’ai

quitté la veille le lycée Berthollet. C’est ce qu’on appelle la chronicisation, je crois : un

détenu qui sort de taule après dix ou vingt ans a l’impression qu’il y est entré la veille, et

que le monde n’a pas bougé. Or il a bougé, mais sans le condamné au parasitisme social, qui

demeure bloqué au jour de son exclusion.

Mon ancienne élève dit ainsi que je lui ai donné la vocation, ce qui fait plaisir. Un ancien pote

de Trémaloc évoque les agressions sexuelles dont nous étions victimes. La psychiatre qui me suit

depuis cinq ans et demi rédige un rapport très favorable, où elle écrit notamment que « la société

gagnerait à retrouver M. Kernévot, qui ne présente aucun danger pour elle, au contraire. » J’écris

aussi un long message pour parler de ce qui s’est passé depuis cinq ans, et souligner le fait

que ma suspension a toujours déplu à la « Justice », qui ne la demandait pas.

Pour éviter les bouchons, je loge à Rennes chez une cousine, avant de me rendre au

Rectorat en tram. Je croise dans le couloir des gens qui font partie du conseil. Ma carrière a

commencé par un jury de CAPES en 82, elle s’achèvera devant une équipe plus impressionnante

: une rangée d’une dizaine d’élus syndicaux fait face à une dizaine de représentants de

l’Administration. Ivan Dupont m’a bien demandé si j’ai payé ma cotisation, « car on ne

défendra pas un collègue non syndiqué. » Quel guignol ! Le DRH, nouvellement muté, et

qui n’est donc pas responsable de mon éreintement professionnel est un homme courtois, qui fait

les présentations, accueille Me Dittmer, arrivé... à la bourre, égrène les étapes de ma carrière,

les griefs qu’on me reproche. Eloi Barbizon m’a inscrit au B2, ce volet du casier judiciaire qui

peut être accessible à l’Administration. Il m’a gâté : il y mentionne les 236 titres

irrécupérables et prescrits de 2004, histoire de ne me laisser aucune chance ; souligne la

minorité de Kim, qui était pourtant majeure sexuelle, parle de vidéos

« pédopornographiques » dans ce DVD au contenu de plus en plus chargé, puisqu’il s’agit

désormais d’ « un DVD pédophile comprenant 11 fichiers montrant des images de jeunes

enfants mineurs » ! Triple pléonasme, au cas où Najat, pas trop futée il est vrai, ne pigerait

157

pas... Le bougre a eu le temps de réfléchir, mais il en a profité pour me massacrer jusqu’au bout.

Je ne vois guère les gens qui m’entourent, car je dois lire les pages très longues que j’ai

écrites, et qui suscitent parfois des soupirs ou des haussements d’épaules visiblement consternés

chez mes juges, dont aucun ne paraît furieux. Je reste calme, étant shooté à mort. L’avocat

fait ce qu’il peut pour souligner, non l’injustice des condamnations, puisqu’on ne peut pas les

contester, mais la légèreté de la peine ( !), la longueur inhabituelle de ma suspension, et surtout le

fait qu’on ne m’interdit pas de travailler devant des mineurs. Il finit en demandant qu’on ne

décide pas de ma « mort professionnelle. » Personne ne souhaite poser de questions. Le DRH

nous raccompagne gentiment en me disant que je recevrai un courrier... L’angoisse de l’attente

va de nouveau poindre son nez. Cela peut durer trois ou quatre mois, m’a dit Ivan Dupont.

Cheviré attendra encore un peu avant que j’y chavire.

En attendant, je retrouve la spipette, très en forme, car elle a une stagiaire, et elle veut lui

montrer kicéki commande, non mais. Sous les yeux ébahis de celle-ci, la spipette va me

houspiller une demi-heure, me traitant de « délinquant sexuel », me reprochant de ne pas

prendre de nouvelles de Kim, chose qui m’est interdite ; me posant des questions sur ma

sexualité, me demandant si j’ai des nouvelles de mes anciens collègues de Berthollet,

m’affirmant que, « si ça dure si longtemps, c’est de votre faute, vous n’aviez qu’à pas faire

appel »... Je reste calme, car si je la prenais par les couettes pour lui écraser le nez –

qu’elle a pointu – sur son bureau, avant de m’y élancer pour lui écrabouiller la tête à coups

de pieds, eh bien la « Justice » tiquerait. Il y a vraiment des gens qui sont payés pour ne rien faire

sinon emmerder le monde. Quand je pense qu’on a créé 660 postes de spipet(te)s (et mille de

plus début 2018) et qu’on supprime 22000 poste d’infirmières et d’aides-soignantes dans les

hôpitaux – dont certains se suicident, surmenés –, je me dis tout de même qu’il y a quelque

chose de pourri au royaume du Danemark, comme dirait Shakespeare.

Chaque jour, je guette donc avec angoisse une lettre recommandée, qui pourrait

m’annoncer dans le meilleur des cas une mutation disciplinaire, avec ou sans abaissement

d’échelon... Mais Najat VB est rapide, et n’a pas attendu le mois d’avril. Le 5 janvier, je

reçois ce coup de plus : une lettre d’un de ses sous-fifres, qui me signifie ma révocation... J’erre,

hagard, en voiture, avec dix boîtes de cachets, sans trouver un endroit correct pour les avaler.

De plus, je ne peux contester cette décision devant les instances supérieures de l’Éducation

nationale, sachant que la décision a été adoptée par plus des deux-tiers des membres du conseil.

Même les collègues ont voté contre moi. Sacré Ivan Dupont. Je peux, comme d’habitude,

lancer un recours gracieux à Najat, puis un recours contentieux en cas de non-réponse de sa part

après deux mois. Cela mènerait encore jusqu’à la fin juin. Je téléphone au type qui, à Paris, gère

ma situation. Quand j’évoque un recours, il ricane : « Eh eh, vous pouvez toujours écrire à la

ministre, c’est nous qui répondons... Donc, vous imaginez quelle sera la réponse ! » Il

poursuit sarcastiquement : « Vous en connaissez beaucoup, vous, des pays qui salarient

quelqu'un quatre ans dans votre cas ? » Je n’ose pas lui répondre que j’avais bien des solutions

pour travailler, que l’EN m’a systématiquement refusées depuis quatre ans... A quoi bon ?

L’avocat administratif que m’a conseillé Me Dittmer me prend 940€ avant de me dire qu’un

recours serait inutile, vu les charges. On est révoqué pour bien moins que ça, aujourd’hui... Il a

l’honnêteté de me dire qu’il est inutile de me faire dépenser 3000€ de plus pour rien – ce

qu’aurait dû me dire mon avocat avant le conseil. La litanie des faits divers et d’hiver dus à

158

des collègues indignes a fait beaucoup de victimes. Un prof s’est masturbé, à Chambville, devant

une gamine de 13 ans qui s’est dénudée devant son écran et l’a filmé dans ses oeuvres. La

mère, qui envoyait sa fille au charbon pêcher des gogos sur la toile, l’a fait chanter et lui a

demandé... 40000€. Le prof ne pouvait évidemment pas cracher une telle somme, et a dû se

plaindre aux flics. Mon ancien avocat, Me Gonzales, a obtenu une condamnation pour «

corruption de mineurs de 15 ans » alors que « la mère maquerelle », comme il dit, n’a même pas

été poursuivie. Mais la sous-DRH du Rectorat m’a dit qu’il serait, lu aussi, révoqué. On est loin

de l’instit’ au Nutella, mais désormais on ratisse large. Et moi, je passe aussi à la trappe, mais

pour des faits inventés de toutes pièces, concernant Eulalie et ce DVD, et qui ont été gonflés à

bloc pour Kim... Cherchez l’horreur. C’est le beauf et sa femme qui auraient dû subir le calvaire

qu’ils me font subir, et être sanctionnés. Mais ils persistent dans le déni : « Il ne faut pas que

Martial se sente persécuté. On a parlé en notre âme et conscience ! » claironne-t-il dans un

SMS adressé à Claudine. Sacrée conscience, que celle qui m’attribue des attouchements

imaginaires, en gradation constante, sur sa fille... Et on n’est certes pas « persécuté » quand

on est humilié, jugé et condamné pour des attouchements imaginaires issus de leurs calomnies...

Mais les anciens Nazis tenaient le même discours. À Noël 2014, ils se sont plaints que je les

« harcèle » et qu’ « ils n’en dorment pas de la nuit ! » Pauvre chéris ! Il y aurait un moyen pour

qu’ils retrouvent le sommeil, ce serait de revenir sur leurs calomnies, en précisant que flics et

juges les ont encouragées. Mais la bêtise est soeur de la lâcheté : que pensent-ils de mes nuits ?

Tout s’enchaîne très vite, et les coups ne vont pas cesser. Révoqué, il me faut m’inscrire au

chômage. Pôle-emploi m’accueille, mais je ne comprends pas grand-chose, car comme je suis

ancien fonctionnaire, je ne peux recevoir d’allocations de leur part. Le rectorat continuera

pendant trois ans à me verser 60% du demi-salaire que j’ai perçu durant quatre ans. Il me faut

imprimer et balancer quantité de paperasses destinées à PO et au service rectoral qui

s’occupe des gens dans mon cas. Ma référente de PO, qui fait ce qu’elle peut, m’invite à suivre

une formation. J’accepte, mais la formatrice rencontrée estime que je suis trop qualifié pour

apprendre à rédiger un CV... Elle me raye donc de sa liste – et je reçois le surlendemain

une décision de radiation de PO, où je viens de m’inscrire, parce que j’ai refusé de suivre la

formation proposée ! La lettre, anonyme, est signée du directeur du site mayennais de PO. Dans

leurs locaux, une pancarte décourage les éventuels auteurs d’ « incivilités » à l’égard des

employés de PO. On ne dit rien des incivilités commises par PO à l’encontre des chômeurs...

159

XVIII

« Cruauté aime vivre »

René Char , « Déshérence », Retour amont,1966, Gallimard, p. 43.

Mais je ne suis pas au bout de mon calvaire, et ce sans vouloir jouer les martyrs ! J’ai

été révoqué le 5 janvier. Peu après, j’ai dû donc m’inscrire à PO avant d’en être

révoqué, puis réintégré après force formalités... Vers le 15, le TGI d’Angers m’envoie une

lettre comminatoire parce que je n’ai pas payé les 375€ d’amende que l’on doit à l’État en

cas de rejet du recours en Cassation, que je n’ai pas fait puisque l’avocat près la Cour

le déconseillait... Me Dittmer n’a même pas été foutu de me prévenir, et je dois

casquer cette somme augmentée de 20% ! Jusqu’au bout, ce brillant pénaliste n’aura été

pour moi qu’un rigolo, un voleur et un fumiste. Mais le pire est à venir.

Fin janvier, le cabinet du JAP (juge d’application des peines) me reconvoque et me

redemande la quinzaine de pièces déjà fournies en novembre. J’en suis étonné, car je ne

vois pas pourquoi Mme Dran-Thiem a besoin de tout ça. J’appelle le secrétariat du JAP

et tombe sur une voix d’homme, plutôt réjouie. Ce type m’apprend que, Mme Dran-Thiem

étant partie quelques mois, il la remplace, en tant qu’ancien juge aux affaires familiales

devenu donc JAP intérimaire. Il est plutôt cordial, ce qui me met en confiance, et

m’annonce qu’il « tient à me proposer quelque chose. » Je me dis que c’est peut-être

une bonne nouvelle, car Mme Dran-Thiem m’a dit qu’un JAP pouvait ajouter des

sanctions, mais aussi supprimer des obligations. C’est donc plein d’interrogation que je

me pointe au TGI, le lendemain, à 9 heures. Le JAP intérimaire, radieux, me fait asseoir

devant lui et me lance tout de go :

« Je ne voudrais pas vous mettre en détention, mais s’il faut le faire, je le ferai ! »

Je suis sidéré.

« J’envisage donc de vous faire interdire tout contact avec des mineurs, poursuit-il,

enjoué.

Moi, effaré : Mais pourquoi ?

160

Lui, la bouche en coeur : Mais parce que vous êtes un criminel ! Moi, horrifié :

Mais pourquoi ?

Lui, pédagogue : Mais parce que vous avez été jugé en Cour d’Assises ! Moi, indigné :

Mais non !

Lui, daignant vérifier sur la première page de mon dossier, qu’il n’a donc même pas

ouvert : « Ah, en effet, autant pour moi ! Mais, vu vos condamnations... il faut protéger la

société !

Moi : Mais Mme Dran-Thiem m’a dit qu’elle ne le ferait pas ! Lui,

solennel : Elle c’est elle, moi c’est moi ! »

L’argument est imparable. Je m’effondre en supplications vaines. En matière d’abrutis

judiciaires, je pensais pourtant avoir fait le tour de la galerie. Mais il fallait que je subisse

de plus les oukases de ce ponte qui, passé des divorces à un poste où il tient à sa botte des

dizaines de condamnés, tient à se faire plaisir en les saquant encore plus... Je n’ai pas

commis le moindre écart depuis six ans, ai respecté 250 convocations, plus qu’indemnisé la

victime, mais ça ne suffit pas à ce gusse, qui tient à me broyer menu en n’ayant même pas

l’effort de lire la première page de mon dossier. Il est d’ailleurs scandaleux qu’un

condamné puisse se voir ajouter des sanctions qui n’ont pas été demandées par la

«Justice », et ce pour satisfaire les caprices d’un potentat. Si j’insultais un magistrat en le

traitant de « criminel », je me demande si je pourrais m’en sortir avec « autant pour

moi»...

Une telle interdiction rendrait de toute façon tout recours impossible. Je lui parle du

rapport du Dr Dunoyal, lui dit qu’il ferait mieux de m’ôter l’obligation de soins

psychiatriques, vu ce qu’elle écrit... Mais je lui ai donné aussi mon avis de révocation,

en lui disant que j’envisageais un recours. Il a l’air d’hésiter. Puis il conclut : « Je vais

demander l’avis du SPIP ! » Je quitte le tribunal, assommé une fois de plus. Pas possible,

ils n’ont que moi, dans ce département ? Deux mois après le Bataclan, il leur faut se

répandre en paperasses pour savoir s’il faut, à un an de la fin de ma mise à l’épreuve,

m’interdire tout contact avec les mineurs ? Je ne pourrai plus aller à la piscine, à la

bibliothèque, faire de musique (certains musiciens du boeuf ont 17 ans. De plus, j’y

taquine les gammes mineures...), ni même traverser la rue : avant cette entrevue, un gamin

de quinze ans environ m’a demandé l’heure. Je lui ai répondu : j’ai donc eu « un contact

avec un mineur... »

Je rentre complètement démoli. Claudine a invité une collègue. Je devais les suivre à un

atelier lecture qu’organise la bib d’Erville, mais j’en suis incapable. Je me fous au pieu

avec un neuroleptique, histoire de gommer ce monde de fous qui n’a vraiment pour but que

de me laminer.

161

La spipette est toute contente qu’un JAP, grand seigneur, délègue ses pouvoirs avec une

bonté souriante pour offrir à ses larbins un pouvoir sur leurs protégés. Elle me mitraille de

remarques virulentes. Je lui dis que, face à Kim, on a noté une abolition partielle de

discernement. « Vous êtes sûr ? Je vérifierai. » Elle me rassure parfois, me soumettant

eu régime de la douche écossaise : « On ne demande pas ce genre de sanctions quand ça

n’a pas été infligé par les tribunaux. » Je file doux, car j’espère encore envoyer un recours,

si jamais Eulalie et ses parents avaient le courage de revenir sur leurs mensonges, et de le

faire savoir à Najat. Comment puis-je encore espérer qu’ils se décident à être honnêtes ?

« Mais pourquoi votre beau-frère vous en veut-il autant ? » me demande la spipette,

et je n’ai même pas la force de lui répondre... Les mois s’égrènent donc dans

l’attente angoissée de cette nouvelle sanction, mais rien ne vient. Je consacre trois

semaines à corriger des copies de concours d’infirmières, occupation trouvée via Pôleemploi.

Quand le printemps s’écoule, toujours pluvieux, la spipette est détendue, plaisante,

me confie, mais dans les poches, qu’ils « n’ont pas la tune » pour offrir des psychiatres aux

détenus suicidaires. Ce mot familier sonne très faux dans sa bouche. J’ignore que, dans

mon dos, elle rédige sur moi un rapport qui va encore m’offrir un coup sur la nuque.

Entre-temps, je me demande comment j’ai la force de me rendre à la Sorbonne, le

11 février, pour conférer sur Tristan Klingsor, à la demande d’un spécialiste. Je suis stressé

de me produire dans l’amphi Guizot bizarrement archi comble, et peuplé surtout

d’étudiantes asiatiques... Je me demande ce qui les attire à un séminaire sur Klingsor,

mais c’est un intermède entre deux chocs judiciaires. Et je ne peux guère refuser de telles

invitations, qui me donnent au moins l’impression que j’existe pour autre chose que des

charognards qui me dépècent depuis six ans.

Mi-juin je reçois en effet une autre convocation de la JAP, qui précise qu’elle vise à

m’interdire ce contact avec les mineurs... Nouvelle stupeur. On joue avec moi comme le

chat avec la souris, en me ballottant de JAP en SPIP et de menaces en désillusions...

Encore sonné, je me pointe au TGI le matin, bien décidé quand même à protester. Mais je

n’en aurais pas besoin. La porte s’ouvre en effet, et je vois en surgir... la juge Dran-

Thiem, qui me fait entrer. Elle a donc retrouvé son poste. Mais pourquoi alors revient-elle

sur ce qu’elle m’avait assuré en novembre ?

De fait, la JAP a plutôt l’air attristé de la façon dont son successeur s’est occupé de sa

charge. Je lui dis qu’il m’a traité de « criminel », et que ça m’a choqué. « Non, ce n’est

pas possible, il n’a pas pu vous dire ça, je le connais ! » Que répondre ? Mais elle me

lit surtout le rapport puant de mesquinerie que la spipette a rédigé. Celle-ci trouve «

questionnant » l’absence de culpabilité et de remords que je montre à l’endroit de

mes « victimes », et ce malgré six ans de suivi socio-judiciaire et médical. La « Justice

» ne soumet ses protégés aux psychiatres qu’à condition que ceux-ci abondent dans son

sens... Un condamné est forcément coupable, et il doit donc battre sa coulpe et s’autoflageller

d’abondance : c’est le sens du mot « probation », emprunté à l’anglais,

d’ailleurs. La spipette a ainsi trouvé très douteux le rapport du Dr Dunoyal, qui attestait

des agressions subies dans mon enfance, affirmait que depuis quatre ans je m’occupais

162

avec dévouement de ma mère jusqu’à sa mort, puis de mon père, et concluait donc sur

mon innocuité totale. « On n’a jamais vu de rapports comme le vôtre ! » m’a-t-elle dit un

jour. Incroyable : un condamné n’a pas le droit d’avoir un rapport favorable.

Le nouveau procureur, me confie la juge Dran-Thiem, a estimé qu’il était possible de me

faire convoquer au TGI, dans le cadre d’une audience solennelle, pour me voir signifier

cette nouvelle interdiction. Et ils se plaignent de l’engorgement des tribunaux... Mme Dran-

Thiem fait preuve d’humanité, car elle tient à m’épargner cette nouvelle épreuve. Mais elle

est dans l’obligation de respecter le caprice de son prédécesseur, « et six mois avant la fin

de votre mise à l’épreuve », déplore-t-elle. Elle me précise en quoi consiste cette

interdiction : « Ne pas aller à la piscine à des heures où les mineurs y vont... Éviter les

rassemblements où on en rencontre... » Elle me reconduit, sans marquer d’antipathie

particulière.

Alors, une fois chez moi, j’explose et me mets à écrire une lettre de six pages, dont je

suis coutumier, pour relater à la juge Dran-Thiem ce que je viens d’écrire dans les pages

qui précédent : les faits, ce qu’ils sont devenus, les sévices subis en garde à vue, les «

aveux » extorqués et signés, les incohérences des accusations relatives à Eulalie, le

massacre systématique dont je suis l’objet depuis quatre ans alors que la France a tout de

même des ennemis autrement plus sérieux à combattre, les circonlocutions perfides du juge

Barbizon, le portrait ignoble que l’on brosse de moi malgré mes preuves de bonté et de

conscience professionnelle... Le tout avec la plus grande retenue.

Un mois passe et j’espère que le message a fait réfléchir la « Justice. » Mais celle-ci est

une mécanique obtuse qui, une fois lancée, détruit aveuglément ses proies. Le 9 juillet, je

reçois donc de la JAP l’interdiction d’entrer en contact avec des mineurs. Mme Dran-

Thiem argumente longuement, et m’inflige cette sanction « malgré le fait que le Dr

Dunoyal estime que M. Kernévot ne représente aucun danger pour la société », celui qu’ «

il a respecté toutes ses obligations depuis sa mise en examen et ses condamnations » et

celui qu’il ne reste que six mois avant l’achèvement de ma mise à l’épreuve... Le moins

qu’on puisse dire est qu’elle me l’inflige à son corps défendant, le seul élément qui la

justifierait étant donc le rapport fielleux de ma spipette, dont elle cite de longs passages.

Je « persiste à nier les faits concernant Eulalie » et « estime que ceux sur Kim ont été

"amplifiés" ». Une telle interdiction renforcerait le sentiment que je suis une« victime de

la Justice » : cette expression est répétée. À la lecture de ces pages, j’ai l’impression que la

JAP donne plus d’argument contre cette sanction qu’elle ne la justifie, mais elle le fait

visiblement pour éviter une comparution.

Assommé une fois encore, j’en suis réduit à solliciter des antidépresseurs chez un autre

médecin que le Dr Dunoyal, en congé. Mais celui qu’il me prescrit ne me va pas. Au

supermarché, je prends des tomates mais appuie sur la touche pommes de terre, suis

incapable de taper mon code... Je vais chez papa pour son anniversaire, mais suis

incapable de me rappeler pourquoi je suis chez lui, et le pauvre ne comprend pas...

J’arrête donc d’avaler ce produit et pense à Primo Levi. Au vestiaire du camp, il écrit

avoir rencontré un prisonnier hongrois, détenu depuis plusieurs années à Auschwitz, et qui

163

malgré la déchéance tenait à se raser et à se peigner tous les jours. Primo Levi n’a

plus revu ce héros, sans doute gazé peu après. Il me faut tenir aussi, car ma mort

conforterait mes détracteurs.

Cinq jours après réception de cette ultime (?) humiliation4, c’est le 14 juillet, à

Nice... Quatre-vingt-six morts écrasés sous les roues d’un camion djihadiste. Le

record du monde du massacre en solitaire, détenu par Brevink, est battu. Des

milliers d’innocents tombent sous les bombes, en Syrie, et se noient en Méditerranée...

Que d’ONG j’aurais pu soutenir, avec le fric que la « Justice » et l’EN m’ont fait

perdre. Les kalachnikovs crépitent à Marseille, les casseurs cassent dans les manifs, une

femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint, beaucoup restent

handicapées à vie, les dealers écoulent leur came et détruisent des vies, des chômeurs

en fin de droits et des infirmières surmenées se suicident... Mais les forces de l’ordre

sont débordées et la « Justice » est engorgée, n’est-ce pas ? Aussi m’interdit-t-elle

d’entrer en contact avec les mineurs, six mois avant la fin d’une période de probation,

en faisant couler des kilomètres d’encre du JAP au SPIP et du SPIP aux greffes

et débiter des heures de parlotte...

En 2018, quelqu'un s’étonne que je pointe deux fois par an au Fijais, alors que s’est le

privilège de ceux qui ont été condamnés à dix ans de prison. Il est vrai que j’ai pointé

deux fois par an depuis 2014. Je vérifie alors la prose d’Éloi Barbizon : il ne m’obligeait,

en effet, à pointer qu’une fois par an. Pourquoi y suis-je allé deux fois ? Je ne sais pas :

j’avais mal lu, peut-être. Donc, c’est en toute bonne foi que je ne me rends pas à la

gendarmerie en septembre. Quelle n’est pas ma surprise de voir les flics débarquer le 16

septembre chez moi, et me convoquer pour une audition ! Je découvre alors que cette

fripouille de Baldinucci m’a inscrit, en appel, deux fois par an au Fijais, alors même qu’il

déclare « renouveler intégralement le verdict de première instance »... Le proc de

Champville m’inflige une comparution après reconnaissance préalable de culpabilité, pour

non présentation à convocation... L’affaire sera classée sans suite après six mois d’angoisse

supplémentaire et des frais d’avocat, moi qui touchais 0€ par mois de janvier à mars

2020, étant chômeur en fin de droits... La JAP dira à l’avocat qu’on peu décider

d’augmenter le pointage si on pense que le délinquant est particulièrement dangereux... Il

faut juger, en effet, de la dangerosité d’un type dont le juge affirme qu’ « on ne sait pas s’il

a caressé sa nièce au sexe sur les vêtements ou à même la chair », qu’ « on ne sait

pas s’il l’a touchée », mais que, dans le doute, on condamne... La cour d’appel s’est offerte

le petit plaisir de m’humilier encore plus, en bafouant une fois de plus le Code pénal.

Serge Portelli écrit dans Qui suis-je pour juger l’autre ? que les procès en France sont

publics, car rendus au nom du peuple... Mais l’ex-député Rochefort, qui s’est masturbé en

4 Pas la dernière : en décembre 2016, la spipette, irritée que je la batte froid et que je ne lui témoigne pas de

reconnaissance éperdue, m’a signalé avec un sourire triomphant : « Je peux faire prolonger d’un an votre mise à

l’épreuve, si vous persistez dans cette attitude ! »

164

public devant deux mineurs, a joui d’une composition pénale et d’une condamnation

non rendue publique... Le droit français est-il écrit ou coutumier ? Les magistrats font

vraiment ce qu’ils veulent de la loi, et d’un Code pénal où ils trouvent tout et son

contraire...

Je ne suis qu’un parmi des dizaines de milliers d’autres justiciables, dont un bon

nombre, j’imagine, sont condamnés de manière aussi arbitraire que moi chaque année. Ce

n’est pas kafkaïen, c’est ubuesque. Voyant mon parcours, Kafka serait admiratif, et

dirait aux magistrats français : « Chapeau bas, Messieurs et Mesdames, je n’aurais

jamais été jusque là ! Je n’y aurais même pas pensé ! Je me sens tout petit face à vous ! »

Mais la justice manque de moyens ! Or, plus on en donnera aux magistrats, plus ils

enverront des citoyens au tribunal pour se faire plaisir... C’est un cercle sans fin.

165

XIX

« Il ne faut pas dire toute la vérité car si on écrivait ce qu'on sait, ce qui se passe, les gens crieraient à

l'invraisemblable scandale. »

Maurice Donnay, cité par Casamayor, op. cit., La Tolérance, 1976, p. 52

*

« L'erreur s'apparente à une brûlure qui s'apaisera d'autant moins qu'au cri de l'innocent s'ajoute

désormais celui de la victime. »

Denis Salas, Erreurs judiciaires, Dalloz, 2015

J’achève ce récit en 2020. Je suis donc toujours chômeur, mais, écoeuré par les

dernières tortures judiciaires dont j’ai été l’objet cet été, je ne cherche plus de travail.

J’aurais été chômeur trois ans, au RSA un an avant de toucher une retraite fort modeste, vu

qu’elle sera calculée sur les dix dernières années de la « carrière » d’un fonctionnaire, et

que les miennes consisteront en six ans de suspension plus trois d’allocataire du chôm’...

Je suis évidemment en grande partie responsable de ce gâchis. J’aurais dû me contenter

de mon sort déjà enviable de prof agrégé, doté d’une femme exceptionnelle et d’enfants

réussis, sans vouloir constamment aller plus haut, toujours plus haut, exaspéré par mes

névroses... Je n’avais certes pas à demander à Eulalie de découvrir devant moi son

intimité, mais j’ai été mis en examen, humilié en public pendant six ans, traîné dans la

boue par des journalistes de caniveau et condamné pour des attouchements en gradation

constante inventés par ses parents et encouragés par le gendarme « enquêteur

» et les magistrats pour qui un prof est une proie à déchirer lentement. Je n’avais pas non

plus à entreprendre un flirt avec Kim, qui n’était pas là pour ça, que j’ai donc choquée, ce

que je ne me pardonne pas. Mais, de l’avis de tous, elle me reprochait des faits légers,

avec la plus grande apparence de bonheur et de consentement. La « Justice » a amplifié

et falsifié les faits en vertu du bon plaisir de potentats judiciaires dont on a pu lire les

proses, truffées d’incohérences et suintant la mauvaise foi, qui bafouent le Code pénal

devant lequel ils paradent, ainsi que leurs « obligations déontologiques », dont le

Recueil n’est visiblement pas le livre de chevet. Un DVD qui ne vient ni de mon

ordinateur, analysé jusqu’à la destruction, ni d’achats sur internet (Je rappelle qu’on a

fouillé mes comptes bancaires 20 dernières ans !), ni de voyage douteux – ce qui est unique

dans les annales judiciaires – est venu miraculeusement me porter le coup de grâce...

166

Que certains gendarmes, et la quasi-totalité des juges et procureurs qui se sont penchés

sur mon cas aient le droit de détruire ainsi des citoyens avec le plus parfait cynisme et en

violant la loi qu’ils sont supposés être les premiers à respecter est évidemment révoltant.

Et ce d’autant plus que les magistrats jettent des cris d’orfraie en protestant contre le

manque cruel de moyens qui leur est alloué... La « Justice » dilapide l’or frais public en

consacrant son énergie et son temps à falsifier des faits, à solliciter la calomnie et le

mensonge, en éliminant des circonstances atténuantes ou preuves de non-culpabilité. De

toutes les auditions ou expertises qu’elle ordonne, et qui coûtent cher à la société, elle ne

retient que ce qui conforte sa volonté de destruction. Et elle détruit la société, dont j’étais

un rouage modestement essentiel, à l’heure où des terroristes s’appliquent déjà assez à le

faire...

« Tout pouvoir exige un contre-pouvoir, faute de quoi il verse dans la tyrannie », disait

Montesquieu dans L’Esprit des lois. Or, il n’y a aucun contre-pouvoir au pouvoir judiciaire.

Le pouvoir politique est parfois mis à mal par la « Justice », quand elle sanctionne un

ministre ou un élu corrompus, on l’a vu avec Fillon, qui crie au harcèlement alors qu’il a

détourné des sommes fabuleuses pour des emplois fictifs dont sa femme et ses enfants ont

bénéficié. Mais aucun magistrat n’est jamais sanctionné pour ses crimes – car, dans mon

cas, et vu ce qui précède, c’est à bon droit que je parle de crimes perpétrés par des juges

et des procureurs qui ne savent même pas de quoi ils me déclarent coupables, avant de

me condamner à la mort sociale, moi qui étais disposé à recevoir une sanction

équitable. Une « Justice » dont on ne peut contester les décisions, même si elles

reposent sur l’arbitraire le plus caricatural, même si elles vont à contre-courant de sa

mission et qu’elles détruisent sciemment la société en transformant ses victimes en parias,

est une Justice fasciste.

Il y a une solution pour diminuer le chômage, désengorger les tribunaux et garder la

retraite à 60 ans : faire en sorte que la Justice respecte la loi. Seule une réforme radicale de

cette institution l’y obligerait. Il faudrait créer un Observatoire national des abus

judiciaires, composé de spécialistes connus pour leur probité : des élus, des intellectuels,

des spécialistes du Droit, avocats ou universitaires, mais surtout pas des magistrats,

évidemment. Il serait présidé par des victimes de la Justice, comme Patrick Dils – pour

Christian Iacono et Loïc Sécher, mort à 60 ans après que la « Justice » eut brisé

l e u r s vies, c’est trop tard. Cet Observatoire sanctionnerait sévèrement les moindres

mensonges, écarts ; la moindre amplification de faits, la moindre incitation à la

calomnie ou au mensonge, le moindre acte d’irrespect des magistrats à l’égard d’un

justiciable, qui serait donc autorisé à porter plainte contre eux. Il pourrait lancer une

vaste enquête sur les trente dernières années, demandant aux victimes de la « Justice »

de rappeler les exactions dont ils ont été les victimes, afin qu’ils soient dédommagés, et

leurs bourreaux poursuivis, condamnés, révoqués. Il faudrait les inscrire au Fijais, réservé

aussi aux auteurs de violences, car c’est une violence extrême que de condamner et de

détruire quelqu'un pour des faits qu’il n’a pas commis. On peut rêver. J’aimerais pouvoir

me présenter aux présidentielles de 2022 ou 2027 avec un programme très simple : « Pour

167

faire baisser le chômage et désengorger les tribunaux et les prisons, luttons contre la

Justice. »

Mais les magistrats n’aiment pas qu’on titille leur omnipotence. Ils ont protesté quand

François Hollande a gracié Jacqueline Sauvage, meurtrière de son mari sadique. Mais

l’ancien président ne faisait, en l’occurrence, qu’appliquer la loi... Or, celle-ci outrepassait

leur pouvoir. Pour désengorger les prisons, Emmanuel Macron a eu l’idée saine de

remplacer par les travaux d’intérêt général ou le bracelet électronique les peines

égales ou inférieures à deux mois... En vain : fin 2018, on a constaté que les prisons

françaises n’ont jamais été aussi surchargées. Pourquoi ? Nathalie Pérez en a donné

l’explication à la télé : les magistrats infligent de moins en moins de TIG et de

bracelet, et mettent de plus en plus en prison ! Simple pied-de- nez à un président qui avait

le culot de les contrarier... Mais les magistrats seront quand même les premiers à se

plaindre de l’engorgement des prisons, dont ils sont donc responsables !

Quant à l’Administration, on devrait l’empêcher d’interdire à quelqu'un la moindre

activité pendant des années, à partir du moment où il est présumé innocent et où il a des

solutions pour éviter le parasitisme social... Payer quelqu'un à ne rien faire, même un demisalaire,

est insensé et dégradant, surtout si c’est pour le révoquer ensuite après l’avoir gardé

dans le formol avec un entêtement stupide et sadique.

On connaît l’adage « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour

vous feront blanc ou noir ». J’en suis l’illustration. Le proc de DSK lui a dit, lors du

procès du Carlton : « Ce n’est pas parce que M. Strauss-Kahn était un des hommes les

plus influents du monde que cela en fait nécessairement un coupable. » Veinard de DSK.

Moi, j’étais un des hommes les moins influents du monde, et encore plus aujourd’hui

où la « Justice » a fait de moi un moins que rien. Et cela fait donc de moi un coupable.

David Hamilton, dont les photos éthérées d’adolescentes aux postures lascives ont bercé

les années 70 et 80, a obtenu un non-lieu pour un viol dénoncé par une jeune fille

prénommée Élodie. C’était en 2011, un an après qu’eut commencé mon calvaire... Un prof,

ou un quidam, aurait-il été traité ainsi ? Flavie Flament a courageusement dénoncé le viol

qu’Hamilton lui a infligé, alors qu’elle avait 16 ans. Il s’est suicidé avant que, les temps

changeant, il ne soit inquiété par une Justice décidément très réticente à poursuivre les

célébrités. Et qu’adviendrait-il aujourd’hui à une prof de quarante ans (prénommons-la

Brigitte) qui séduirait son élève de seize ans ? Sans-doute la même chose qu’à ce prof de

math qui a couché huit mois avec une gamine de quatorze ans, mais qui n’a été

condamné, lui, que pour « atteinte sexuelle », expression lancée contre les vingt

pompiers qui se sont amusé avec une enfant de 13 ans, pas encore condamnés fin 2021...Il

faudrait ajouter « selon que vous serez prof ou non... », car les profs sont des proies

que la « Justice » se plaît à torturer. Imagine-t-on un prof voyant son affaire classée sans

suite par un proc après avoir mis, toute nue, en pleine nuit, sur le trottoir, une femme au

visage couvert d’hématomes ? C’est donc le sort enviable du sieur Jean-Michel Baylet,

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dont j’ai déjà parlé, mais dont l’affaire semble déjà de nouveau étouffée. Najat Vallaud-

Belkacem, qui a signé mon arrêté de révocation, a siégé sans broncher deux ans à ses côtés

au gouvernement.

Cette brave Najat a lancé : « Il faut que l’omerta s’arrête dans l’Éducation nationale ! »

or, en 2017, une surveillante d’un collège du 93 a signalé à son principal que plusieurs

élèves de... 6ème pratiquaient des fellations à un euro dans les WC de leur établissement

! La courageuse surveillante a été... mutée, c’est à dire sanctionnée. Interrogés par des

journalistes de France Inter, l’Inspection académique et le Rectorat du 93 ont dit ne rien

savoir de cette affaire. Les collégiennes pourront donc continuer ces pratiques effarantes

sans intervention de l’EN ni des services sociaux5.

Imagine-t-on un prof bénéficiant d’une « composition pénale » (c’est mignon, ça

ressemble à « composition florale » !) après s’être masturbé en public devant deux

mineures ? C’est que la « Justice » a donc offert au député Robert Rochefort, qui a de

plus reçu une condamnation non rendue publique, malgré le principe de publicité de la

Justice française, qui est supposée publique, car rendue au nom du peuple... Les magistrats

font vraiment ce qu’ils veulent de la loi, et y trouvent tout et son contraire. Imagine-t-on

deux profs, dont le sperme se trouverait dans le vagin d’une touriste, bénéficiant d’un nonlieu

parce que les propos de leur victime déclarée sont jugés incohérents ? C’est ce qui est

arrivé à ces policiers du Quai des Orfèvres, qui se plaignaient les pauvres, des

conséquences fâcheuses de cette affaire sur leur vie familiale et professionnelle... Côté

incohérences, on a vu que celles qui m’assaillent ne dérangent pas le moins du monde

juges et procs, au contraire, puisqu’ils en rajoutent à la pelle. Imagine-t-on un prof jamais

inquiété après avoir alcoolisé, drogué et sodomisé une enfant de 13 ans, comme Polanski ?

Imagine-t-on deux profs relaxés au bénéfice du doute après avoir couché avec une

prostituée mineure, comme Benzéma et Ribéry ? Des profs ayant commis ces actes seraient

mis en examen, voire en prison, suspendus, harcelés, condamnés, révoqués, inscrits au

B2 et au Fijais. Imagine-t-on un prof défendu par sa hiérarchie après avoir introduit une

règle dans l’anus d’un élève ? Dans l’affaire du pauvre Théo, l’IGPN invoque pourtant

un « accident », ce qui est proprement effarant... Théo se serait donc déculotté

volontairement avant de se précipiter, en aveugle, l’anus béant (ce qui est difficile), et en

visant avec une précision de tireur d’élite vers la matraque d’un pauvre policier tétanisé par

cette agression pour s’y empaler... Pourquoi ne pas poursuivre Théo pour exhibitionnisme,

tant qu’on y est ? L’Éducation nationale suspendrait immédiatement un tel individu,

avant de le révoquer. Il n’a été renvoyé qu’en correctionnelle, car enfoncer une matraque

téléscopique dans l’anus de quelqu'un qui en devient handicapé à vie n’est pas un viol,

quand on est flic !

Dans une affaire similaire, le parquet a fait appel de la décision consistant à juger en

cour d’Assises un autre flic qui a commis le même geste. Il semble donc qu’enfoncer

5 https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/interception/prostitution-des-adolescentes-l-inquietante-progression-

6531607

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une matraque dans l’anus des jeunes soit une pratique courante, dans les quartiers : ça crée

des liens, sans doute. Mais il fait aussi appel de la relaxe de ces braves types qui ont aidé

des migrants en danger, à la frontière italienne. Cédric Herrou a gagné ses procès, même la

Cassation lui a été favorable : ça n'empêche pas un proc de casser la décision de la

Cour de Cassation et de le renvoyer encore en justice pour délit de solidarité ! Ils n'ont

que ça à foutre ! Dans le Finistère, une juge a consacré sa vie à lutter contre un signe de

ponctuation, le tilde du petit (qui va finir par être grand) Fañch... Les parents ont gagné

leurs deux premiers procès, et elle se pourvoit en cassation... Les parents ont encore gagné,

et la vice-proc a fait casser sa décision de la Cour de cassation ! Elle a même demandé aux

maires du Finistère de lui signaler tous les nouveau-nés dont le nom porterait un tilde...

Sommes-nous au temps d’Hérode ou sous Pétain ? Il faut bien que Justice s'amuse, disait

déjà Voltaire... Et, dans le Finistère comme ailleurs, les magistrats se plaignent qu’ils sont

débordés et ont trop d’affaires !

À Rennes, en mars 2017, un type ayant des antécédents identiques, qui a suivi une

femme dans une salle d’attente pour s’exhiber devant elle, après avoir mis la main aux

fesses d’une cliente d’un supermarché où il a été surpris auparavant dans les toilettes

pour dames, s’est vu offrir une contrainte pénale » et six mois avec sursis... Un prof

eut-il connu pareille indulgence ? Je lis régulièrement la chronique judiciaire du Finistère.

Récemment, un gendarme qui y a agressé une femme battue venant porter plainte a été

inscrit au Fijais mais seulement interdit d'exercer sa profession durant cinq ans ! Un autre,

par contre, qui avait voulu s’offrir les services d’une toxicomane prostituée frappée par

un dealer, et qui s’était confiée à lui, s’est fait radier à vie et interdire de droits civiques

pendant cinq ans...

À Brest, deux fusiliers-marins en goguette ont égorgé un quidam en lui écrasant un verre

sur le cou. Le pauvre a fait une demi-heure de coma, il a failli perdre tout son sang et ses

agresseurs n'ont eu que un an de sursis sans inscription au B2 ni au Fijais, également

prévu pour les auteurs de violence... Un autre gusse a été jugé pour avoir téléchargé plus

de 250 fichiers pédopornographiques... Mais aucune image n'a été extraite de son PC...

comme pour moi avec mes onze fichiers contenant des « images de jeunes filles

incontestablement mineures ». Il a été relaxé au motif que son ordi a pu être détourné par

le biais de Teamviewer...

Je n'en finirai pas d'énumérer les cas de délinquants qui ont commis des actes réels

et dont les condamnations sont infiniment plus indulgentes que les miennes. J’ai déjà

évoqué ce type de 19 ans qui a imposé une fellation à une enfant de... cinq ans, après

attouchements d’elle sur lui et de lui sur elle, violeur pédophile qui n’a eu qu’un an de

prison ! Âgé de 50 ans, il en aurait pris pour quinze ans.

Encore plus ahurissant : en mars 2023, un type, à Pornic, a mis enceinte une enfant de

14 ans, qui a accouché, après qu’il eut filmé leurs ébats… Il a aussi couché avec une amie à

elle du même âge. Ce pédophile confirmé et récidiviste n’a été condamné qu’à un an avec

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sursis, comme moi, pour « atteinte sexuelle »6, même pas « corruption de mineur », ni

« agression sexuelle », alors qu’il s’agit de deux viols pédophiles ! Pour l’autre coucherie

avec la copine, il n’avait eu que six mois de prison avec sursis probatoire pendant dix-huit

mois !

Il s’agit pourtant de deux viols pédophiles, avec circonstance aggravante multiples:

relation d’autorité, la très jeune mère étant la fille d’un pote à lui, captation filmée de

rapports sexuels avec mineur de moins de 15 ans, mise enceinte... Dans le même temps, un

prof qui a couché avec une élève du même âge avec qui il entretenait une relation

intellectuelle riche est mis en examen pour viol, car on ne peut parler de consentement à 14

ans… Le mot « arbitraire » n’a même plus de sens !

Imagine-t-on un prof, déclaré coupable comme Edmond Hervé dans l’affaire du sang

contaminé, mais est « cependant dispensé de peine, car, selon la Cour, il « n’a pu

bénéficier totalement de la présomption d’innocence » et il a été "soumis, avant

jugement, à des appréciations souvent excessives (cf. sa page Wikipédia)» ! J’ignore où

on peut trouver dans mon affaire une seconde de présomption d’innocence ou de décharge.

Quant aux « appréciations excessives », je vous laisse relire les proses des procs et juges

reproduites ici, et les « témoignages de moralité »... Christine Lagarde sait de quoi elle

est coupable, mais n’est pas condamnée : moi, je ne suis pas coupable des faits qu’on

m’attribue, et dont les juges ne sont même pas capables de dire en quoi ils consistent...

Je peux encore espérer un procès en réhabilitation si Eulalie revient sur les

mensonges qu’ont lui a demandé de faire. Il faudrait aller en révision puis revenir en

correctionnelle... Un vieil homme de Deux-Evailles, en Blémont, a été réhabilité... 55 ans

après une affaire où on l’avait déclaré coupable. Je n’attendrai pas si longtemps, car je ne

serai plus capable d’enseigner, dans 55 ans : les élèves, sont, en effet, de plus en plus

difficiles. Une telle procédure coûterait encore 10000€. Mais ces procédures sont rarement

couronnées de succès : le « Justice » n’aime pas du tout qu’on braque les feux sur ses

exactions. Le pauvre Antoine Madeira a passé six ans en prison parce que sa fille a

affirmé qu’il l’avait violée pendant six ans : or, des examens gynécologiques ont

prouvé qu’elle était vierge, et celle-ci a clamé haut et fort qu’elle a menti7! Mais la «

Justice » n’en démord pas : il a commencé par avouer, dit la cour de non-révision : certes,

s’il a connu une garde à vue comme la mienne, on avoue... Et il avait avoué à la

demande de son avocat, qui lui avait dit qu’ainsi sa peine serait plus légère !

Face à pareilles monstruosités, il serait bon que les citoyens réclament qu’on mette fin aux

crimes de la « Justice » et à son impunité – et à ses incohérences. En novembre 2017, un homme a

été acquitté du viol d’une enfant de... onze ans, qu’il a draguée dans une cage d’escalier, avant de

6 https://www.faitsdivers.org/39585-Un-homme-met-enceinte-la-fille-de-son-collegue-agee-de-14-ans-lors-d-unefugue.

html

7 Virginie Madeira, J’avais menti, Stock, 2013.

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l’entraîner dans un jardin public pour la saillir sans préservatif. La pauvre, enceinte, a accouché à

douze ans ! Mais il y avait apparence de consentement8... « La contrainte, la menace, la violence et

la surprise, n'étaient pas établis », a expliqué la procureure de Meaux, Dominique Laurens. Le

verdict a traumatisé la victime, qui avait vingt ans lors du procès.

Ce fait sordide succédait à un autre du même acabit : le parquet de Pontoise a décidé de

poursuivre pour "atteinte sexuelle" et non pour "viol" un homme de 28 ans pour avoir eu une

relation sexuelle avec une enfant de 11 ans. Les enquêteurs ont considéré que cette relation était

consentie car aucune contrainte physique n'a été exercée sur la mineure ! On imagine quel doit être

le traumatisme d’une grossesse, quand on est une enfant...

Mais dans mon cas non plus : j’ai cru flirter avec Kim, qui avait l’air heureuse, affirmait

elle-même avoir eu l’air consentante, m’a suivi à l’étage, a pris un thé avec moi, a répondu

gentiment à mon appel téléphonique, et m’attribuait des gestes « furtifs ». Elle avait presque 18

ans, et je ne l’ai ni pénétrée, ni mise enceinte… Pareil pour Eulalie, envers qui ma sollicitation était

déplacée, mais on est loin de ces trois pédophiles qui ont mis enceinte des enfants de 11 et 14

ans avant d’être acquittés ou de recevoir une peine dérisoire...!

Et le consentement, c'est un mot dont on parle depuis le témoignage bouleversant de Vanessa

Springora, précédé de celui d'Adèle Haenel, suivi de celui de Sarah Abitbol et de beaucoup d'autres

à venir. Cela ne va pas dans le sens de gens comme moi, hommes condamnés, même à tort,

pour agression sexuelle. En 2016, un prof des écoles s’est mutilé et s’est dit victime d’un attentat,

ce qui a mobilisé des forces de l’ordre qui avaient autre chose à faire. Il a été relaxé au motif

qu’il a été « interrogé sous morphine »... Je renvoie au récit de ma garde à vue ! On m’a « nterrogé

» après m’avoir fait avaler trois Tranxènes, après cinq heures de harcèlement entrecoupées de

séjours en cellule où j’étais souillé de sang, de sueur et d’urine. À Quimper, un exhibitionniste

récidiviste à été inscrit... trois ans au Fijais. Moi, c’est pendant, 20 ans deux fois par an, et sans

la moindre justification de la part de César Baldinucci, qui m’a infligé cette humiliation

supplémentaire pour se faire plaisir, et dans le plus parfait irrespect du Code pénal, avec lequel,

comme ses collègues, il se torche ! Les proses judiciaires qui me concernent sont toutes des faux en

écriture publique, dues à des magistrats qui sont « de tous les citoyens, les plus tenus à la probité »,

et qui devraient donc être traduits en cour d'assises, comme c'est le cas pour les personnes

dépositaires de l'autorité publiques qui perpètrent des faux en écriture.

Audrey Chenu a raconté son histoire dans Girlfight9. Cette ancienne dealeuse de

cannabis a écoulé pendant deux ans deux-cents kilos de came par semaine dans la

région de Caen, dont elle était une des principales fournisseuses. Incarcérée deux ans, elle a

pu faire blanchir son casier et devenir prof des écoles. Tant mieux pour elle, mais je me

demande combien de victimes elle a pu faire en écoulant de tels stocks, quand je pense à

mes anciens élèves, l’un devenu schizophrène, l’autre taulard de longue durée, l’autre

prostituée et héroïnomane après avoir commencé par fumer des joints au lycée...

8 https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/justice-proces/l-acquittement-d-un-homme-juge-pour-viol-sur-une-mineurede-

11-ans-fait-polemique_2463480.html

9 Presses de la Cité, 2013.

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Or, on ne peut blanchir un casier judiciaire pour des faits sexuels, sauf si on veut bien

constater qu’ils sont imaginaires ou amplifiés. C’est dire que la machine gendarmique et

judiciaire qui voulait me détruire a réussi au-delà de toute espérance. Je souhaite que

mon témoignage en suscite d’autres, et qu’il amène un jour à une réforme de la Justice,

institution omnipotente, opaque, État dans l’État, véritable mafia constitué de nantis, de

parasites, de tyrans d’autant plus arrogants et tranquilles qu’ils se savent intouchables. Il

y a des magistrats honnêtes : mais pour une Évelyne Sire-Marin, un Renaud Van

Ruymbeke, une Éva Joly, un Serge Portelli, combien de ces juges et procs, à qui j’ai donné

des noms fictifs dans le présent ouvrage tout en reproduisant mot pour mot leur prose, et

dont le point commun est de bafouer la loi dont ils sont supposés être les garants ?

J'ai finalement porté plainte contre le beauf pour agression sexuelle sur mon fils, dont il

a tiré et secoué le pénis quand il avait sept ans... La plainte a été enregistrée, mais elle a

débouché sur un non-lieu, car mon fils ne porte pas plainte contre son oncle. Mais ma nièce

non plus, ni ses parents, ne portaient plainte contre moi : c’est le juge de destruction qui

s’est autosaisi contre moi pour m’envoyer au tribunal ! Cela dit, j'ai été entendu comme

victime, pendant deux heures, à la gendarmerie, en juin 2020, et mon père en

septembre. Mais le beauf n’a même pas été entendu... Les magistrats n’aiment pas revenir

sur leurs fautes, ni draper du statut de victime quelqu'un qu’ils ont déclaré coupable

sans preuves.

J’ai vu le téléfilm qui retraçait le calvaire de Patrick Dils. Olivier Leurent, qui dirige

l’École Nationale de la Magistrature, a affirmé, devant lui, que « tout magistrat doit

avoir les mains qui tremblent au moment de prononcer un verdict. » Il avait l’air sincère,

et admirable quand il a présenté, au nom de la magistrature, ses excuses au pauvre

Patrick. Mais je n’ai pas rencontré, moi, beaucoup de magistrats dont les mains ont

tremblé quand ils m’ont assené force humiliations et tortures... Ceux qu’on invite à la

télé ou à la radio n’ont pas l’air de fous furieux, pourtant, mais plutôt de gens posés,

qu’il s’agisse des procureurs Molins, Bilger ; des juges Thiel, Van Ruymbeke, Salas,

Trévidic, Blisson ou d’Eva Joly (je leur ai à tous écrit : aucun ne m’a répondu)... Ma JAP

et Mme Plijadur excepté, je n’aurai rencontré que des fous dangereux : deux magistrats

honnêtes sur 15, ça fait peu.

Gilbert Thiel définissait ainsi la mafia dans une émission consacrée, sur Arte, aux liens

entre la mafia corse et la politique marseillaise : « Une organisation criminelle qui est

hiérarchisée, structurée, qui pénètre la société civile, qui crée des zones grises autour d’elle,

prend le contrôle du tissu économique et peu ou prou du tissu social et qui fait régner sa loi

à commencer par celle de l’omerta. » Cette définition correspond parfaitement à celle de

la Justice ! Le problème, en France, c’est la Justice, juteux business qui a besoin de

victimes pour justifier son existence et amuser des magistrats dont l’impunité permet

tous les abus et qui témoignent du plus grand mépris à l’encontre de leurs victimes ou de

leurs serviteurs. En témoigne encore l’histoire de cette pauvre jeune fille, employée au

restaurant du TGI d’Angers et électrocutée par une friteuse défectueuse, et dont le sort a

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suscité l’indifférence agacée des magistrats du lieu.

Il est temps que des lanceurs d’alerte dénoncent les pratiques judiciaires, basées sur

l’arbitraire et le bon plaisir, et que l’omerta qui protège la « Justice », institution

fasciste indigne d’un État qui se prétend « de Droit », cesse. Si le cri que j’ai lancé ici se

fait entendre, ma destruction sociale n’aura pas été vaine.

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Professeur exemplaire et apprécié, Martial Kernévot a cru flirter, en 2010, avec une

voisine et amie de 17 ans qu’il aidait dans son travail scolaire. Elle ne signalait que des

faits très légers, et surtout une souffrance psychologique due à ce comportement

inattendu. Brutalisé, humilié, objet de chantages, de menaces, de fausses promesses et

drogué en garde à vue, le prof a avoué et signé tout ce que les gendarmes ont voulu lui

faire signer. Mis en examen pour « agression sexuelle », expression générique qui, en

Justice, a une amplitude sémantique énorme et ne correspond pas au sens qu’elle a dans

les dictionnaires, Martial Kernévot a été l’objet d’une « enquête de moralité »

uniquement soucieuse de détruire sa réputation et de lever d’autres plaintes. Son beaufrère

et sa belle-soeur l’ont calomnié en lui attribuant des attouchements imaginaires sur

leur fille, âgée de 8 ans. Malgré les incohérences de leurs propos, Martial a été mis en

examen et encore condamné. Après sept ans de calvaire judiciaire et administratif,

l’Éducation nationale l’ayant suspendu tout ce temps à mi-salaire en lui interdisant tout

travail, ce prof intègre a été révoqué, sa carrière et sa vie brisée pour satisfaire le bon

plaisir de magistrats sadiques et criminels qui ne risquent rien à condamner des

innocents, car ils sont au-dessus des lois.

L’État français n’a pas assez d’attentats djihadistes, de féminicides, de chômeurs, de

kalachnikovs qui massacrent de jeunes dealers... Il lui faut encore détruire des citoyens

utiles en les condamnant pour des faits imaginaires qui font d’eux des parias.

Puisse ce témoignage servir à une réforme du système judiciaire français qui obligerait

les magistrats à respecter la loi et à ne plus se faire plaisir en torturant des citoyens pour le

plaisir de les torturer.

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