Martial Kernévot
Chagrin de justice
Le vrai visage de la justice française
Ce récit est une fiction librement inspirée de faits réels, de comportements et de proses
judiciaires authentiques. Noms de lieux (sauf ceux de quelques grandes villes) et noms de
personnages sont fictifs, y compris celui de Martial Kernévot, dont l’histoire s’inspire de celle
d’un être réel. Lecteurs et lectrices pourront être tentés de retrouver des modèles qui existent
réellement pour les personnages qu’ils verront défiler devant eux. Aucun nom n’est celui d’un
personnage réel portant le même nom. Toute ressemblance avec des personnages réels serait
donc due au hasard, mais si certains se reconnaissent, c’est leur problème. Le titre est inspiré du
Chagrin d’école, de Daniel Pennac.
« J’ai un de voir à accomplir en écrivant, car il faut que les autres sachent. (…) Parce que c’est
un devoir, c’est peut-être le seul que je puisse remplir. (…) Car comment guérira-t-on l’humanité
autrement qu’en lui dévoilant d’abord toute sa pourriture, comment purifiera-t-on le monde
autrement qu’en lui faisant comprendre l’étendue du mal qu’il commet ? (…) Il faudrait donc
que j'écrive pour pouvoir plus tard montrer aux hommes ce qu'a été cette époque. Je sais que
beaucoup auront des leçons plus grandes à donner, et des faits plus terribles à dévoiler. (...) Mais
cela ne doit pas me faire commettre une lâcheté, chacun dans sa petite sphère peut faire quelque
chose. Et s'il le peut, il le doit. »
Helen Berr (1921-1945), Journal, Tallandier, 2008, p. 169-171.
« Le magistrat, au moment où il prononce un verdict, doit avoir les mains qui tremblent »
Olivier Leurent, directeur de l’École nationale de la magistrature, devant Patrick
Dils, le 24 janvier 2018, sur France 2.
« Le doute doit être un moteur pour le magistrat. »
Philippe Courroye, Le Télégramme, 12 mai 2018, dernière page.
« Le magistrat est, de tous les citoyens, le plus tenu à la probité. »
Recueil des obligations déontologiques des magistrats, p. 14 (site du CSM, chapitre « Bonnes
blagues »)
« Il est recommandé au juge de ne pas faire d’erreur d’aiguillage, les déraillements
judiciaires ne pouvant plus être considérés aujourd’hui comme une fatalité. »
Yves Charpenel, Notre justice pénale, Timée-Editions, 2008, p. 36
« ...l’enthousiasme pour la manifestation de la vérité est inégalement réparti... »
Ibid., p. 125
Justice, une faillite française ? Olivia Dufour
De combien d’innocents suis-je coupable ? Juge Lambert
Qui suis-je pour juger l'autre ? Juge Serge Portelli
Première partie
« Ce qu'on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l'écrire. »
Jacques Derrida, L’Écriture et la différence
*
« J’entendis au-dedans de moi une voix impérieuse : "Il faut que ma vie serve ! Il faut que dans ma vie tout serve !" »
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, Folio, p. 238.
Qu’est-ce que je fais ici, grands Dieux ? Il fait chaud, je suis dans une cellule à la
gendarmerie d’Erville, en slip et en chemisette... Quand les gendarmes sont venus me chercher,
je venais de faire deux heures de fitness, j’étais trempé de sueur... Ils ont eu l’air surpris de me
voir dans cette tenue. La gendarmette qui l’accompagnait m’a dit « Changez-vous et suiveznous,
s’il vous plaît ». « Je vous suis en voiture ? » ai-je dit, interloqué. Un des trois
gendarmes, l’air gêné, a répondu : « Non, ça ne sera pas la peine... On vous ramènera... » J’ai
retiré mon short et mon T-shirt, enfilé à la hâte une chemisette jaune, ma veste, un pantalon et
mes sandales, et suis entré dans leur voiture, déjà apeuré.
Ils étaient venus à 16 heures, me donner une convocation pour le lendemain. Je leur ai
demandé pourquoi. L’un deux, un grand gaillard de trente-cinq ans environ, s’est présenté : «
Hugues Bussard, officier de police judiciaire. » Il a salué en mettant la main à sa tempe.
Simple réflexe, je lui ai répondu « Ugh ! » en faisant de même. Il n’a pas apprécié : « C’est
pas le moment de rigoler ! » Je lui ai demandé quel était l’objet de la convocation. M.
Bussard, m’a répondu, d’un air entendu : « Vous devez bien en avoir une petite idée, non ? » Je
suis paranoïaque, viscéralement, et imagine toujours que j’ai perpétré les pires des forfaits quand
on me balance ce genre de phrases. Et ça ne date pas d’hier. En CE2, mon institutrice
sadique, Mme Kerzépré, a un jour demandé, l’air inquisiteur : « Qui a lâché Médor? ».
Elle a sondé les visages des élèves avant de scruter le mien. J’ai rougi, et elle l’a pris pour un
aveu. Elle m’a traîné par l’oreille devant la classe et m’a déculotté pour me flanquer une
fessée. Cinquante ans après, j’en ai encore honte. Et je vous jure que c’est pas moi qui avais pété.
Interloqué, j’ai bafouillé aux gendarmes que je ne serais peut-être plus de ce monde demain...
Inquiets, ils ont appelé le procureur qui leur a demandé de m’embarquer. Arrivé à la
gendarmerie, j’ai dû décliner identité, profession, état civil, noms des parents... Outre le chef
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Bussard, il y avait deux gendarmettes : l’une, blonde aux yeux bleus, l’air méfiant, sournois,
ressemble à Irma Grese, la célèbre surveillante du camp d’Auschwitz. Aussi la désignerai-je
dorénavant par ce prénom. L’autre, plus cordiale, presque familière, s’appelle Carlotta et se la
joue détendu : « Rassurez-vous, ça se passera bien, ce n’est pas grave ». Irma n’a pas l’air
d’accord. Je la crois : les sept années de calvaire judiciaire qui vont suivre confirmeront sa
moue désapprobatrice. Puis ils m’ont prié de les suivre à l’étage, où le chef Bussard a mis un plat
tout préparé aux micro-ondes. Je n’ai pas vraiment d’appétit et ne me sens guère disposé à
absorber cette barquette où un poisson fatigué qui me regarde d’un oeil résigné macère depuis
des mois dans une sauce au riz gonflé d’huile. « Si, si, mangez. Il faut prendre des forces. Vous
en aurez besoin, croyez-moi », affirme le chef. Je ne comprends pas ce qu’il veut dire, mais je
mesure rétrospectivement tout ce que ces mots contenaient de cynisme routinier.
Hélas, j’entends la voix de Claudine au rez-de-chaussée. C’est mon épouse, prof au
collège depuis vingt-cinq ans. Une femme exceptionnelle, qui organise quantité de voyages, fait
du théâtre avec les élèves, participe au comité de jumelage, innove constamment ses pratiques
pédagogiques, une femme qui sait tout faire : cuisine, couture, jardin ; grande amatrice de lecture
et de peinture – aussi lucide et pratique que je suis rêvasseur, handicapé manuel et planeur.
Qu’ils l’aient convoquée me terrasse. J’avale à grand peine le brouet spartiate que le chef
Bussard m’a offert « aux frais de l’État », lirai-je plus tard dans le PV, me demandant si
c’est de l’humour, mais je ne crois pas. Irma me dit de descendre. Je croise de loin le regard
effaré de Claudine. Je précède Irma, qui me place devant une porte et me dit « Déshabillezvous
». Peu de femmes disent ça à un homme aussi spontanément. Dans tout autre
circonstances, je serai peut-être content d’obéir à une blondinette de vingt-cinq ans ma cadette
et qui m’ordonnerait un tel acte. Mais j’en suis interloqué. Et puis, outre que son
attitude n’est pas celle du badinage, l’uniforme de flic n’entre pas dans mes fantasmes. De plus,
je ne suis pas à mon avantage, humide de sueur, pas douché ni déodoré après ma séance de
fitness. J’enlève tout penaud mon pantalon et mes sandales. Irma me dit : « Enlevez aussi la
chemise. » Piteux, je rétorque : « Mais je n’ai rien en dessous... » Magnanime, elle m’autorise à
garder la chemisette, et ouvre la porte de la cellule. Je suis pétrifié. C’est comme dans les films :
sombre, mais propre, un lit en ciment avec une couverture, un soupirail en haut, des murs nus.
Irma m’invite à m’asseoir sur le lit, et fait de même. « Que voulez-vous, Monsieur, j’ai eu seize
ans, moi aussi... » Que veut-elle dire, bon sang ? Puis elle se lève, ferme la grosse serrure de la
porte, et je découvre le WC à la turque qui meuble cette chambre inédite. J’ignore que cette
porte ne s’ouvrira que pour 48 heures d’enfer et d’humiliation au terme desquelles j’aurais été
amené à délirer et à signer des propos insensés que je n’aurai jamais relus, après avoir été
harcelé, manipulé, menacé, drogué enfin – 48 heures suivies de sept ans de harcèlement
judiciaire et administratif impensables au terme desquels je perdrai mon travail, condamné pour
des faits imaginaires, amplifiés ou douteux.
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II
« Les dents serrées, moi je m’accroche à mon enfance, Quand rien n’avait
souillé mon front ni mon allure, Quand j’étais d’azur et de lait. »
Jean Breton, Vacarme au secret, Chambelland, 1966, et revue Possibles n° 10- 11, 1977, p. 38.
Qui suis-je ? Comment en suis-je arrivé là ? Né en 1958 à Chambville, dans le Loiron, je suis
originaire d’un petit village breton, dans le Finistère. Mes grands-parents étaient paysans, comme
ceux de beaucoup de Français de ma génération. Du côté de mon père, la ferme située à
Plouménez était assez prospère : mes grands-parents paternels avaient émigré aux USA de 1929
à 1932, où ils avaient travaillé comme des brutes pour accumuler assez d’argent et acheter la
ferme dont ils étaient locataires. On y bossait du matin au soir, sans échanger beaucoup de
tendresse. Élevé à la dure, mon père conduisait les chevaux à douze ans, manqua pas mal
l’école pendant la guerre et fut victime, avec sa famille, de violences perpétrées par l’occupant.
Comme nombre de fils d’agriculteurs, ses parents voulaient lui faire quitter l’univers de la
ferme, peu valorisant à leurs yeux. C’était l’époque où on tapait sur les enfants, à l’école,
quand ils parlaient breton. Mes parents n’ont pas entendu un mot de français avant d’avoir sept
ans et d’entrer à l’école de la République, dont le but était d’alphabétiser tous les Français dans
la seule langue reconnue, tout en les laissant analphabètes dans leur propre langue. Celle-ci
devenait alors pour eux et leur famille un objet de honte. Inutile pour l’examen, interdit dans les
administrations, le breton devint pour ses locuteurs un obstacle à leur promotion sociale. Le
breton devint la langue des ploucs, synonyme de vie rurale fruste et inconfortable. Après la
guerre, des milliers de jeunes Bretons comme mon père passèrent donc les concours pour
devenir douanier, flics, instituteurs ou postiers et échapper ainsi au sort de leurs parents : ce
fut le cas pour papa, nommé à Chambville en 1948, et qui y resta dix-sept ans. Travail pénible:
il triait le courrier, à la gare, de nuit, pour augmenter son faible salaire. L’épuisement lui causa
même une crise de cécité passagère, mais qui dura quelques jours, assez pour affoler ma mère,
évidemment.
Elle était née dans une ferme plus modeste, dans le village de Gwitalneufret. Ma grandmère,
à seize ans, parcourait en sabots les dix kilomètres qui séparaient son hameau des
Monts d’Arrée pour y couper la tourbe, comme en Irlande. Mon grand-père, Jakez, veuf, avait
déjà deux fils, qu’il perdra en Indochine, où ils s’étaient engagés. L’aîné avait passé cinq ans
comme prisonnier de guerre. Revenu un peu déphasé au pays, on lui avait proposé de
s’engager pour deux ans, afin de recevoir une pension d’ancien combattant cumulée avec celle
de prisonnier. Son cadet l’y avait suivi : aucun n’en revint. Leur père avait déjà perdu ses trois
frères à la guerre. Les deux premiers furent victimes de la boucherie de 14-18 : l’un, tué dans
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la Somme en 1918, un an après son aîné, mort à 22 ans en Macédoine... Ce pauvre bougre
n’avait quitté son misérable hameau des monts d’Arrée que pour ce voyage exotique vers un
pays dont il n’avait jamais entendu parler et qui fut son sépulcre. Le troisième frère de Jakez,
simple d’esprit, fut mitraillé par erreur par des Allemands qui cherchaient un résistant vêtu d’un
pull rouge. Le malheureux gardait ses vaches, et avait un pull rouge... Les pull-overs rouges
font pas mal de dégâts. Maman ne fit pas beaucoup d’études : à l’époque, le certificat suffisait
aux enfants de la campagne, le lycée étant, sauf exception, réservé aux bourgeois des villes
ou aux notables des campagnes. Elle rencontra mon père, qui habitait à quelques kilomètres,
et ils se marièrent en 1952. L’union fut harmonieuse, je crois, car elle dura soixante-deux
ans, et mon vieux père pleurait tous les jours sa femme morte d’un cancer en 2014, après sept ans
de souffrance.
La vie était dure, à Chambville : maman faisait de petits travaux de couture au noir. Un
enfant naquit, en 1955, mais mourut au bout de trois jours. Papa était seul derrière le
corbillard qui contenait le petit cercueil blanc, tiré par des chevaux, maman étant encore à
la clinique. Mes parents n’ayant pas assez d’argent pour lui offrir une sépulture, Jean-Marc fut
enterré dans la fosse commune. Je naquis trois ans plus tard. Enfant unique, maladif, couvé par
une mère aimante mais possessive. Peu de souvenirs de ma prime enfance : des cris quand je dus
aller à l’école et quitter la maison, un chat qui glisse furtif sur un balcon : je fais pipi d’en
haut, car, chez ma grand-mère, on m’a dit que je pouvais le faire n’importe où. J’aime bien
viser les 403. Maman, affolée, met un terme à cette pratique. Je revois vaguement la bonne
soeur qui me fait des piqûres quand je suis malade : elle sort une seringue énorme d’une boîte
en fer et m’en perfore la fesse. Voici des collègues de papa. La femme m’offre un portrait de
Mickey, incrusté dans du velours, sur un carton. Je lui dis que j’aimerais bien avoir aussi celui de
Donald. Mes parents sont gênés, mais la dame rit. Le lendemain, elle me l’offre. Plus tard,
j’apprendrai qu’elle s’est jetée dans la rivière qui traverse Chambville. Mes parents parlent
français, et je n’ai d’ailleurs aucune idée de mes origines, avant qu’à l’école, une fille de la
grande section me tire par les cheveux. Je me plains à la maîtresse, qui me répond : « Tu es
Breton, toi ? » Je ne sais pas quoi répondre, car j’ignore ce que le mot veut dire. Ma plainte est
classée sans suite.
Mon père devient receveur des Postes dans son Finistère natal en 1964. Gros travailleur, il
gravira tous les échelons jusqu’à sa retraite de receveur hors-classe en 1989. Saint-Salomon est
un petit village où il n’y a pas grand-chose à faire, sinon lire et me balader à vélo. J’ai peu de
souvenir de dialogues en famille : papa, après le travail, aime cultiver un petit arpent de terre
qu’un voisin lui prête. C’est un bricoleur et un jardinier hors pair, mais je n’ai hélas pas hérité de
ces passions. Il ne lit rien par contre, sinon le quotidien local. On va chez des voisins où les
grands jouent aux dominos, pendant que je dévore les albums de Tintin et de Spirou que leurs
enfants, plus âgés, me prêtent. Sinon, on regarde la chaîne unique de télé en noir et blanc, qui
meuble le silence. Je me souviens qu’en 1969 quelqu'un, à la télé, se plaignait de la chute des
valeurs morales, en accusant notamment l’ « érotisme » d’en être responsable. Maman me
regarda d’un oeil sévère et fit : « Oui, surtout l’érotisme ! » J’ignorais évidemment en quoi
consistait la chose en question, mais son regard me glaça et je me sentis coupable. Je ne
connaissais pas non plus 69, année érotique, de Gainsbourg, que je n’aurais évidemment pas
comprise, pas plus que je n’avais compris Les Sucettes... ni moi, ni les chorales qui avaient, à
l’époque, ce morceau à leur répertoire ! Maman énonçait souvent des phrases aussi graves et
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définitives, et je me sentais toujours coupable – et ce jusqu’à la fin.
« Ils ont encore venus chez Mariannick ! » entendis-je un jour. Mes parents se turent aussitôt,
mais ils plaignaient souvent le sort de cette veuve, qui tenait un petit café dans le bourg. Bien
plus tard, j’appris que les gendarmes de Trémaloc venaient chaque semaine chez elle pour la
violer. Ils la menaçaient de prétendre qu’elle avait fermé dix minutes trop tard pour faire fermer
son établissement, et pratiquaient ce chantage pour abuser d’elle. Elle avait un enfant et ne
pouvait risquer de se voir interdire d’exercer. Quand ils en avaient fini avec elle, les gendarmes
allaient dans un autre village renouveler leur besogne.
À l’époque, j’ai un cousin qui achète tous les 45 tours des yéyés, mais aussi ceux d’artistes
comme Ray Charles, Little Stevie Wonder, Otis Redding : je ne comprends rien à leur langue,
mais ces rythmes syncopés me plaisent déjà beaucoup. J’écoute des disques de l’organiste
Jimmy Smith, dont les gargouillis tubulaires m’inquiètent un peu, d’Arthur Smith, d’Acker
Bilk... Le gospel Oh Happy days est à la mode. On m’offre le disque d’or de Sidney
Bechet, à dix ans. Je suis tombé dans le jazz et n’en sortirai jamais. Le vélo sera la passion de
mon enfance. C’est le seul loisir dont je dispose, et je sillonne la campagne en rêvassant à
Poulidor ou à Gimondi.
J’ai six ans quand la directrice de l’école publique s’avise que je suis toujours à la maison,
alors que je pourrai étoffer les effectifs de ses troupes. Rien ne me reste de mes années de CP.
Mais ce que je vais vivre en CE1/CE2 me marquera à vie. La directrice, j’en ai déjà parlé, est
une terreur. Je ne retiens d’elle que ses cris, baffes, coups, humiliations. Sa fille est sa
chouchoute, elle est toujours première. Un jour, je colle des images de la Seconde guerre
mondiale dans un cours sur le Moyen-âge. La virago m’attrape par le bras et me fait traverser
la classe à coup de pieds et de gifles. Chaque lundi matin, il faut mettre un pied nu sur la chaise,
pour qu’elle en vérifie la propreté. C’est déjà assez vexant, mais elle ne s’en tient pas là. De
temps à autre, elle nous retourne et tire sur le pantalon et le slip, par derrière, histoire d’inspecter
les lieux. Il faut, en plus, lui offrir des cadeaux à son anniversaire et à Noël ! Elle dit une
fois que tous les parents se fâchent un jour ou l’autre. Moi, je n’ai pas l’air d’accord, car je
n’ai jamais entendu les miens s’enguirlander. Mais Mme Kerzépré n’aime pas ça : « Tu es sûr
que tes parents ne se grondent pas parfois » ? Je rougis, elle insiste et je finis par dire
« Si... ». Elle donne parfois le martinet : je ne l’ai jamais eu, mais j’en ai honte pour ceux qui le
reçoivent. Je ne dis rien à mes parents : ils ne me frappent jamais. L’enfant solitaire et
rêveur que je suis n’a d’ailleurs rien pour susciter leur colère. Mais c’est l’époque où
beaucoup de gosses, s’ils disent avoir reçu une baffe à l’école, en prennent deux à la maison.
De tels traitements enverraient aujourd’hui Mme Kerzépré en prison. Quand je pense qu’un
instit’ a été condamné à six mois avec sursis, récemment, pour avoir tiré sur les cheveux
d’une élève... C’est pas beau de s’énerver, mais quand même.
L’instit’ de CM1/CM2 a l’air bourru, mais c’est un coeur d’or, genre Brassens, qu’il nous dit
écouter souvent. Il n’a pas quitté la vieille école des garçons,
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vétuste et dont l’unique salle de classe est décorée d’illustrations représentant chaque province.
J’ai un copain, Christian, avec qui j’aime bien faire du vélo et échanger mes illustrés – on ne dit
pas « BD », à l’époque. On trouve chez lui de vieux trésors : Vaillant, Coq hardi... Moi, je lui
prête mes Akim, Blek et autres Zembla. Un jour, j’ai peut-être dix ans, man’ me prend par le
bras et me dit en me fixant bien dans les yeux : « Tu verras, plus tard – les femmes, c’est
dégueulasse ». Ce sera là ma seule phrase d’éducation sexuelle. Elle m’inquiète un peu, car
je ne connais en guise de femmes que maman, ses soeurs, deux ou trois tantes éloignées et
quelques mères de copains. Il y a Mme Kerzépré aussi, mais même si elle m’épouvantait, elle
était la maîtresse, donc avait le droit de faire ce qu’elle voulait. Le mot « dégueulasse » ne me
semble pas correspondre à ce qu’à dit maman.
Christian a une petite soeur de huit ans, qui s’appelle Christine, c’est drôle mais c’est
comme ça, et un frère qui en a neuf. Un jour, je feuillette de vieux albums dans son garage,
quand le frère surgit avec sa soeur. « Christine, tu peux baisser ta culotte ? » lui demande-t-il. La
petite, visiblement habituée, s’exécute. Je découvre, ahuri, un endroit que je n’ai jamais vu, et
dont je pressens obscurément que c’est celui que ma mère me désigne comme celui qui mérite
l’adjectif qu’elle a utilisé pour qualifier la gent féminine. Trois lignes, une chaque côté de
l’aine, une autre au milieu, quelques poils. « Retourne-toi », commande le frère. La petite obéit
et m’offre le spectacle de deux fesses minces et gracieuses. J’en suis suffoqué. À la maison, je
vis dans un climat de pudicité dont je ne me rends pas compte, au point que je prends des bains
en slip. N’ayant ni soeur, ni cousine sinon éloignées, je n’ai pas les connaissances que des
gamins peuvent avoir quand ils assistent au déshabillage de leurs fratrie et aux bains collectifs.
Ce spectacle m’a épouvanté et fasciné. J’ai l’impression d’avoir mal agi. Je revois Christine,
quelques jours plus tard, et lui demande de renouveler l’opération. Elle se déculotte en souriant
et en me regardant avec ses beaux yeux bleus. Je contemple le lieu mystérieux, puis m’en vais en
me frappant la poitrine, en demandant pardon à Dieu. Car on m’a élevé dans la religion : ma
mère n’est pas encore l’horrible fanatique qu’elle deviendra vingt ans plus tard, mais je vais
à la messe chaque semaine avec elle et fais mes prières le soir. Papa n’y va pas : j’apprendrai
plus tard qu’il est à la CGT et vote communiste. Ces idéologies cohabitent sans heurt sous mon
toit. Et cela se passera ainsi encore deux ou trois fois : je sollicite Christine, qui m’obéit
gentiment, sans jamais la toucher ni même avoir un fragment d’érection, simplement fasciné
par cette intimité offerte, par sa douceur aussi. Et chaque fois je retourne chez moi en suppliant
Dieu de pardonner cette curiosité qui, à dix ans, n’a rien de malsain.
C’est l’époque où on compte quinze mille morts par an sur les routes. Saint- Salomon
agglutine ses maisons autour de deux routes rectilignes formant une croix. Camions et voitures y
roulent sans crainte de limitations de vitesse, sans chicanes pour les faire ralentir. Comme tous
les gosses, Christine aime faire du vélo. Un jour un camion la percute et elle meurt sur le
cou. Effaré, je me persuade que c’est Dieu qui me punit. Sur son petit lit de mort elle est jolie,
toute pâle, ses longs cheveux bien lisses de chaque côté de son visage, ses petites mains
jointes enserrant un chapelet... Mais ses yeux bleus sont fermés, et ne me dévisageront plus
jamais de toute leur confiance. Je tourne de l’oeil, on me ramène chez moi et je n’assiste pas
à l’enterrement.
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III
« On ne guérit jamais de sa jeunesse. »
Léon-Paul Fargue, Poésies, Poésie/Gallimard, p. 9
*
« Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
Mais le vert paradis des amours enfantines... »
Baudelaire, « Moesta et errabunda », Les Fleurs du Mal.
Le mari de Mme Kerzépré a demandé à mon père de m’inscrire au collège de Trémaloc, alors
que je devais aller à Commana. Comme je suis un très bon élève, il tient à ce que j’élève le
niveau d’un CEG (Collège d’enseignement général) peu réputé. Hélas, cette inscription va
s’avérer néfaste. Les élèves de 6ème occupent une cour où batifolent aussi les primaires ainsi
que les filles de tous les niveaux, l’autre cour étant réservée aux garçons de la 5ème à la 3ème.
Cette bizarrerie ne m’intrigue pas. M. Kerzépré, prof de math, est sévère mais bon prof. Le
directeur, le dirlo, comme on dit, est un homme pressé. Il enseigne cinq matières, n’a ni adjoint,
ni surge (l’actuel CPE), ni gestionnaire, ni concierge, ni infirmière... On le voit parfois
traverser la cour, un outil à la main pour réparer une porte ou la chaudière. Il inspire la
crainte et le respect, et balance vite une taloche quand on est sur son chemin. Je suis demipensionnaire
en 6ème, et ne fréquente la cour des grands que pour me rendre au réfectoire. On
est dans la rangée des petits. L’autre rangée comprend les élèves des grandes sections, mais aussi
ceux des classes dites 6ème et 5ème de transition, et 4ème et 3ème pratiques. Je découvre, un
peu médusé, leurs visages et leur dégaine particulière. L’un porte une casquette à visière
destinée à masquer le blanc laiteux de son oeil borgne. Un autre, obèse, a les yeux curieusement
rapprochés. Un autre, frère du borgne, a un minois presque angélique, des taches de rousseur.
Il lui manque les incisives supérieures, et il y cale son pouce pour le sucer. Un rouquin marche
en roulant des épaules, et nous regarde d’un air mesquin. Un copain de 5ème me souffle à
l’oreille : « T’as intérêt à les éviter... Ils piquent tout ce qu’ils peuvent et font des mises à
l’air... ». Je m’exclame : « Ah bon ! », alors que je n’ai pas compris le sens des derniers mots.
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Il y a entre le bâtiment des 5èmes et la cour un petit terrain parsemé d’arbustes, où on
aime jouer à la capsule ou au couteau. Certains ont des Opinels (pas moi, maman aurait peur
que je me blesse). On le fiche en terre et on doit faire un pas pour le rejoindre du pied.
Puis on le déterre, et on le repique. Celui qui va le plus loin a gagné. Un jour, je sens quelque
chose qui m’agrippe les parties et me donne des coups au bas du dos. Je me retourne et vois le
rouquin : c’est lui qui m’agrippe les choses et cogne de son bas-ventre sur mes fesses. Je me
dégage, affolé, et ai le temps de capter le regard mauvais de mon agresseur. Je ne comprends
évidemment pas le sens de ce qui m’est arrivé. Mon zizi ne me sert qu’à faire pipi, je n’en fais
rien d’autre sinon « pédaler » en le frictionnant entre mes cuisses tous les soirs, ce qui me
procure une sensation agréable. Je le dis à maman, qui me demande de lui faire voir comment
je fais. Intriguée, elle appelle sa soeur un soir et les deux femmes contemplent l’opération. Puis
elles se dévisagent, perplexes, font un signe de croix et s’en vont. Je n’ai aucune idée de la
façon dont on fait les enfants, et n’associe nullement les rainures que m’a montrées Christine
autrefois à l’organe qui pend entre mes jambes.
C’est le seul incident qui assombrit mon année de 6ème, studieuse et couronnée de
succès. Mais papa devient, en novembre 1970, receveur à Ploudrec, un village plus proche de
Gwitalneufret, où mes parents ont fait construire. Je ne peux donc plus me rendre en car à
Trémaloc, et on doit m’inscrire à l’internat. Comme celui du collège est plein, je dois dormir
dans une annexe, située à cinq-cents mètres du collège. C’est une ancienne écurie, dont on a
chaulé les murs intérieurs. Quelques filles occupent le rez-de-chaussée, nous sommes une
vingtaine de garçons à l’étage. Il n’y a ni douche, ni WC : un pot de chambre, au fond, près de
l’unique lavabo d’eau froide, où personne ne se lave. Comme je suis le dernier arrivé, j’occupe le
lit du fond, près du pot de chambre, sous une lucarne d’où tombent des gouttes quand il pleut.
Mais je trouve l’endroit sympa : on y est seuls, sans pion, et on s’y livre à
d’homériques batailles de polochons qui, cinquante ans après, m’inclinent à penser qu’après
tout, la vie valait la peine d’être vécue. Au moins pourrai-je m’en souvenir, à l’article de la
mort, avant d’aller me battre à coups de nuages avec les anges... Les soirs de grand froid, on
nous confie des brocs d’eau chaude que l’on verse dans des bouillottes, en caoutchouc ou en
argile.
Dans la cour des grands, on voir un cabanon fixé à un des murs qui forment l’enceinte du
collège. À côté, une stèle en l’honneur d’un ancien élève, résistant fusillé par les Allemands. Ce
cabanon est un endroit mystérieux où les élèves se faufilent furtivement. Il semble qu’y entrer
vous intronise comme membre d’une caste supérieure. De la fumée en sort : de temps en
temps, le dirlo ouvre la porte et fait le ménage : « Tour de cour, mains sur la tête ! » lancet-
il aux occupants qui jettent leur mégot avant d’exécuter cette punition légère. Moi aussi, mine
de rien, j’aimerais faire partie des grands qui occupent le cabanon, tout élève de 5ème que je
suis. Un soir, après le repas, je rôde tout à côté. La porte s’entrouvre et une voix me chuchote : «
Radine ta fraise ! » Ému par l’invitation, je m’empresse de l’honorer. L’intérieur est sombre, et
la fumée me fait tousser.
L’intérieur de l’antre n’a rien de glorieux. Je distingue de larges étagères en bois sur
lesquelles sont assis une dizaine d’élèves dont j’ai du mal à percevoir les visages. Ce cabanon
sert à ranger du bois, des chaussures, et deux bouteilles de gaz entre lesquels trône Lan, le
rouquin, qui me regarde d’un air mauvais. Je commence à baliser, et me retourne vers la porte.
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Un type m’en interdit l’accès. « Tu sais faire du jus de couilles ? » me dit Lan, l’air railleur.
Dans la pénombre, ses courtisans s’esclaffent. Je tremble : je n’ai jamais entendu ce mot. Deux
poignets se posent sur mes épaules, par derrière, et me forcent à m’agenouiller. Paralysé, je vois
une demi-douzaine de gusses descendre de leurs étagères, se mettre devant moi, et sortir leur
pénis de leur braguette. Ils se mettent à l’agiter jusqu’à ce que des flots de liquide poisseux
m’aspergent visage et vêtements. J’ignore absolument à quoi rime cette pratique. Pour moi, il
ne sort que du pipi de mon zizi, et le rituel vespéral du pédalage quotidien doit suffire à
prévenir les érections, car je ne souviens pas que celles-ci m’aient perturbé ou étonné avant
d’avoir 14 ou 15 ans. Leur besogne accomplie, mes bourreaux se retirent, j’ouvre la porte,
dont on a libéré l’accès, et file me laver dans les toilettes, honteux et abasourdi. Je viens
de subir le bizutage que tout nouveau jeune interne doit subir. Ils ne m’y prendront plus :
je fuirai désormais le cabanon, ainsi que d’autres endroits où cette cérémonie a lieu : le
vestiaire du terrain de foot, celui de la piscine, parfois les vespasiennes. On n’en parle pas
entre nous, le sujet est tabou. Encore moins songeons-nous à nous plaindre. La pire insulte
est d’être taxé de mouchard. J’aperçois parfois un pauvre camarade qui, ayant eu le malheur de
passer près du cabanon, s’y fait happer et disparaît. Je file, ne tenant pas à y être de
nouveau pris, ni à ce qu’on voie que j’ai vu quelque chose.
Les six mois qui suivront seront des mois d’enfer. Le jeudi après-midi, la seule activité périéducative
que propose le collège est la chasse au petit, perpétrée par les caïds du cabanon et
leur suite. Car ils chourent aussi nos pauvres biens. La montre que mémé m’a offerte pour
ma communion ne reste pas longtemps à mon poignet. Je dis à la maison que je l’ai
perdue, et papa me file une des rares baffes de ma vie. Il y a les coups aussi, que me
donnent quelques grands : sur le corps, pour ne pas que ça se voie. Mais j’ai trouvé la parade:
je mets trois pulls, et ça amortit les chocs. On nous prive de nourriture aussi, au réfectoire,
quand il y a des frites ou des desserts acceptables. Par contre, quand ce sont des petits pois,
on nous les balance à la figure. Une des pires brutes s’appelle Flohic. Un jour, je ne tiens
pas à boire le café insipide qu’on verse en fin de repas. « Je le bois, mais s’il est mauvais,
tu l’as dans la gueule », fait Flohic. Je le lui tends, il le goutte, crache et le balance le verre à
la figure. J’en suis quitte pour une autre séance de nettoyage. Ce gusse a essayé de me
faire agenouiller dans les pissotières, en me tenant la main et en brandissant de l’autre
son Opinel. Mais j’ai pu me dégager, et vais désormais faire mes besoins dans le bosquet d’à
côté. Parmi les tortionnaires, y a aussi Riwal, un gros au visage livide piqueté de
taches de rousseur, et Nono, le frère du borgne, que j’ai déjà décrit, un vrai obsédé. Il
se penche sous la porte des toilettes quand une fille y rentre : comme ce sont des WC à
la turque, rien de l’anatomie féminine n’échappe à sa vigilance... La pauvre fille sort,
honteuse, sous les rires et les huées. Nono va même jusqu’à grimper à la gouttière pour
voir aussi d’en haut ce qui se passe dans l’édicule. « Tu veux un coup de queue, miss
baleine ? » a-t-il lancé à une fille assez laide, un jour qu’on descendait au terrain de foot. Un
prof l’a entendu et lui a collé une beigne. Mais les profs ne voient rien. Le dirlo est surmené,
ai-je dit, et nous vivons dans des univers parallèles. Et les profs mâles, comme le dirlo,
peuvent être violents. Un jour, je vois M. Kerzépré donner des coups de pied dans les
côtes d’un élève, à terre. Le pauvre avait éraflé la peinture de sa voiture avec la fermetureéclair
de son anorak. On m’a dit que le dirlo a fait encore pire. Un élève lui avait crevé
ses quatre pneus. Il l’a roué de baffes jusqu’à ce qu’il tombe à terre. Puis il lui a dit : «
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Lève toi, je ne cogne pas sur un type à terre ! » Le pauvre bougre s’est relevé et le dirlo a
continué sa correction. Aujourd’hui, il serait en taule pour cinq ans, comme la sadique
et perverse institutrice de CE2.
Quand je considère ces moeurs barbares, dignes du Moyen-âge, je me dis : était-ce l’époque
qui voulait ça ? Mais on était quand même en 1970-1971, trois ans après mai 68. Or, nos photos
de l’époque montrent des péquenots en blouse grise et en casquette, similaires à ceux de La
Guerre des boutons ou des romans de Pagnol, et, pour ce qui est des horreurs qui s’y
passaient, au Désarroi de l’élève Törless, de Musil... Je n’avais jamais entendu parler de mai 68
ou de Woodstock, et leur souffle n’avait certainement pas effleuré ce coin perdu de Basse-
Bretagne. Au même moment, Claudine, ma future épouse, étudiait à Angers, où on lui
prodiguait des cours d’éducation sexuelle... Les programmes de l’Éducation nationale devaient
pourtant être partout les mêmes.
Le jeudi donc, on nous lâche dans la nature, sans la moindre protection, et les caïds
poursuivent les petits, pour leur mettre le zizi à l’air – j’apprends le sens de l’expression «
mise à l’air » –, leur malaxer les parties, leur piquer ce qu’ils peuvent. Comme je suis assez
rapide et plutôt mince, je grimpe aux arbres, me faufile dans des buses, dans des granges pour
échapper aux poursuivants, et vois depuis ces cachettes des compagnons d’infortune se faire
choper, comme on dit.
Le martyr local est surnommé Choucroute, et j’ignore son vrai nom. C’est un pauvre gars,
malade mental, et qui souffre d’un souffle au coeur. Il est épais, se déplace lentement, et ne parle
pas : il grommelle, et nous regarde de temps en temps de son regard confiant, comme quêtant
un peu de sympathie dans un monde qui n’en a guère à lui offrir. Inutile de dire que pareil
personnage offre une proie facile aux tortionnaires. Son physique ingrat n’en fait pas un enjeu
sexuel. Les caïds s’approchent, le frappent... mais Choucroute a un moyen de défense : il chie
dans son froc, et l’odeur fait fuir les assaillants. Pour se venger, un jour, ils chient tous dans son
lit. Choucroute se met alors sur le rebord de la fenêtre du deuxième étage, mais le dirlo, prévenu,
l’empêche de sauter. Il s’avise alors de le faire dormir dans l’infirmerie inoccupée. Pauvre
Choucroute. Il est sans doute mort depuis longtemps. Et j’ai parfois été méchant avec lui,
moi aussi. Il a tourné un jour vers moi son regard confiant, et je lui ai lancé à la figure
son surnom. Il m’a alors regardé avec une tristesse de chien battu, et j’ai eu honte de lui
avoir fait mal.
Je reste pourtant un bon élève, et ne dis rien à mes parents. Sauf une fois : le rouquin m’a pris
par le bras et m’a dit, me sachant amateur de BD : « Demain, tu m’amènes dix illustrés, ou ça ira
mal ! » Dix illustrés ! Autant dire la prunelle de mes yeux. Là, je l’ai dit à papa, qui m’a
répondu : « Tu n’as qu’à lui dire de venir me les demander... » Je répète bravement ces
mots au rouquin, le lendemain. À ma grande surprise, il s’en va tout penaud : « Bon, ça ira... »
Il ne me vient pas à l’idée que j’aurais pu dénoncer le reste. Mon intégrité physique compte
moins que mes BD. Et c’est mon corps qui proteste : un jour, de gros boutons rouges
apparaissent, à l’aine, aux aisselles, puis sur tout le corps. Je découvre pour l’occasion que des
poils poussent à ces endroits : « Ouh ! Il a des poils ! » fait papa, ce qui me gêne. « Urticaire
géant », conclut le médecin que mes parents ont convoqué. « Probable réaction alimentair »,
ajoute-t-il. En fait, c’est une réaction psychosomatique aux tourments subis, mais je ne
l’analyserai ainsi que bien plus tard.
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Je me suis souvent demandé ensuite d’où pouvait venir un tel concentré de violence dans ce
coin perdu du Finistère, dans un collège rural aujourd’hui baptisé du nom idyllique de «
Collège du Val Perdu»... Ce n’est que bien plus tard qu’un survivant de cette époque
m’apprit que le CEG de Trémaloc hébergeait alors, en vertu d’une convention, les pires cassauce
de la DDASS de Brest, pour augmenter les effectifs d’un collège peu peuplé. Tous
n’étaient pas violents : Choucroute en faisait partie, et les caïds prenaient aussi leurs victimes
parmi les leurs. C’était vraiment pas de chance : en m’inscrivant à Trémaloc à la demande de
M. Kerzépré, mes parents m’avaient jeté dans la gueule du loup. Mais le scandale est que ces
élèves, eux-mêmes sans doute victime de galères familiales et sociales, aient pu être jetés dans
ce collège sans que l’Éducation nationale ne mobilise le moindre encadrement pour les
canaliser. Je compris alors pourquoi les 6èmes et les filles occupaient la cour du haut : le dirlo les
protégeait ainsi provisoirement des agressions.
19
IV
« Je vois passer des portraits d’amoureuses. Je vois passer des inconnues que mon adolescence aima. »
Léon-Paul Fargue, Poésies, op. cit., p. 85
En 1971, sur les conseils d’un ami prof qui estimait à juste titre que le CEG de Trémaloc était
d’un niveau trop faible, mes parents m’inscrivirent au CES de Morlaix, collège d’enseignement
secondaire cette fois, de statut supérieur, établissement bourgeois d’une ville impressionnante
pour le petit plouc que j’étais. Je tombai des nues. J’étais interne dans un collège où personne
ne vous malaxait les parties qui n’avaient plus grand-chose d’intime en se précipitant sur vous
par derrière, où nul ne vous les « mettait à l’air », ne se masturbait sur vous collectivement, ne
piquait pas vos montres ou vos baskets, ne vous privait pas de nourriture, ne vous cognait pas...
Je ne voyais jamais un prof brutaliser un élève, même pas la plus petite taloche. Surtout, je
découvrais des filles ravissantes, dont les mini-jupes (c’était la mode) et les tenues moulantes
m’émouvaient. À Trémaloc, si l’on excepte Gigi, une élève de 3ème aux gros lolos qui plaisait
beaucoup aux grands et aux pions, on était de pauvres Bécassins et Bécassines en blouses,
à la démarche lourde de filles et fils de la campagne. Je ne comprenais pas : ce que je
croyais normal, à Trémaloc, était en fait anormal. Et c’est la civilisation qui me semblait étrange.
Je commençai à parler très vite en articulant mal, dévoré par une émotivité qui allait
m’empoisonner l’existence. De plus, j’étais moins bon élève, face à une concurrence plus
rude. Je me retournai souvent en classe, étant au deuxième rang, vers les filles qui croisaient les
jambes en laissant entrevoir leur culotte blanche. J’imaginais qu’elles recelaient un mystère
différent de celui que m’avait présenté Christine, mon premier amour, si on veut. À Morlaix,
je me liai avec un camarade d’internat très mûr pour son âge, à qui sa soeur prêtait des livres de
Camus, de Jung, de Lovecraft ; des prix Nobel de l’époque : Asturias, Böll, et surtout de Boris
Vian, que je découvris avec une stupeur émerveillée. L’univers loufoque et terrifiant de L’Écume
des jours et des autres romans de Vian contribua un peu à me détraquer, je crois, et à me
rendre excentrique. Il y a des auteurs qu’il ne faut pas lire trop jeune, où qui ne conviennent pas à
toutes les sensibilités. Et passer sans transition de la Bibliothèque verte et de Mickey ou Spirou à
de telles formes de littérature ne se fait pas sans choc.
Vers 1972 aussi, je découvris tout autre chose : que la culture bretonne existait. On
entendait sur les ondes Alan Stivell, dont les mélodies me transportaient et dont on écoutait les
disques au foyer du collège. La vague celtique faisait rage, avec Tri Yann, Servat, Gweltaz, An
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Triskell et tant d’autres. En entendant Silvestrig, superbe texte où une mère supplie le capitaine
qui vient d’engager son fils de le lui rendre, ma mère me dit : « Tiens, papa connaissait cette
chanson ! » Là encore, je tombai des nues : comment associer la mélodie entraînante de cette
chanson, merveilleusement mise en valeur par la harpe, les arrangements folk et la voix de
Stivell, au hameau natal de ma mère, Poulfank en Gwitalneufret, trou perdu dans un trou perdu,
où je n’avais jamais vu que les animaux de la ferme et respiré l’odeur du fumier ? Du coup,
je découvris aussi que ma langue maternelle n’était pas celle de mes parents. J’en connaissais
des bribes, entendais les gens autour de moi prononcer avec un accent très fort des phrases que je
ne comprenais pas, mais toujours dans ma bulle, je ne me demandais pas de quoi il s’agissait.
Et, à Morlaix, j’enviais les rares élèves qui comprenaient les paroles de Tri Martolod ou de la
Suite Sud-Armoricaine, au contenu coquin, disait-on... Je n’étais plus un petit péquenot breton,
mais quelqu'un qui se découvrait une identité, et qui allait essayer de la conquérir plus avant en
apprenant la langue que mes parents aliénés ne m’avaient pas transmise. Ma passion pour la
musique bretonne éclipsait celle que j’avais toujours pour le jazz, mais je découvris avec
émotion les thèmes et impros lancinantes de Mingus, notamment Pithecantropus erectus, qui me
bouleversa.
Il fallait la foi, à l’époque, pour suivre les cours de breton, au lycée de Morlaix : ils
avaient lieu après 17 h. et drainaient un public intéressé surtout par la vague celtique. Peu des
élèves inscrits sont allés jusqu’à savoir parler cette langue difficile et très différente du français.
L’accent de mes profs était différent de celui de mes parents : je demandais donc à ma mère
de prononcer à sa façon ce que j’avais appris d’une autre. Mon prof de français de seconde nous
faisait découvrir Guillevic, René Guy Cadou, Tristan Corbière, une littérature insoupçonnée, qui
rompait avec les Corneille, Racine, Molière et George Sand qui m’avaient assommé au CES
de Morlaix. Mes profs de français y avaient été, en 4ème, une vieille célibataire hargneuse et
frustrée, et en 3ème un amateur exclusif de littérature classique, qui nous barbait et nous
abreuvait de zéros en orthographe : à l’époque, une faute coûtait quatre points en dictée !
Inimaginable aujourd’hui...
Seul garçon dans une classe de 1ère littéraire, j’aurais pu et dû collectionner les succès
féminins. Mais je n’osais pas, avait un amour de tête pour une fille de la classe, qui me
trouvait trop intello, crispé et immature. Elle était habillée baba-cool, et cette tenue me
laissait imaginer une vie de liberté et d’émancipation qu’elle n’avait sans doute pas plus
que moi. Je lisais énormément, tout Cendrars et tout Zola, courais les fest-noz pour apprendre à
danser, au lieu de draguer des filles qui n’auraient demandé que ça, car j’étais plutôt beau gosse.
En guise de vie sexuelle, je ne connaissais que les masturbations inter-fémorales pratiquées
depuis l’enfance, alimentées de fantasmes bien flous, et qui m’empêchaient de comprendre
les allusions gaillardes à la branlette, que mes camarades faisaient quand ils se rendaient sous
la douche. Un jour, je vis circuler en étude un exemplaire de Lui, où, stupeur, des créatures de
rêves exhibaient une toison intime dont je n’imaginais pas l’existence, et que la pauvre
Christine n’aurait évidemment pas pu me révéler. Cela me prit à la gorge, alors que les autres
internes en riaient. À l’internat de Trémaloc, c’était des... catalogues de La Redoute qui
circulaient en permanence, le soir ! Les pages lingeries montraient de belles créatures dont les
culottes de dentelles transparentes étaient mystérieusement assombries à l’endroit stratégique...
Mais je n’imaginais pas la floraison que proposeraient les magazines érotiques un peu plus
tard.
21
Je me souviens aussi que, devant être opéré de l’appendicite début 75 à l’hôpital de
Morlaix, je vis un type en blouse blanche venir dans ma chambre et m’enfoncer un doigt dans le
rectum. Cet acte était inutile, vu que j’allais être conduit en salle d’opération peu après : le
diagnostic n’offrait aucun doute. Je n’ai rien dit, pensant que c’était une pratique normale. Mais
je pense avoir en fait été violé par un type qui était peut-être brancardier ou agent d’entretien,
mais sûrement pas médecin, car il avait l’air assez jeune et très fruste, le visage rouge et
bouffi : or, seuls les médecins sont habilités à faire des touchers rectaux. Il accompagna son
geste d’un regard méprisant et d’un rictus peu compatibles avec l’empathie médicale. Mon
physique un peu féminin m’a hélas souvent attiré les avances des hommes, voire leurs
agressions, mais je suis toujours resté planté, là, sans réagir.
Je passais mon bac en 76, puis vécut deux ans d’enfer intellectuel en prépa littéraire, à Brest.
Cette ville grise et triste, détruite par la guerre et reconstruite au cordeau, n’offrait aucun
attrait. On bossait comme des forçats. Il m’arrivait de commencer une dissert’ à minuit, de la
finir à 8 heures pour la rendre en cours, avant de somnoler pendant les cours d’une prof de
français particulièrement soporifique. J’étais toujours amoureux de Nicole, la fille que j’avais
connue au lycée, et qui ne répondait pas à ma passion de soupirant fiévreux. Jamais je n’ai osé
me déclarer, d’ailleurs, et mon attitude angoissée de chien battu implorant son attention ne
pouvait guère me rendre attrayant à ses yeux. Les femmes préfèrent les hommes décontractés, à
l’aise, qui les font rire, manifestent une supériorité virile et paternelle – tout ce que le névrosé
que j’étais et suis encore était incapable de faire. À force de parler de Nicole à mon meilleur
copain de l’internat, ils finirent par se rencontrer et ils tombèrent amoureux l’un de l’autre...
Je me défoulais sans me consoler sur les revues plus hard que certains ramenaient de leurs
expéditions au sex-shop. Et je poursuivais mon étude de la langue bretonne, apprenant à chanter
le kan ha diskan avec le bedeau de Gwitalneufret, à améliorer mon breton en le parlant avec
maman, mes oncles et tantes, mes grands-parents. Parfois nous décompressions aussi en prenant
de méga-cuites, simples défouloirs à une pression excessive. J’écrivais des poèmes aussi,
qu’avec le recul je ne trouve pas si mal, et qui seront publiés bien plus tard.
22
V
« – C’était le temps béni de mon premier baiser »
Mallarmé, « Apparition », Poésies
Après ces deux années de servitude, j’entrais en Fac, en Licence, pour y découvrir un
univers plus décontracté. Les ex-khâgneux se précipitaient pour prendre les sujets d’exposés que
proposaient les profs, au grand amusement des étudiants qui avaient déjà deux ans de fac à leur
actif, et qui étaient plus relax. Mais je bossais quand même dur, pour rattraper les cours de
linguistique et d’ancien français inconnus en prépa. Nicole étant prise, je recommençai l’erreur
de me piquer d’un amour de tête pour Marie-Christine, une fine créature au long manteau noir,
au visage blanc, à la longue chevelure rousse, aux yeux cerclés de khôl. Elle
m’impressionnait par son passé toxicomane, sa culture musicale classique et les voyages qu’elle
avait faits en stop dans des pays lointains. Elle ne pouvait non plus accepter ma passion, étant
déjà prise, et mon immaturité ne pouvait pas lui plaire. Mais, à force d’insistance, je finis
par arriver à l’embrasser, chez elle, rue Villaret-de-Joyeuse, pas loin du port de Brest,
consentante mais passive. Elle me laissa déboutonner son pantalon et glisser une main émue
sur la toison secrète et tellement convoitée... Puis elle me dit : « Tu veux qu’on aille au lit ? »
Ma foi, je n’allais pas dire non... Mais une fois dans le lieu prometteur d’extase, je fus
incapable d’avoir une érection. Elle eu beau me stimuler de la main, je restai pétrifié, incapable
de la pénétrer. Renonçant à durcir mon pénis, elle me dit : « J’ai souvent pensé te consacrer
plusieurs nuits... Mais je trouve ton amour trop beau pour ce genre de relations. » Cela me flatta.
Puis elle reprit : « Mon copain ne va pas tarder, faut que tu y ailles... » Je m’habillais en hâte,
oubliant la moitié de mes fringues. Je descendis en courant, et croisai un type qui ressemblait
à un étudiant lambda : ce devait être le copain en question. Une fois dans la rue, je vis
Marie-Christine qui, quatre étages plus haut, me balançait une chaussette, un slip, un Tshirt
qui s’étalèrent sur les toits des voitures garées, où je les récupérais piteusement, sous le
regard intrigué des passants qui passaient en passant. J’avais raté mon initiation. Et jamais plus
Marie-Christine ne m’offrit une seconde occasion.
Un copain me fit découvrit un soir mon premier film porno, premier d’une longue série, hélas.
En 1979, ils étaient bien moins hard que ce qu’on trouve en trois clics aujourd’hui sur internet,
mais voir ces corps enlacés me suffoqua, me rendit honteux aussi : ces dialogues débiles, cette
absence totale de jeu et de talent artistique, cette salle étouffante où on entendait quelques
couples pouffer de rire, et où l’on voyait surtout des hommes qui tentaient de se masturber en
dissimulant leur besogne – tout cela me parut dégradant. Mais, paralysé devant les collègues
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étudiantes, que j’intéressais pourtant par ma culture et aussi par mon humour, je trouvai
dans le porno un exutoire à mon manque total de capacité à prononcer les mots qu’il fallait
pour conclure une séduction. Je partais avant de les dire et plantais là la fille médusée qui ne
demandait qu’à s’offrir, pour rejoindre l’antre suffocante où ma technique de plaisir solitaire
pouvait me faire jouir discrètement.
Mon dépucelage fut l’oeuvre de Georgina, une autre étudiante de Licence, qui était très
amoureuse de moi, mais ne m’inspirait qu’indifférence. C’est souvent comme ça : on aime ce
qui ne nous aime pas, et vice-versa. Elle n’était pas moche, pourtant, mais Marie-Christine
m’obnubilait au point d’effacer pour moi les charmes des autres filles. Un jour, j’invitai
Georgina à prendre un café dans ma chambre d’étudiant, et de fil en aiguille nous nous
retrouvâmes nus dans mon lit. Je ne connaissais toujours pas la masturbation manuelle,
pratiquant depuis l’enfance cette stimulation inter-fémorale, peu compatible avec la technique
normale du coït. J’arrivai tout de même à pénétrer Georgina, un peu dégoûté par l’humidité et
les bruits de succion qu’engendre cette opération, et ne ressentant pas grand-chose. Les
gémissements de ma partenaire me rendaient perplexe, aussi : en fait, j’étais anéjaculateur.
Faire l’amour ne m’amenait pas à l’orgasme : il fallait pour cela que je replace mon sexe entre
mes cuisses pour renouveler ma pratique habituelle, et arriver ainsi à jouir... Je ne me rendais pas
compte que ce talent était en fait très recherché des femmes, plutôt habituées à voir leurs
partenaires se libérer en elles après quelques ruades, sans les avoir satisfaites. Georgina jouissait
donc, sans que je m’en rendre trop compte. Une fois qu’elle fut comblée, je me retirai, et
décidai de pratiquer ce que j’avais vu dans le film : je mis ma tête entre ses cuisses... Et là,
horreur, je fus saisi à la gorge par des odeurs auxquelles je ne m’attendais pas. Mais Georgina
appréciait, et quand je levai la tête pour avaler un peu d’air, elle me replongeait entre ses
cuisses où j’allais en apnée, révulsé par l’odeur et le goût des sécrétions inconnues qui me
barbouillaient la bouche.
Maman avait donc raison : les femmes, c’était dégueulasse.
Dire que, en regardant celles qui posaient dans Lui ou Play Boy sans découvrir leur viande
intime, j’imaginais je ne sais quels trésors d’où émaneraient des effluves de nectar ou
d’ambroisie... C’était l’époque où les femmes ne s’épilaient pas (c’est d’ailleurs beaucoup lus
joli ainsi, quand elles n’écartent pas les cuisses) et cachaient dans leur culotte une toison
souvent amazonienne. Georgina ne s’était peut-être pas lavée depuis deux ou trois jours : aussi
ai-je été incapable de tenter de nouveau cette opération depuis lors.
Je décrochai brillamment ma Licence, mais dans une Fac où la concurrence était très
faible. J’aurais dû aller à Rennes ou à Paris, mais le cordon ombilical m’attachait à ma mère,
avec qui je parlais de plus en plus breton. Avec papa, je n’ai guère eu de conversation
profonde, hélas, et jamais sexuelle. On ne parlait pas de ça entre hommes, ni entre parents et
fils.
Marie-Christine disparut ensuite, pour suivre un marchand itinérant qui avait des enfants...
Son absence me désespérait, son visage m’obsédait. Je passai l’année 1979-1980 à bosser ma
maîtrise sur Barbey d’Aurevilly, un écrivain fin- de-siècle à la mode alors, un excentrique lui
aussi, auteur de nouvelles fantastiques inspirées de Poe. J’aurais dû choisir un auteur de
chevet plus terre- à-terre. Je hantais les rues de Brest, toujours ravagé par l’idée d’y revoir
l’objet de ma passion : la lecture de Proust, qu’elle adorait, ne contribua pas à m’ôter cette idée
24
fixe... Elle m’avait initié à la musique classique, et je finis par snober les fest-noz pour
m’abreuver de Bach, Monteverdi, Purcell, histoire d’être à la hauteur si je la revoyais... Je passai
le CAPES aussi, sans l’avoir préparé : j’échouai mais obtins 14 en dissertation.
Je visais l’agrégation, et la travaillai d’arrache-pied, par correspondance, l’année suivante,
toujours à Brest, alors que j’aurais pu aller ailleurs. Mais le spectre de Marie-Christine hantait
toujours les rues de cette ville sinistre. Mon existence minable se partageait entre devoirs rendus
au CNED, soirées affreuses au ciné porno de Brest, lectures boulimiques destinées à avoir de la
conversation avec Marie-Christine, qui m’avait toujours parlé d’auteurs que je ne connaissais
pas, retours à Gwitalneufret pour bretonniser un peu, et aussi quand même pas mal de films
normaux et de concerts. Le jazz était au creux de la vague depuis les années 60, mais il
passait quand même à Brest quelques musiciens notables : je me souviens d’un concert superbe
de Stan Getz, vers 1980.
Ayant eu 14 en dissert’ sans rien préparer l’année précédente, j’imaginais que je
décrocherais le CAPES facilement, et l’Agrégation dans la foulée, d’autant plus que
Mitterrand, élu en 81, avait créé des postes de profs à la pelle. Mais non : mes notes furent
catastrophiques, et je tombai de haut. Il n’y a rien de plus aléatoire que les concours, surtout dans
l’enseignement. Que faire ? Georgina était devenue assistante en Angleterre, bien qu’étudiante
en Lettres. Inspirée par son exemple, je fis aussi un dossier, et, soutenu par mon directeur de
maîtrise, qui présidait la Fac, j’obtins un poste d’assistant pour le Lycée de Fenny Stratford,
pas loin d’Oxford.
25
VI
C’était la première fois que je quittais mes parents pour une telle durée... Je m’étais, en effet,
fait réformer en 1979, lors des trois jours qui présidaient à l’intégration au service militaire, après
m’être fait passer pour névrosé, psychotique, homosexuel, toxicomane, antimilitariste et très
myope. Je quittais la Bretagne avec appréhension, avec l’idée d’avoir, un an plus tard, le
CAPES (que j’allais donc travailler par correspondance), une copine et un bon niveau en
musique : féru de jazz depuis l’enfance donc, je m’étais acheté une flûte traversière et avait
commencé à en jouer, en grand admirateur de Roland Kirk, mais aussi du groupe Gwendal,
qui fusionnait avec lyrisme mélodies bretonnes et impros jazz.
Depuis l’affaire de Trémaloc, je parlais vite et articulais mal, ai-je dit, étant hyper émotif. On
se demandait parfois quelle langue je parlais, même quand je parlais français à des Français !
J’avais appris l’anglais, du collège à la khâgne, comme on apprenait le latin : en traduisant, en
avalant quantité de mots souvent inutiles, et mes tentatives pour parler anglais à des
autochtones – par exemple lors de mes voyages en stop en Écosse et en Irlande, lors des étés 76
et 78, – rencontraient le plus souvent des visages perplexes. Une dame qui m’avait hébergé
m’avait dit : « Your English is very good. It’s only your pronunciation, your grammar and your
vocabulary which are bad »... Je me demande ce qui restait... Et de fait, en débarquant à
l’aéroport de Londres sous une chaleur torride et peu anglaise, fin août 81, j’essayais de
demander un Coca-Cola dans une boutique, en tendant le seul billet d’une livre que j’avais en
poche. Avec un large sourire et un « Here you are, luv’ », la vendeuse me tendit... un kidney pie,
c’est-à-dire un pâté de rognons en croûte. Mortifié, je le pris, sans oser rectifier, mais cela
n’étancha pas ma soif.
Mes débuts au lycée de Fenny furent terribles, car personne ne comprenait ce que je disais,
ni en français, ni en anglais... J’étais logé chez un couple de religieux fanatiques qui
voulait me convertir, me conduisait à des séances de campanology (art de sonner les
cloches !), me faisait travailler pour aménager leur maison : je chargeais du charbon, émondais
des fruitiers, transportais des meubles... Le mari était sympa, mais sous la coupe d’une femme
rigide et puritaine qui avait mis la main sur cet ancien dragueur invétéré. Mes talents en la
matière restèrent aussi catastrophiques. Je me souviens d’une soirée au pub où j’ai parlé
deux heures avec une très jolie fille, que j’ai raccompagnée chez elle... sans être capable de lui
redemander à la revoir, ni même de faire un geste pour lui prendre la main, alors qu’elle
n’attendait que ça. Ce genre de scène m’est arrivé plusieurs fois cette année-là et, comme à
Brest, je me mis à hanter Soho et ses sex-shops en guise de défouloir à cette sexualité interdite.
Je faisais des cours de littérature sur les textes au programme : un roman nullissime de Georges
Duhamel, déjà oublié à l’époque, mais aussi et surtout Le Blé en herbe, de Colette, et Les
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Enfants terribles, de Cocteau, que je découvris tous deux avec ravissement. J’aimais faire
partager mes passions aux élèves, et je me décontractais au fur et à mesure que nous nous
connaissions. Il est vrai que j’évoluai surtout devant des premières et terminales qui ne
comprenaient qu’une douzaine d’apprentis francophones. Certaines filles étaient très jolies, mais
souvent déjà prises : assistant de 23 ans, j’aurais pu peut-être tenter ma chance de ce côté...
Je faisais partie du groupe de jazz du lycée, mené par un jeune musicien très doué, saxophoniste
et pianiste, prénommé Ian. Je n’ai jamais entendu parler de lui ensuite, ce qui m’étonne encore,
tant son aisance, sa technique et son lyrisme étaient enchanteurs. Mon jeu à la flûte était limité,
mais j’arrivai à improviser sur des standards et des blues, tout en étant incapable d’exposer un
thème ni de comprendre une grille harmonique. Un pub nommé The Gallion organisait des
soirées jazz chaque semaine : j’y allais et rencontrai une pléiade d’assistants de français, on
buvait beaucoup, on fumait, on rigolait bien... J’avais de bon copains aussi : Mick, un colosse
prof d’allemand, très sportif, qui me prêtait son vélo pour sillonner les routes du
Buckinghamshire, et sa chouette épouse Margaret. Je revoyais de temps en temps Douglas,
assistant écossais au lycée de Morlaix, durant mon année de Terminale, très bon guitariste,
féru de français populaire et d’écrivains comme Queneau, qui jouent avec la langue. Et je
retournai au bercail breton chaque trimestre, en général pour y bosser les pénibles devoirs
d’ancien français ou de stylistique que je devais rendre au CNED.
Excédé par le fanatisme de mes logeurs, je louai une maison très moderne et aérée dans un
hameau, en compagnie de l’assistant allemand, Karl. Ce type encore plus bizarre que moi
passait le temps à regarder la télé, enfermé dans sa chambre. Un jour, je regardai par le trou
de la serrure et vis qu’il se masturbait devant la télé... En jetant un oeil dans son armoire, je
découvris une pile de revues porno genre Penthouse, qu’il matait donc tout en regardant la télé
et en buvant du Coca. Il était célèbre pour son radinisme, son surnom étant « Could you
pease lend me one pound ? » (Pourrais-tu stp me prêter une livre ?), qu’il ne rendait jamais. Il
ne fichait rien, question travaux domestiques. Aussi décidai-je de ne couper que la moitié de
la pelouse et ne n’aspirer que la moitié des pièces de la maison, de ne faire que ma vaisselle. «
It’s mean ! » (C’est mesquin ! ») se plaignit-il... Les voisins trouvaient étrange qu’une moitié de
la pelouse fasse un mètre de hauteur alors que l’autre était aussi tondue que le crâne
d’Hitchcock... Cela faisait tache, dans un hameau anglais, où l’on est très soucieux de sa
pelouse. Nos visiteurs avaient eux aussi l’air perplexe, voyant la moquette du salon impeccable
d’un côté, pleine de poussière et de saletés de l’autre... Mais je découvris aussi que ce salopiot de
coloc s’était abonné en mon nom à ses revues porno ! Je compris alors mieux les regards
entendus que me balançait le facteur depuis des mois... En tapant son nom sur internet, j’ai vu
récemment qu’il était devenu arbitre de catch ! Comme quoi, la branlette-Coca, ça mène à tout.
Je revins à Brest passer le CAPES, que j’obtins brillamment, 36ème sur 4600 candidats pour
seulement 150 postes, le robinet s’étant tari, une fois Tonton élu. J’avais eu 14 en dissert’, et 18
en version anglaise, c’est dire que mon niveau s’était amélioré. C’était formidable. Je musiquais
aussi un petit peu : deux des trois challenges que je m’étais fixés étaient donc réussis. Mais ma
détresse sentimentale et sexuelle restait la même, ayant été incapable de la moindre conquête
durant une année où plusieurs occasions s’étaient pourtant offertes.
Lors de mon pot de départ du lycée de Fenny Stratford survinrent des gens que je ne
connaissais pas. On me présenta en effet Claudine, qui avait été assistante au même endroit
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cinq ans plus tôt, et son jeune frère Gérard. J’avais entendu parler d’elle en janvier : le directeur
du département de langues disait que l’ancienne assistante venait de perdre sa mère après un
long calvaire dû au cancer. Ne la connaissant pas, je n’avais pas été ému. Elle ne correspondait
pas à mon idéal féminin, qui était stéréotypé : j’appréciais les femmes minces, bronzées,
sportives... Claudine était plutôt rondelette, le visage joufflu, très nature, habillée d’une robe
baba-cool. Ses grands yeux bleu et son franc sourire dénotaient une générosité et une franchise
exceptionnelles. Son frère, un jeunot qui suçait encore son pouce à 17 ans et avait
joyeusement redoublé 5ème, 3ème et 2de, me parut aussi très sympa. Je tins, devant les
profs, un discours d’adieu improvisé et totalement délirant, mettant en oeuvre un humour que
mes collègues anglais apprécièrent : après tout, c’est chez eux qu’on a inventé le nonsense.
Claudine riait.
J’étais pressé de renter en Bretagne pour me préparer à embrasser ma profession. Mais il
fallait ranger une maison que ma proprio allait venir inspecter. Karl était déjà parti sans avoir
rien fichu. Mais le veinard avait fini par conclure avec une élève de 1ère, pas canon pourtant,
avec qui il filait le parfait amour. Cela dit, comme me l’avait confié un pote plus vieux que moi
de Gwitalneufret : « Mieux vaut se tirer le pire des trumeaux que de se branler sur des
photos de cul ». Cet aphorisme, dont on peut trouver le romantisme modéré, n’en est pas
moins plein de bon sens. Bref, la grande maison de Simpson était dans un état pitoyable : il me
fallait aspirer, passer la serpillière, tondre, mettre des pots de fleurs sur les trous qu’avaient faits
des mégots sur la moquette... Claudine et son frère ne savaient pas trop où passer la nuit, le
directeur ne pouvant pas les héberger ce jour-là. Je leur proposais donc de dormir chez moi,
en leur demandant s’ils pouvaient me donner un coup de main. Claudine fut d’accord : j’ignorais
que la pauvre était tombée amoureuse de moi au premier instant où elle m’avait vu. Elle fut
incroyablement efficace : elle nous fit nettoyer les vitres avec du papier journal, décolla les
nouilles incrustées sur le carrelage de la cuisine, au-dessus de l’évier, quand je les y
projetais pour voir si elles étaient bien cuites (si elles collent, c’est bon : c’est ce que m’avait
appris Ted, un pote toujours cannabisé qui passait chez moi de temps en temps), dépoussiéra,
aspira, briqua...
J’allais passer quelques jours à Dower House, une immense maison victorienne à
colombages qui hébergeait des assistants et des étudiants, et organisait une party de fin d’année.
Nous y allâmes tous les trois, et, de fil en aiguille, Claudine et moi nous retrouvâmes dans un lit
aux draps de couleur noire (sinistre présage ?) en écoutant un tube affligeant de l’époque :Da
Da Da ich lieb dich nicht (autre présage ?). Elle n’était pourtant pas une Marie-couche-toilà
et n’avait eu qu’une aventure, quelques années plus tôt, avec un pasteur du coin. Mais,
comme elle me le dit ensuite, son coup de foudre pour moi avait été tel qu’elle avait tout de
suite eu envie de tout me donner. « Chez les gens qui n’ont pas le coeur décharné, l’amour
dispose à aimer tout le monde », écrit Simone de Beauvoir1: tout le monde et tout de suite.
Voilà une phrase qui résume le don permanent pour autrui qu’était et est toujours Claudine, sa
générosité désintéressée, exceptionnelle. Moi, je n’arrivai pas à jouir, mais
1 La Force des choses, vol. 1, Gallimard, Folio, p. 303.
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j’appréciais tout de même de faire l’amour avec quelqu'un d’aussi attachant et sincère, qui
m’avait déjà tout dit de sa vie, et notamment de la triste année qu’elle avait passée à
s’occuper de sa mère malade jusqu’à sa mort, le jour de Noël. Je pensais d’ailleurs en rester là,
mais Claudine fourra son adresse dans toutes mes poches, me signala même l’endroit de Vieille
Castille qu’elle allait visiter pendant l’été, et me saoula tellement que je finis par lui
promettre qu’on se reverrait. À l’heure où j’écris ces mots, 37 ans après, on est toujours
ensemble... Dower House fut détruite pour laisser place à un rond-point géant. Ainsi disparut le
théâtre de notre première union.
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VII
Je passai l’été à préparer mes cours, étant nommé dans un collège de Rennes. Une collègue
d’anglais me proposa, le jour de la rentrée des néo-profs, au Centre de formation, de me
dépanner en me prêtant une chambre de son appart’, dans la ZUP Sud. J’y restai toute l’année.
À vrai dire, je passai le week-end chez mes parents, et me rendais chaque mardi à Paris, où
Claudine était elle aussi néo-prof à… l’ENA. Eh oui, elle avait fait l’ENA : l’École normale
d’Auteuil, qui formait instit’ et PEGC, les professeurs d’enseignement général de collèges,
ces fameux CEG dont celui de Trémaloc me restait en travers de la mémoire. Le baby-boom
des années 60 ayant engendré des besoins en matière d’enseignement, on avait fait passer
profs de collèges, dans les campagnes, d’anciens instituteurs. L’Éducation est un monde
très hiérarchisé, plus encore alors qu’aujourd’hui, où on comptait un nombre de grades
impressionnants, surtout depuis la réforme du collège unique, qui avait, en 1975, fondu
CEG et CES. Les pauvres PEGC, recrutés à Bac + 2 (bien que certains eussent une licence,
comme Claudine, voire plus), avaient 21 heures de cours par semaine, contre 18 pour un
certifié (Bac + 3), et 15 pour un agrégé (Bac + 4). Plus on avait d’heures de cours, moins
on était payé. Mais le diplôme ne fait pas la valeur : Claudine était et est toujours une prof
exceptionnelle, alors que j’ai connu bien des agrégés fumistes ou nuls, et beaucoup de profs
de fac qui n’avaient même pas un CAPES et ne devaient leur poste qu’au piston ou, pour
certaines, aux coucheries.
Je garde peu de souvenirs de cette année de stage, excepté un, mémorable. Un jour, je discutai
avec un vieux prof de math qui se faisait chahuter constamment, et une jolie pionne sous les
charmes duquel ce collègue semblait avoir succombé. Après avoir dit : « Vous verrez
quand vous aurez trente ans de carrière ! », il prit son mouchoir et s’y moucha
bruyamment. Un jet de morve fila droit dans... l’oeil de la pionne, qui se retourna, surprise,
pour se nettoyer. Plié en deux, j’eus du mal à retenir un fou rire... Le vieux prof ne s’était
pas rendu compte de son geste, ni de ses conséquences. J’ignore s’il réussit à la
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séduire. Cette anecdote reste le meilleur souvenir de ma vie d’enseignant.
Non, j’exagère. J’ai de cette année de stage un souvenir plus émouvant. J’avais abordé
devant des 5èmes la notion d’art, car leur manuel offrait la photo d’amphores romaines dans un
musée : comme si on exposait, avais-je dit, des bouteilles de vin actuelles dans mille ans... Le
lendemain, j’avais vu un élève soulever son cartable plein à ras bord et le poser sur mon bureau.
Il en sortit un vieux fer à repasser d’autrefois, un obus sur le métal duquel étaient gravés des
dessins, une cuillère en bois utilisée naguère pour faire le beurre, et il me demanda, l’air grave :
« Est-ce que c’est de l’art, ça, monsieur ? » J’en fus baba : ma réflexion sur le fait que des objets
peuvent acquérir le statut d’oeuvre d’art en perdant leur aspect utilitaire avait turlupiné cet élève
au point qu’il avait fait des recherches pour trouver d’autres exemples. Je pensais pourtant que ce
que je leur avais dit leur avait passé au-dessus de la tête... Je l’ai constaté souvent ensuite :
parfois, j’ai chiadé des cours qui ont fait un flop, d’autres fois, j’ai préparé très vite un autre,
pensant qu’il serait médiocre, alors que quelque chose se passait. Quand on travaille sur du
vivant, ce n’est pas prévisible, et c’est bien.
J’introduisis Claudine chez mes parents. Je me souviens de sa première visite et du regard
méfiant de maman, qui voyait sans doute en elle une rivale. Je lui avais dit que son père était
seul. « Divorcé ? » avait fait maman, l’air pincé. Elle avait eu l’air soulagée en apprenant que le
père de Claudine était, en fait, veuf. C’était plus correct, rapport à la religion, dont ma mère
commençait à devenir toquée.
Claudine était pressée de me faire rencontrer sa famille et ses amis, à commencer par
Maurice, son père, qui habitait Grézillé, près de Saumur. Il me paraissait plutôt bien
physiquement, encore blond à cinquante ans, le visage hâlé et parsemé de taches de rousseur.
Mais cet ancien d’Algérie, où il avait passé sept ans comme simple troufion puis caporal,
avant de poursuivre une carrière militaire jusqu’à sa retraite, ne s’était pas remis de la mort
récente de sa femme, six mois plus tôt. Il avait déjà trouvé un soutien illusoire dans l’alcool,
ce que je ne savais pas encore. Il n’avait jamais renié son passé, au contraire, et resta jusqu’à la
fin fidèle à la mémoire de ses chefs, Bigeard et Massu, dont il approuvait les méthodes.
Claudine me fit sillonner tout le Saumurois pour présenter sa conquête à toutes ses
connaissances. Sa famille était fort sympathique, et la plupart de ses amis écoutaient de la
musique folk, venaient du mouvement chrétien agricole, était pacifiste et écolo. Tout cela me
convenait, à ceci près que le jazz était ma musique favorite.
Notre vie intime souffrait toujours de mon incapacité à jouir pendant l’amour. Cela avait plu
à mes rares conquêtes brestoises : je les besognais une demi- heure, une heure, elles
ahanaient de plaisir avant de s’endormir, repues du cul, et de ronfler, satisfaites, tout en me
laissant en plan et en érection sans plus se soucier de moi. Mais une femme amoureuse tient
aussi à ce que son compagnon atteigne le plaisir commun. Rien n’y faisait : Claudine avait beau
parsemer de poivre ou de gingembre ses plats, tenter des pratiques qui me laissaient
indifférent, il me fallait toujours conclure par une séance de plaisir solitaire inter-fémoral, tel
que je le faisais depuis l’enfance, en pensant aux scènes X dont j’étais toujours addictif.
Je piquais toujours des crises d’urticaire géant, en cas d’émotion forte : ce fut le cas
lorsque je vis, en direct, à la télé, l’assassinat de l’opposant philippin Benino Aquigno,
liquidé par les sbires du sinistre Marcos. Dans la salle d’attente du médecin, je feuilletais un
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magazine et découvris l’interview d’un psycho- sexologue, Christian Jeunesse, qui me parut
crédible. Il officiait en banlieue, et je me décidai à prendre rendez-vous avec lui, puisque
Claudine travaillait elle aussi en région parisienne, après son examen final de l’École normale.
Ma première rencontre avec le sexologue fut étonnante. J’attendais depuis une heure dans
son cabinet, à Thiais, quand il fit irruption, le visage ensanglanté : « Un type a brûlé un feu
rouge et a percuté mon véhicule. Il était énervé et m’a frappé. J’ai dû l’immobiliser et appeler la
police. » Son calme parfait m’impressionna. Barbu, un peu dégarni, il fumait cigarette sur
cigarette. J’exposai mon problème et il envisagea plusieurs hypothèses, estimant qu’il relevait
plus de la psychologie que de la médecine. Je n’arrivai pas, selon lui, à libérer mes émotions,
qu’elles soient verbales où qu’elles se manifestent par l’éjaculation. Il fallait donc briser la coque
qui m’inhibait. Christian Jeunesse soignait des patients et patientes atteints d’anorgasmie, de
frigidité, d’ennui conjugal... et organisait parfois des thérapies de groupes, durant lesquelles on
pratiquait des massages, nus, sans connotations sexuelles. Il nous faisait aussi absorber des
produits destinés à nous libérer. Je me souviens d’avoir absorbé une mixture à base de mescaline
et de kétamime qui me plongea dans des rêves psychédéliques. Je me voyais traverser des
nuages que j’écartais de la main, à la recherche de Dieu : existe-t-il ? m’exclamai-je. « Demandele-
lui ! » répondit Christian. C’est ce que je fis : et Dieu me répondit qu’il existait...
J’ignore s’il m’avait dit la vérité. Claudine n’absorbait pas ce genre de produit, mais devait
digérer le deuil de sa mère, et Christian l’y aida. Mais mon problème ne se résolvait toujours
pas...
Bientôt, j’obtins un poste de prof définitif au collège d’Erville, dans le Loiron. C’était presque
miraculeux, la quasi-totalité des mes collègues néo-profs ayant été envoyée dans le Nord ou
la Somme. Je retrouvai le petit département où j’étais né, et qui, en 1984, passait pour assez
arriéré, très catho-rural-chouan. Peu peuplé, le Loiron, coincé entre Bretagne et Normandie, est
un territoire que l’on traverse en général sans s’en rendre compte. Je pensais y rester deux
ou trois ans : à l’heure où j’écris ces mots, j’y habite encore. Les élèves étaient très gentils,
bien élevés, respectueux de l’autorité qu’incarnait encore le prof à leurs yeux : ça aussi, ça a bien
changé. La principale, assez revêche, défendait quand même bien les profs. Elle distinguait les
bons élèves, mis dans les 6ème, 5ème, 4ème et 3ème A, comme souvent, de tous les autres, dont
le niveau était souvent faiblard, surtout en français. Il m’arrivait de voir 80 fautes par copie,
au point que j’écrivis un jour « les arbrent » au tableau... Au début, j’étais un peu élitiste, et
je m’en veux d’avoir pris de haut, voire méprisé, des élèves que j’aurais dû encourager. Mais je
crois que ça n’a pas duré : on s’attache vite à son établissement, et j’ai défendu mes élèves très
vite, comprenant qu’il fallait booster ceux pour qui échouer au Brevet aurait des conséquences
fâcheuses sur leur vie.
Le Loiron est un paradis pour les cyclistes : j’exténuais mon vieux vélo en parcourant les
routes secondaires les plus secrètes. Je mettais un doigt au hasard sur la carte du département.
Je m’y rendais en voiture, puis décrivait un circuit de 50 ou 60 kilomètres à partir du point
désigné par le sort. Parfois, je me surestimais : il m’est arrivé de m’écrouler au bord de la route,
incapable de boucler le circuit que j’avais élaboré. Je devais alors téléphoner à Claudine pour
qu’elle vienne me chercher en voiture, et avais mal aux jambes pendant quinze jours...
Je me mis aussi à travailler le saxophone avec le directeur de l’École de musique locale, un
musicien et un pédagogue remarquable, car j’avais commencé à en faire lors de mon année
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de stage, à Rennes. Claudine était fondue de théâtre, moi de jazz. On aimait aussi tous les
deux la chanson française « à texte » et les chanteurs folk comme Joan Baez ou Leonard Cohen.
Au début, elle venait avec moi à des concerts de jazz, sans doute plus par amour que par intérêt
pour cette musique parfois ingrate. Moi aussi, j’allais souvent au théâtre en sa compagnie,
quand j’allais chez elle le week-end, avant de me rendre compte que je m’y m’ennuyais le
plus souvent. Peu à peu, nous nous sommes mis à sacrifier chacun de nos côtés à nos passions
respectives. On se rendait fréquemment en Bretagne aussi, papa étant encore en activité, et à
Grézillé, où le père de Claudine tentait de retrouver une compagne.
Mais il buvait beaucoup, seul chez lui. Un jour, il passa par la porte-fenêtre de sa chambre et
se cassa le nez. On l’entoura d’affection, et je fis cinq heures de stop pour rentrer à Erville,
Claudine étant restée choyer son père à l’hôpital de Saumur. On le dorlotait comme un martyr,
alors qu’il buvait en cachette. Le médecin de famille nous conseilla de marquer le niveau des
bouteilles au feutre, dans sa cave. Je déployais des ruses de Sioux pour accomplir cette besogne,
d’ailleurs inutile, en évitant que Gérard ne me remarque. Le jeune frère de Claudine, qui avait
donc redoublé trois classes, venait d’avoir son Bac d’extrême justesse, ayant dû rattraper 60
points de retard à l’oral... Je l’avais un peu aidé à préparer l’oral de philo. Il avait fait pipi au
lit jusqu’à ses sept ans, et on n’avait pu le guérir qu’en lui fixant au zizi un appareil qui
balançait des décharges électriques à chaque trace d’humidité. Ce traitement barbare m’avait
révolté. Je ne voulais pas qu’il me voie manoeuvrer dans sa cave, ayant peur de lui mettre la puce
à l’oreille.
Sachant mon futur beau-père dépressif et alcoolique, je supportais son irascibilité. Un jour, il
me traita de bougnoule, une injure qu’il avait dû pratiquer dans son jeune temps en Algérie. Un
autre jour, il me fit une scène parce que j’avais jeté dans la poubelle des miettes de pain : « Pour
les oiseaux, mon petit Martial ! Je balance toujours les miettes aux petits oiseaux ! »
Touchante attention, de la part d’un ancien d’Algérie qui avait été sept ans en « opération » sur
le terrain...
Christian Jeunesse devenait un peu notre gourou. Je le voyais toujours régulièrement, mais ses
efforts pour résoudre mon problème d’anéjaculation restaient vains. Il eut l’idée de me faire subir
une narcoanalyse chez un copain à lui, un vrai médecin. Il s’agit de se faire injecter un mélange
de barbituriques et d’amphétamines, destiné à désinhiber. Le toubib avait l’air de planer un
peu. Il me fit savoir que cette piqûre pouvait avoir des effets fâcheux : une de ses patientes
avait ainsi dépensé une fortune pour acheter une croûte dans une galerie d’art pour snobs
friqués. Aussi valait-il mieux être accompagné. Sitôt piqué par intraveineuse, je fus pris d’une
euphorie incroyable et me mis à rouler par terre... Dehors, j’essayais de grimper à un poteau
que je trouvai beau, voulus acheter un fauteuil de dentiste que j’avais vu dans une vitrine...
Claudine me retenait tant bien que mal. Nous rentrâmes tant bien que mal en voiture, ma
compagne craignant que je n’ouvre la portière pour tenter de voler comme un papillon. Mais, une
fois chez elle, nous dûmes nous rendre à l’évidence : la narcoanalyse, si spectaculaire qu’elle
fût, ne résolvait pas l’absence d’éjaculation.
Dans son bureau, Christian était songeur, tirant sur son habituelle Philip Morris. Il eut
alors une idée : « C’est peut-être un problème mécanique... Tu vas cesser cette méthode de
masturbation inter-fémorale et faire comme tout le monde : avec la main ! Jusqu’à ce que ça
vienne... » Je me disais que ne n’y arriverais jamais. Mais j’essayais néanmoins, dans ma petite
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maison d’Erville, Claudine habitant toujours en banlieue. Quinze jours durant, je m’appliquais à
fréquenter la veuve Poignet, sans succès, sur des revues porno de l’époque. Et deux semaines
sans éjaculer, ça m’énervait beaucoup... Un soir, alors que je n’y croyais plus, j’arrivais à jouir
et à lâcher une superbe giclée de semence libératrice sur le visage d’une jeune femme qui me
faisait un clin d’oeil complice pendant que ses partenaires la prenaient en double pénétration.
Incroyable ! Je venais de mettre un terme à une pratique de vingt ans, originale, mais
contradictoire avec la technique sexuelle la plus élémentaire... Je téléphonai à Claudine, à
Christian, et même à... ma mère, que j’avais mise au courant de mon incapacité à honorer
complètement ma compagne. Elle informait mon père de mes problèmes, mais jamais lui et
moi ne parlâmes ensemble de ces affaires.
Sitôt le week-end arrivé, j’essayais donc la même chose avec Claudine... et ça marcha ! Je
jouis en elle, laborieusement, certes, en pensant toujours à mes idoles de papier, mais nous
recommençâmes sept fois en deux jours, avec bonheur. La pauvre en avait mal aux hanches.
Elle était si amoureuse de moi qu’elle avait perdu vingt kilos en un an, après s’être inscrite à
Weight Watchers. Devenue très mince et désirable, vu les canons en vigueur à notre époque, elle
attirait les regards masculins dans la rue, ce qui me flattait. Christian Jeunesse aussi était aux
anges. Je lui offris la revue dont les deux pages qui avaient reçu les stigmates de ma victoire
était collée l’une à l’autre : je les décollai mais un bout de photo resta collée à l’autre page. Je
les dédicaçai au sexologue inspiré, qui rangea l’ouvrage dans sa bibliothèque. Une revue porno,
coincée entre les oeuvres de Freud ou de Jung, ça ne manquait pas de piquant... Après tout,
Lacan a bien caché chez lui L’Origine du monde...
C’était en 1985. Je n’avais jamais connu d’autres femmes que Claudine, finalement,
dans la mesure où je n’étais jamais parvenu à l’orgasme avec d’autres. J’avais à la fois envie
d’autres expériences, mais était aussi fortement attaché à ma compagne, dont l’amour
inconditionnel me bouleversait. Elle prévenait mes moindres désirs, cuisinait
merveilleusement, me suggérait des pistes pour intéresser mes élèves, conquérait ma famille
bretonne par son dévouement, son enthousiasme permanent à aider autrui... Pour qu’elle me
rejoigne dans le Loiron, il fallait que nous envisagions le mariage, ce que nous fîmes. Je me
sentais plutôt agnostique, et n’avais que peu de sympathie pour le catholicisme tel que je
l’avais vu à l’oeuvre dans les campagnes bretonnes : le curé y était une figure dominante, et
souvent tyrannique. Mais nos stages chez Christian Jeunesse avaient quelque chose de mystique :
il pratiquait une sorte de syncrétisme dans lequel le Dieu des chrétiens avait sa place, en même
temps que le bouddhisme. Et maman commençait à se fanatiser. Elle avait toujours eu une
foi primitive, passionnée. Chaque année, elle allait en pèlerinage à Lourdes. J’y étais même allé
avec elle, en 79, désespéré de ne plus voir Marie-Christine, et avait tenté le pari pascalien, sans
grand succès. Il y avait toujours un Voltaire en moi qui ironisait et se moquait de ses foules
agenouillées en quête de miracles. Ma mère avait rencontré des membres du mouvement
charismatique et s’était mis en tête d’évangéliser tous ceux qui, dans son entourage, lui
paraissaient trop tièdes.
L’influence de Christian et celle de ma mère, qui en aurait fait une maladie sinon, firent que
Claudine et moi nous mariâmes à l’église, lors d’une radieuse journée d’octobre 85, dont je garde
un souvenir enchanté. Tout était parfait : Maurice, mon beau-père, avait très bien organisé le
buffet du soir. La petite église de Grézillé était charmante, le prêtre sympathique, j’avais dansé
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jusqu’à deux heures du matin – y compris la valse et le tango, appris quinze jours plus tôt... La
seule fausse note vint de Maurice qui, éméché sans doute, me dit d’une voix nasillarde et
tremblante : « J’espère, mon petit Martial, que vous ne tromperez jamais votre épouse ! Je serais
fâché de l’apprendre ! » J’encaissai, alors qu’un gendre normal aurait rué dans les brancards.
J’aurais dû lui dire que, deux ans auparavant, sa belle-soeur m’avait confié qu’elle avait été
victime d’une tentative de viol de sa part et de celle de son frère, en janvier 82. Claudine avait
confirmé : « Oui, papa était en manque, maman venait de mourir... » Si je les avais
dénoncés, ils en prenaient pour dix ans. Je n’y ai pas pensé, et avais pitié de Gérard, mon
beau frère, qui suçait donc encore son pouce, était un cancre redoutable et aurait été privé de son
père, si je l’avais dénoncé, après avoir perdu sa mère.
35
VIII
« Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée ! »
Mallarmé, « Don du poème », Poésies
Une fois mariée, Claudine obtint miraculeusement un poste dans le Loiron, dans le sud du
département. Pendant trois ans, j’avais fait l’aller retour vers Paris chaque week-end, et nous
avons vu un paquet de films, de pièces, de concerts, outre nos séjours chez Christian, le «
bitologue », comme l’appelait papa. Elle m’avait donné pas mal de tuyaux pour préparer mes
cours aussi, l’École normale étant plus concrète de ce point de vue que le Centre de
formation des profs. Claudine avait, comme beaucoup de femmes j’imagine, la fibre
maternelle ancrée dans le sang... Maintenant que j’étais opérationnel et que nous étions
ensemble, elle me tarabustait pour que j’accepte de me reproduire, ce qui ne
m’enthousiasmait pas. L’état du monde, en 1985, ne m’incitait pas à l’optimisme (que dire en
2022 ?). Je ne me voyais pas père, étant trop immature sans doute. Cependant, comme
l’écrit Nougaro dans sa superbe chanson Cécile, « Mais il lui fut pourtant facile / Avec ses
arguments / De te faire un papa... ». Claudine irradiait et irradie toujours la générosité, la
sympathie naturelle et désintéressée du prochain, et elle ne pouvait être qu’une mère...veilleuse.
Quand il fut avéré qu’elle était enceinte de mes oeuvres pas encore complètes, tout le monde
fut aux anges, mais je me sentis bizarrement un peu honteux, comme si je m’étais mal
comporté... Je me préparai toutefois très vite à assumer cette nouvelle condition, avec l’espoir
que mes parents, qui en avaient donc rompu la transmission, allaient profiter de cette naissance
pour transmettre leur langue à la nouvelle génération.
Je m’étais également remis à bosser l’agrégation, soucieux d’obtenir ce sésame avant la
naissance de l’enfant. Je faisais cours avec allant, les élèves appréciant souvent mon humour :
« Je pensais vous rendre les copies dans l’ordre des brioches... Je vous les rendrai
finalement dans l’ordre décroissant... » ; « Vous savez, je suis du signe du poisson. C’est pour
ça que toutes mes illusions sont des truites... » ; « Je jaunis à l’idée du Top 50... » ; « Le e est
élidé, comme Johnny. »
Les dictées m’offraient de délicieux calembours : « Ils se reposaient à l’ombre des jeunes
lévriers » (pour « genévriers ») ; « Il faut changer les drakkars, ils sont sales » (L’élève
venait de lire Astérix chez les Normands) ; « Les enfants steak haché dans les buissons » (pour
« s’étaient cachés ») ; « C’est alors qu’il lui déclara sa flemme... » Dans une copie sur
l’importance de l’eau dans le monde, un élève avait écrit : « Sans l’eau, les piscines ne
serviraient à rien. » Logique imparable. J’avais demandé en 6ème d’écrire un conte
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merveilleux sur le modèle de ceux qu’on étudiait. Un élève termina par : « Ils se marièrent et
vivèrent heureux. Un enfant naissa. » Je ne lus là rien d’anormal, et la mère m’écrivit sur la
copie : « Vous êtes sûr que ça se dit comme ça ? » Je finissais par intégrer le français en vigueur
parmi les collégiens...
Je me souviens d’un devoir où une élève, Valérie, comparait les murs nus et froids de la classe
au professeur excentrique et déjanté qui lui faisait prendre des heures pour des minutes, tout en
lui apprenant plein de choses...
Lorsqu’il fut avéré que notre enfant allait être une fille, j’en fus ébahi : comment un type
comme moi, si empoté avec les femmes, avait-il eu assez de talent pour en concevoir une ? Cela
me flatta, et nous cherchâmes des prénoms, que je voulais bretons. Claudine refusa « Sklerijenn
», qui signifie « lumière », mais qui évoquait pour elle une marque d’antibiotiques. Après avoir
éliminé pas mal de choix un peu lourds, nous optâmes pour Gladys, plutôt musical et pas
trop dur à porter.
Dès que les cheveux de notre enfant apparurent entre les cuisses de leur mère, je me sentis
pris d’une fibre paternelle spontanée. On me confia le bébé, je le pris comme si je n’avais
fait que ça toute ma vie, coupai le cordon, le nettoyai, le rendis à sa mère pour qu’elle lui donne
le sein. Gladys portait sur le monde un regard déjà curieux, elle qui allait le parcourir de fond en
comble vingt-cinq ans plus tard. « ...Taiiiin ! En v’là encore une qui sera pucelle en l’an 2000 ! »
brailla mon beauf, quand il apprit sa naissance : encore une dont le sens profond m’échappait, et
dont, avec l’âge, il devint si prodigue. Il commençait quasiment toutes ses phrases par la
deuxième syllabe du mot « putain ».
Je commençai à lui parler breton aussi, soucieux de lui mettre dans le crâne les sonorités
d’une langue que je possédais bien moins que mes parents. Mais ces derniers parlèrent en
français à leur petite-fille : pour l’instant, je n’en fis pas cas, pensant qu’ils se mettraient plus
tard à lui parler leur langue. Hélas, ils refusèrent toujours, aliénés jusqu’au bout... « Celle-là
apprendra le breton plus tard, si elle veut ! » dira papa, usant d’un bretonnisme courant : en
breton, on utilise le démonstratif là où le français emploie le pronom personnel.
Mes parents ayant appris le breton à la naissance pensaient qu’il suffirait de quelques jours
pour parler une langue dont les difficultés et la complexité leur échappaient complètement. Par
contre, ma mère commença très vite à me bassiner pour qu’on fasse baptiser Gladys. Je n’y
tenais pas, ayant à ce sujet l’opinion des anabaptistes : pourquoi imposer à un être qui n’en
comprend pas le sens un acte qui devrait être, au contraire, raisonné et choisi ? Maman croisa les
mains et, levant les yeux au ciel, fit : « Je mourrai malheureuse ! » Je dus céder au chantage.
Il est vrai qu’on s’était mariés à l’Église, et que la logique voulait qu’on poursuive dans ce sens...
Maman n’était pas que la virago castratrice que je décris depuis le début. Née dans une pauvre
famille, elle avait toujours rêvé d’échapper à la campagne, mais ni ses parents ni elle-même
n’avaient assez cru en ses possibilités pour continuer l’école. Une telle idée était inconcevable, à
l’époque, à la campagne. De plus, pendant la guerre, la scolarité était plus ou moins respectée,
les Allemands occupant souvent les collèges pour s’y installer. Papa, ainsi, est resté à la
ferme de 1939 à 1941 : son père ayant été mobilisé, c’est lui qui, à douze ans, aîné de sa
famille, s’occupait des travaux de la ferme avec sa mère et le reste de la phratrie. Maman avait
failli mourir, à 20 ans, de tuberculose, puis avait rechuté douze ans plus tard. Elle était souvent
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malade, souffrit de polyarthrite, chuta dans ses escaliers et se cassa une vertèbre, connut
quantité de pépins... Mais elle était aussi très généreuse, offrait toujours des cadeaux au
nouveaux nés, aux mariés, allait soulager les misères des membres de sa famille, les voir à
l’hôpital, donnait de l’argent aux nécessiteux, s’occupa avec un dévouement sans bornes de
ses beaux-parents jusqu’à leur mort. Et puis j’aurais pu et dû ne pas me laisser castrer. J’étais
facteur, l’été, quand j’étais étudiant, ce qui m’a fait découvrir d’incroyables coins perdus dans les
Monts d’Arrée. Mais c’était aussi un moyen pour que ma mère me tienne sous sa coupe, alors
que j’aurais pu devenir moniteur de colo. « Mais en colo, tu resteras avec les gens de ton
univers. À la poste, tu fréquenteras des gens du peuple. » C’était vrai aussi, mais ce n’était pas
la raison principale pour laquelle man’ voulait que je sois facteur...
Elle connaissait une quantité incroyable de contes et de comptines en breton, qu’une fileuse
de laine égrenait pendant les veillées, avant guerre, près de la cheminée. Je les ai enregistrés,
mais elle ne les a hélas jamais dits à ses petits-enfants.
Donc, il fallu baptiser Gladys, à qui je parlais breton tout seul. Et j’ai toujours changé ses
couches, l’ai habillée, dorlotée, conduite à ses premiers spectacles d’enfants en gagatant comme
un perdu, en adoration totale devant le fruit de nos entrailles. Que nous étions fiers, Claudine et
moi, d’assister à notre première réunion de parents d’élèves, quand Gladys alla en maternelle... «
On a volé les cochons, et les polices sontaient venus pour les chercher... » me confia-t-elle, à la
fin de son premier jour d’école. Elle était d’une sagesse et d’une attention infinies, pouvait
contempler une heure la même page d’un livre – je la contemplais jusqu’à ce que le livre lui
tombe des mains –, dessinait avec application, avait des réflexions pleines de poésie : « Est-ce
que la lune est aussi vieille que maman ? ». Elle monta un jour les escaliers et me dit en ouvrant
la main : « Je t’ai apporté deux cailloux, papa. Tu peux les regarder longtemps, longtemps... »
On acheta un beau corps de ferme, dans la campagne Ervillenne, en 1988. Pas de voisins à
moins d’un kilomètre, trois vastes rangées de peupliers, un champ où je plantai trente
fruitiers. J’avais raté l’oral de l’agrégation, en 1987, pour... un point sur 400. Je décidai qu’on
ne m’y reprendrait plus. Claudine, de plus, m’avait rejoint au collège, où nous avons eu pendant
cinq ans souvent les mêmes élèves et formions un couple d’enseignants apprécié. J’animais la
revue poétique du collège, elle se consacrait à sa passion : le théâtre, outre les échanges avec
l’Angleterre. Mais Claudine était et reste hyperactive jusqu’à l’excès. Prof principale, membre
du conseil d’administration du collège et du comité de jumelage, elle prenait des cours
d’encadrement, de danse jazz et d’allemand, donnait des cours d’anglais en CM2 et au aux
adultes, organisait le printemps théâtral des collèges et les voyages en Angleterre, faisait du
théâtre et de la chorale gospel à Chambville – tout en s’occupant à la perfection de sa fille, de sa
maison, mais aussi de son père, à qui nous rendions fréquemment visite. Il allait parfois mieux,
surtout quand il semblait avoir trouvé une nouvelle compagne, mais retombait assez vite dans la
dépression et l’alcool.
Je ne voulais pas d’un seul enfant, estimant qu’une bonne part de mes problèmes venait du
fait que j’étais fils unique. Claudine aurait bien voulu cinq ou six enfants : aussi le deuxième
fut-il conçu assez vite. Ce fut un garçon, Tudal, un autre prénom d’origine celtique, donc.
Gladys avait presque trois ans. Je lui lisais chaque soir des histoires en breton, mais étais le
seul à lui baragouiner cette langue. J’avais même fait des stages avec elle, l’été, pour
qu’elle en entende – alors qu’il aurait suffi à mes parents de le lui parler. Mais un soir, elle me
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demanda de lui lire ses petits livres en français. J’obéis, ne voulant pas la rendre hostile à une
langue qu’elle comprenait pourtant, en me répondant en français quand je lui parlais breton –
ce qui intriguait les gens.
Mais le petit Tudal n’avait pas du tout le même tempérament que sa soeur. Il confondait jour
et nuit, et ne connaissait pas la sieste. Très attachant, il était casse-tout et d’un dynamisme
épuisant. À un an, il vidait les tiroirs de son armoire (je trouvai la parade en la retournant,
tiroirs contre le mur !), montait les escaliers en turbulette pour sauter la nuit sur notre lit. Là
où Gladys faisait preuve d’une minutie extrême pour assembler ses puzzles, ranger ses
livres et ses jouets, Tudal balançait tout et n’arrivait pas à faire un puzzle de quatre pièces.
Il se mit à parler beaucoup plus tard aussi, aussi évitai-je de lui mettre du breton dans le crâne,
craignant de l’embrouiller. J’avais tort : il était très intelligent, mais progressait différemment et,
même sans les verbaliser, il aurait très bien compris deux langues.
Mon beauf eut un jour un comportement étrange, quand Tudal avait environ sept ans, au
mois de mai. Ma femme et Béatrice étaient au jardin. Je l’habillais, dans la cuisine, ma mère se
chargeant de Gladys, mon père étant présent. Gérard déclara alors que le zizi de mon fils lui
paraissait petit pour son âge. Tout penaud, Tudal tenta de se cacher le zizi avec sa chemise. Le
beauf se précipita alors vers lui et lui tira le pénis et le lui secoua en disant : « Va falloir
penser à me rallonger ça ! » Je restai, comme un con et comme d’habitude, sans réagir.
Mes parents étaient outrés, mais ne disaient rien non plus. Je pense qu’il s’agissait là d’une
agression sexuelle, mais n’ai pas alors pensé à m’en plaindre.
Par ailleurs, j’avais décidé de résister à ma mère, et avais refusé, cette fois, de faire baptiser
Tudal. Mes velléités mystiques s’étaient éloignées avec l’absence de Christian, que l’on
voyait de temps en temps mais avec qui les relations étaient ambiguës : difficile d’être
l’ami d’un gourou, de plus un séducteur toujours accompagné d’une femme chaque fois
différente mais toujours magnifique.
Ce donjuanisme était hélas aussi mon fait, à ceci près que j’étais marié, aimais d’amour
Claudine mais restait frustré de n’avoir pas eu une vie d’homme avant de me marier.
Certes, le mariage n’interdit pas l’infidélité – mais cela m’écoeurait, je n’aimais pas mentir, ni
faire du gringue à une autre femme, alors que la mienne m’accordait une telle confiance. Je
restais donc incapable de conclure une tentative de séduction, tout en étant toujours addictif à la
pornographie. À l’époque, il n’y avait pas internet, et il me fallait me rendre à Rennes ou à
Angers pour visionner ces sombres débilités. Dire qu’aujourd’hui Télérama ou Le Monde
encensent les films pornos de l’époque et leur vedette poilue, Brigitte Lahaie : ils sont pourtant
d’une nullité insondable.
Cela ne gênait nullement mon travail, mes relations avec les élèves étant, presque toujours,
chaleureuses. J’avais fait mes preuves, depuis six ans, et on me savait bosseur, efficace et rigolo.
J’étais bien intégré dans cette petite ville, y faisait de la musique, du judo, accompagnait mes
enfants au jardin musical, au sport, faisais partie de l’amicale laïque. Gladys, toute petite,
montrait déjà des talents pour la musique : elle se mettait à la flûte, où elle allait vite exceller,
appréciait le Requin de Mozart (ainsi lisait-elle Requiem) et avait fait son premier concert
en tapant sur un métallophone une petite mélodie qui disait : « Le temps perdu ne se
rattrape pas... » Hélas, j’aurais dû méditer ces paroles.
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Mon beauf, Gérard, avait réussi à décrocher une licence et avait obtenu un poste dans
l’enseignement catholique, le père de sa copine y dirigeant un collège. Le piston était
monnaie courante dans le privé. Et il était, par ailleurs, à l’époque plus facile de devenir prof
dans l’enseignement catho : le nombre de postes aux concours était le même pour quatre fois
plus de candidats dans le public. Les enseignants cathos pouvaient, de plus, rester dans leur
région d’origine.
Aussi hyperactif que sa soeur, Gérard bricolait à merveille, mais était peu intello : il n’a
jamais lu d’autres livres que SAS et des BD commerciales. Il affectait un anticatholicisme en
contradiction avec le milieu où il travaillait par opportunisme, et ne voulait jamais faire quelque
chose comme tout le monde. Il contracta un mariage uniquement civil, lui vêtu de blanc, sa
femme de noir. Quand leur premier enfant naquit, il voulut que Tudal en soit le parrain...
républicain. Mais mon fils n’avait que cinq ans, et je ne voyais pas l’intérêt d’une telle
mascarade. J’acceptai néanmoins avec joie de devenir parrain d’Aldebert, lors d’une cérémonie
assez originale, qui me valut une scène de ma mère. La fanatique catholique qu’elle était ne
voulait pas que son fils devienne parrain républicain ! « Pauvre femme ! » avait conclu Gérard –
et je n’avais pas osé lui répondre que son pochtron de père méritait sans doute autant
qu’elle ce qualificatif.
Maman détestait que d’autres soient heureux dans des contextes autres que ceux où elle
l’était : messes, réunions de bigotes, ou pèlerinages que mon pauvre père dut se farcir pendant
quarante ans – à Lourdes, mais aussi à Paray-le- Monial, Ars ou Medjugorge ! Elle me fit
aussi une scène quand nous voulûmes, en 1996, nous rendre aux Vieilles charrues, festival qui
commençait à prendre de l’ampleur, et qui n’était pour elle qu’un lieu de débauche et d’athéisme.
Sa religiosité cultivait le surnaturel : elle et sa soeur voyaient les formes de la Vierge ou les
larmes du Christ dans les coulures des bougies. Elle achetait des livres horribles avec des photos
de mystiques stigmatisés et de cinglés en transe. Mais le cordon qui me reliait à elle avait
quelque chose d’efficace : en 82, à l’oral du CAPES, j’étais arrivé avec 45mn de retard, m’étant
égaré dans les sex-shops de Pigalle... Dans le même temps, à Gwitalneufret, maman s’était
perdue dans un champ pourtant proche de leur maison, avait senti que quelque chose d’anormal
m’arrivait et avait prié pour qu’on s’en sorte tous les deux... Vingt-cinq ans plus tard, excédé de
passer des heures sur internet à avaler des films porno qu’il suffisait désormais de trois clics
pour atteindre gratuitement, je l’avais appelée au secours : elle avait prié, et j’avais senti
comme une flamme dans mon dos – cela avait pour un temps calmé mon assuétude.
40
IX
« Ah, je n’ai rien écrit encore. Rien laissé sur le sable. Rien imprimé sur la pluie et le vent. »
Xavier Grall, L’Inconnu me dévore, Calligrammes, 1984, p. 16
Notre vie familiale et professionnelle était donc bien remplie. Mais la suite allait être
difficile. J’avais enfin réussi à décrocher l’agrégation, en 91, à ma cinquième tentative. Maurice
m’avait encouragé, quand je suis allé passer l’oral à Paris, mais pas mon beauf, qui s’est
contenté de dire, après mon succès :« ...taaaaaiiin ! Moi, je la passerai pas. J’y gagnerai pas
grand-chose. » Car s’il l’avait passée, il l’aurait forcément eue...
Notre vieille principale partant à la retraite, on vit débarquer à sa place un fringuant ex-prof de
gym sous diplômé décidé à remuer ce collège, qui perdait il est vrai pas mal d’élèves,
concurrencé par le privé. Celui-ci n’avait aucun scrupule à renvoyer ses plus mauvais
éléments, pour ne pas nuire à son taux de réussite au brevet. Mais l’enseignement public était
tenu de les récupérer. Parfois, nous les rattrapions. Je me souviens d’une élève venue du
privé en CPPN, ces « Classes préprofessionnelles de niveau », sorte de dépotoir où l’on mettait
les élèves en difficulté, et qui n’existait pas chez les cathos. J’y enseignais un peu, et avais
réussi à faire réintégrer le cursus normal à cette élève. Elle décrocha le Brevet, alors que le privé
l’avait sortie sur une voie de garage. Dynamique et efficace, le nouveau principal réussit à
motiver ses troupes. Mais il ne supportait pas la présence d’un agrégé parmi ses profs. Il
m’imposa quatre heures supplémentaires, la deuxième année, alors que j’étais devenu agrégé
pour en avoir moins et pouvoir me consacrer à un projet de thèse. Je fis la gueule, il me
prit en grippe et m’infligea un harcèlement terrible pendant un an. N’ayant pas été muté fin
1993, je m’apprêtais à passer une autre année d’enfer sous le joug de ce petit chef, quand,
miracle, j’obtins un poste d’ATER (Attaché temporaire d’enseignement et de recherches) à la
fac de Rennes : j’avais écrit avec l’énergie du désespoir au directeur du département de Lettres
pour voir s’il n’avait pas un poste à me proposer. Ma victoire à l’agrégation, et mon courage à
passer quand même un DEA, alors que l’agrég’ en donnait l’équivalence, avait peut-être plu à la
fac.
Cela dit, cette promotion soudaine me terrifiait : j’avais peur de ne pas être à la hauteur,
passant du collège à l’Université ! La directrice de la section, Ludmilla Chauchart,
m’informa que j’allais évoluer face à des stagiaires de DAEU (Diplôme d’accès aux études
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universitaires), pour des gens qui n’avaient pas le Bac mais voulaient accéder aux études
supérieures via cet examen plus facile ; face à des première années aussi, pour de menus travaux
de techniques d’expression et, cerise sur le gâteau, en Licence 3, pour donner des cours sur
Rabelais ! Il s’agissait de soulager une jeune normalienne, maîtresse de conférences
nommée la même année que moi, mais spécialiste du XVIe siècle. Comme elle était déjà chargée
des cours d’agrég’, Ludmilla voulait lui éviter le surmenage... et me refilait un cours de Licence
que j’allais prendre à coeur de manière insensée. J’ai en effet passé l’été 1993 sur les oeuvres
complètes de Rabelais. J’ai lu une cinquantaine d’ouvrages critiques sur ce monstre littéraire,
que j’appréciais beaucoup par ailleurs, et négligeais en fait la tâche à laquelle j’aurais dû me
consacrer : ma thèse... Je n’en avais pas écrit une ligne, alors que les postes d’ATER sont
théoriquement réservés à ceux qui l’ont presque finie. Ludmilla me rassura : « Vous aurez les
mêmes cours l’an prochain, et ce sera plus facile ! » Je la crus. J’avais tort.
La réunion de prérentrée universitaire m’effraya. Je voyais, outre mes anciens profs, de vieux
barbons (et un jeune aussi) arborant un noeud pap’, ce qui serait ridicule dans le secondaire
mais reste le signe distinctif de pas mal d’universitaires ; des gens sympa et cordiaux, d’autres
plus distants – car, plus encore que le secondaire, la fac est un monde ultra-hiérarchisé,
comparable à l’armée. Le grade ultime est celui de professeur des universités. Ils ont quatre
heures de cours par semaine, et certains ne fichent pas grand-chose, notamment dans des
matières rares comme les langues anciennes. En dessous, on trouve les maîtres de conférences,
qui doivent être habilités à diriger des recherches avant de briguer le titre suprême, et ont sept
heures de cours par semaine. Plus bas, on trouve des enseignants du secondaire, agrégés le plus
souvent, certifiés parfois, détachés dans le supérieur où ils ont douze heures de cours et servent
de larbins : ils sont appelés PRAG ou PRCE. On trouve aussi les ATER, comme moi à l’époque,
qui, non titulaires, sous payés, n’en sont pas moins considérés comme chercheurs,
contrairement aux PRAG. Ce sont les profs qui décident qu’un de leurs collègue d’un rang
inférieur peut accéder au grade supérieur, ou qui cooptent leurs collègues, situation
évidemment malsaine et qui ne se rencontre pas dans le primaire ni le secondaire. Dans toutes
les universités que j’ai connues comme étudiant, enseignant ou comme participant à des
colloques, j’ai rencontré de vieux profs qui avaient une femme beaucoup plus jeune qu’eux
et avait été leur doctorante ou étudiante...
Je croyais mordicus que, pour devenir maître de conf’, comme on dit, et donc prof, il fallait
forcément avoir l’agrégation. Pas du tout : Albert, un ancien collègue de Claudine, qui était
devenu PRAG, eut tôt fait de me tenir au courant. À Rennes, fac de gauche, l’agrégation était
considérée depuis mai 68 comme un titre réac. Excuse facile pour ne pas avoir été foutu de la
décrocher... Albert avait tout eu : Normale Sup’, agrégation, et il préparait une thèse d’État, la
plus cotée. Il avait néanmoins un grade inférieur à des MCF qui n’avaient jamais obtenu
l’agrég’, ni parfois même le CAPES – alors qu’ils donnaient des cours aux gens qui préparaient
ces concours. Bien sûr, on peut faire un excellent cours sur Rimbaud sans avoir eu l’agrégation –
mais l’idéal est quand même de pouvoir faire les deux. Les profs qui préparent le Bac l’ont eu,
sinon les élèves ne les trouveraient pas crédibles. Albert me dressa la liste impressionnante
des collègues devenus universitaires avec une thèse seule, et un titre de docteur, bien plus facile
évidemment à décrocher qu’un concours. Sa langue fielleuse ne m’épargna aucun ragot : de
Ludmilla il me révéla qu’elle avait « eu son titre de prof avec son cul » ( !), que sa thèse était
pompée, qu’elle n’avait même pas un CAPES... De fait, sa réputation de fumisterie et de nullité
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était légendaire, parmi les étudiants, et elle était en effet la compagne d’un mandarin. Sa thèse
sur les cabinets de lecture féminins dans le Brabant wallon de 1760 à 1790 en étonnait plus d’un:
comment avait-on pu devenir prof de fac avec un sujet aussi marginal ?
Mais Albert, qui savait si bien débiner les gens dans leur dos, avait une stratégie que
j’aurais dû imiter : il flattait servilement ses supérieurs, et notamment Ludmilla, à qui il
léchait donc consciencieusement le cul qui lui avait servi à devenir prof de fac, d’après ses
dires. Cela lui réussit puisque, après avoir gravi tous les échelons, il s’empara du poste de
Ludmilla quand celle-ci, ayant eu trois enfants, prit une retraite anticipée, à 57 ans. Les profs de
fac vont pourtant en général en retraite à 67 ans, tenant à profiter au maximum de leur sinécure
et de leur gloire. C’est dire combien Ludmilla, qui n’avait jamais fait grand-chose, ne tenait
pas à en faire plus...
Je mettais dix heures par semaine à préparer une heure de cours sur Rabelais, et me
rappelle avoir consacré quatre heures à corriger ma première copie de licence ! J’étais soucieux
de rendre service à tout le monde. Ludmilla m’invita à évaluer un mémoire de maîtrise sur
Guillevic, comme elle avait entendu parler de mes travaux. Je n’osais pas lui dire que
l’étudiant en question m’avait copieusement pompé... et ne bronchai pas quand elle lui attribua la
mention très bien. Un autre collègue me fit travailler un mémoire de sociolinguistique pour
lequel je dus me farcir des ouvrages indigestes... Tout cela prenait du temps, et ma thèse ne
bougeait pas. Mon addiction ne me lâchait pas pour autant, et je hantais les sex-shops locaux,
alors que j’aurais dû fréquenter assidûment les mandarins, et surtout les mandarines, comme le
faisait Albert. Mais je restais un père affectueux, qui conduisait ses enfants à la piscine, au
judo, à la musique, chez leurs grands-parents, leur achetait quantité de jouets et de livres.
Nous allions en vacances visiter les musées ou les lieux culturels, sillonnant la France et
l’Europe, de l’Écosse au Portugal, de l’Irlande à l’Italie en passant par l’Allemagne. J’aurais dû
me consacrer à ma famille et être un père encore plus attentif. Gladys était une enfant sans
problème, donc je trouvais normal qu’elle ait de très bonnes notes et des relations
excellentes avec tout le monde. Mais Tudal était plus déjanté, il sautait partout, faisait le clown,
avait plus de mal à écrire et à lire : on lui accordait donc forcément plus d’attention, puisqu’il
l’accaparait. Moins addictif, moins ravagé par un donjuanisme qui n’aboutissait jamais, moins
égocentrique, j’aurais été un meilleur père. Mais je me dis que si j’avais été alcoolique, mari
violent, toxico, addictif au jeu ou communiste, cela aurait été bien pire...
Mon beau-père avait l’air d’aller mieux. Il avait trouvé une nouvelle compagne, Maggy,
qui tenait une boutique de fringues bon marché à Saumur. On était tous heureux qu’il ait trouvé
l’âme soeur, mais nous aurions dû nous méfier de ses yeux noirs et perçants, ceux d’un rapace
prédateur. Gérard, mon beauf, avait eu une fille : Eulalie, et ils enseignaient lui et sa femme,
Béatrice, dans un lycée catho de Chinon. Gérard avait sur autrui des opinions tranchées. Au
mariage d’une de ses cousines, il déclara : « Son mari aura de la chair fraîche ! » Nul ne réagit :
peut-être voulait-il dire que la mariée était vierge ? J’ignore en quoi cela le regardait, ni en
quoi cela peut être considéré comme une tare. Le mot « beauf » était d’ailleurs l’injure
suprême, pour mon beauf. Un autre de ses cousins était passé sous une haie de footeux
portant des ballons, à la sortie de l’église : « ...taaaaiiiiin, qu’est-ce que ça fait beauf ! »
avait tranché Gérard. Beauf aussi, son autre beau-frère, parce qu’il était devenu commerçant. La
liste serait longue.
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J’ai pourtant eu des moments heureux, avec mon beau-père. Un jour, devant faire une
communication à la fac, j’étais comme d’habitude très stressé, et lui proposais de répéter devant
lui. Je lui lus donc ma conférence, pendant qu’il mettait des bouteilles en bouchon, devant la
porte de son garage. De temps en temps, Maurice levait la tête et me disait : « Pas mal, ça, mon
petit Martial ! » Quelques piétons tournaient vers nous leurs yeux étonnés, en voyant Maurice
boucher des bouteilles devant un orateur déclamant une conférence. Et nous partagions sans
réserve nos bonheurs de parents et de grands-parents, à Gwitalneufret comme à Grézillé.
Maurice avait même trouvé un petit boulot d’appariteur à la fac, où il distribuait les sujets et
bichonnait les étudiants pendant leurs examens. Un de ses tics était de balancer des vannes
qui ne faisaient rire personne tout en vous pinçant la poitrine ou l’épaule. C’était pénible.
Mais, à la fin de l’année 94, je découvris avec stupeur que le cours sur Rabelais que
j’avais tant chiadé, et que je devais reconduire l’année suivante, était supprimé... Je n’osais
pas me plaindre à voix haute. C’est un de mes nombreux défauts : je n’arrive pas à m’exprimer
sans émotivité et, ayant peur de céder à l’agressivité ou j’ai hélas si souvent sombré, j’écris des
tartines interminables qui m’attirent plus d’ennuis qu’ils ne résolvent mes problèmes. On
m’attribua donc de nouveau des cours de DAEU, ainsi que des heures de stylistique, et d’autres
en préparation aux oraux de CAPES et d’agrégation, qui me demandèrent des centaines
d’heures de boulot pour rassembler des textes et préparer des questionnaires aux étudiants... Je
me mis dare-dare à écrire ma thèse sur Tristan Klingsor, sans trop en référer à mon directeur,
un universitaire intègre et surbooké (il y en a), qui se tapait quarante jurys par an et me faisait
confiance, car il avait déjà dirigé mon DEA. Mais je suivis hélas une mauvaise méthode, me
mettant à analyser les poèmes du recueil de Klingsor un à un, alors que la thèse exige
évidemment un travail synthétique. Je m’enfermais dans ma coquille, furieux d’avoir bossé
Rabelais pour rien, et me mis aussi à écouter les confidences d’une stagiaire mythomane de
DAEU, une pauvre femme de 33 ans, très aigrie de ne pas avoir pu faire d’études, et qui venait
en cours en mini- jupe, lèvres outrageusement rougies pour mettre en valeur sa blondeur. Cette
allumeuse alpaguait tous les profs masculins : l’un s’est d’ailleurs suicidé en cours
d’année, j’espère que ce n’est pas à cause d’elle, et semait la zizanie parmi le groupe. Elle me
confia que Ludmilla projetait de ne pas renouveler mon contrat en fin d’année : je la crus,
alors que c’était faux. Il est évident que la directrice du DAEU n’aurait pas confié cela à une
stagiaire... Puis arriva une grève interminable, de mars à mai, à cause d’un rapport
aujourd’hui oublié, pondu par un certain Legrand. À Rennes plus qu’ailleurs sévissent des
agitateurs qui, quand une grève est lancée, verrouillent la fac en deux heures de temps : ils
mettent tables et chaises dans les couloirs, fixent des chaînes aux entrées des portes, bloquent
les entrées, et vont jusqu’à molester ou intimider les étudiants qui voudraient assister aux
cours. Mon directeur m’annonça que les 400 pages que je lui avais données n’étaient pas
acceptables... Ludmilla m’en voulait d’avoir cru aux billevesées de la folle. Accaparé par le
travail hallucinant que j’avais abattu pendant ces deux années, je n’avais pas compris que
j’aurais dû consacrer 80% de mon énergie à ma thèse, à fréquenter mes collègues, et le reste aux
cours. « Ce sont les étudiants qui doivent bosser, pas toi ! » m’avait bien dit la normalienne
que j’avais soulagée d’un cours sur Rabelais. Je ne fus donc pas reconduit, tout comme deux
autres ATER : je compris un peu tard que l’université en consommait fréquemment comme
bouche-trous et les renvoyait après leur deux ou trois ans de contrat. Les ATER sont, en effet,
sous-payés, et constituent une main d’oeuvre éphémère et appréciable pour les facs qui veulent
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faire des économies. Je retrouvai donc le secondaire, humilié mais décidé à reprendre un jour ma
thèse pour revenir à l’université, alors que j’aurais dû y renoncer, ayant tout ce qu’il fallait pour
être heureux, mais persistant à ne pas le voir.
Je me retrouvai loin de chez moi, au lycée Descartes d’Argentré, dans la Manche. Je n’avais
qu’un mi-temps, avec deux classes très fortes, dont je garde un bon souvenir. J’ai pris ma
tâche tellement à coeur que mes pauvres élèves de 1ère S ont eu plus de quarante textes sur
leur liste de Bac, et de très bons résultats. J’ignorais alors que la norme était plutôt d’étudier
une vingtaine de textes en S, car je n’avais quasiment pas enseigné en lycée. Dormant le jeudi à
Argentré, j’avais créé un club de connaissance du jazz, qui intéressait une dizaine
d’internes. Je leur montrai des vidéos, parcourait l’histoire du jazz, et nous essayions ensuite
de jouer un peu. L’orchestre était hétéroclite : mon saxo, un piano, une flûte, une clarinette
basse, une guitare... Quelques autres internes du lycée Maurice de Guérin, l’autre lycée
public, de la ville nous rejoignirent peu après, et nous fîmes un petit concert de fin d’année, qui
émut beaucoup leur proviseur. C’était un colosse très doux, qui était bouleversé que je
me sois occupé de quelques-uns de ses internes, dans mon club... Ce n’était pourtant pas grandchose,
mais la vie des internes, à Argentré, n’était pas folichonne, surtout en hiver – juste
avant internet et les téléphones portables. Mon poste fut supprimé fin 96, et je fus nommé à
Guérin, avant d’obtenir un retour dans le Loiron. Le pro de Guérin m’écrivit un mot que j’ai
conservé pieusement : « Je comprends très bien vos raisons. Permettez-moi pourtant de regretter
pour notre lycée de ne point disposer l’an prochain d’un collègue professeur de votre
qualité. » Il est mort peu après. L’Éducation nationale a perdu un brave type. Ils n’y sont
pas légion, surtout dans l’Administration – et, quand il y en a, ils n’y restent pas longtemps.
Je me retrouvais dans un petit collège rural, avec quatre niveaux et beaucoup de travail.
Les classes n’étaient pas hétérogènes : en 4ème/3ème À on trouvait les germanistes/latinistes
enfants de classes moyennes ou supérieures, en B les enfants d’ouvriers, hispanophones. Mais les
élèves s’entendaient bien, ce petit monde n’ayant pas encore lu Marx ni théorisé la lutte des
classes. Moi et le prof d’arts plastiques avons mené un atelier BD et gagné le concours organisé
par le festival de de Chambville, très important à l’époque, et qui a disparu depuis, malgré son
succès. Nos classes avaient réalisé une BD : je m’occupais du scénario, le collègue du
dessin. Je poursuivais toujours l’idée de reprendre ma thèse sur Klingsor, et avait sorti un petit
volume sur lui. J’y avais fait participer d’autres auteurs et illustrateurs, comme d’habitude. Mon
sens pratique laisse à désirer, mais j’ai réussi à mettre en oeuvre des ouvrages collectifs qui
demandent pas mal de diplomatie et d’énergie.
Mais, courant 96, on ne se rendait pas compte que Maurice allait très mal. Depuis un an, il
paraissait de plus en plus absent, lunatique. Un jour où je n’avais pas cours, il m’avait
réveillé à 6 heures du matin pour me dire qu’il allait tondre sa pelouse... J’avais maugréé : «
C’est bien, Maurice... », puis m’étais rendormi. Le même jour, il me réveilla à… 23 heures, pour
me dire qu’il en avait tondu la moitié ! On aurait dû se douter que quelque chose ne tournait
pas rond.
C’est Maggy qui conduisait, quand il venait chez nous. Je me disais qu’elle devait porter le
pantalon. On ignorait qu’il s’était fait retirer son permis. Mon beau-père se fit également virer
de la fac, où il s’était présenté en état d’ivresse dans un amphi. Puis on apprit leur séparation.
Mais Claudine, à mi-temps depuis que j’étais agrégé, s’activait jusqu’au délire : elle donnait des
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cours de français langue étrangère pour migrants (déjà !) en détresse linguistique, faisait du
fitness en anglais pour attardés mentaux de l’EMI et de la chorale gospel pour élèves en
phobie scolaire, apprenait à d’anciens élèves toxicos à cultiver des tomates bio à la place de
leur marijuana, organisait toujours des échanges linguistiques et le printemps théâtral, se
présentait aux élections municipales... J’exagère à peine. Mais un jour, quand elle me dit qu’elle
comptait s’inscrire au club de guitare aquatique en espagnol pour autistes débutants au comité
de jumelage, j’explosai : « Ce sera MOI ou le club de guitare aquatique en espagnol pour
autistes débutants au comité de jumelage ! ». Elle n’a rien dit, mais y a renoncé. C’est vrai, quoi,
faut savoir se faire respecter.
Je bossais beaucoup, cultivait toujours ce donjuanisme névrotique et inefficace et cette
addiction aliénante à la pornographie, écrivait, faisait du vélo, jouait dans le groupe de jazz de
Chambville, luttait contre ma mère qui évangélisait Tudal dans notre dos, et nous
accompagnions toujours nos enfants dans leurs activités : flûte traversière et danse jazz pour
Gladys, dont la grâce de jeune ballerine m’émerveillait, judo et scouts pour Tudal, qui trouvait
dans ces contexte de quoi canaliser son énergie.
Maurice, hélas, ne s’épanchait guère : « Tout baigne », nous disait-il, quand on l’appelait.
Mais ses mains tremblaient de plus en plus, ses yeux étaient de plus en plus vitreux. Depuis
pas mal de temps, il sombrait dans un ennui sans fond, qu’il tâchait de meubler de diverses
façons. Il s’était acheté un mini tracteur, pour tondre une pelouse pourtant ratatinée, faute
d’entretien ; puis un billard auquel il jouait seul ; s’était inscrit à l’association des donneurs de
sang de son village... Il ressemblait au Roi sans divertissement, de Giono, dont le héros, qui
s’ennuie, joue les détectives, puis se lance dans une chasse au loup, aménage un jardin en
labyrinthe, se marie et finit par se suicider en allumant une cartouche de dynamite à sa
bouche.
En novembre 96, nous étions tous les quatre à Paris, une amie de Claudine nous ayant
prêté son appartement, situé... rue Saint-Denis, dans une arrière-cour très calme. Je me souviens
avoir fait des circonvolutions pour éviter de côtoyer les prostituées avec les enfants, en allant
visiter Beaubourg. Mais ils ont fini par remarquer que la rue était flanquée de créatures à vrai
dire assez vieilles et laides, et on a dû leur expliquer ce qu’elles faisaient là... Une fois revenus
chez nous, Tudal s’écria : « Ah, ça fait du bien d’être à la campagne, dans un coin sans
prostituées ! » Leur spectacle ne l’avait pourtant pas traumatisé...
Mais, un soir, je reçus un coup de fil qui m’estomaqua :
« Société Cétélementaire... M. Kernévot ? Vous êtes bien le gendre de M. Maurice
Boucardel ?
— Oui... Pourquoi ?
— J’ai le regret de vous dire que votre beau-père s’est endetté chez nous pour une somme de
750 000 francs. Il a contracté un emprunt qu’il est incapable de rembourser, et nous serons dans
l’obligation de faire saisir son domicile s’il ne régularise pas sa situation dans les prochains
jours...
— Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?
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— Pour l’instant, verser le plus vite possible un acompte de 6000 francs sur notre compte
bancaire, faute de quoi nous lançons la procédure... »
Abasourdi, je tendis le téléphone à Claudine, qui se fit répéter les mêmes phrases. Je mis mon
manteau, descendis quatre à quatre les escaliers pour courir, sous la pluie, chercher un bureau de
poste ouvert pour y effectuer le versement demandé. J’arrivai alors que le bureau allait fermer, et
versai donc la somme demandée sur le compte des créanciers du beau-père. Claudine téléphona à
son frère, qui se rendit en trombe au domicile de Maurice. Il nous appela pour dire qu’il l’avait
trouvé prostré et le fit hospitaliser dans les heures qui suivirent. Le retour fut précipité. On
découvrit alors que Maurice s’était porté garant pour le commerce de Maggy, avait également
prêté de l’argent à sa fille, que les deux cocottes avaient organisé une faillite pour rafler
l’oseille et s’étaient ensuite fait la malle en laissant leur bienfaiteur plombé de dettes...
Je venais de le sauver provisoirement des griffes de ses créanciers en leur versant l’équivalent
d’un salaire, après avoir tu les révélations de sa belle-soeur depuis quatorze ans. À l’hôpital, on
révéla que le beau-père souffrait d’une cirrhose du foie carabinée. Je l’appelai, et il me
répondit de sa voix nasillarde : « Est-ce que vous aimeriez être à ma place, mon petit
Martial ? » Je n’osais pas lui dire que je n’avais rien fait pour avoir une cirrhose, et que je
venais de calmer ses créanciers en leur offrant un salaire... Pas un mot du beauf, non
plus : « C’était normaâââl ! » brailla-t-il plus tard : Gérard se prend pour la huitième merveille
du monde : tout lui est dû. Les mois suivants furent éprouvants : il fallait vendre la maison de
Maurice, sa très jolie maison conçue par son épouse, pour éponger ses dettes – mais il était dans
le déni absolu de sa situation, de son alcoolisme comme de son surendettement. « Ah, j’ai hâte de
rentrer chez moi », disait-il, quand on l’installa dans une maison de repos après sa cure de
désintoxication. Comment lui dire qu’il fallait vendre sa maison ? Claudine allait le voir deux
fois par semaine. Je m’occupais seul de mes enfants, déjà assez grands, il est vrai, mais j’étais
perplexe quand il s’agissait d’habiller Tudal. Comme toutes les filles, Gladys se débrouillait
très bien à dix ans, et je la laissais depuis longtemps s’occuper de ses affaires de fille sans y
mettre le nez, constatant avec admiration et fierté qu’elle croissait en grâce et en beauté.
Je me rendis voir Maurice dans sa maison de cure, début décembre. Claudine me dit : « Tu es
adorable ! » Je voyais combien cela lui faisait plaisir que je l’accompagne, alors qu’on aurait pu
comprendre que j’en veuille à son père. On a traversé un petit bled pour la cinquantième fois,
et j’ai lu sur une plaque la mention « Rue Brutale ». J’ai trouvé ça curieux, car jamais je
n’avais remarqué le nom de cette rue lors de nos précédents passages.
Nous nous sommes promenés tous les quatre, dans le parc, avec Maurice et les enfants. «
C’est bien, ici, mais j’ai quand même hâte de rentrer chez moi », disait-il. « On ne me croit
pas quand je dis que j’ai 62 ans », ajouta mon beau- père, qui n’avait pas un cheveu blanc.
Nous ne disions rien. Bizarrement, Maurice ne semblait pas en manque, alors qu’on lui avait
coupé l’alcool brusquement. Il était cinq heures. Le début du mois de décembre était doux.
Nous nous préparâmes à partir et, avant de monter dans la voiture, je lui dis : « Tout notre
amour, Maurice ! » Ce furent les derniers mots que je lui adressai. Ils étaient sincères. Mon
beau-père, « invivable », dixit la femme de Gérard, avait des côtés attachants.
Trois jours plus tard, en effet, mon beauf téléphona à sa soeur et lui lança délicatement : «
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Allô, Cloclo ? T’es assise ? Papa est mort ! » Il avait eu une attaque cardiaque et était mort sur
le coup. Cette disparition brutale, comme la rue dont j’avais remarqué le nom, annula ses
dettes : Maurice avait, en effet, contracté des assurances qui le couvraient en cas de décès. Après
sa carrière militaire, il avait été assureur quelque temps, et cette lucidité inattendue nous
épargnait l’héritage de ses dettes. La messe d’enterrement fut fastueuse, pour quelqu'un qui
s’était toujours affirmé athée, mais estimait que la religion était une valeur.
Gérard et sa famille vinrent passer quelques jours chez nous après les obsèques. Vêtu
d’un perfecto et chaussé de santiag’ – car on peut enseigner chez les cathos et se la jouer rebelle
–, je vis le beauf donner un coup de coude sur le mur du couloir et y imprimer une marque
noire... Claudine dut changer le lé. Puis, une fois dans notre chambre, que nous leur
prêtions, il s’assit sur mon lit, déchaussa une santiag’ et raya volontairement le parquet, y
faisant une double lézarde en Z de 60 centimètres... Je restai baba, n’osant rien dire. Sans doute
décompressait-il. Je contemple cette trace depuis vingt-cinq ans, avant de me coucher.
Les deux mois qui suivirent furent difficiles. Claudine se rendait chaque week-end à Grézillé
pour ramener quantité de choses de chez son père : lits de camps militaires, armoires, vaisselle...
Je m’occupais donc beaucoup de nos enfants. Gladys avait dix ans et se débrouillais bien, mais
Tudal était toujours aussi hyperactif, et je l’habillais souvent un peu n’importe comment. Jamais
je n’ai demandé à Gérard de me rembourser le salaire que j’avais dû remettre aux créanciers de
son père. Au contraire, je lui achetai sa vieille bagnole 2000 francs... Mon beauf ne m’a
jamais remercié pour le dévouement et la patience sans bornes dont j’ai fait preuve quatorze
années durant envers son père, dont j’ai tu les crimes dès 1982 : je ne le révélerai que bien
plus tard, au moment où lui et sa femme me feront vivre un calvaire inouï en m’accusant
d’attouchements imaginaires sur leur fille, Eulalie.
Mais, fin 1997, un nouveau miracle survint : j’obtins un congé de formation d’un an pour
reprendre et achever ma thèse. Ce fut difficile, au départ, car je ne savais pas trop dans quel sens
diriger mes recherches. Cela dit, c’est en écrivant qu’on devient écriveron, comme disait
Queneau, et c’est en thésant qu’on devient thésard... J’écrivis donc 500 pages sur la quête
identitaire chez Tristan Klingsor, en évitant les erreurs de méthodes que j’avais commises
précédemment. « Ben dis donc, comment tu peux écrire 500 pages sur la quête identitaire ? » me
demandait Gladys, admirative et un peu sceptique...
Maman tomba dans les escaliers, fin 97, chez elle, alors qu’elle descendait le dos tourné en
portant des bouteilles de plastique... Elle se cassa une vertèbre et fut hospitalisée, puis alitée
longtemps. Mon beauf et sa femme ne m’adressèrent aucun mot de sympathie, moi qui en avais
tant montré pour mon beau-père mort alcoolique et surendetté. Nommé au lycée Ambroise
Vollard de Chambville en 1998, je pris ma tache à coeur. J’avais deux secondes et une 1ère S, et
tenais à montrer ma compétence et mon sérieux dans ce lycée réputé.
J’avais passé neuf ans dans un petit collège sympa, à Erville, où on ne voyait pas de clans ni
de mesquineries entre collègues. C’était différent à Chambville, dans un grand lycée bourgeois
où pas mal de profs, installés depuis des années, avaient établi leur pré carré. L’ambiance, en
français, était particulièrement lourde. Les profs de Lettres classiques (qui enseignent le
latin) détestaient leurs collègues de Lettres modernes, pour des raisons que j’ignore
toujours. Une collègue classique, Marie-Thérèse, dont le physique ingrat et les cheveux
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courts taillés en brosse la faisaient ressembler à un pauvre moineau déplumé, se fit un jour
engueuler en termes très violents par un autre prof « moderne ». Ce type était célèbre pour
dire à chacune de ses classes : « Mon fantasme serait de me mettre debout sur le bureau et
de vous pisser dessus ! » Marie-Thérèse était en larmes, en salle des profs, et j’essayai de la
réconforter comme je pouvais. Moi, je m’entendais avec tout le monde, et essayais de
rabibocher les deux groupes, déployant des trésors de diplomatie pour pouvoir organiser un
Bac blanc – ce que je fis avec succès, allant d’un collègue à l’autre pour parlementer et
faire valider le choix d’un sujet qui fît l’unanimité. Cette année-là, j’ai créé une petite revue
littéraire, où mes élèves et quelques autres publièrent poèmes et
nouvelles : une autre collègue latiniste, Albertine, reprit cette revue après mon départ. J’ai
animé une soirée de l’amicale avec mon groupe de jazz, et invité un jeune auteur, Arnaud
Cathrine, dont j’avais étudié le premier roman en 1ère. Quand je suis parti pour rejoindre
un poste « définitif » au lycée Berthollet de Blémont, le proviseur adjoint de Vollard me
félicita pour… mon sens de la diplomatie, qui avait permis d’organiser un bac blanc malgré
l’ambiance délétère qui régnait entre littéraires, et me dit qu’il croyait que j’étais au lycée
depuis cinq ans, tant j’avais été actif.
J’avais soutenu ma thèse avec succès en novembre 98, obtenant mention très honorable et
félicitations du jury à l’unanimité, puis me faisant qualifier dans la foulée pour pouvoir
candidater à un poste de maître de conf. En effet, ce n’est pas automatique : l’université a
créé une institution toute puissante et très opaque, le CNU (Centre national des Universités),
dont un tiers des membres est nommé par le gouvernement. Le CNU décide, à la tête du client,
qui peut ou ne peut pas être qualifié pour postuler à un titre de prof de fac. C’est pour
éliminer les candidats aux dossiers trop minces, paraît-il. Mais on ferait mieux d’exiger
l’agrégation externe (la plus difficile, celle que j’ai eue) aux candidats, ce qui écrémerait déjà
pas mal de monde... On n’est qualifié que pour quatre ans, durant lesquels il faut pondre des
articles que personne ne lit et participer à des colloques qui n’apportent pas grand-chose à
l’humanité, mais c’est comme ça. En fac, on est jugé sur ses publications, pas sur son
investissement auprès des étudiants, ce que je n’avais hélas pas compris, quand j’y étais. Le
CNU a longtemps été à droite, et a donc souvent éliminé de très bons candidats issus de Facs de
gauche.
49
X
Je fis donc mon entrée au lycée Berthollet de Blémont en 1999. Ce même été, je fus
victime d’une agression pénible. Accoudé aux balustrades des Vieilles Charrues pour voir de
près un concert de Césaria Evora, je sentis quelque chose me frotter les fesses. Coincé dans une
haie de spectateurs, je ne pouvais pas me dégager, et étais d’ailleurs tétanisé. Je compris, après
quelques secondes qui me parurent des siècles, qu’un gusse se branlait sur moi. Je parvins à me
libérer, et à me retourner. Mais le type s’était fondu dans la foule en me laissant des traces de
sperme sur l’arrière de mon pantalon. J’en fus très humilié : n’étant pas homo, je n’imaginais
pas, de plus, qu’un père de famille quadragénaire puisse susciter la concupiscence masculine...
J’aurais bien aimé voir son visage, comme j’avais vu celui, rougeaud et méprisant, du salaud qui
m’avait enfourné son doigt dans le trudum ballae sur mon lit d’hôpital, à Morlaix, en 75, juste
avant de passer sur le billard.
Le lycée Berthollet était globalement très agréable. Les collègues y avaient créé une
section d’études cinématographiques, qui attirait des élèves orignaux au tempérament artiste,
d’autant plus qu’on y trouvait aussi une section Arts plastiques. Ce n’était pas le genre lycée
bourgeois de centre-ville : Berthollet attirait plutôt une population ouvrière, ou de petits
fonctionnaires, ce qui me plaisait, car mes origines plébéiennes m’ont toujours rendu proches des
classes sociales les moins huppées. Le lycée privé accueillait les enfants de cadors.
Les collègues de lettres comprenaient des personnalités très contrastées. Marielle était une
prof déjà ancienne, qui faisait preuve d’un dévouement et d’un sérieux exceptionnels, ne quittant
le lycée qu’à 18h. au moins, étant de toutes les réunions, foyers, conseils d’administration,
voyages, s’occupant du club de théâtre et des jumelages... Ses copies étaient bourrées
d’annotations, elle était aussi hyperactive que Claudine et savait tout des problèmes
scolaires ou familiaux des élèves. À l’opposé, notre collègue Jean-Guy Dreff était un fumiste
royal. Devenu certifié à l’ancienneté, car trop flemmard pour passer un concours, il étudiait
chaque année depuis vingt ans les mêmes textes de Ronsard, de Paul Fort ou de Verlaine, et
toujours L’Assommoir, quelle que soit la classe où il évoluait, même si ses élèves redoublaient...
Les excellents élèves se payaient des notes effroyables au Bac, tant ses explications étaient
indigentes. Son passe- temps essentiel était de fréquenter le bar préféré des lycéens, où il
dragouillait les élèves filles à qui il tenait constamment le crachoir dans les couloirs du lycée. On
le voyait même, à plus de 50 ans, aller en boîte le samedi soir.
Comme dans beaucoup d’endroits, les profs qui habitent sur place se sentent plus chez eux
que ceux qui rentrent chaque soir, et participent aux activités locales, ce qui crée une sorte de
hiérarchie entre les installés et les nomades. Un collègue d’Histoire, Ludovic, était très jacobin et
ne perdait pas une occasion d’ironiser sur les régionalismes ou d’exalter la grandeur française.
On s’est souvent disputés, mais nous nous estimions beaucoup. Il avait une culture remarquable,
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y compris en littérature, et ses deux enfants, que j’ai eus en Terminale, étaient adorables. J’eus
vite fait également de constater l’existence d’une clique formée notamment de femmes
linguistes, installées de longue date, et qui passaient le plus clair de leur temps libre à cancaner
et à débiner tout ceux qui étaient extérieurs à leur coterie. Dans ce groupe figurait Adélaïde Clot,
sorte de Bécassine à la démarche pataude et qui reniflait bruyamment toutes les cinq minutes. Y
sévissait aussi Chantal Bouzart, prof d’éco, dont la première phrase que je l’entendis prononcer
fut, à propos d’Amédée, un collègue de français : « Si tu comptes sur lui pour t’aider à
organiser des sorties, tu peux toujours attendre ! » Voilà qui promet, m’étais-dit. Cette créature
disgracieuse, mais persuadée (comme mon beauf) d’être la huitième merveille du monde,
aux bajoues tombantes et aux oreilles décollées, entrait toujours bruyamment en salle des profs,
histoire qu’on la remarque bien, et ses jacassements permanents y rendaient tout travail
impossible. Je me rappelle aussi qu’elle s’était frottée langoureusement, près d’un ordinateur, au
documentaliste, Hubert, qui n’en menait pas large. J’avais beaucoup d’affinités avec Hubert, et
durant les onze ans que j’ai passés au lycée, je l’ai toujours invité quand j’ai organisé une sortie
théâtrale, ou invité quelqu'un dans mes classes : metteur en scène, écrivain ou l’ancien déporté
local, pour qui j’avais rempli l’amphi du bahut : tous les collègues en avaient profité, personne
ne m’avait remercié. J’en faisais beaucoup moins que Marielle ou Claudine, au dévouement
insensé, mais beaucoup plus que pas mal de profs qui ne faisaient rien. Un autre collègue
puante était Aspasie Grelot, philosophe imbue d’elle-même, créature longiligne et voûtée
aux cheveux grisonnants et filasses, compagne d’Amédée. Elle entrait toujours dans un lieu
quelconque avec un large sourire condescendant, ponctué de reniflages bruyants suivis d’avalage
de glaires répugnants – car elle fumait comme une caserne.
Mes élèves étaient sympas : le lycée Berthollet n’était pas de ces bahuts où les profs se font
insulter et chahuter à longueur de journée, comme dans les LEP ou les collèges périurbains,
même si ça a changé aujourd’hui. Mais je dus affronter, dès ma première rentrée, un
problème pour moi inédit : celui du cannabis. Dans ma jeunesse, jamais je n’ai vu quelqu'un
fumer un joint. Le tabagisme était roi : certains profs fumaient même en cours, et les pions en
étude ou au dortoir. Mais on ne parlait pas de drogue, dans les années 70, au tréfonds du
Finistère. Au lycée Berthollet, dès 1999 donc, je fus très intrigué par le comportement de quatre
élèves, au premier rang, qui avaient l’air particulièrement hébétés. Je me suis d’abord dit
qu’ils devaient faire trop de sport, ou veiller trop tard le soir... Mais j’appris assez vite par
une collègue qu’ils « consommaient », me souffla-t-elle à voix basse. La loi du silence
régnait, et il ne fallait surtout pas en parler : « Pas de vagues », tel était le mot d’ordre du
proviseur. Mais je craignais qu’ils ne fassent un malaise pendant mon cours... Plus tard, une
ancienne élève me dit : « Mais vous savez, presque tout le monde fume, au lycée... » Cela me
stupéfia, car je n’y ai jamais senti d’odeur d’eucalyptus, comme on en sent dans tous les festivals
ou fêtes de la musique, ni vu d’élève tirer sur un joint. Les profs ne voient rien, déplorais-je jadis
à Trémaloc, vu la cécité des adultes face aux exactions des caïds : devenu prof, je m’apercevais
que je ne voyais rien non plus.
Les copies réservaient quelques surprises. J’avais donné, en seconde, un sujet tiré d’Annales
du Bac. Il s’agissait d’un extrait du Deuxième sexe, de Beauvoir. La discussion demandait
aux élèves de défendre un droit qui leur paraissait fondamental, comme Beauvoir revendiquait
naguère l’égalité pour les femmes. La plupart des élèves avaient choisi de défendre un droit
raisonnable : lutte contre l’excision, l’analphabétisme, la polygamie, pour la parité électorale,
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l’égalité salariale... Mais deux ou trois élèves avaient revendiqué le droit de fumer du
cannabis en toute liberté, puisque « de toute façon, tout le monde le fait » ! Si j’avais montré
ça à leurs parents... Une autre copie m’estomaqua. Une élève avec qui je m’entendais bien, tant
elle était passionnée par la littérature et écrivait des poèmes d’une puissance étonnante pour son
âge, déplorait que les mineurs n’aient pas... le droit d’avoir des relations sexuelles avec des
majeurs, situation qu’elle jugeait « horrible » ! Le jour où je rendis les copies, cette élève se
mit au premier rang, en mini-jupe... À moins d’être un saint ou un impuissant (ce que je suis
aujourd’hui), ou homosexuel, ce que je ne suis toujours pas, il est difficile de ne pas être
déstabilisé par ce type de situation. Je n’ai rien dit à voix haute en rendant sa copie, évidemment,
sur laquelle j’avais timidement écrit que ce genre de revendication me paraissait assez
secondaire...
Ce genre de scène m’est rarement arrivé, mais j’ai tout de même le souvenir d’avoir vu, dans
mon bureau, en fac, trois ou quatre fois des étudiantes qui venaient solliciter quelques points en
plus et qui avaient adopté pour l’occasion des tenues et des attitudes très provocantes : décolleté
profond, jupe courte, jambes savamment croisées et décroisées, air aguichant... J’incline à
croire que ce qui m’est arrivé alors a dû arriver bien souvent à beaucoup de profs de fac, qu’on
accuse souvent de harcèlement sur leurs étudiantes. Je veux bien croire que ces faits sont dus
à 90% aux hommes, mais peut-on dire des allumeuses qu’elles pratiquent une forme de
harcèlement ? Ce ne serait pas politiquement correct, aujourd’hui.
On m’a accusé plus tard de donner aux élèves des textes connotés sexuellement, ou
susceptibles d’interprétations ambiguës. Mais c’est faux. La littérature est la seule matière où on
parle d’amour et de sexe, sauf la SVT, où on aborde ces thèmes de manière physiologique. J’ai
dix ans durant travaillé un programme de littérature, en Terminale, où figuraient des oeuvres
comme Gargantua (qui comprend l’inoubliable chapitre sur le torche-cul du jeune héros),
Jacques le fataliste (avec la description, très respectueuse, d’un orgasme féminin et le récit des
trois dépucelages de Jacques), Les Liaisons dangereuses (le célèbre roman libertin
accompagné du film torride de Frears), Le Procès de Kafka, Le Supplément au voyage de
Bougainville de Diderot (consacré au relativisme des moeurs en matière sexuelle, ou Diderot fait
l’éloge de la liberté sexuelle et de... l’inceste !), Roméo et Juliette (ou Shakespeare fait des jeux
de mots à double-sens) et même les Contes de Perrault, si riches de symbolisme sexuel (voir ce
qu’en disent Bettelheim et Soriano)... Comment ne pas parler de sexualité, sinon à pratiquer une
censure comparable à celle qui sévissait naguère avec Lagarde et Michard ou les versions
expurgées de Candide ? Cela ne dérangeait d’ailleurs pas les élèves, qui en ont vu et fait bien
d’autres, surtout à l’époque où internet commençait à inonder leurs ordis de la pornographie la
plus extrême : Claudine a un jour surpris deux élèves de 5ème qui s’échangeaient des vidéos de
zoophilie... Comment étudier la littérature, notamment du XIXe siècle, sans évoquer la
prostitution, présente dans quantité d’oeuvres (Nana, Boule de Suif, Les Misérables, Les Fleurs
du mal...) comme dans la vie des écrivains, souvent mort de syphilis (Musset, Baudelaire,
Maupassant) ? Comment analyser les poèmes de Verlaine et de Rimbaud sans évoquer leur
relation ? Étudier Proust sans parler de son homosexualité ? Un magnifique poème de Tristan
Corbière trace en quelques vers virtuoses le destin tragique d’une prostituée prénommée
Zulma :
Elle était riche de vingt ans, / Moi j’étais jeune de vingt francs / Et nous fîmes bourse
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commune, / Placée, à fonds perdus, dans une /Infidèle nuit de printemps.
La lune a fait un trou dedans, / Rond comme un écu de cinq francs, / Par où passa notre
fortune : / Vingt ans ! Vingt francs !... et puis la lune.
En monnaie – hélas – les vingt franc ! / En monnaie aussi les vingt ans ! / Toujours de trous en
trous de lune, / Et de bourse en bourse commune... / C’est à peu près même fortune !
Je la trouvai bien des printemps, /Bien des vingt ans, bien des vingt francs, / Bien des trous et
bien de la lune / Après- Toujours vierge et vingt ans / Et... colonelle à la commune !
Puis après : la chasse aux passants, / Aux vingt sols, et plus aux vingt francs.../ Puis après : la
fosse commune, : / Nuit gratuite sans trou de lune.
Après avoir donné ce texte à commenter, j’eus la surprise de voir qu’une élève y avait vu
un peu partout des allusions sexuelles : « bourse, trous, lune » désignaient pour elle le scrotum,
les orifices génitaux et le postérieur... Zulma étant « toujours vierge » bien qu’âgée, l’élève en
avait déduit qu’elle avait, toute sa vie, pratiqué seulement la sodomie ! Zulma joue évidemment
les jeunes à un âge où cela n’est plus possible. J’avais pourtant précisé que l’expression «
faire un trou dans la lune » signifiait à l’époque « partir sans payer ses créanciers ». Plus
stupéfiant encore, un poème hyperromantique de René Guy Cadou m’avait valu des
interprétations délirantes : « Quand je pense à ta bouche / Il me vient à la bouche / Un goût
de lait, de sève, de feuilles parfumées... » Quelques copies avaient vu dans ces mots innocents un
déluge de sperme, de secrétions vaginales et même... une auto-fellation ! Et ce qui me turlupine,
bien des années après, est que les auteurs de ces commentaires étaient toujours des filles – alors
que nous étions en seconde ou en 1ère S, et non en L, où les garçons sont peu nombreux.
J’étais bien obligé de dire aux élèves que si elles défendaient de telles interprétations devant un
examinateur, elles risquaient de le payer cher...
Au début, je faisais étudier des écrivains originaux aux élèves : Guillevic, Klingsor, Charlotte
Delbo... Mais les profs sont des gens conformistes, en général, et je me rendis compte que
cela desservait les candidats au bac : les profs n’aiment pas ce qu’ils ne connaissent pas et
interrogent les élèves sur les textes les plus rebattus : Candide, Dom Juan et les poèmes les plus
connus des Fleurs du mal. Une année, j’ai étudié L’Ingénu, pour changer, tout en demandant à
mes élèves de lire quand même Candide. L’un d’elles s’est fait interroger sur Candide, qu’elle
n’avait pas étudié, et s’est tapé un 8/20 alors que c’était une très bonne élève. Très en pétard, j’ai
demandé à Ophélie un justificatif de sa note. Le prof avait écrit Candide, puis l’avait barré et
ajouté L’Ingénu, pour faire croire qu’il l’avait interrogée sur l’oeuvre étudiée ! Ses
appréciations étaient si générales qu’elles auraient convenu pour n’importe quel texte... Je dus
donc me résoudre à étudier les trois oeuvres canoniques, et à me contenter de quelques poèmes
qui sortaient des sentiers battus.
Le lycée accueillait aussi une catégorie de personnel forcément passagère : les assistants de
langue étrangère, anglaise et espagnole. Je n’en avais jamais rencontré auparavant, et ça me
rappelait mon passé d’assistant à Fenny Stratford. J’allais donc à la rencontre de ces collègues
avec sympathie, d’autant plus qu’ils étaient, dans cet établissement, très méprisés : jamais
Adélaïde Clot, la plus vieille prof d’espagnol du bahut, n’invita chez elle d’assistant, pas plus
que ses collègues, alors que c’est normalement une tâche qui leur incombe. Même Lucienne, une
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collègue d’anglais avec qui je m’entendais bien, ne les invitait pas, son mari détestant les
anglophones... Ces pauvres assistants débarquaient à Blémont dans une ville sans gare, alors
qu’ils n’avaient pas de voiture, en général, certains venant d’Amérique. La première que j’ai
rencontrée, Isabelita, arrivait du Chili et s’en alla au bout de trois mois, écoeurée par le mépris ou
le désintérêt que lui offraient les linguistes. Son remplaçant, Alberto, était un quadragénaire
bedonnant, chauve et non-francophone. Nous l’invitâmes chez nous, juste avant qu’il ne
décampe, pour les mêmes raisons qu’Isabelita. Je fus le seul à inviter Laura, en 2003-2004 : cette
pauvre anglaise fit sur le lycée un rapport si négatif que le ministère le priva d’assistant
l’année suivante ! Je me liais d’amitié avec Giulia, venue d’Argentine, et lui fis découvrir
un peu la région, l’invitais à des concerts. Sans moi, elle n’aurait pas tenu, me confia-t-elle en
fin d’année. Nous avons invité un couple d’Américains, ainsi que Clara, une pauvre
bolivienne obèse de type indien, si pauvre qu’elle ne pouvait pas quitter sa loge de pion
pendant les petites vacances... Elle a passé plusieurs week-ends chez nous et en était ravie. Elle
est morte de la grippe A à son retour en Bolivie, maladie des pauvres, comme l’obésité.
Pus tard, les collègues de langues, avec Chantal Bouzard, iront « témoigner » en piaffant
d’impatience à la gendarmerie, en affirmant que je « sautais sur les étudiantes jeunes et jolies
fragilisées par leur éloignement » et en soulignant mon « empressement envers les jeunes
collègues, notamment assistants » ! Jeune et joliE, AlbertO, Nancy, Laura ? Non, simplement
seuls et méprisés par une caste de profs implantés sur leur territoire et qui prenait de haut ces
pauvres hères. À Erville déjà, Claudine et moi invitions les collègues de passage. Nous
avons même hébergé des femmes battues, donné un lave-linge et assez d’argent à l’une d’entre
elles, qui avait un bébé, pour aller une semaine à l’hôtel avant qu’elle puisse occuper une
chambre en foyer.
La mère d’un élève s’est suicidée la veille d’un oral que passait son fils. Le pauvre a quand
même passé l’épreuve, mais n’a pas pu lâcher un mot : il a eu zéro et a été collé au Bac,
alors que c’était un bon élève. Prof principal de la classe, je me suis rendu au Rectorat de
Nantes y porter une pétition qui demandait son repêchage. Autant d’actes incompréhensibles
à des profs mesquins et étriqués : plus tard, deux « témoins », dont Amédée, dirent que
j’avais été convoqué au Rectorat pour m’y faire remonter les bretelles ! Ces pauvres bougres
n’arrivent pas à comprendre que j’ai fait 300kms en voiture à mes frais pour défendre un
élève...
Gladys poursuivait sa carrière scolaire sans encombre au lycée. On avait fait sauter une classe
en primaire à Tudal, pensant qu’il serait aussi brillant que sa soeur. Ce fut une erreur, car il avait
plus de mal et restait un peu excentrique au plan social. Joueur, déjanté, attachant, il se faisait
parfois rejeter et cultivait un peu un genre farfelu qui le faisait passer pour un peu fada
auprès de ses camarades de collège. Comme sa soeur, il était féru de BD : ils puisaient
dans mes vieilles collections de Lucky Luke et des magazines Spirou, Pif, Pilote, Mickey...
J’étais toujours addictif à la pornographie. Canal + avait permis d’y accéder à domicile, et de
m’éviter les errances morbides et parfois dangereuses dans les sex-shops ou salles
spécialisées, même si Claudine supportait la chose avec une tristesse résignée. L’irruption
d’internet fut hélas une catastrophe. Certes, le porno devenait gratuit, mais mon habitude
gâcha alors des nuits entières à surfer d’un site à l’autre alors que j’aurais mieux fait de
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bosser mon saxo ou d’écrire. Le propre d’une addiction est d’être chronophage. Honteux et
humilié du temps perdu à visionner des inepties, je tâchais de soigner mon image à mes propres
yeux. Je continuai à jouer au club de jazz de Chambville, sortis deux petits romans, passés
inaperçus, mais qui plurent à leurs rares lecteurs, travaillais d’arrache-pied au lycée, où on me
confia les terminales L et leur programme difficile qui changeait chaque année. Pendant
qu’Amédée ou Jean-Guy étudiaient pour la nième fois L’Assommoir ou Andromaque, je devais
passer en TL de Queneau à Béroul, de Zweig à Shakespeare, de Kafka à Giono, de La Bruyère
à Lampedusa... Chaque été, je préparais ce programme en lisant des dizaines de livres sur ces
auteurs, pendant que mes collègues, sauf Marielle et celui avec qui je partageais le niveau
TL, se la coulaient douce. Quand Si c’est un homme, de Primo Levi, fut au programme, je lus
une cinquantaine d’ouvrages sur les camps et vis autant de films ou de docs sur le sujet. J’invitai
aussi, ai-je déjà dit, l’ancien déporté dont le témoignage bouleversa mes élèves. L’une
d’elles lui écrivit une lettre qu’il publia dans son livre Je n’ai rien oublié. Lecteur
d’ouvrages sur le jazz, je découvris l’existence d’une musicienne oubliée, dont la bio disait
qu’elle avait été déportée dans un camp nazi après une tournée en Suède. Cela me trotta dans la
tête, et le projet de lui consacrer un livre y germa.
L’ambiance, au lycée, était plutôt décontractée. Les profs se moquaient souvent des élèves
: de leur nom, de leur physique, de leurs copies... Même si certaines réflexions d’élèves, on l’a
vu, me laissaient pantois, jamais je ne me suis moqué d’eux. Certaines collègues étaient
assez olé-olé. Je me rappelle que, un mois après mon arrivée, une prof d’histoire, Séverine,
m’avait dit, alors que je m’étonnais qu’elle occupe ma salle pour y attendre des parents : « Tu
ne veux pas pisser dans les coins pour marquer ton territoire ? » Elle était très fière de cette
saillie, qui m’avait cloué le bec, et qu’elle rappelait fréquemment comme un fait d’arme : «
Et alors, je lui ai dit... ». Un jour, elle déplora le manque de retenue de sa fille et de ses amies,
dans les propos qu’elle surprenait sur MSN. Je me suis dit, dans mon roquefort intérieur : « Ben
ma vieille, si tu t’entendais... » Sa vulgarité estomaquait les jeunes profs qui débarquaient au
lycée.
Lucienne alla en congé de maternité, et je la remplaçai comme prof principal, comme on
s’entendait bien. Une fois revenue, elle me dit d’un air minaudier et en mettant les mains
sur ses hanches : « J’ai retrouvé mes formes, tu pourras vérifier si tu es sage ! » Cela n’était
pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Un jour où elle et moi étions en verve, je lui caressais les
fesses : j’avais été sage pendant un certain temps... Elle sursauta, puis se mit à rire, après que je
lui eu rappelé sa promesse. J’avais évidemment aussi et surtout des conversations normales avec
mes autres collègues, notamment les plasticiens et cinéphiles avec qui j’avais des affinités, et
avec lesquels je travaillais les films au programme.
J’avais lancé deux numéros d’Écritures bertholiennes, une revue qui rassemblait nouvelles,
poèmes et chroniques d’élèves, comme à Chambville. Je n’avais pas renoncé non plus à ma «
carrière » universitaire, mais n’arrivai pas à décrocher un poste : or, le temps passait, car on
n’était qualifié que pour quatre ans. J’avais pourtant été auditionné une fois, mais mon
directeur de thèse m’avait désigné celle qui, parmi les candidats, serait recrutée. Parmi les
invités figuraient pourtant des gens qui venaient de Lille, de Grenoble, de Paris... À quoi sert-il
d’organiser des oraux, si on connaît le résultat d’avance, et de faire venir de si loin des
candidats bidon ? C’est pourtant chose fréquente dans le monde universitaire, où règnent
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copinage et autopromotions – même si on y trouve aussi des gens irréprochables, comme
partout. La jeune femme recrutée lors de cette audition se suicida deux ans plus tard...
Depuis la mort de mon beau-père, nous allions plus rarement à Saumur, mais continuions de
voir deux ou trois fois l’an Gérard et Béatrice, qui travaillaient dans le privé, à Chinon. Le père
de Béatrice, directeur d’un collège catho, avait favorisé leur entrée dans ce système, comme je
l’ai dit. Ils n’avaient eu ensuite qu’à passer des concours internes, chose facile alors, j’ai déjà dit
pourquoi. Rappelons que j’étais devenu le parrain « républicain » de leur fils, Aldebert,
avec qui je m’entendais bien, et qui admirait ses cousin et cousine. Quand à ma mère, elle
travaillait toujours au corps Tudal, pas encore baptisé à douze ans, mais qui fréquentait des
cathos sympas chez les scouts. Gérard ne se souciait pas trop de la santé de Claudine. Un jour,
elle attrapa une péricardite suivie d’une double pneumonie qui l’épuisa pendant plusieurs mois.
Pas un mot de son frère. Même chose quand elle fut victime d’une infection urinaire qui la
laissa également très affaiblie. Cela ne l’empêcha pas d’aller en Angleterre avec ses élèves, alors
qu’elle ne tenait quasiment pas debout. Son rythme était et reste toujours infernal, bien que
toujours dirigé vers le bien. Je ne sais pas qui d’autre que moi aurait pu le supporter si
longtemps, d’ailleurs.
Mon beauf me fit un cadeau assez curieux, pour Noël 1999. J’avais fait publier cette
année-là mon roman Sentinelles de la victoire, consacré à la guerre d’Indochine, deux ans après
un essai sur un auteur breton célèbre. Hilare, Gérard me tendit un livre de poche qui,
bizarrement, avait pour titre Sentinelles de la victoire mais, en guise de couverture, ma photo,
celle qui se trouvait sur la couverture de l’essai... Il avait pris un livre de la série Harlequin, en
avait ôté la couverture et en avait composé une autre sur son ordi. Bof, pourquoi pas ?
C’était rigolo. Ce qui l’était moins était la p. 4 de couv’, sur laquelle il avait écrit ceci :
« Après de merveilleux essais à lire avec le dictionnaire, ici Martial Kernévot fait de l’écriture
à prolo juste pour faire un peu de pognon. Tout le monde comprendra, frissonnera et entrera dans
l’univers époustouflant et si romantique de cette Bretagne pendant la guerre (pas celle des
boutons, ni la grande, celle de l’Indo). Il décrira si fantastiquement ces univers vécus (à la télé) et
ces climats si pleins de passion. Avec une petite histoire de cul par là-dessus et hop le tour est
joué, bienvenue chez Harlequin, tout un monde d’évasion. »
Cela me plut modérément, mais je n’attachai pas d’importance à cette pochade digne du
beauf. J’ai retrouvé ce cadeau vingt ans plus tard. J’ai alors pu apprécier ce que cet
appendice suinte de bêtise jalouse. Il dénigre par antiphrase des essais « merveilleux » et un
roman qu’il tourne d’office en dérision sans en avoir lu une ligne. La dernière phrase apporte un
point culminant à ce qui est une pure insulte. Dire que c’est ce taré qui me traitera d’obsédé... Je
n’ai pas réagi, comme d’habitude. Mais les cadeaux que nous leur offrions, à eux et à leurs
enfants, étaient tout autres.
56
XI
C’est alors qu’arriva l’année terrible : 2002. Après le second tour effroyable des
présidentielles, déjà précédé par le choc du 11 septembre, le gouvernement passa à droite, et le
CNU aussi. On me refusa donc la qualification aux fonctions de maître de conf’ sous des
prétextes futiles : « Le dossier manque d’ampleur... La thèse n’est pas publiée... Les
communications universitaires sont rares... » Le rapporteur qui écrivait ça n’avait pourtant pas
beaucoup de références, la plus impressionnante étant un article sur... la casquette de Charles
Bovary. Mon objectif fut alors d’essayer de faire publier ma thèse, et de participer à des
colloques, puisque mes articles n’étaient pas publiés dans des revues assez savantes aux yeux de
mes rapporteurs. Ma mère réussit à faire en sorte que Tudal demande le baptême, et la cérémonie
eut lieu en été : j’étais furax et n’ouvris pas la bouche de la journée.
À l’approche de Noël 2002, j’étais donc surmené : comme le CNU me reprochait de ne plus
enseigner en fac, j’y avais repris une charge de cours, avait participé à des colloques, publié dans
les Actes qui en étaient issus, consacrait un week-end pour chaque paquet de 35 copies de
lycée, accompagnait mes enfants à leurs activités sportives, musicales, culturelles, en voyage
aussi, faisais des pieds et des mains pour trouver un éditeur pour ma thèse... Comme
chaque année, nous devions passer une soirée à Chinon chez mon beauf et sa famille, et échanger
nos cadeaux. Eulalie avait huit ans et demi. Elle avait écrit des poèmes, et voulut me les lire,
dans sa chambre, à l’étage, pendant que les autres jouaient au scrabble. C’est alors qu’une
sorte d’hallucination me traversa : la petite fille ressemblait à Christine qui, trente ans plus tôt,
s’était innocemment découverte devant moi, en me présentant l’endroit inconnu, source de
tous les maux selon ma mère... Dans une sorte d’état second, je demandai à Eulalie d’écarter
son peignoir, car elle venait de prendre une douche et ne portait que ce vêtement. Elle
s’exécuta, et je contemplais, comme trente ans plus tôt, l’endroit que je n’étais pas supposé voir
à mon âge. Cela dura quelques secondes, mais jamais je n’eus un geste ni une caresse sur le
sexe d’Eulalie. Un tel comportement n’était évidemment pas normal. Était-il pardonnable ? Je
pense que oui, car, pour préoccupante que cette sollicitation fût, elle n’avait rien à voir avec ce
qu’elle devint plus tard dans la bouche de ses parents, ni avec les humiliations, moqueries et
chantage que ceux-ci me firent subir pendant les huit ans qui suivirent. Elle n’avait rien à voir
non plus avec le geste qu’avait eu, je l’ai dit, Gérard quand il avait tiré sur le pénis de mon
fils et l’avait secoué en lui disant qu’il faudrait penser à le rallonger, l’humiliant devant son
père, sa soeur et ses grands-parents...
Gérard appela Claudine le lendemain pour la mettre au fait. Je ne pus qu’admettre avoir
commis cette sollicitation indécente à Eulalie, et leur écrivis aussitôt une lettre pour leur
demander pardon. Mais Gérard allait trouver dans cet impair un moyen de se venger des
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quatorze ans de dévouement que j’avais montrés pour son père et du spectacle de sa
déchéance progressive puis de sa mort minable. Ils exigèrent que je me fasse voir
immédiatement par un psy, et je dus passer une semaine dans une clinique, en février, pour
les calmer, croyais- je... Je me dis naïvement qu’il fallait que je leur prouve que je n’étais pas
qu’un pauvre gars qui, dans un moment d’égarement, avait demandé à une petite fille de lui
montrer son intimité. Et comment le leur prouver, sinon en leur montrant le meilleur de moimême
: en écrivant un livre qui serait mon chef d’oeuvre, en devenant prof de fac, etc.
Ils prononcèrent donc mon exclusion définitive de leur domicile : « Pas de ça chez nous ! » fit
Béatrice, impériale. Je ne répondis pas que j’avais accueilli et protégé quatorze ans mon beaupère
de la Justice en taisant les révélations que sa belle-soeur m’avait faite dès 82, puis en
calmant ses créanciers trois mois avant sa mort tout en supportant son alcoolisme et son
caractère « invivable », d’après le mot de la belle-soeur, qui n’avait pourtant jamais subi le
moindre outrage de sa part... Je me mis alors à me lancer dans des recherches frénétiques et
des lectures harassantes sur l’histoire d’une trompettiste de jazz qui avait été déportée en
1943. Comme Primo Levi était au programme des TL, mon travail sur les camps m’aida à
imaginer le séjour que mon héroïne y avait fait. L’été 2003 fut caniculaire, et je suais sur
mon ordi pour me lancer dans mon roman. Comment dire à mes enfants que j’étais persona
non grata chez leur oncle et tante ? À Noël, je prétextai un malaise de ma mère, car j’avais dû
annoncer la nouvelle à mes parents, pour le plus grand plaisir du beauf et de sa femme, qui y
tenaient.
Malgré mes travaux universitaires, le CNU persistait à me refuser la
qualification. Je ne pigeais pas qu’à 45 ans, j’étais déjà trop vieux pour espérer devenir maître de
conf’, et m’obstinais à poursuivre cette chimère. Au lycée Berthollet, je m’entendais bien aussi
avec Graziella, nouvelle collègue d’allemand avec qui j’échangeais pas mal d’idées sur la
musique et la littérature. Mais elle avait également l’esprit très orienté, comme moi. Elle était
toute fière d’avoir un mari déménageur et costaud, dont elle me révéla que le surnom, naguère,
était « Ne tire qu’un coup », parce qu’il n’en tirait qu’un, mais un bon... Un jour, ma photo figura
dans le Nouvel Obs. Graziella me dit alors : « Si tu continues à être dans les journaux, je finirai
par tomber dans ton lit. » Elle me confia qu’elle aurait aimé de faire mettre un piercing lingual,
mais qu’elle n’osait pas, vu son boulot, et les sous-entendus qu’impliquent ce genre d’attribut.
Elle apprit, entre deux cours, le deuil soudain d’un jeune cousin. Elle avait l’air si sonnée que je
la suivis au parking pour la dissuader de renter chez elle, à 80 kms du lycée, mais d’appeler
plutôt son mari et d’aller à l’infirmerie entre temps. Car une infirmière avait été nommée au
lycée : efficace et hyperactive, elle avait contribué à sensibiliser les élèves aux dangers du
cannabis, et les résultats avaient suivi : je voyais moins d’élèves shootés en cours. Mais elle
fourrait aussi son nez partout, prenait la parole pour défendre des élèves en conseil de
classe, et récoltait sur les profs les griefs et racontars que ses protégés lui confiaient.
Courant 2004, j’avais fini mon roman, une fiction inspirée de la vie de la chanteuse de jazz
Adelaide Hall. Tudal était allé au lycée avec un an d’avance, car nous le pensions aussi
doué que son frère et lui avions fait sauter le CP. C’était une erreur, car le pauvre, malgré
sa sensibilité et son intelligence, avait pas mal ramé au collège, où il avait connu quelques
problèmes relationnels, dus à son excentricité. Tudal se sentit mal à l’aise en seconde et
piqua quelques crises de nerfs un peu inquiétantes, au point que nous le fîmes mettre en
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observation, sur les conseils d’un médecin scolaire, pendant une semaine dans un centre
psychiatrique pour ados, ce qui était inutile et qui le traumatisa. Il redoubla sa seconde et
retrouva son équilibre auprès de camarades de son âge dont il devint même le porte-parole. «
Dans dix ans, on ne parlera plus de votre fils », avait prédit la femme médecin du bahut. Elle
s’est heureusement trompée.
Mais, fin 2004, je n’avais réussi à publier ni ma thèse, ni mon roman, ni à me refaire qualifier,
ce qui, pensais-je naïvement, aurait pu lever mon ostracisme familial... J’appréhendais
l’approche de Noël, et le prétexte que je devrais servir à mes enfants pour expliquer que je
ne pouvais me rendre chez leurs cousins, à qui ils manquaient. J’écrivis timidement à
Gérard pour leur demander s’ils pouvaient quand même m’accepter parmi eux. Mais le beauf
me répondit par un courriel sardonique : « Peut-être serait-il temps que tu dises à tes enfants
pourquoi tu es tricard chez nous... » Je ne connaissais même pas ce mot, dont je vérifiais le sens
et découvris qu’il avait, en plus, une connotation sexuelle. Tudal avait fait un séjour en institut
spécialisé, cette année-là, avait eu de graves problèmes comportementaux. Son oncle et sa
tante n’avaient jamais pensé à lui ni à sa soeur de l’année, et la première fois c’était pour
envisager cette révélation qui leur aurait fait mal... Je ne répondis pas, ne révélais même
toujours pas ce que je savais du passé de mon défunt beau-père : j’aurais dû. Gérard et sa femme
poussèrent la mesquinerie jusqu’à nous envoyer, chaque année, des calendriers où ils
figuraient avec leurs enfants, une photo par mois, dans leurs voyages à l’étranger : au Maroc,
en Allemagne... Tous les anniversaires de la famille étaient indiqués, sauf le mien... C’était
vraiment me narguer avec un sadisme gratuit. Ai-je dit que mon beauf et sa femme enseignaient
dans les écoles chrétiennes catholiques, et qu’ils y avaient inscrit leurs enfants ?
L’année 2005-2006 allait donc initier une période de folie cérébrale insensée. J’avais des
classes sympas. En 1ère L, des élèves cool, avec qui j’étudiais pas mal de poésie et de
chanson française. Je me rappelle avoir conduit trois d’entre eux au siège d’Ouest France, à
Rennes et à mes frais, pour les besoins de leur mémoire de TPE (Travaux personnels encadrés).
J’ai souvent ainsi véhiculé des élèves devant éditeurs, imprimeurs, écrivains, toujours
intéressé par ceux que les métiers du livre attiraient : aucun autre prof ne ferait ça... Lucienne
était prof principal de cette classe : nous nous entendions très bien. Je tapais mes cours pour
une élève malentendante. Le nouveau proviseur, M. Pignol, était un personnage très humain et
bon enfant, très démago envers élèves et parents, à qui il cédait pas mal de choses sans nous
demander notre avis, mais pas du tout imbu de ses pouvoirs et toujours à l’écoute. « Il ne
faut pas exiger d’un élève qu’il travaille. Il faut négocier avec lui la possibilité qu’il envisage,
un jour, de se mettre au travail... ». Telle était une des phrases qui avait plongé dans la stupeur
l’assemblée des profs réunie devant lui lors de son premier discours.
L’assistante d’espagnol était Clara, la bolivienne obèse dont j’ai parlé, une truculente
Indienne native de Cochabamba et fauchée comme les blés. L’été 2005, je m’étais rendu à
Marciac, lors du célèbre festival de jazz, pour y faire un stage épuisant mais riche en émotions
artistiques. J’avais rencontré quelqu'un que mon roman intéressait et, sur ses conseils, avait
expédié mon tapuscrit à un responsable d’une maison d’édition marseillaise. Miracle : il
l’avait accepté. Autre prodige, j’avais aussi trouvé éditeur pour ma thèse, une vénérable et
célèbre maison parisienne, qui l’avait acceptée grâce à un prof de fac de Rennes qui publiait
chez eux. Tout cela me tournait la tête, j’étais hyper excité, accumulait les blagues en cours : «
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Avant, j’avais la grosse tête... Maintenant, j’ai la prostate », « Bientôt, je serai incontinent à moi
tout seul », disais-je, car mes problèmes urinaires commençaient à poindre le bout de leur
zizi. Les élèves rigolaient : il s aiment bien les profs qui ont le bon ton de se moquer d’euxmêmes.
J’ignore pourquoi certains d’entre eux me confiaient souvent leurs problèmes, et me
racontaient leur vie, sans que je le leur demande. C’était parfois tragique. Lors d’une fête de la
musique à Chambville, je jouais avec mon groupe quand, à l’entracte, surgit une belle jeune
femme que je ne reconnus pas et qui m’aborda ainsi : « Bonjour, M. Kernévot. Vous ne me
reconnaissez pas ? Je suis Aline, j’étais votre élève en 3ème, il y douze ans... » Bien sûr, je
voyais maintenant : Aline était une élève très discrète, sérieuse et douée, à qui on promettait le
plus brillant avenir. Je m’attendais à ce qu’elle me dise qu’elle était médecin ou avocate. Mais
non : « J’ai commencé à me droguer au lycée, à Chambville... J’ai eu un petit copain
toxicomane, en Angleterre. Je me prostituais pour payer notre came. Il est mort d’une overdose.
Depuis, j’essaie d’en sortir, mais je retombe de temps en temps... » J’en fus sonné. J’ignore ce
qu’elle est devenue et espère qu’elle a pu quitter cet enfer. Un autre jour, un ancien très bon
élève, sportif de haut niveau au collège, m’aborda dans la rue : « J’aimais bien vos cours...
En fac, j’ai commencé à fumer pas mal de joints : jusqu’à trente par jours... On me les
donnait. J’ai fini par devenir schizophrène. Je me couchais par terre, en croyant que des
corbeaux m’attaquaient... » Ces révélations me consternaient, évidemment.
Bien sûr, de telles confidences sont rares parmi celles que m’ont souvent données mes
anciens élèves, en général bonnes. Je les ai souvent entendus me dire qu’ils avaient un très
bon souvenir de mon travail sérieux, de mes blagues, de mon investissement et me raconter
avec plaisir qu’ils avaient réussi au CAPES ou au concours de profs des écoles, qu’ils sont
devenus infirmières ou pédicures, voire avocat, ingénieur ou simplement heureux... Beaucoup de
profs vivent des rencontres aussi plaisantes, car le métier comprend tout de même une majorité
de gens sérieux.
Mais j’avais une tête à confidences, que je ne sollicitais pourtant pas. Un jour, fin 2005,
j’étudiais un texte de Colette, où celle-ci brossait un portrait merveilleux de sa
mère. Une jolie élève prénommée Mandy me dit, à la récréation, que sa maman était très
immature, l’avait eue à quinze ans, et lui avait donné deux soeurs de pères différents. Lors
d’une réunion parents-profs, Mandy était venue en effet avec une jeune femme que j’avais
prise pour sa grande soeur. Toutes deux étaient outrageusement maquillées. Sa mère avait
offert à Mandy pour ses quinze ans... sa première sortie en boîte, et elles y étaient allées
ensemble, la maman ayant pris soin de mettre des préservatifs dans le sac à main de sa fille !
Après tout, après la projection de Lady Chatterley au cinéma, je m’étais un peu inquiété que les
élèves de seconde n’aient trouvé cela un peu torride. Une élève m’avait alors confié que le film
de Pascale Ferran ne la choquait pas trop, vu qu’elle regardait régulièrement le porno de
Canal + avec ses parents... J’en étais resté baba.
Mandy avait l’air soucieux et je sentais que quelque chose ne sortait pas. « En fait, souffla-telle,
j’ai des problèmes avec le père d’une de mes demi-soeurs... Il me cherche... » Un peu
inquiet, je lui dis qu’on pourrait peut-être en parler ailleurs qu’entre deux portes, mais
contrairement à Chambville, où on prenait souvent le café avec les élèves, entre midi et deux,
il n’y avait pas de bistrot à côté du lycée Berthollet, et cela n’alla pas plus loin.
60
Mais Mandy refusa en février de passer un oral blanc avec un collègue, ce qui m’irrita. J’ai
toujours été exigeant envers mes élèves, et piqué des crises quand ceux-ci pompaient sur
Google ou me faisaient des coups tordus : ne pas rendre un devoir et prétendre que je l’avais
perdu, par exemple, ou refuser donc un oral. Au lieu de m’en foutre ou de me résigner, comme la
plupart des collègues, je piquais des colères noires et faisais des fixations sur la fraude. Une
ancienne élève m’a dit qu’elle a pompé tous ses devoirs de philo sur internet, ce qui lui avait
valu 15 de moyenne annuelle. Comme elle n’avait eu que 8 au Bac, m’avait confié un collègue
membre du jury, sa note avait été augmentée en fonction de cette moyenne... C’est ainsi qu’on
arrive à 95% de réussite au Bac.
J’écrivis sur le bulletin que Mandy avait refusé de passer un oral, et ignorais qu’elle allait se
faire passer un savon par sa mère et son père ou un de ses beaux- pères, je ne sais plus. Vers
mars 2006, j’avais prévu de me faire opérer de la cloison nasale, car je ronflais comme une
locomotive d’or et cela faisait fuir à Claudine le lit conjugal. Cela supposait une semaine de
repos chez moi, car, les narines obturées, je ne pouvais pas respirer ni me présenter ainsi en
public. Je devais me faire opérer pendant les vacances de Pâques, et m’absenter donc la semaine
suivante. Je mis un point d’honneur à tout régler avant mon départ. Une réunion parents-profs
de 1ère L avait eu lieu. Ces séances, longues et fatigantes, peuvent durer de dix-sept heures à
minuit, voire plus si affinités, sans interruption... Je l’avais faite en compagnie de Lucienne,
et tout s’était bien passé. Les parents étaient contents de mon boulot, et moi de celui de
leurs enfants. Ils me souhaitaient bonne chance pour mon opération. J’avais reçu et briefé le
collègue qui devait me succéder pendant deux semaines. J’avais également fait passer les élèves
en TPE, corrigé et évalué leurs travaux avec Martial, mon collègue jacobin, avec qui j’avais
beaucoup de discussions passionnantes et dont l’esprit caustique me plaisait. Surtout, j’avais
expédié rondement un oral blanc de français, corvée durant laquelle on accueille quinze élèves
par jour pour les entraîner. C’est parfois difficile : un collègue donnait à ses classes des
textes très ésotériques qui les laissaient perplexes, tandis que Jean-Guy Dreff leur faisait «
étudier » des poèmes très superficiels sur lesquels ils n’avaient rien à dire. Et il fallait quand
même essayer de leur trouver des points...
Marielle se situait dans la bonne moyenne, faisant étudier à ses élèves des textes
canoniques, mais aussi quelques uns de plus originaux. Je faisais donc passer ses élèves à la
chaîne, les oraux blancs étant un travail à l’abattage. Le candidat arrive, tire d’une enveloppe le
titre d’un texte de sa liste assorti d’une question, à partir de laquelle il va organiser son propos :
c’est ainsi que je procédais. Mes collègues ne se cassent pas la tête à écrire des questions sur des
lanières de papier : mais cette méthode me semble éliminer le reproche qu’on pourrait faire de
donner un texte plus ou moins difficile à la tête du client. On laisse l’élève parler dix minutes,
puis on l’interroge dix autres : sur le texte analysé, et ceux qui font partie du groupement auquel
il appartient : les combats des philosophes, les poètes symbolistes, la Renaissance, etc.
L’année précédente, j’avais vu une élève que je ne connaissais pas tomber en arrière à peine
assise devant moi. J’avais appris ensuite qu’elle était spasmophile et qu’elle réalisait ce
numéro chaque fois qu’elle était un peu émue... Le proviseur adjoint m’avait enguirlandé
parce que je ne l’avais pas retenue ! Mais j’ignorais qu’elle était spasmophile, personne ne
m’ayant prévenu. On ignorait tout des problèmes des élèves, d’ailleurs, sauf quand ceux-ci nous
en parlaient. Curieusement, il m’est arrivé souvent d’avoir des élèves filles anorexiques,
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spasmophiles, épileptiques, un peu hystériques (comme celle qui revendiquait le droit de coucher
avec des adultes) ou carrément frappadingues (je pense à ce pauvre laideron qui louchait, en
plus, et agressait les jolies filles de sa classe) – mais c’était toujours des littéraires, et toujours
suivant les options arts plastiques ou cinéma... Étonnant, non ? J’ai évolué de la 6ème à
l’agrégation en trente ans de carrière. J’ai connu, en lycée, les sections littéraires,
économiques, scientifiques, gestion : jamais je n’ai vu en S, en ES ou en STG d’élèves qui
tombaient en cours où faisaient des concours de maigreur avec une camarade pour savoir
laquelle pourrait mériter le surnom de Skelétos, ce qui fut donc le cas dans une de mes
classes de L. À croire que l’art rend fou, surtout renforcé par la littérature... ou l’inverse ?
Les fous littéraires et artistiques sont nombreux. Ils finissent dans les programmes scolaires ou
les enchères de Sotheby’s... Triste destin, sauf pour ceux qui ont à vendre un Van Gogh ou
une page inédite de Rimbaud.
Donc, durant cette séance d’oraux, j’accueillis avec sympathie Victorine, que j’avais eue en
seconde l’année précédente. C’était une élève sérieuse, équilibrée, saine, pas le genre à monter
un coup fourré, et aussi très blanche de teint, chose rare à l’époque où le formatage physique
exige une peau hâlée. On s’entendait bien, car nous appréciions notre sérieux respectif. Je tendis
à Victorine l’enveloppe où j’avais mis une trentaine de lanière de papier comprenant
chacune le titre d’un texte de sa liste et une des questions que j’avais concoctées. Elle tira une
question sur un extrait de Condorcet, un texte difficile, plutôt philosophique que littéraire. Je lui
demandai si ça allait et si la question lui paraissait claire : elle répondit que oui, et je la
laissais donc préparer son oral vingt minutes, le temps d’interroger le candidat qui précédait.
Victorine se présenta donc et s’assit. Crayon en main, je m’apprêtai à prendre des notes, car
dix minutes, ça passe vite et il faut être vigilant. Mais, stupeur, Victorine ne pipait mot. Elle me
regardait, l’air effaré, ses grands yeux semblant manifester un désarroi total. Puis j’aperçus une
rougeur surgir au bas de son cou et gagner progressivement le haut du cou, le menton, ses
joues... C’était d’autant plus spectaculaire que Victorine, ai-je dit, était blanche comme un cachet
d’aspirine. Je me dis : « Merde, c’est un oedème de Quincke ! » J’avais déjà été piqué par des
guêpes, et failli mourir suite à une série de piqûres, en 1991 : j’avais rougi subitement au
visage, à l’aine, aux aisselles, mes lèvres s’étaient gonflées, j’avais aux endroits rougis des
cloques semblables à des brûlures d’orties... On m’avait conduit d’urgence à l’hôpital, où on
m’avait hélas sauvé. Tout alla vite dans ma tête : il me fallait éviter que Victorine ne tombe,
comme l’avait fait la plasticienne spasmophile. Je lui pris la main et lui dis : « Reste avec
nous... Du calme, ça ira... Je vais appeler quelqu’un... » Après quelques secondes,
Victorine recouvra l’usage de la parole, son teint reprit sa couleur d’origine, je lui lâchai donc la
main, le risque de chute semblant écarté. Elle eut l’air à l’aise, et me fit un commentaire plus
qu’acceptable du texte de Condorcet.
Là dessus, je partis en vacances, avec le sentiment du devoir plus qu’accompli, ayant
donc expédié conseils de classes, réunions parents-profs, bac blanc, jurys et corrections de
TPE, briefing avec mon remplaçant, réunion à propos de l’élève malentendante – avant de subir
cette opération du nez et une semaine pénible sous mèches. Je ne pouvais respirer que par la
bouche, ce qui l’asséchait. Mais je partais aussi tout fier d’annoncer à mes collègues que ma
thèse venait d’être publiée. Hubert, le documentaliste, avait eu la gentillesse de me dire qu’il
s’en procurerait un exemplaire. Il avait même fixé au tableau de la salle des profs un article
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d’Ouest France où on annonçait la parution. Certains collègues, comme Marielle, m’avaient
félicité, d’autres un peu snobé, car le groupe n’apprécie pas toujours qu’un de ses membres
sorte de la norme. Bref, l’avenir semblait radieux.
Je revins au lycée le lundi après les vacances, et fis deux heures de cours normaux en
première. Puis j’eus la stupeur d’être convoqué dans le bureau du proviseur, entouré du CPE et
de l’adjointe. « Vous savez très bien pourquoi nous vous convoquons... » fit M. Pignol, tandis
que ses voisins baissaient les yeux. Je suis parano, et si on me dit un truc pareil, mon premier
réflexe, ai-je dit, sera de me dire : « C’est sûr, j’ai fait quelque chose, mais quoi ? » Mes élèves
en riaient. En effet, dès qu’une alarme retentissait, je pensais que c’était moi qui avais fait une
connerie, même quand c’était un entraînement. De plus, fatigué par ma semaine d’insomnie, je
n’eus pas le courage de répliquer que non, je ne savais pas pourquoi j’étais là... Pignol me dit
qu’il me fallait retourner en congé de maladie jusqu’à ce que ma situation s’éclaircisse – ce que
je fis bêtement, alors que j’aurais dû au moins lui demander des explications.
Je partis donc la queue entre les jambes, alors que rester au lycée aurait permis de faire
dégonfler une anecdote qui allait prendre de l’ampleur à cause d’un nouvel événement : la grève
que les lycéens allaient lancer contre le contrat premier emploi, le fameux CPE de Villepin. Il
n’y eut guère plus de quinze jours de cours, durant le troisième trimestre. La grève fut bien
menée par les lycéens, qui tapaient du coup sur le monde enseignant : mon absence faisait de
moi un coupable, mais de quoi ? Revenant au lycée fin mai pour les surveillances de Bac,
j’appris enfin qu’on me reprochait d’avoir langoureusement tenu la main de Victorine pendant
tout son oral blanc...
C’était ça, et seulement ça ? Mais Victorine devait savoir que je ne l’avais retenue que parce
que je croyais qu’elle allait tourner de l’oeil... J’appris qu’elle avait raconté cette histoire à sa
copine Mandy. Or, Mandy m’en voulait d’avoir balancé à ses parents qu’elle avait refusé de
passer un oral : ceux-ci l’avaient privée de sortie en boîte pendant un mois : elle était
furieuse contre moi... Mandy avait donc fielleusement raconté cela à Lucienne, qui,
complètement hystérique, avait alors sollicité des témoignages contre moi. Elle avait
notamment extrait du cours d’une collègue d’allemand une pauvre élève, Isabelle, pour la
mener dans le bureau du proviseur et lui intimer l’ordre d’écrire un mot contre moi. Isabelle,
avec qui je m’entendais très bien, avait courageusement refusé. Lucienne avait entraîné les
cancanières du lycée : Adelaïde Clot, Chantal Bouzart, et même Graziella, que je croyais
pourtant mon amie. Toutes m’accusaient de les harceler – en oubliant les propos très orientés
qu’elles-mêmes tenaient en salle des profs, et notamment pour s’amuser avec moi, comme
Graziella devait le dire plus tard au flic. La section d’espagnol m’avait débiné en masse : tous y
était allés de leur contribution, même Fernand, un pauvre bougre poussif et ahanant, que
j’avais pourtant aidé quand il s’était mis en tête de passer l’agrégation. La prof qui m’avait
invité à aller pisser dans les coins de ma salle pour baliser mon territoire s’était même invitée
dans le bureau du proviseur pour se plaindre de mes remarques pas toujours fines, certes,
mais c’était illustrer l’apologue de la paille et de la poutre...
63
XII
La rentrée de septembre 2006 fut donc tendue. J’aurais pu et dû porter plainte contre Lucienne
pour tentative d’extorsion de faux témoignage sur mineur par personne ayant autorité, mais je
n’y ai même pas pensé, étant, comme Rousseau, rancunier mais pas vindicatif. J’en voudrais
toute ma vie à quelqu'un qui m’a fait des crasses, mais je ne chercherai pas à me venger. Donc,
malgré ses efforts pour renouer avec moi, je la battis froid. Mon objectif restait de me faire
qualifier en fac, avoir de bonnes critiques de ma thèse, de faire publier mon roman, de me
faire réaccepter dans la famille du beauf et de continuer à bosser au lycée Berthollet avec les
collègues que j’aimais bien face à des élèves quasiment toujours sympa. Tudal et Claudine
considéraient ces événements avec courage. Gladys, par contre, vivait à Paris depuis deux ans et
entamait une carrière de concertiste internationale qui allait peu à peu l’éloigner de nous.
Ma thèse étant parue fin 2006, je sollicitais quantité de chroniqueurs spécialisés pour
recenser ma thèse. La plupart des critiques furent élogieuses, sauf certaines, dues notamment
à des universitaires dont je n’avais pas mentionné les travaux ou les noms dans ma
bibliographie et qui, vexés, s’évertuaient à trouver des défauts à mon travail. Et les profs de
fac sont beaucoup plus enclins à critiquer les profs du secondaires que leurs pairs ou supérieurs...
ils ne risquent rien.
Je continuai à travailler tout en témoignant envers les sans-grades du lycée ma sollicitude
habituelle. Une pauvre élève prénommée Priscilla s’était fait éclater le bassin en cinq morceaux
par un bus. Son petit copain, en voulant l’impressionner, avait fait un freinage risqué alors
qu’il la véhiculait sur son scooter. Je suis allée la voir à l’hôpital en lui faisant un petit cadeau.
La pauvre avait des barres de fer qui lui sortaient des hanches... Aucun autre membre du lycée
Berthollet, prof, pion, infirmière ou personnel administratif, n’y est allée : faut dire que c’était
une fille d’ouvriers, et qu’elle aurait été plus entourée sinon... J’accueillis avec joie Karen,
la nouvelle assistante d’anglais, quand j’appris qu’elle avait eu pour prof de fac mon vieux
pote Douglas, de Glasgow. Lucienne, la prof d’anglais qui m’avait valu un tel calvaire l’année
précédente, et qui n’avait jamais accueilli un assistant de sa vie, voyait d’un mauvais oeil ma
bonne entente avec Karen qui, un jour se mit à m’éviter : je me demandai pourquoi. J’allais le
savoir quelques années plus tard...
J’organisai un jumelage entre une troupe théâtrale et une classe de 1ère, qui put assister
à une répétition et discuter avec la troupe en classe. J’invitais au lycée Dorothée Letessier,
dont j’étudiais Le Voyage à Paimpol, son roman si attachant. Cela plut aux cinéphiles, qui
passèrent à leurs élèves l’adaptation filmée. Elle me dit, avant d’entrer en cours avec des
STG plutôt remuants : « Je ne vous ai pas dit que je suis épileptique... Si j’ai une crise, mettezmoi
une cuillère dans la bouche. » Je suis resté vissé sur ma chaise pendant deux heures,
craignant qu’elle ne s’écroule, mais tout s’est bien passé. La pauvre Dorothée, qui avait fait
la une de TF1 pour Le Voyage à Paimpol, est morte dans l’oubli en 2010...
Début 2007, le CNU me refusa encore la qualif’ parce que je n’enseignais plus en fac... Mais
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j’avais cessé de le faire pour participer à des colloques et écrire dans des revues
universitaires, puisqu’il l’avait souhaité précédemment ! J’aurais dû renoncer. Mais, miracle,
ma thèse fut, en mai, primée par l’Académie française ! J’avais invité mes enfants, n’ayant
que trois places pour la cérémonie. Gladys, recrutée par l’orchestre symphonique de Paris,
était venue : j’en étais aux anges, car je ne la voyais plus beaucoup. Son travail l’appelait dans
tous les pays d’Europe, et mes problèmes, qu’elle comprenait bien, érodaient son affection
pour moi.
Un type primé par l’Académie ne pouvait qu’être qualifié par le CNU, me dis- je naïvement.
Aussi repris-je donc une charge de cours à Rennes en octobre, en stylistique, face à un petit
groupe de Licence 3 très sympathique et avec qui je fis un travail très fructueux. J’entamai alors
une danse frénétique qui ne pouvait que me conduire au surmenage. Je repris des TL, la
même année, avec au programme des oeuvres difficiles, que j’ai déjà évoquées : Le
Guépard, Jacques le Fataliste, les Contes de Perrault, Roméo et Juliette, à l’étude desquels je
consacrais l’été. Je me rappelle avoir accueilli, cette année-là, une réfugiée politique sri-lankaise,
Fatima, musulmane vêtue de pied en cap d’un sari bouffant, hiver comme été. La pauvre était
non-francophone, et on la mettait en Terminale L, où figurait au programme Jacques le fataliste,
une des oeuvres les plus difficiles de la littérature française ! Elle n’avait jamais entendu
parler de Napoléon ni de de Gaulle, encore moins des philosophes du XIXe siècle ni d’analyse
littéraire... J’ai commencé par lui acheter les oeuvres au programme en anglais, sauf Roméo et
Juliette, qu’elle pouvait lire dans le texte, l’anglais était avec le tamoul sa langue nationale. Le
proviseur me l’a reproché : « Vous sortez de votre rôle ! » J’aurais dû la laisser se noyer dans
Lampedusa, Diderot et Perrault, dont je lui expliquais bénévolement les oeuvres au CDI. Je lui ai
également traduit en anglais ses cours d’Histoire-Géo, et les lui expliquais toujours au CDI
chaque semaine. Elle a eu son bac d’extrême justesse, avec 18 en tamoul et en anglais, mais
aussi 11 et 12 en littérature et en histoire : peut-être y étais-je pour quelque chose ? Aspasie
Grelot, la filandreuse prof de philo, n’a rien fait pour elle : Fatima s’est tapée un 2 en philo, avec
sur son bulletin cette appréciation puante : « Ne sera pas la première philosophe sri-lankaise
». Elle était très fière de cette appréciation, Aspasie Grelot, tout comme sa collègue était fière de
m’avoir suggéré de pisser dans les coins...
Et d’ailleurs, qu’est-ce qui lui prouvait, à Aspasie Grelot, qu’il n’y avait jamais eu de
philosophe au Sri-Lanka, pays de tradition bouddhiste millénaire ?
Vers le mois de mai aussi, hélas, ma mère eut un petit choc en voiture. Une tumeur fut
découverte au sein gauche et elle dut entamer un processus de chimio puis de radiothérapie qui
allait initier sept ans de calvaire pour elle et papa, toujours dévoué, et qui alla lui rendre visite à
chacune de ses innombrables hospitalisations, tout comme moi d’ailleurs. Elle fut opérée à la
fin de l’année à la Clinique du grand large, à Morlaix... Elle mourra en 2014 à l’hôpital de la
Cavale blanche, à Brest : les mouroirs ont des noms poétiques. Mourir est certes prendre le large,
et le grand.
Je commençai moi-même à être dérangé souvent par des mictions nocturnes pénibles, qui me
fatiguaient, et subis vers la même époque une cystoscopie avec urétrographie rétrograde,
première d’une longue série d’interventions à la prostate et à la vessie, dont les caprices
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continuent de m’empoisonner la vie.
Primé, publié par une maison prestigieuse, je pensais que cela me rouvrirais les portes de
ma famille chinonaise. Et ce d’autant plus que Gérard avait téléphoné à une tante à lui pour
lui dire que j’étais lauréat d’un prix prestigieux. Mais non : mon ostracisme ne fut pas levé
pour autant. J’explosais alors, et écrivis un courriel au beauf et à sa femme : j’y dis enfin ce
que je taisais depuis 25 ans par égard et pitié pour Claudine et son frère. J’y révélai
donc qu’en janvier 82, mon beau-père avait tenté, un jour de cuite, avec son frère, de violer leur
belle-soeur. Je rappelai aussi tout ce que j’avais fait pour ce dernier durant sa longue déchéance,
en donnant à ses créanciers un salaire pour les calmer ; je rappelai la patience le dévouement
infinis dont j’avais fait preuve envers ce beau-père irascible, alcoolique et égocentrique... Je
n’eus pas de réponse.
Et, début 2008, je découvris avec stupeur que le CNU me refusait encore la qualification, en
usant d’arguments d’une mauvaise foi hallucinante. Les deux rapporteurs, issus tous deux du
syndicat réac Qualité de la science française (la modestie en plus !) débordaient d’imagination
pour éliminer un candidat qui avait bien plus de référence qu’eux : voilà qu’ils me
reprochaient de travailler trop exclusivement sur des auteurs bretons, et de limiter à l’Ouest
mes activités de chercheur et d’enseignant ! Incroyable : reprocherait-on à un universitaire qui
n’évolue qu’à la Sorbonne de ne le faire qu’à Paris ? De plus, les auteurs sur qui j’avais travaillé
étaient loin d’être des plumitifs de second rang, leur dimension dépassant évidemment les limites
de la Bretagne.
Encore une fois, j’aurais dû comprendre qu’il ne servait à rien de vouloir combattre des
montagnes. Hélas, je me dis alors qu’il fallait que je réponde à ces griefs : en travaillant des
auteurs non-bretons, en publiant dans des revues hors grand Ouest, en enseignant en fac ailleurs
qu’à Rennes, Rennes ou Angers... Ce fut une grave erreur, qui allait me conduire à la folie
intellectuelle et à ma perte.
En mars 2008 parut enfin mon roman et je consacrais pendant deux ans une énergie insensée
à le faire promouvoir. J’écrivis à des dizaines de journalistes pour obtenir des recensions.
J’en eus, très flatteuses, dans la presse spécialisée, ainsi que dans la presse bretonne, et aussi
sur France Culture. Je parvins même à obtenir une critique dans l’hebdo du PS ! Mais rien
dans Le Monde, Télérama, les Inrocks ou Libé... Or, sans une bonne critique d’un média
hexagonal, un bouquin ou un disque n’ont guère de chance d’être connus. Mon éditeur,
pourtant sérieux et apprécié, n’avait pas de réseau dans le journalisme hexagonal. Et je me
rendis compte, en allant chez Gibert, à Paris, que les services de presse de mon roman y
avaient atterri rapidement !
J’ai déployé une énergie insensée pour le faire connaître, me rendant trente fois dans des
salons, festivals, pour des signatures en maison de la presse ou en librairie où je n’ai parfois
vendu qu’un livre, parfois vingt : mais je n’en ai jamais touché de bénéfices, mes efforts
faisant ceux des libraires ou, un peu, de l’éditeur, qui ne lésinait pas sur les services de
presse... J’avais fait la même chose pour mes précédents ouvrages. Le seul qui m’ait rapporté
quelque chose a été un essai sur un auteur breton, paru en 1997 : il m’a valu 800 francs, que j’ai
offerts aux écoles Diwan.
Claudine et moi étions de moins en moins proches, moi dans mon délire, elle dans ses
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activités toujours aussi frénétiques, et ne comprenant pas le bad trip qui me dévorait, d’autant
plus que mon addiction pornographique continuait de plus moche, encouragée par la gratuité
des sites du web. J’avais commencé à pratiquer le jazz dans un club de Rennes, où j’ai vécu
des moments superbes en compagnies de gens attachants qui partageaient ma passion. Je n’étais
qu’un musicien très moyen, à côté des pointures qui s’y produisent, mais je pouvais évoluer sur
des morceaux simples, bien que trop émotif pour exposer un thème tout seul.
Obsédé par l’objectif de ma qualification, j’ai réussi à obtenir, à la rentrée 2009, une
charge de cours à … Paris I, Panthéon-Sorbonne ! Le CNU ne pourra pas me reprocher
d’enseigner trop à l’Ouest, me suis-je dit. C’était épuisant : outre les cours à Blémont, je
prenais le train mardi matin et revenais le soir, après six heures de techniques d’expression
devant des juristes de première année, sérieux, mais évidemment pas très passionnés par ce
que je leur proposais. Ma thèse avait obtenu d’excellentes critiques à l’étranger. J’avais
réussi à faire publier un article dans la prestigieuse revue italienne Studi Francesi et publié
un autre sur Flaubert (peu suspect de bretonnité) dans un ouvrage collectif dirigé par un
universitaire clermontois. Du coup, je m’étais inscrit au colloque organisé à Clermont-
Ferrand, fin 2009, et consacré à « l’expression du deuil dans la littérature du XXe siècle... »
J’avais donné du travail à mes élèves, devant m’absenter pendant les cours. J’avais travaillé sur
Michaux, Cadou, Guillevic, Supervielle, Fargue, dans une perspective critique inspirée de
Derrida, que mes bourreaux du CNU me reprochaient de ne pas citer dans ma thèse !
Pourtant, j’adorais Brassens, qui connaissait ce philosophe : « Quatre-vingt-quinze fois sur
cent / La femme s’emmerde en baisant / Qu’elle le taise ou le confesse / C’est pas tous les
jours qu’on lui dérida les fesses... » Mais ce refrain célèbre ne m’avait pas donné envie de le
lire. J’étais épuisé : ma mère avait fait une attaque peu avant, et j’avais accompagné mon père à
l’hôpital de Brest, avant de prendre le train pour Clermont...
Courant 2008 aussi, deux voisins retraités, anciens instituteurs publics, s’étaient installés à
huit-cents mètres de chez nous. C’était un couple très gentil, qui avaient adopté, alors qu’elle
avait déjà dix ans, une jeune orpheline vietnamienne, prénommée Kim. Claudine l’avait eue
comme élève : elle était fragile, vu son passé, mais témoignait d’une volonté de réussir souvent
sensible chez les Asiatiques. Elle se trouvait en seconde au lycée de Chambville, avec deux
ans de retard, là où j’avais travaillé à la satisfaction générale douze ans auparavant. Je ne la
connaissais pas et, obnubilé par mes préoccupations, n’avait prêté qu’une oreille distraite quand
Claudine m’avait annoncé la venue de ces nouveaux voisins. Sa maman avait demandé à ce
que je lui donne un petit coup de main à l’occasion d’un devoir sur la tragédie qu’elle avait du
mal à comprendre. Comme toujours, j’avais accepté, ne rechignant jamais à faire passer un
oral blanc à d’anciens élèves ou à leur prodiguer mes conseils. Les origines de Kim me faisait
rêvasser : elle était, en effet, née à My-Tho, là où un de mes oncles maternels était mort, en
1947. L’aîné, Jean-Louis, avait été prisonnier dans un stalag, pendant cinq ans. Revenu en 1945 à
Gwitalneufret, il était déphasé et incapable de se réinsérer. On lui avait conseillé de s’engager en
Indochine et d’y revenir au bout de deux ans, afin de bénéficier d’une double pension d’ancien
combattant et prisonnier de guerre. Mais son frère s’était lui aussi engagé, craignant de laisser
seul son aîné, seul dans un univers hostile. Aucun n’était revenu : Jean-Louis s’était fait
descendre dans une embuscade pratiquement à son arrivée sur le sol indochinois. Alors qu’il
devait repartir, un an plus tard, comme soutien de famille, le cadet, Yves, avait eu une crise de
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dysenterie et était mort très vite. Cette tragédie familiale était censurée, dans mon enfance :
en effet, mes oncles étaient engagés volontaires, pas appelés, comme ce fut le cas en Algérie.
On ne les plaignait donc pas : ils n’avaient qu’à ne pas y aller... De plus, ma famille était de
gauche : radicale, côté maternel, communiste, côté paternel : les guerres coloniales n’avaient
évidemment pas très bonne presse à gauche, surtout côté coco. Mais la réalité était plus
complexe. Kim avait vécu dix ans là où mes oncles étaient morts : cela me fascinait, et
j’imaginais déjà une nouvelle histoire, dont elle serait l’héroïne.
Malgré ce rythme excessif, je restais toujours détendu en cours, surtout avec les classes
littéraires, avec qui j’avais évidemment plus d’affinités, même si je garde aussi un très bon
souvenir de la plupart des autres séries où j’ai évolué. Avec mes TL, je bossais dur le
programme tout en faisant preuve d’un humour assez déjanté. J’avais dit à mes élèves : « Si
vous ne vous taisez pas, je saute par la fenêtre, et vous aurez une tentative de suicide sur la
conscience... » Mais on était au rez-de-chaussée, et tout le monde avait rigolé. « Si vous êtes
sage, je fais le poisson », ai-je aussi fait un jour. J’ai dit aux élèves de fermer les yeux et de
les rouvrir quand je serais prêt. J’avais mis mes mains en éventail derrière mes oreilles, et les
agitai comme des nageoires. Je louchai et avais pincé mes lèvres en cul de poule, en avalant
mes joues des deux côtés, puis en remuant mes lèvres de haut en bas... Je remuais aussi la tête,
comme un poisson, de manière chaloupée, et ça avait été le délire dans la classe. J’avais
réussi à faire rire Loulou, une jolie fille souvent d’humeur maussade, dont mon copain Tarek,
un prof de math d’origine auvergnate, me disait : « Cette Loulou, elle est mignonne, mais elle
fait toujours la gueule ! » Quand je lui ai dit comment j’ai réussi à la faire rire, il m’a dit : «
Purée, mais tu es un peu fou ! » En effet, je l’étais – mais je crois que mes élèves avec qui
j’avais des relations très chaleureuses en général, appréciaient. N’empêche que Tarek était
jaloux que j’aie pu faire rire Loulou, lui dont les blagues la laissaient de marbre antique – et pas
en toc.
68
XIII
On était donc fin 2009, et je m’étais fait à mon ostracisme familial, escomptant que mon
succès comme romancier et ma qualification en fac m’ouvriraient de nouveau les portes de
Chinon. Mais le succès ne vint pas, et la qualif’ non plus... Je voyais Kim toutes les trois
semaines, et mes conseils avaient l’air de la faire progresser, ce dont j’étais content. Son
regard confiant me valorisait, et je n’étais pas insensible à son charme discret. Je
l’imaginais déjà en combattante du Viêt Minh et épargnant la vie de mes oncles, en 1946,
dans un roman dont elle serait l’héroïne... Hélas, je commençais à délirer et ne m’en rendais pas
compte.
Début 2010, j’eus la stupeur de me voir refusé de nouveau, et ce pour des motifs qui
pourraient se résumer ainsi : « M. Kernévot n’est pas qualifié aux fonctions de maître de
conférence, parce que c’est comme ça, na ! ». Les rapporteuses du syndicat QSF, encore lui, me
reprochaient de n’avoir pas tenu compte, dans la réédition de ma thèse, qu’on y déplorait
l’absence de mention à un colloque sur le lyrisme qui avait été tenu à Bordeaux je ne sais
quand... Bref, quand on veut éliminer quelqu'un, les gens qui disposent d’un pouvoir
quelconque y arriveront forcément toujours. Je constaterai la même chose avec la Justice,
mais c’est évidemment là beaucoup plus grave. Début 2010, maman fit de nouveau une crise
et j’accompagnai papa à Brest ou à Morlaix, je ne sais plus... Et quelqu'un m’apprit, hélas,
qu’après deux refus consécutifs du CNU, je pouvais tenter de me faire qualifier en appel, à Paris,
devant un jury.
Je me rendis donc à Paris début février, pour préparer ma défense devant un aréopage de...
cinquante universitaires, tous membres du CNU, et dont j’ignorais lesquels étaient littéraires.
Pour ne rien gâcher, je m’étais trompé de Sorbonne, étant allé d’abord à Paris I, près du
Panthéon, avant de me rendre compte que la séance avait lieu à Paris VII, près le la Très Grande
Bibliothèque ! Je m’étais précipité dans le métro, mais la séance avait du retard. Je retrouvai dans
les couloirs d’autres candidats recalés qui avaient apporté leurs thèses sur Bosco ou Echenoz
et tentaient de défendre leur camelote devant cette foule dont les trois-quarts n’avaient aucune
compétence pour évaluer leurs travaux... Torturé par mon envie de pisser, blindé aux
bétabloquants et au Lexomil, j’allais aux toilettes tous les quarts d’heure. Une apparitrice
m’invita enfin à me produire. Je tins un discours qui devait être assez fumeux, un type me posa
deux ou trois questions, cela dura dix minutes grand max – on me remercia, l’apparitrice me
raccompagna en me souhaitant la réussite... et j’appris deux heures plus tard que j’étais qualifié !
Ils avaient peut-être été fatigués, ou impressionnés par mon obstination. Ou tout simplement
n’avaient-ils pas le droit de me refuser la qualif’ après tant de tentatives, comme on me l’a dit.
Hélas, cela initia la dernière étape de mon parcours dans l’enseignement, qui n’allait plus
durer que quatre mois.
69
Je passai donc ma vie entre cours à Blémont et à Paris, allers-retours dans le Finistère pour
soutenir mon père et rendre visite à ma mère dans ses fréquents séjours en milieu hospitalier,
boeufs de jazz à Rennes, séances en librairies ou salons pour vendre mon livre, sans oublier les
heures d’addiction pornographique sur la toile, l’écriture d’articles pour étoffer mon dossier
universitaire, outre l’entretien de mon domicile et une vie conjugale assez chaotique.
Qualifié, j’avais deux mois de retard sur les autres candidats pour envoyer des dossiers de
candidature aux facs qui en proposaient. Et, dans l’Ouest, il n’y en avait guère. Je candidatais
donc à Nancy, Metz, Lille, Aix... une quinzaine d’endroits lointains qui offraient des postes à
des spécialistes de Péguy, de poésie contemporaine, du surréalisme... alors que ma thèse ne
concernait pas ces domaines. C’était insensé : j’aurais perdu à me rendre dans des villes si
éloignées de mon domicile, et plus encore du Finistère. De plus, les facs recrutent en général des
gens qui y sont connus et seul un poste sur dix est réellement ouvert à la concurrence.
J’expédiais donc fin mars 2010 une quinzaine de dossiers de candidatures par lettre
recommandée, comprenant des dizaines de documents : CV, articles, rapports de thèses,
comptes-rendus... C’était épuisant, d’autant plus que ma santé laissait à désirer : mon urologue
m’avait invité à faire une analyse de PSA, l’hormone de la prostate.
Le lendemain du jour où j’avais envoyé mes candidatures, j’accueillis Kim. Quinze jours
auparavant, elle m’avait parlé d’un travail qu’elle devait rendre, et qui l’inquiétait un peu. Je
lui avais dit de venir me le montrer. Elle arriva en vélo, confiante et souriante, et je
l’invitais à s’asseoir, au rez-de-chaussée. Il faisait beau, et la porte d’entrée à deux battants
était grande ouverte, à un mètre de la table où Kim et moi nous nous installâmes. Tudal,
sur la mezzanine, tapotait sur l’ordinateur, dont il avait éteint le son pour ne pas nous déranger.
J’étais dans un état second, me voyant déjà accueilli dans une des universités où j’avais postulé
la veille. Kim devait travailler sur une nouvelle de Laurent Gaudé, située en Afrique, et
notamment en relever les éléments qui relevaient du merveilleux et du surnaturel, notions
subjectives et difficiles à cerner. Elle me donnait ses relevés, et je prenais des notes de la main
droite, la main gauche appuyée sur le livre de poche dont je tournais les pages au fur et à
mesure que Kim en avait tiré la substance.
Elle était brillante, et j’en étais heureux : je m’attribuais sa progression, alors que je ne lui
avais donné que quelques conseils. Son regard de biche et son grand sourire m’enchantaient : je
me mis à lui tapoter la main pour l’encourager. Elle sourit et, alors que je me penchais près
d’elle pour lire ce qu’elle avait écrit, je lui fis un bisou sur les lèvres. C’était inacceptable : elle
n’était pas là pour ça. Mais hélas, elle me sourit encore, et j’eus l’impression qu’elle partageait
mon sentiment. La suite fut encore moins acceptable, puisque, tout en prenant des notes, je me
mis à tapoter sa cuisse, à lui refaire un bisou sur la joue, à lui caresser l’épaule, le bas du
dos. La pauvre Kim, surprise, continuait de sourire et de parler avec loquacité, sans avoir
évidemment la force de m’interrompre. « Ça va ? » lui dis-je. Elle répondit : « Oui ». Je lui
effleurais la poitrine, geste inélégant mais que je croyais reçu avec plaisir, et bientôt nous
arrivâmes à la fin de son explication et de son calvaire. Elle me dit alors qu’elle avait du mal à
analyser la valeur des temps dans un texte : cette question qui lui était également proposée. Je lui
proposai alors de monter à l’étage, dans mon bureau, où se trouvaient plusieurs dizaines de
manuels scolaires, des spécimens où figurent souvent des tableaux sur la valeur des temps. Je
ne pouvais pas tous les descendre, et lui dis qu’elle pourrait en prendre un ou deux. Elle
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acquiesça, et me suivi. En haut de l’escalier, elle fit la bise à Tudal, souriante, et nous allâmes
dans mon bureau, sans que je ne ferme aucune porte. Je me mis à farfouiller dans la pile de
manuels pour essayer d’en trouver un qui contiendrait un tableau sur la valeur des temps,
pendant que Kim feuilletait d’autres livres sur mon bureau qui était, fin mars, dans un désordre
propre à une fin d’année scolaire. Je me retournai, et vis qu’elle s’était emparée d’ellemême
du Gradus, un dictionnaire de figures de style, paru en livre de poche. Cela me flatta :
j’étais stylisticien, et jamais de ma vie je n’ai vu quelqu'un s’intéresser au Gradus, la stylistique
étant une discipline formaliste qui rebute tout le monde, du lycée à l’université. Euphorique, je
dis à Kim : « Tu as donné un sens à ma vie ! », phrase certes stupide, mais nullement
concupiscente, puis je la pris dans mes bras et lui fis un bisou dans le cou. Elle se dégagea
avec grâce au bout de trois secondes, puis je lui dis qu’elle pouvait prendre le Gradus, ce
qu’elle fit. Elle repartit dans le couloir, descendit. Sa maman et Claudine venaient d’arriver.
Nous prîmes le thé tous les cinq. Kim avait l’air heureux. J’étais aux anges, étant persuadé
d’avoir partagé un moment de communion littéraire et amoureuse avec ma voisine, qui avait
presque 18 ans.
Mais je ne rendais pas compte que Kim avait vécu cela très mal, même si elle n’en avait rien
laissé paraître, au contraire. En plein bad trip, surmené par mon travail, mes efforts insensés pour
me faire qualifier, pour faire promouvoir mon livre, par l’emploi du temps insensé que j’ai déjà
décrit... J’étais hélas sur une autre planète.
Peu après cet événement, Claudine et moi partîmes en Italie. J’avais fait juste avant une
analyse de sang, et devait en avoir les résultats fin avril. À notre retour, je découvris la
lettre du labo dans ma boîte : les résultats étaient inquiétants, le taux de PSA, l’hormone de la
prostate, dépassant les 13 % - la norme devant être inférieure à 2 %. L’urologue me convoqua
sur-le-champ et me dit que j’étais « dans le rouge ». Il fallait faire une biopsie, car il craignait
que l’adénome existant ne soit devenu une tumeur maligne. Il me proposa de prendre un congé
de maladie, chose habituelle quand on déclenche un protocole médical relatif à une présomption
de cancer. Mais nous étions fin avril : je ne tenais pas à lâcher mes élèves à deux mois du Bac.
De plus, ce n’aurait pas été un cadeau à faire à un collègue remplaçant. Outre le fait de
reprendre trois classes à deux mois de l’examen, il aurait dû se farcir les jurys de TPE, les
derniers conseils de classe, le dernier bac blanc, les dossiers d’orientation... J’ai donc fait cours
en prenant soin de subir les examens – analyses de sang et d’urine, endoscopie, entretiens avec
cardiologue, réanimateur, infirmier... – en dehors de mes journées de travail. Un prof normal
aurait pris un congé jusqu’à la fin de l’année. Mais j’aimais bien mes secondes option ciné, et
mes terminales littéraires, avec qui on bossait bien tout en ayant des relations détendues. Je
n’avais pas de nouvelles de Kim, mais ne m’en inquiétais pas : huit jours après notre dernière
rencontre, je l’avais appelée, et elle m’avait parue normale. Je lui avais demandé si son travail
sur Gaudé avait été noté, et elle m’avait dit qu’elle ne le savait pas encore. Je pensais donc
qu’elle me téléphonerait en cas de besoin.
Je devais me faire opérer le 4 juin, et étais évidemment assez anxieux à l’idée
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que l’on découvre une tumeur maligne. La biopsie de la prostate consistait à prélever seize
fragments de ce petit organe afin de les analyser. Cela provoque des saignements anaux
mais aussi dans l’urine et le sperme. Le médecin m’invita à me mettre en congé, les cours
finissant dix jours plus tard. Mais je refusai encore, ne tenant toujours pas à laisser mes
élèves, car j’avais des trucs à fignoler, notamment en TL. Le surlendemain de l’opération,
durant laquelle j’avais subi une anesthésie générale, j’étais encours, du coton entre les
fesses pour éviter que du sang ne souille mon pantalon – situation qui eût été difficile à vivre. Le
9, j’appris que la tumeur était bénigne... Soulagement. Mes collègues étaient contents, du moins
ceux que j’appréciais et qui m’appréciaient. Les cours finirent le 14. Je dis à mes élèves de
persévérer, car « Qui persévère n’a pas besoin de vermifuge ! », avant de leur rappeler le
conseil d’Alexandre Vialatte, que j’estimais applicable pendant une épreuve : « Si vous ne
vous sentez pas bien, faites-vous sentir par quelqu'un d’autre ! ». Ironie du sort, je sentis
alors une fuite sournoise m’irriguer la raie des fesses, et dus abréger mon dernier cours pour
aller aux WC... Je partais par la petite porte, mais dans la sympathie générale – sauf des
collègues que j’évitais depuis leur coup de 2006.
Le lendemain, je vis avec stupeur une voiture de la gendarmerie venir chez moi. Je vous
renvoie donc à la première page de ce texte, la boucle allant de ma naissance à ce jour fatal étant
bouclée...
72
Deuxième partie
« Warum ? dis-je dans mon allemand hésitant.
-Hier ist kein warum (ici, il n’y a pas de pourquoi), me répond-il... »
Primo Levi, Si c’est un homme, Julliard, Presse-Pocket (1987), p. 29
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I
Me voilà donc en cellule, le chef m’ayant signifié ma mise en garde à vue, comme dans les
séries policières. Le gendarme sympa vient toutes les deux heures taper à la porte pour voir si
je vais « bien ». Mais il n’y a pas de papier, et je dois me nettoyer avec les doigts, quand j’ai des
saignements. Je ne dors quasiment pas, évidemment, n’ayant pas mes boules Quiès ni le petit
quart de Lexomil qui m’aident à roupiller depuis pas mal d’années, sans montre ni lunettes,
privé de repères temporels. Le matin, très tôt, Irma ouvre la porte, l’air grave. Je suis à jeun, je
n’ai évidemment pas fermé l’oeil de la nuit, et le chef Bussard me dit en rigolant : « Y a pas de
petit déjeuner ! ». Le poisson fatigué dont j’ai, la veille au soir, abrégé les souffrances me
tiendra donc lieu de viatique pendant cette longue journée. Irma me montre mon pantalon et mes
sandales : je comprends qu’il me faut adopter une tenue plus décente. Elle me rend mes lunettes.
Le chef attaque d’emblée : « Rassurez-vous, ça se passera très bien et vous sortirez très vite si
vous êtes d’accord avec nous et si vous confirmez tout ce qu’on vous demande ! Sinon, ça
ira mal : vous passerez une autre nuit ici, et on ne sera pas copains ! » Il a le mérite d’être
clair, et je suis si épouvanté par la nuit que je viens de passer que je ne résisterai pas
longtemps à ses menaces.
« Kim, c’est un prénom qui vous dit quelque chose ? » lance-t-il. Grands Dieux, me dis-je,
c’est donc pour ça ? Mince, elle n’avait pourtant pas l’air traumatisée, au contraire, pendant
notre séance de travail, ni quand elle m’a suivi à l’étage, ni quand nous avons pris le thé
ensuite... Il est vrai que j’ai cru flirter avec elle, mais les faits, déjà un peu lointains dans ma
mémoire, ne me semblent pas exorbitants, et, surtout, Kim m’a paru totalement heureuse.
Je suis assis devant le bureau des flics. Le chef parle, tandis qu’Irma tape sur son ordinateur.
J’accepte la visite d’un avocat. Mais j’ignore exactement ce que Kim me reproche, le chef
restant assez flou sur la question. Comme je suis parano, je me dis que j’en ai fait peut-être
plus que je ne crois. Visiblement, Kim a mal vécu ma tentative de séduction, et a fait un
malaise. Elle s’est confiée à une amie, puis à l’infirmière de son lycée. Ses parents, alertés, ont
été convoqués par les gendarmes, et ils ont porté plainte. Je suis assommé, évidemment. Je
comprends que je n’avais pas à me comporter ainsi devant Kim, qui n’était pas là pour ça...
Après avoir manifesté mon incompréhension, j’admets mes torts devant les gendarmes. Irma
et son collègue sont satisfaits, mais n’ont pas l’air d’en avoir assez. Je m’inquiète, car je
dois me rendre cet après-midi au lycée : on a fixé à 15 heures une réunion importante de
répartition de services. Or, je pue la sueur, ayant été embarqué après une séance de fitness.
J’ai enfilé une chemisette sur mon corps transpirant. J’ai également un slip souillé de sang
et d’urine, je ne suis ni rasé, ni peigné, ni déodorisé. On se dégrade vite, quand on ne peut pas
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se laver: Primo Levi le disait déjà dans Si c’est un homme, toutes proportions gardées. Je
demande au chef si je pourrai me rendre à ma réunion. « Sans problème, répond-il, mais il
faut d’abord collaborer un maximum. » Mais que dirais-je de plus ? J’admets mes torts envers
Kim. Le chef énumère brièvement quelques griefs : « Bise sur les lèvres... Seins effleurés...
Caresses au bas du dos... » La disproportion entre l’énoncé de ces faits, qui me paraissent
tout de même assez légers, et l’emphase avec laquelle le pandore les énonce, me paraît énorme.
J’ignore que lui et sa collègue ne se satisferont pas de pareilles vétilles.
Irma attaque fort : « Combien de rapports sexuels par semaine avez-vous avec votre femme ?
» Je devrais lui dire que ça ne la regarde pas... Mais je bafouille, penaud : « Euh... Deux ou trois,
je ne sais pas, avec mes problèmes de santé ça s’est ralenti un peu... » Irma est en verve, et
elle poursuit ainsi pendant une bonne demi-heure, alignant les questions les plus insultantes
: « Avez-vous touché le sexe de vos enfants, étant petits ?... Preniez-vous le bain avec eux ?...
Quand ils avaient de la fièvre, preniez-vous leur température avec un thermomètre anal ?
Quel effet ça vous faisait ? » Je ne suis même pas capable de répondre, tellement ces questions
insensées m’ahurissent. Irma réfléchit quelques secondes. « Regardez-vous des films porno
? » J’avoue bêtement que oui, me disant que ce n’est pas illégal. « Vous masturbez- vous en les
regardant ? » Bon Dieu, croit-elle qu’on joue du piano quand on visionne de tels films ? Elle
devrait savoir que, d’après une blague digne du MLF, les hommes ne sont pas capables de
faire deux choses en même temps... sauf se branler pendant qu’ils regardent des films de cul.
Puis Irma se fait insidieuse : « D’après vous, Kim a-t-elle des formes... matures pour son âge
? » Je réponds que je n’en sais rien. Kim a presque dix-huit ans, et elle n’est pas très grande,
c’est vrai. « Elle n’a pas beaucoup de poitrine, me souffle Irma. Elle a les seins d’une
gamine de treize, quatorze ans maximum... Est-ce que les filles de cet âge vous plaisent ? »
Je commence à paniquer, d’autant plus qu’il fait chaud, le 15 juin. Je transpire et mon odeur me
gêne. « Quel effet vous font les fesses des gamines de huit ans, à la piscine ? » Purée, Irma a une
idée fixe... Je suis allé vingt ans à la piscine, chaque dimanche, à 9 heures, avant qu’elle ne se
peuple, pour faire mes cent longueurs sans être dérangé. J’y ai même sauvé une fois une dame
de la noyade : la pauvre, qui ne savait pas nager, avait voulu épater sa fille en plongeant,
mais avait sauté dans le grand bain. Je l’ai vue barboter bizarrement. Le maître nageur donnait
des cours privés à l’autre bout de la piscine, et ne surveillait rien. Je me suis rendu compte que
la dame, en fait, ne s’amusait pas du tout, mais coulait. Je me suis approché d’elle et, me
rappelant que j’avais naguère étudié la poussée d’Archimède, lui ai mis une main sous le dos.
Sentant ce contact, elle s’est calmée. Toujours en la soupesant de cette façon, je l’ai ramenée
au bord en nageant sur le dos avec le bras gauche. Le MN s’est alors rappelé qu’il était MNS et a
accouru pour m’aider à la sortir de l’eau. Ce sauvetage n’était pas orthodoxe, mais il fut efficace
: Mme Jacqueline G..., de Saint-Pierre-des-Landes, s’est confondue en remerciement à la
sortie de la piscine.
Mais Irma n’a que faire de cette anecdote. Elle me saoule de questions et d’insinuations
mesquines. Le chef rapplique et me demande ce qui s’est passé en 2006, au lycée... Incroyable,
ils ont déjà enquêté au lycée ! Je m’en étonne : « Hé hé, on est efficace, dans la gendarmerie ! »
claironne-t-il. La pensée que le proviseur et d’autres membres du lycée soient au courant de ma
situation me fragilise encore plus – et surtout qu’ils n ’ a i e n t trouvé que cela à dire. Mais
j’ignore encore qu’on m’a déclaré suspect d’ « agression sexuelle », et que cette expression, qui
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suinte une violence extrême, orientera évidemment les témoignages contre moi. Après une
heure de harcèlement, Irma rouvre la porte de la cellule et m’ordonne de m’y rendre, après
m’être de nouveau dévêtu. Je n’ai toujours pas pu me laver, me peigner, et je me sens de plus
en plus sale et souillé. Merde, ils m’avaient dit que je partirais tout de suite si je collaborais :
c’est pourtant ce que j’ai fait, non ? Séjourner en cellule est déstabilisant, et c’est d’ailleurs fait
pour ça : il faut mettre le gardé à vue dans un état d’inconfort et de terreur tels qu’il dira à peu
près tout ce qu’on veut lui faire dire, et même plus. Seuls les habitués, les vrais caïds, ne
craquent pas. Sans lunettes, ni montre, ni vêtements autres qu’un slip et une chemisette
souillés, sans rien à faire sinon tourner en rond en se rongeant les sangs, sans point de
repère temporels, on tourne vite chèvre.
Irma tourne la clé au bout d’un laps de temps que je n’évalue pas – une heure ? – et me
présente à l’avocat de garde, Me Gonzales, du barreau de Chambville, quadragénaire moustachu
au teint mat, vu ses origines latines, un peu bedonnant, l’air affable, qui devant mon air effaré
fait : « Bon... Vous êtes hélas dans l’état où l’on voit les gens qu’on met en garde à vue pour
attendrir la viande... C’est comme ça. »
Je lui expose brièvement les raisons pour lesquelles je me trouve devant lui. Il répond : «
Bon... Je ne pense pas que ce sera très grave... Vous êtes un intellectuel, je veux bien assurer
votre défense... Vous avez de la chance, je suis pénaliste. Tenez bon, nous nous reverrons dans
mon cabinet. »
Deux ans plus tard, il me dira qu’il n’est pas pénaliste et me renverra à un collègue réputé qui
ne s’avérera efficace que pour me pomper mon fric. L’entretien ne doit pas dépasser vingt
minutes, aussi me laisse-t-il. Irma m’invite alors à gagner la pièce d’à côté, où m’attend un de ses
collègues, que je n’ai pas encore vu. « Je dois prendre vos empreintes digitales et ADN »,
m’annonce-t-il, avec affabilité. « Rassurez-vous, ce n’est qu’une formalité. » Ce flic étonnement
aimable poursuit en retirant sa ceinture : « Avec vous, je ne risque pas d’en avoir besoin... » Il
dépose donc son arsenal sur la table. Je me sens tout flatté du compliment. Ce gendarme est si
gentil que je sens fondre, prêt à lui accorder tout ce qu’il voudra. Hélas, je ne me rends pas
compte qu’il utilise une méthode différente de celle d’Irma : au harcèlement humiliant dont
elle et son chef ont fait preuve succède une manipulation psychologique qui utilise la
douceur... Quel ballot je suis : j’ai pourtant vu ou lu pas mal de polards où des gardés à vue
connaissent ce genre de situation... Je dois appliquer mes doigts sur un tampon d’encre, puis il
me passe un coton-tige dans la bouche. J’ai l’impression d’être un cobaye. Tout en
accomplissant sa tâche, le gendarme parle : « On m’a dit que vous êtes addictif à la
pornographie... Est-ce que par hasard vous auriez un petit pseudo, pour draguer les mineurs, sur
internet ? »
Kim a dix-sept ans et huit mois, mais elle est mineure, et n’a que peu de poitrine... Me
poserait-il cette question si elle venait d’avoir l’âge fatidique ? Quant aux pseudos que j’ai sur
internet, on en fait vite le tour, un pour Priceminister, un autre pour Questions pour un
champion... Il me parle de chats et de forums, mais j’ignore totalement en quoi ça consiste, ni
ce qui distingue ces deux pratiques. Peu après l’an 2000, quand internet se répandait, j’ai lu un
titre d’article, dans un journal, qui disait : « Votre enfant peut avoir des problèmes s’il
tombe sur un chat... » Cela m’a laissé perplexe : certes, il peut nous griffer, mais on tombe assez
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rarement sur un matou, et pourquoi votre enfant plutôt que votre père ?
J’ai demandé un jour à un prof ce qu’était un logiciel. Il m’a répondu, l’air malicieux,
devant deux ou trois autres collègues qui flairaient la bonne blague :
« C’est un boîtier que tu fixes derrière ton écran...
– Comment ? ai-je fait, plein de bonne volonté.
– Avec du scotch, a-t-il répondu, de plus en plus joyeux.
– Ah ! Et s’il y a beaucoup de logiciels ?
Faut mettre beaucoup de scotch », a-t-il répondu, hilare. Les autres se marraient.
J’ai eu l’impression qu’ils se moquaient de moi. C’est dire mon niveau. Le gendarme ne
peut que constater que les mots « chat » et « forum » me laissent pantois. Il a l’air déçu. Moi
aussi : il fait preuve à mon égard d’une telle prévention que je voudrais bien lui faire plaisir en lui
offrant quelque chose. « Quand vous visionnez vos sites pornos, peut-être allez- vous vers des
sites appelés Lolita, ou teens ? » Ma foi, il y a toujours des onglets teens dans les sites que je
fréquente, c’est vrai, et je le lui dis : un large sourire illumine son visage. En anglais, teen signifie
« de 13 à 19 ans » : eighteen ou nineteen pour les sites X légaux, donc. Mais Lolita ? Insinue-t-il
que je fréquente des sites pédopornographiques ?
Il est vrai qu’on parle fréquemment de ça dans les médias, depuis l’apparition d’internet,
et surtout depuis six ou sept ans. Mais non : j’ai connu l’époque où la pédopornographie était en
vente libre dans les sex-shops. Ce n’était pas très répandu, mais on voyait des revues de ce genre
étalées sur les tables ou les linéaires de ces établissements, jusque dans les années 90. Je me
souviens qu’on a fermé un sex-shop de Rennes, peu avant l’an 2000, parce qu’on y vendait
de tels produits. Le gérant, étonné, avait dit aux gendarmes qu’il en vendait depuis trente ans
sans qu’on lu en ait jamais fait le reproche... Je me souviens aussi avoir vu le plus célèbre
pédophile de France, Gabriel Matzneff, lancer devant un Bernard Pivot émerveillé la phrase
suivante : « Il y a des moyens plus sûrs de pourrir un gosse de treize ans que de coucher avec
lui. » Pivot aimait bien inviter Matzneff, qui choquait son auditoire et gonflait son... audience. La
journaliste québécoise Denise Bombardier l’avait éreinté, lors d’une émission d’Apostrophes,
en lui faisant savoir que, dans son pays, il serait en prison ou à l’asile. L’intelligentsia parisienne
avait dare-dare défendu Matzneff : de quel droit une femme, québécoise de surcroît, appelée
Bombardier en plus, venait-elle nous donner des leçons ?
Matzneff n’a jamais été inquiété par la Justice avant le livre de Vanessa Springora, en 2018,
pas plus que Polanski, qui a pourtant drogué, alcoolisé Samantha, âgée de 13 ans, avant de
l’entraîner dans un jacuzzi. Il lui a infligé un premier viol bucco-génital, puis lui a demandé si
elle avait déjà eu ses règles. Samantha, terrifiée, lui a dit oui. Polanski lui a alors demandé de
se retourner et l’a sodomisée « par compassion, pour ne pas la mettre enceinte. » Il y avait un
autre moyen, me semble-t-il... La pauvre gamine s’est fait traiter d’allumeuse et de salope, et
sa mère de mère maquerelle, alors qu’elle avait confié sans crainte sa fille au cinéaste.
L’intelligentsia défend encore avec acharnement Polanski, inquiété par la Suisse en 2009, puis
récemment par la Pologne. Un plumitif de Télérama s’insurgeait pourtant récemment qu’on lui
reproche cette « vieille relation sexuelle avec mineur... » Or, il ne s’agit pas d’une « relation
sexuelle » ordinaire, mais d’un viol sur mineur de moins de 15 ans, par personne ayant autorité,
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avec circonstances aggravantes que la victime a été droguée et alcoolisée, et sodomisée, ce
qui doit être douloureux pour une enfant non habituée à cette pratique, et est moralement plus
dégradant. Quant à Finkielkraut, il est allé encore plus loin dans l’abjection : « À 13 ans, elle
n’était même pas vierge », a-t-il dit à Gisèle Halimi, sur France Inter, pour défendre Polanski.
On peut donc violer quelqu'un sous prétexte qu’il n’est pas vierge. Et cette phrase voulait dire : «
Elle avait déjà couché à 13 ans, donc c’était une salope... » On allègue les souffrances de
Polanski, dont la famille a été victime de l’holocauste et de la secte de Manson. C’est vrai,
mais en quoi Samantha en était-elle responsable ? Et j’ai connu pas mal de déportés ou
d’enfants de déportés qui n’ont jamais sodomisé de fillettes. Je crois même pouvoir affirmer
sans risque que la quasi-totalité des victimes de l’holocauste n’ont jamais sodomisé de fillettes.
Dans les années 80, on voyait aussi des touristes français se rendre, à visage découvert, dans
les bordels de Bangkok pour y consommer des enfants. Je me souviens de l’émission Sexy folies,
sur TF1, où j’ai vu une tenancière de bordel thaïlandais affirmer qu’elle avait de « toutes
jeunes poupées » à offrir à ses clients. Je n’y suis jamais allé, et ces touristes pédo-sexuels
dorment tranquilles. Bientôt, la pauvre Eva Ionesco réalisera un film terrible sur son
enfance, durant laquelle sa mère l’avait transformée en objet sexuel, faisant d’elle des photos
érotiques, quand elle avait entre quatre et douze ans. Un des films où elle apparaissait nue sous
toutes les coutures est passé à la télé vers 1976, avant d’être classé pédopornographique
trente ans plus tard.
Bref, j’ai connu l’âge d’or où les pédophiles pouvaient vivre leur passion morbide sans
problème, sans jamais sacrifier à leurs travers ni les approuver. Mais le gendarme insiste.
Le chef Bussard point de temps en temps le bout du nez et me lance : « Collaborez !
Avouez ce qu’on vous demande et vous partirez ! Et puis ça ne mange pas de pain : vous
pourrez toujours revenir sur ce que vous avez dit ! » Le temps presse : si je veux me rendre à ma
réunion, il faut absolument que je rentre me laver, car je suis de moins en moins présentable. Je
finis par craquer et veut bien dire au gentil flic ADN tout ce qu’il veut me faire dire. Je ne
fréquente pas de site Lolita : j’imagine d’ailleurs que, pour accéder à des sites pédophiles, il faut
tout de même des mots de passe moins transparents... C’est arrivé à des élèves de mon lycée : les
pauvres faisaient, au CDI, une recherche sur les grossesses adolescentes, et ont tapé ces mots sur
l’écran. Elles ont tombées sur des sites pornos mettant en scène des mineures enceintes. Une
collègue, cherchant des sites sur l’enfance en Amérique latine, est quant à elle tombée sur un
site de prostitution enfantine qui lui a balancé une série de pop-ups immondes, m’a-t-elle
dit, dont elle n’a pu se défaire qu’en éteignant son PC. Qu’à cela ne tienne : le gentil flic me
suggère que je pourrai télécharger des images pédophiles via des sites de peer-to-peer : j’ignore
de quoi il s’agit, étant, on l’a vu, d’une impéritie pharaonique en matière informatique...
Mais, en 2010, on ne parle que de çà la télé, à la radio, car la controverse suscitée par la loi
Hadopi bar son plein. Je me souviens d’une couverture de Télérama montrant une jeune femme
qui se masquait le visage de la main : elle avait été condamnée à une amende-record pour avoir
téléchargé sur e-mule des milliers de fichiers musicaux... On voyait des photos avec des
chiffres, des bandes de couleur absolument hermétiques pour moi, qui ne sais pas utiliser une
clé USB ni même lire un DVD. J’ai voulu mettre un jour un DVD en classe. Je l’ai glissé
dans la fente, et ai attendu que ça vienne, comme pour une cassette VHS. Au bout de cinq
minutes, je trouvais le générique un peu long. Les élèves s’amusaient. L’une d’entre elles m’a
78
charitablement, dit : « M’sieur, faut cliquer sur "film" avec le curseur, sinon vous y serez encore
demain... » Mais je suis excédé, défait, sale, épuisé par des années de surmenage, une nuit
blanche et le harcèlement méthodique qu’on me fait subir depuis l’aube. Je veux bien dire ce
qu’elle veut à la gendarmette : elle veut que j’aie visionné des sites pédophiles, que j’en ai
téléchargé, soit... J’admettrais avoir convoyé une tonne de cannabis des Antilles à Saint–
Malo, si elle le voulait. On me tend des feuilles que je signe sans même les relire, car le
gendarme est pressé, et j’en signerai bien d’autres, sans jamais les relire. Vais-je rentrer chez
moi ? Irma prend la relève, laissant son affable collègue ranger le matériel d’analyse. Déjà
titubant de fatigue, je me dirige vers la porte d’entrée, mais elle me dit : « Non, non, c’est
par ici... » Horreur : elle me montre la porte de la cellule, qu’elle ouvre. Je dois me
redéshabiller devant elle, et je resterai dans la geôle de 10 h. 20 à midi... Je gamberge et tourne
en bourrique, le sang coule entre mes fesses, je me nettoie avec les doigts. Ma chance est
d’avoir des selles dures, quand j’en aurai, sinon je n’aurai pas senti que la pisse et la sueur, car il
n’y a pas de papier-toilettes, en cellule : craignent-ils que l’on essaie de s’étouffer avec ?
J’entends, horrifié, la voix de mon fils derrière la porte. Il passait des examens à Paris, et on l’a
convoqué d’urgence pour qu’il dépose, étant témoin des faits.
Vers midi, Irma ouvre la porte et m’invite à sortir. « On va aller chez vous », me dit-elle,
l’air sournois. Puis sa collègue Carlotta, plus souriante, me dit avec enjouement : « Je suis dans
l’obligation, pour votre sécurité et la nôtre, de vous mettre des menottes. » J’en suis estomaqué :
pourquoi cette humiliation de plus pour me raccompagner à la maison ? Et je ne vois pas en
quoi la loque épuisée que je suis déjà pourrait bien représenter un danger pour trois flics
jeunes et armés jusqu’aux dents. Je me laisse donc embarquer dans le panier à salade et on gagne
mon domicile, moi, Irma, Carlotta et le gentil flic qui m’a tiré les vers du nez. Claudine m’attend,
et nous nous étreignons en pleurant sous l’oeil impatient d’Irma. Tudal, épuisé par son voyage
express et l’épreuve qu’il vient de vivre, s’est endormi dans sa chambre. On monte à l’étage, et
le flic avise l’ordinateur, qu’il débranche et confisque. Il s’empare aussi méthodiquement de
tous les CD ou DVD gravés, laissant de côté ceux qui ont été achetés. Claudine pousse la
délicatesse jusqu’à lui donner un carton pour les mettre. Il y a pas mal de CD, car mes
enfants ont fait des copies de tous nos disques de Brassens, Brel ou Ferré : on peut ainsi les
écouter en voiture, les originaux s’abîmant au moindre choc. On m’en a aussi donné pas mal
dans les clubs de jazz où je joue depuis quinze ans. On a acheté des CD gravés, sur des marchés,
lors de nos voyages à Malte, au Maroc, en Italie – ce qui est illégal en France. J’en ai trouvé
aussi dans des braderies, à Emmaüs. Mais jamais je n’ai gravé moi-même un CD : j’en suis
toujours incapable à l’heure où j’écris ces mots.
Je suis assis sur un fauteuil. Claudine me nourrit à la cuillère, car je ne peux pas de me
servir des couverts en menottes. Vont-ils me libérer pour que je puisse me doucher et me rendre
à ma réunion ? Non : Irma m’ordonne de me lever et de les suivre. Désespéré, je comprends que
le flic m’avait menti : on repart vers la gendarmerie... Assommé, je redescends du véhicule. Irma
m’ordonne une fois de plus de me déshabiller, et je resterai deux heures en cellule, affolé
comme un singe en cage, comprenant avec horreur qu’ils doivent tous être au courant, au lycée,
et que je me suis fait avoir : avouer n’importe quoi n’a fait qu’aggraver mon cas, et ça ne
va pas s’arranger. À 15h. 30, Irma rouvre la porte, je remets mon pantalon et mes sandales.
La gendarmerie est devenue une fourmilière : aux quatre flics que j’ai rencontrés jusqu’ici se
sont ajoutés une dizaine d’autres. Toute la brigade du Nord Loiron est venue voir le spécimen.
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Un jeune gendarme sympa me garde devant le bureau d’Irma et me demande où j’ai fait
mon service... Je lui réponds que j’ai été classé P4, et il se marre. Une gendarmette blonde vient
dans le bureau, me sourit et embarque l’ordi qu’on a scellé. Un flic plus âgé, l’air peu amène, lit
ce que j’ai dit ou du moins signé et me lance : « Y a beaucoup de peut-être de je ne sais pas,
dans ce que vous racontez... Faut être plus clair : c’est oui ou c’est non, compris ? »
J’obtempère : comment faire autrement ? J’ignore pourquoi Irma m’a tiré de la cellule, puisqu’au
bout d’une demi-heure elle me redemande de me déshabiller et m’y recolle aussi sec. Je ne suis
qu’un jouet face à l’arbitraire gendarmique, avant de l’être face à l’arbitraire judiciaire.
Je reste une heure de plus en cellule : je suis épuisé, mais je commence à avoir la rage.
Comment peut-on traiter ainsi un être humain ? Irma m’extrait vers 17h. et recommence
aussitôt à me harceler : « Donc, vous nous avez dit avoir téléchargé massivement des fichiers
pédophiles sur e-mule à partir de 2004... » J’ai dit ça, moi ? Je n’en ai aucun souvenir... J’en
ai marre d’être mal rasé, puant et suant – je me lève et j’explose : « Donnez-moi votre flingue
ou achevez-moi ! Je n’en peux plus ! ». « Non ! » fait Irma en se levant, et elle appelle
ses collègues en renfort. Ils me disent de me calmer, tandis que le chef Bussard appelle le
procureur. Carlotta s’approche de moi, toujours souriante, et me dit :« Vous avez l’air un
peu énervé, M. Kernévot... Le procureur ordonne qu’on vous conduise à l’hôpital... » Accablé,
je ne pipe mot : pourquoi l’hôpital ? Il suffirait de me rendre mes comprimés de Lexomil, ou de
me faire prendre une douche... Résigné, j’accepte, et Carlotta me tend les menottes. Le chef,
elle et Irma me fourrent dans la berline. Seul homme entre deux gendarmettes, le chef se la
joue pilote de rallye : il allume son gyrophare, lâche la sirène et fait crisser les pneus, roulant à
120. Admirative, Irma lui fait : « Si on roule sur un caillou, on est mal... »
Je suis complètement démoli, et me recroqueville du mieux possible dans cette auto qui fonce
vers Chambville comme si elle transportait Mesrine. Arrivés aux urgences, je sors à l’air libre,
terrifié de m’exhiber en menottes devant public et usagers de l’hôpital. Magnanime, Carlotta me
dit que je peux cacher mes mains sous le petit pull que m’a laissé Claudine à la gendarmerie.
C’est idiot : tout le monde peut voir que je dissimule quelque chose, et j’aurais mieux fait de
m’en cacher la tête. On traverse le sous-sol des urgences au pas de course, moi et mes trois
Cerbères, devant des infirmiers et des malades médusés. On me fait asseoir dans un petit bureau,
ou arrive bientôt une femme psychiatre, l’air gentil, et qui m’écoute délirer comme je n’arrêterai
plus de le faire. Constatant des risques suicidaires, elle choisit de m’administrer trois Tranxènes,
pour une valeur de 100mg. Je les avale en tenant toujours le verre de mes menottes. Les trois
gendarmes me disent qu’il faut y aller : j’ai le temps d’aller aux toilettes, mais pas moyen
d’accéder au papier ainsi entravé. Puis ma mémoire se trouble : j’ignore comment j’ai pu
retraverser les urgences, en titubant, et encore moins gagner le véhicule, où je m’écroule, KO.
Je ne sais pas non plus comment j’en suis sorti, puis me suis encore dévêtu devant Irma pour
m’affaler sur le bat-flanc de la geôle, après qu’on m’eut... alimenté ! Du moins, c’est ce que je
lirai dans le PV. Comment peut-on faire absorber de la nourriture à un type qui est dans le
coma ? Grandeur et mystères de la gendarmerie et de la Justice. Après tout, la France est
un pays-des-droits-de-l’homme où on a bien laissé les menottes à une détenue pendant son
accouchement... J’entends vaguement le chef signaler à Me Gonzales, qui s’inquiétait, que je ne
suis « pas en état de le recevoir » avant de m’endormir.
Le lendemain matin, Irma m’extrait encore de ma cellule, et me prie de me rhabiller. Je
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m’assieds encore devant son bureau, tout abruti. On me tend un gobelet rempli d’un breuvage
chaud et indéfini, entouré de quelques biscuits secs. Et Irma, qui pète la forme, recommence
son interrogatoire, imperturbable. Elle veut des aveux circonstanciés : les dates auxquelles
j’aurais commencé à visionner des films illicites sur internet, celle ou j’aurais arrêté... Je
marmonne, encore presque endormi, émet des borborygmes, invente des dates, signe les feuilles
qu’elle me tend, balance des détails qui lui plaisent : « Un jour, j’ai vu un avis du FBI
s’afficher sur l’écran... » En effet, ce fake réclamait 200€ pour quitter mon écran. C’est le
genre de trucs qui tombent régulièrement, me dira plus tard un informaticien, quand on
visionne pléthore de sites X, et notamment les plus extrêmes : zoophilie, scatologie, SM –
peu ragoutants, mais légaux. C’est arrivé à un élève du lycée, qui matait ce genre de sites
au CDI. Irma glousse de contentement. Elle me demanderait si j’ai tué le petit Grégory, les
petites Estelle ou Manon, ces petites filles disparues dont on parle souvent, que je dirais oui,
c’est moi, je les ai tuées, violées, dépecées ; je dirais où j’ai enterré leurs restes... Charitable, son
collègue me dit : « Voulez-vous que je vous tienne la main pour signer ? » J’ai un sursaut
d’orgueil : « Non merci, ça ira... » J’espère pouvoir enfin rentrer chez moi, non plus pour me
rendre à ma réunion, mais pour me laver.
Espoir vain. Carlotta, qui supervise donc les opérations sans jamais m’avoir interrogé,
m’annonce que je dois remettre les menottes... « Pour rentrer chez moi ? » lui dis-je,
suppliant. « Euh... Pas encore. Au vu de vos aveux, il est possible que le juge décide de vous
incarcérer. » Complètement démoli, je ne réagis même plus, et me laisse embarquer par les trois
pandores. On arrive toutes sirènes hurlantes près du Tribunal de Chambville, où on passe par une
issue réservée aux véhicules de la Justice. On grimpe deux étages dans des couloirs sinistres où
rôdent des robes noires et des uniformes bleus. Irma ouvre la porte d’une cellule, mais je n’y vois
qu’une dalle en béton. Je m’y allonge, sans m’être dévêtu cette fois, car on m’a laissé les
menottes. Mes vêtements souillés et ma pauvre veste d’été toute froissée répugneraient à un
SDF. Je tremble de fatigue.
On me sort et je suis dirigé dans le bureau d’une travailleuse sociale, du SPIP : ce n’est pas un
nom d’écureuil, mais l’acronyme du « Service pénitentiaire d’insertion et de probation »,
organisme obscur dont les membres font le lien entre mis en causes, condamnés, magistrats et
victimes. Cette dame me relit les morceaux choisis de ce que j’ai proféré, grommelé et signé,
signé, encore signé pendant ces deux jours de torture. J’émerge vaguement des brumes de la
nuit, mais me demande quand même si j’ai vraiment dit tout ça. Hélas, je suis parano, mytho,
maso, surmené, borderline : en garde à vue, ça peut donner le meilleur du pire. La dame
évoque la possibilité de me faire loger en foyer, loin de ma voisine...
Pus Me Gonzales surgit, en robe, ce qui m’impressionne. Je l’accompagne, toujours hâve,
titubant et menotté, tandis que les trois gendarmes suivent, derrière. « Vous allez
comparaître devant un juge... Vous avez le droit de vous taire, ou de parler. Je ne vous
conseille pas de vous taire. Je lui ai déjà touché mot de votre situation, et j’espère éviter la
détention. Courage. »
Me voici devant un bureau derrière lequel surgit un jeune juge, qui n’a pas l’air féroce,
pourtant, et son greffier, quadragénaire au visage criblé de trous, comme s’il avait eu la variole. «
Eh bien, M. Kernévot, on n’a pas l’habitude de voir des gens comme vous dans cet endroit... » Il
me rappelle ce qu’on me reproche, résume le fatras d’insanités que j’ai signées en garde à
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vue... J’essaie de protester, en disant que j’ai été malmené. Me Gonzales tousse assez fort pour
que je comprenne qu’il ne vaut mieux pas aborder ce sujet. Puis je confirme tout ce que j’ai
signé, ayant surtout envie qu’il me laisse rentrer chez moi. Au bout d’un quart d’heure environ,
ce juge, que je ne reverrai plus, me signale ma mise en examen pour agression sexuelle,
détention d’une image à caractère pornographique représentant un mineur et décide d’un contrôle
judiciaire hebdomadaire, ainsi que d’une commission rogatoire qui interrogera les témoins de
ma vie. Il m’impose aussi des « soins psychiatriques d’urgence, y compris sous le régime
de l’hospitalisation immédiate. » Il ne m’interdit pas d’exercer : je n’en crois pas mes
oreilles... Les trois gendarmes qui tapissaient le mur du fond s’en vont. Je comprends qu’ils
ne sont restés là qu’au cas où le juge aurait décidé de m’emprisonner, auquel cas ils m’auraient
conduits illico au centre de détention... Me Gonzales me raccompagne : « Ouf ! Vous vous en
sortez bien ! » Je le crois et lui en suis reconnaissant. En fait, ce jeune juge vient d’initier un
processus de harcèlement et d’humiliation terribles, dont l’aboutissement sera ma destruction
et mon anéantissement de la société par une « Justice » qui ferait pâlir Kafka de jalousie.
Une collègue de mon avocat me ramène à la maison, où Claudine, stupéfaite, voit sortir d’une
voiture cette loque titubante, hagarde et dépenaillée qu’elle met quelques secondes à
reconnaître. Avant de m’embarquer, le chef Bussard lui avait dit : « On va travailler à
charge et à décharge, 50 – 50 ! » Je me demande où étaient les 50% de décharge : au sens de
poubelle, peut-être ?
82
II
C’est un inimaginable chemin de croix qui commence. Je veux bien admettre avoir manqué de
respect à Kim pendant les vingt minutes qu’on duré son exposé, mais je crois déjà avoir payé au
centuple, durant cette garde à vue, les tourments que je lui ai infligés.
Nous devons nous rendre le lendemain moi, Claudine et Tudal au mariage de la fille de
ma cousine, dans le Finistère... À peine douché, je m’habille et nous filons. On arrive en retard
à la cérémonie, puis on ira banqueter dans un restaurant situé, il faut le voir pour le croire,
dans les dépendances d’une centrale nucléaire désaffectée... Je suis épuisé, mais parviens à jouer
du saxo pour animer la soirée, alors que maman fait preuve d’une belle résistance en tenant
jusqu’au soir. Elle agite même un foulard, comme pour dire adieu à la vie, qu’elle ne quittera
pourtant que dans quatre ans...
Il me faut pointer chaque lundi à 14h. à la gendarmerie d’Erville, où je viens donc d’être
torturé. Je ne reverrai plus le chef Bussard, dont le poste principal est ailleurs, mais la sinistre
Irma sera fidèle au poste. C’est très humiliant de sonner, puis d’attendre que le portail s’ouvre.
J’ai l’impression que tous les yeux du quartier sont rivés sur moi, derrière les rideaux des
fenêtres. Il m’est difficile de me rendre chez mes parents, car le séjour ne peut excéder une
semaine.
Irma m’attend, chaque lundi, le regard triomphant, et me tend la feuille à signer. Je me
hasarde à lui dire que ma garde à vue a été violente, et que j’ai déliré devant elle et devant
le juge, face à qui j’ai comparu dans un état proche de l’Ohio... Elle me répond en rigolant
: « Mais non ! Croyez-moi, y a eu pire... On a été sympa...» C’est le discours que m’a
tenu mon beau-père, quand il a organisé une petite fête pour ses 60 ans. Ses anciens camarades
d’Algérie l’entouraient. J’entendais qu’ils parlaient de la gégène. « Dans le fond, ça ne fait pas
mal... » disait l’un d’eux. Maurice a vu que j’écoutais, et s’est retourné vers moi, l’air furieux : «
Non, mon petit Martial, la gégène, ça fait pas si mal ! Et d’ailleurs, vous la méritez, vous, la
gégène ! » J’ignore si lui et ses potes se l’étaient appliqué... Quand on pratique une activité
qui s’écarte de ce qui est admissible, comme la torture, on s’y fait et on finit par trouver ça
normal, puisque c’est la norme. « Vous savez, ajoute Irma, on n’est pas frais, quand on sort
de garde à vue... » Pas frais : j’étais souillé de pisse, de sueur et de sang, hagard, délirant,
dépenaillé, humilié – et tout ce que la gendarmette trouve à dire, c’est : « On n’est pas frais,
quand on sort de garde à vue... »
Mais le pire est à venir. L’enquête de « personnalité » est confiée à un gendarme de
Blémont, un nommé Bouvreuil, qui va consciencieusement s’appliquer à me démolir auprès
83
des « témoins » qu’il va convoquer. On a obtenu qu’il n’interroge pas mes parents : ma mère
ne résisterait pas. Il est venu chez nous, un jour d’été, avec une collègue, dans une voiture
banalisée. Ils ont pris des photos de la maison sous tous les angles, intérieur et extérieur, comme
si on y avait torturé et enterré des gens. Le flic a un appareil sophistiqué, et il se la joue pro : il
recule, zoome, se livre à des réglages savants sous l’oeil admiratif de sa jeune collègue. « Il n’est
pas utile que je rencontre M. Kernévot », a-t-il froidement fait savoir à Claudine. Elle lui donne
une liste d’amis qu’il pourra interroger, et ce sera à moi d’avoir la tâche pénible de les prévenir.
Claudine évoque ma cousine de Gwitalneufret, qui a deux filles. Le chef a l’air intéressé, et
lui dit qu’il lui téléphonera. Par contre, il ne juge pas utile d’aller voir mon beauf à Chinon...
C’est inespéré, me dis-je, car j’ai évidemment tout à craindre de Gérard et de sa femme, vu la
façon dont ils me narguent depuis mon faux-pas de 2002. Or, ce flic perfide fera le contraire : il
n’appellera pas ma cousine, mais ce fera un plaisir de contacter le beauf. Et les gendarmes n’ont
pas le droit de mentir, paraît-il... C’est un supplice de prévenir les gens de ma situation : à
chaque fois, je pleure, et les gens qui m’aiment bien sont consternés. Je crois de plus naïvement
que l’« enquêteur » s’en tiendra à cette liste... Il me faut aussi me rendre chaque mois chez
un psychiatre. J’opte pour une femme médecin de Chambville, le Dr Dunoyal, qui me paraît
compréhensive et me met sous antidépresseurs, camisole chimique nécessaire pour encaisser
les coups que je vais prendre.
J’espère pouvoir reprendre à la rentrée, puisque je suis présumé innocent et que la Justice
ne me l’interdit pas. J’ai d’ailleurs surveillé les épreuves du Bac, et corrigé cent copies. J’aurais
pu bénéficier d’un congé de maladie après mon opération, ai-je dit, et me dispenser ainsi des
derniers cours, des surveillances et des corrections. De plus, je dois normalement corriger
cinquante copies et faire passer cinquante candidats à l’oral. Or, je ne peux décemment
faire passer d’oraux avec des saignements anaux... Difficile de rester dans une salle de 7h.
30 à 18h. et d’entendre des élèves tout en me demandant si je vais avoir des fuites. Il est
interdit de quitter la salle d’examen pendant que des candidats y sont, même pour aller aux
toilettes. Mais, en fin d’année, beaucoup de profs se font porter pâles lors des corrections. J’ai
connu un collègue de philo, à Chambville, qui avait soutenu une thèse de mille pages, puis s’était
mis en congé de maladie avant le bac... Et je suis d’une conscience professionnelle
maladive. Je ne tiens ni à passer pour un fumiste, ni à ce que mes collègues aient plus de travail
par ma faute. J’ai donc demandé au rectorat qu’il me confie cent copies, pour pallier mon
incapacité à interroger des candidats. Et j’ai reçu mon emploi du temps, accompagné du
trombinoscope de mes trois classes : il y a parmi elles des élèves que j’ai eus l’an passé, en
seconde, et avec qui je m’entendais très bien. Je reconnais aussi des petits frères et petites
soeurs d’anciens élèves, et cela m’émeuh, comme on dit dans le Loiron, département agricole.
Le proviseur me convoque au lycée vers le 20 août. Je rase les murs... Quelques
collègues présents me regardent comme si j’étais un revenant, d’autres font comme si de rien
n’était et me saluent gentiment. M. Pignol a l’air désolé, mais il me signale qu’il va demander ma
suspension, car l’enquête gendarmique va interroger tous mes collègues de lettres et les
membres de l’administration, sans oublier infirmière, assistante sociale, documentaliste... «
Difficile de vous voir reprendre sereinement dans de telles conditions », fait-il. Mais il
pense plutôt à son confort qu’au mien : le proviseur entame sa dernière année, et ne tient
pas à avoir mon problème à gérer. Je suis anéanti. Cela ne l’a pas empêché de m’infliger une
fausse joie terrible en m’expédiant les photos de « mes » élèves... Je recevrai en salve
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quantité de messages du rectorat, du ministère, de la Justice... qui me signifieront chaque fois
des interdictions ou obligations diverses. Appelé, le syndicat m’apprend par le biais de son
spécialiste juridique Ivan Dupont que, de toute façon, le recteur a obligation de suspendre un
enseignant mis en examen pour « agression sexuelle », ce qui se comprend : l’expression a une
lourdeur sémantique extrême. « Mais je suis aussi interdit de tout enseignement dans le
supérieur », fais-je. Rigolard, Ivan Dupont répond : « Eh oui, il peut y avoir des
dommages collatéraux. » Mon sort ne suscitera jamais chez lui de compassion particulière.
Je rencontre Me Gonzales dans son cabinet, à Chambville. Il est navré que le rectorat me
suspende, sachant qu’il a obtenu du juge l’assurance que je ne serai pas interdit d’exercice, et
me dit qu’il faut envisager un recours. Ma première non-rentrée de septembre 2010 va être
une horreur. Être condamné au parasitisme, tout en sachant que, dans mon dos, le gendarme
Bouvreuil va s’appliquer à brosser de moi le portrait d’un quasi-violeur de Kim est
insoutenable. Comble de malchance, le collège où travaille Claudine écope d’un principal
calamiteux. On apprend sur internet qu’il projetait de créer une agence matrimoniale en...
République Dominicaine, ce qui paraît louche. Il a commencé par faire quitter à tous les profs
les salles qui sont les leurs depuis des années... Claudine a dû déménager en hâte les piles de
livres et de documents qu’elle avait emmagasinés depuis vingt ans, tout ça parce que le
nouveau chef veut commencer son action par un salutaire brain storming... Cet illuminé, lors
de la réunion de prérentrée, lance aux parents d’élèves de 6ème, tout sourire, qu’ « au collège, on
ne se rencontre pas de drogue dure ! Seulement du cannabis ! » Parents et enseignants sont
estomaqués. Bref, durant les trois années durant lesquelles il va sévir, ce principal incompétent
mais persuadé du contraire, comme c’est le cas en général, va s’appliquer à détruire ce que
l’équipe éducative de son établissement a patiemment tissé depuis des années. Il va
décourager les initiatives pédagogiques, monter les profs les uns contre les autres à coup de
confidences faites aux uns à propos de leurs collègues, menacer ceux qui regimbent...
Claudine va ainsi passer sur moi sa colère à me voir proscrit et à devoir supporter les lubies
de cet hurluberlu, qui se montre par ailleurs pressant avec les mères d’élèves qui lui plaisent –
jusqu’à accompagner l’une d’entre elles à un enterrement où il ne connaît personne... Pour
m’occuper, je tronçonne avec frénésie les vieux arbres de notre propriété, ramasse les fruits
de l’automne, essaie de bricoler, repasse... Mais tout ce que je fais est mal. Claudine désigne un
tas de fringues que je viens de mettre deux heures à repasser : « Et ça, tu le fais quand ? » criet-
elle. Je m’applique à cuisiner, et concocte une ratatouille. « Pourquoi as-tu coupé les
aubergines en rondelles, me reproche Claudine. C’est meilleur quand on en fait des carrés ! »
Penaud, je lui montre la recette, qui vient d’un recueil de sa maman. Mais elle rétorque : « C’est
une vieille recette ! »... Remonterait-elle au Moyen-âge que l’on pourrait quand même la
savourer, me semble-t-il. Elle a toujours été pète-sec, c’est vrai, son tempérament réaliste
supportant mal ma propension à rêvasser. Un jour, le couvercle d’un poêle à frire s’est cabossé
tout seul, une sorte d’appel d’air ayant fait le vide entre lui et la poêle. « Mais ça ne va pas,
qu’est-ce qui t’a pris ? » a balancé Claudine. Comme si je m’étais amusé à taper sur un
couvercle à coups de marteau...
85
III
Pour m’occuper, je me mets, début septembre, à tailler les mauvaises herbes du talus, à
la faucille. Mais je dérange un nid de guêpe, et trois me piquent au cou, derrière un genou
et à la cuisse – comme en 1991, quand une attaque similaire m’avait valu une hospitalisation
d’urgence puis une série de séances pour me désensibiliser... Cette fois, je me dis que je
vais crever, et que ça sera bien comme ça. Je n’appelle pas les pompiers. Je me rase, pour faire
un cadavre présentable, et m’allonge, attendant l’oedème fatal. Mais rien ne vient : je gonfle fort
aux endroits atteints, mais la désensibilisation que j’ai subie naguère s’avère hélas efficace...
Quelques jours plus tard, peu avant que Claudine et moi devions aller à Paris pour emménager
Tudal, j’apprends une terrible nouvelle. Le mari d’une autre petite cousine que j’aime beaucoup
est mort subitement, à New-York, où il était trader... On venait à peine de recevoir le faire-part
de naissance de leur bébé, qui a six jours. On remplit ma voiture d’étagères, de victuailles et
d’objets et on part très tard d’Erville pour gagner la capitale, après avoir acheté une gerbe.
L’appartement de Tudal se situe au cinquième étage d’un immeuble. On arrive vers minuit, je
porte le plus possible de choses, mais mon cou me fait mal. Je glisse avant d’atteindre la porte
et m’affale dans l’escalier... Riz, nouilles et farine descendent jusqu’au rez-de-chaussée. À
deux heures du matin, je nettoie et ramasse encore tout ça avec une pelle et une brosse. La
cérémonie a lieu au cimetière de Montmartre. On se perd dans le métro, avec ma gerbe énorme
qui m’attire des regards agacés ou amusés. Complètement à la rue, mais pas dans la bonne,
Claudine et moi devons héler un taxi pour qu’il nous emmène à l’église. Puis la troupe se dirige
vers le cimetière. La pauvre cousine porte son enfant dans ses bras. Elle s’assied devant le
caveau et on attend que les ouvriers y descendent le cercueil. Mais, horreur, le cercueil, fait
aux dimensions américaines, est trop grand : impossible de le rentrer. On nous dit qu’il va falloir
en scier les extrémités... Le bruit sinistre pétrifie l’assemblée. Le bébé s’impatiente : il
pleure. Pour l’apaiser, la mère lui donne le sein pendant qu’on descend enfin sous terre le
cercueil de son mari...
Cette parenthèse terrible est comme l’annonce que rien de bon ne sera à attendre de la
suite. Les premiers échos de l’enquête de moralité me parviennent. Les amis interrogés me disent
que le gendarme Bouvreuil est très affable au téléphone, puis glacial dans son bureau, surtout si
on n’a rien à dire contre moi. Plusieurs, dont Marielle, en sont réduites à dire que je ne parle
qu’aux agrégés, à la suggestion du flic. Visiblement, mon agrégation l’obsède... Comme si on
ne pouvait parler qu’aux agrégés ! À Henri IV, peut-être... Mais il faut lâcher un défaut, sinon les
pauvres témoins qui me sont favorables ne sortent pas. Et la plupart oublient de dire ce que
j’ai fait de bien dans ma vie, car l’expression « agression sexuelle » les tétanise. Paulette,
ancienne collègue de Chambville, demande, un peu inquiète, ce que cela signifie. Sévère, son
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interlocuteur répond : « C’est tout ce qu’il y a au-dessous du viol ». Certes, mais une telle
définition laisse le champ aux interprétations les plus sombres. Et c’est d’ailleurs faux :
j’irai assister à quantité de procès, à Chambville, avant le mien, histoire d’être au courant, et
verrai un jour un prévenu répondant du chef d’agression sexuelle pour plusieurs pénétrations
buccales, anales et vaginales non consenties sur son épouse... Naïvement, je dirai à mon avocat :
« C’est le mari, donc il a des circonstances atténuantes ? » « Pas du tout, au contraire ! me
répondra-t-il. C’est une circonstance aggravante. Vous avez assisté à ce qu’on appelle un procès
pour viol correctionnalisé... » Quel quidam peut comprendre ça ?
Philomène, une très belle femme que j’ai connue comme collègue, puis comme mère de
deux filles que j’ai eues toutes deux deux ans comme élèves à Berthollet, intéresse beaucoup le
gendarme. Mais la pauvre Philomène n’a rien à me reprocher, ce qui ne plaît pas du tout à l’«
enquêteur ». « Comment se fait-il que vous n’ayez rien à reprocher à M. Kernévot, lui dit-il, ce
n’est pas normal ! Êtes-vous sûre qu’il n’allait pas dans leur chambre tripoter vos filles ? »
Effarée, la pauvre Philomène persiste à me dépeindre comme un type attachant, travailleur,
dévoué... Le flic ironise : « Est-ce que par hasard vous ne seriez pas sa maîtresse ? » Et il va
en interroger une bonne trentaine en usant de telles méthodes...
Ce type est supposé travailler à charge et à décharge, et respecter la présomption
d’innocence... Bonne blagues, surtout contre un prof, qui n’a pas du tout le statut d’un autre
citoyen face à la Justice. Le pauvre documentaliste de mon lycée, Hubert, se trouve tout
penaud devant le gendarme Bouvreuil. Hubert devait venir manger chez nous peu après, ce qui
ne plaît pas du tout au flic. Il lui déballe tout ce que j’ai signé en garde à vue, et il reprend :
« Maintenant, vous êtes sûr que vous voulez toujours aller manger chez M. Kernévot ? » Hubert
lui a dit auparavant que je ne me comportais pas de manière sympathique, envers les élèves, au
CDI, surtout parce que je leur criai dessus pour qu’ils cessent de bavarder... Mais le
documentaliste a une voix si sourde et inaudible qu’il se fait souvent bordéliser, et j’essaie alors
de calmer les élèves. Il ne dit rien du fait que j’aide souvent certains élèves bénévolement au
CDI, en leur faisant des oraux blancs quand ils doivent passer le rattrapage du bac, ou en animant
un atelier d’écriture. Il ne dit pas que je l’ai toujours invité chaque fois que j’ai organisé
une sortie au théâtre, ou une rencontre avec quelqu'un, ni que j’offre souvent au CDI des
bouquins que j’ai en double ou que je dégote chez Noz, Emmaüs ou dans une braderie. Le
pauvre Hubert tremble devant le flic, comme beaucoup devant l’uniforme qui culpabilise
d’office ceux qui comparaissent contre leur gré devant lui. Et les gens qui m’aiment bien
oublient les services rendus et restent cois. Ceux qui iront de leur propre chef me débiner seront
moins inhibés ! En effet, j’ignore encore, fin septembre, que le jeu de massacre va commencer.
Le chef Bouvreuil a lancé l’enquête au lycée : pas seulement auprès des gens que le proviseur
m’a signalés, mais en lançant un appel aux bonne volontés et à la délation... C’est dire que la
bête humaine, une fois excitée, va pouvoir se lâcher. Mais je ne lirai pas le PV avant février.
Me Gonzales moralise souvent, dans son cabinet, et tient pour acquis les délires signés en
garde à vue. Sarkozy vient, en juillet 2010 donc, de réformer la garde à vue, qui exigera
désormais la présence d’un avocat au bout de deux heures : hélas, j’ai connu une des
dernières de l’ancien régime. Celle que j’ai vécue est illégale, mais je ne le sais pas encore, et
mon avocat – qui a six mois pour la faire annuler –, n’y voit rien d’anormal : « Non, votre garde
à vue s’est bien passée... Les gendarmes ont été très gentils avec moi... » Je n’ose pas lui
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répondre que ce n’était peut-être pas son expérience qui comptait...
Le juge qui m’a mis en examen m’ordonne aussi de me rendre chaque mois dans le local du
SPIP, où une travailleuse sociale doit vérifier que je respecte mes rendez-vous médicaux,
ainsi que mes activités professionnelles et mon interdiction de contacter Kim et ses parents. Je
dois aussi lui fournir mon bulletin de salaire et papoter avec elle pendant une demi-heure. Ce
n’est pas la dame que j’ai vue au TGI, qui était plutôt bien faite, mais une créature maigrichonne
et disgracieuse à qui son regard mi-clos donne un air sournois. J’ignore encore que je devrai
subir ses remarques blessantes et ses sous-entendus mesquins pendant sept ans. Me Gonzales
a pourtant été clair : « Le SPIP ? Ça ne sert à rien, sinon à vous attirer des ennuis si vous ne tenez
pas le discours qu’ils veulent vous entendre tenir... S’ils font un bon rapport sur vous, les
magistrats n’en auront rien à foutre. Par contre, si leur rapport est mauvais, là ils s’en serviront
contre vous. Vous avez deux amis : moi et la psychiatre qui vous suit, que je connais bien, et qui
est honnête. Tout le reste – gendarmes, juges, SPIP – ce sont vos ennemis : donc, attention... »
J’aurais dû mettre ce conseil en pratique, mais comme je n’ose plus sortir de chez moi et que
l’enquête du gendarme Bouvreuil va bientôt brosser de moi le portrait d’un quasi-violeur, j’ai
peu de gens à qui me confier, et je ne me confierai que trop à cette spipette qui me traite
d’emblée d’« agresseur sexuel », alors que je suis présumé innocent, paraît-il. Cela dit, elle
va quand même parfois m’encourager à faire de la musique, à écrire un peu, à faire quelque
chose quand je serai particulièrement réduit à l’oisiveté et au désespoir. Mais son rôle sera
essentiellement négatif. Elle n’est qu’un rouage du harcèlement judiciaire qui m’a agrippé et ne
me lâchera plus.
Me Gonzales me signale en outre que je vais subir deux expertises, psychiatrique et
psychologique... La « Justice » – je ne devrais employer ce mot qu’entre guillemets, pour bien
distinguer l’institution qui va me broyer de la qualité morale qu’elle est supposée défendre – ,
me soigne aux petits oignons. Tout cela doit coûter une fortune à l’État, et ça ne fait que
commencer... L’avocat m’apprend que la psychiatre est réputée pour sa compétence, mais aussi
pour sa férocité. « Soyez vous-même et ça se passera bien ! » conseille Me Gonzales. Puis
il se penche vers moi et me dit : « Je lui ai touché mot de votre histoire... Elle ne devrait
pas vous éreinter. »
Aussi est-ce, comme d’habitude, terrorisé que je me rends à son rendez-vous, à l’HP de
Chambville, en prenant soin d’y être avec une heure d’avance... La psychiatre m’appelle d’un air
pète-sec et me dit de m’asseoir. Elle est de type auvergnat, et son accent connaît de brusques
pics d’intensité : je m’attends presque à la voir lancer les célèbres youyous des femmes
auvergnates, qui communiquent ainsi de volcan en volcan pour se demander où sont fourrés leurs
bougnats de maris. Mais elle ne me pose que des questions qui me paraissent banales : relations
avec mes parents, avec la gent féminine, souvenirs d’enfance, boulot... Je me risque à évoquer
les déboires vécus à Trémaloc, mais elle n’a pas l’air d’apprécier. Cela dure à peine une heure,
elle ne prend aucune note, puis lance : « Mais enfin, pour votre histoire, là, vous regrettez,
ou non ? ! » Je réponds : « Oui, oui, bien sûr », mais je ne dois pas avoir l’air assez
convaincu, car elle clôt l’entretien sans ménagements.
J’appelle Claudine, qui me soutiendra toujours avant chacune de mes épreuves, pour lui
dire que ma prestation n’a pas été brillante. Mais les pains dans la gueule pleuvent :
j’apprends que la collègue qui me remplace n’est autre que ma meilleure élève de 2de, dans la
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classe que j’avais en 98-99 à Chambville... Marielle m’apprend qu’elle est toute contente de
me remplacer : « Je vais lui demander de ses nouvelles ! » a-t-elle dit. Marielle lui a
répondu que ce n’était peut-être pas nécessaire. Ma suspension est supposée durer quatre mois,
mais le proviseur lui a fait savoir que ça durerait sans doute plus longtemps... Que va-t-elle
penser de moi ?
Je me rends toujours tous les quinze jours voir mes parents, qui s’étonnent un peu que je
n’aille pas très loin en vacances. Mais le contrôle judiciaire hebdomadaire rend difficile les
escapades lointaines. Le chef Bouvreuil, en vacances, a laissé à sa collègue, qui
l’accompagnait quand il a mitraillé de photos la maison le soin d’interroger Gladys, revenue
d’une tournée aux USA, et mon meilleur ami, avec qui je fais du jazz depuis quinze ans. Sera-telle
plus soucieuse que M. Bouvreuil du respect de mes droits ? Non : elle affirme à l’une et à
l’autre que j’ai téléchargé des « quantités massives de fichiers pédopornographiques... » Gladys
est remontée et me fait une scène terrible. Elle reproche de les avoir privés de relations avec leurs
seuls oncle et cousins... C’est vrai, mais je pense qu’un peu d’affection et d’intelligence aurait dû
lever ma proscription familiale depuis longtemps. Elle s’en va, et passera le plus clair des années
qui vont suivre à sillonner la planète, en tournée ou en vacances. Quand à mon pote musicien, il
va me battre froid pendant deux ans... La fliquette a eu la délicatesse de lui dire que j’étais « un
danger pour ses filles », qui m’aiment bien pourtant, et ça sera un crève-coeur de plus que d’être
également interdit de séjour de ce côté...
Je pense évidemment très fort au suicide, mais je me dis que mes bourreaux seraient trop
contents. C’est encore ce que je me dis aujourd’hui : pour combien de temps ?
L’expertise psychologique aura lieu à Rennes, dans la Cité judiciaire, dont la forme bizarre
évoque une capsule spatiale. Elle est confiée à une jeune universitaire, prof de psycho à Angers,
et qui doit arrondir ses fins de mois en tarabustant des mis en cause. Je me suis encore blindé au
Lexomil et au bêtabloquant. La jeune femme, plutôt jolie, dont les longs cheveux noirs et
bouclés évoquent pour moi un beau poème de Baudelaire, essaie de me mettre à l’aise : on
va causer pendant trois heures, mais on pourra observer quelques pauses. Je ne pige pas
qu’une expertise psychologique dure si longtemps, alors que l’autre a été bâclée en moins
d’une heure. Mais cette fois, je peux parler de Trémaloc, de ma mère, de mon addiction... La
psy évoque des relations qui dépassent le cadre des rapports entre enseignants et profs, à
l’université... Je suis parano, on le sait, et ai toujours tendance à admettre que j’ai fauté, mais je
ne vois pas : mes étudiants ont toujours apprécié mon investissement et mon efficacité. Mais
j’ignore à ce moment que la psy a sous le coude les échos d’une enquête qui a interrogé les
témoins de ma carrière... jusqu’en 1993 ! Le chef Bouvreuil a appelé Ludmilla Chauchart, la
fumiste de Rennes 2, qui a rappliqué dare-dare à Blémont, avide de cancaner, et a parlé de la
pauvre folle qui nous avait mis l’un contre l’autre... Pas un mot, par contre, des centaines
d’heures passées à préparer mes cours aux dépens de ma thèse, ni du fait que j’allais en cours
avec la grippe, bravant la neige ou le verglas. Ludmilla, elle, a pris ma relève après un semestre,
en DAEU : la première chose qu’elle a faite a été de se mettre huit jours en congé pour un pet
de travers...
Les dés sont donc pipés : comment les psys, déjà briefés par les flics et le juge, pourraient-ils
avoir de moi une vision objective ? La psy me demande, après une pause pipi, si je suis
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d’accord pour passer le test de Rorschach. Bah, pourquoi pas ? Je connais ce test ancien, et
doute de sa fiabilité. Il faut interpréter des taches d’encre faites sur des feuilles qu’on a pliées,
et qui évoquent immanquablement des rapaces aux ailes déployées ou des fontaines d’eau
jaillissante... Je me prête à ce petit jeu avec bonne volonté. L’entretien dure trois bonnes heures.
La jeune praticienne a l’air contente de ma collaboration, se lève et me tend la main comme si
j’étais un patient ou un étudiant plutôt qu’un mis en cause. Elle me dit en partant :
« Entre nous, M. Kernévot... Avez-vous fumé du cannabis, avant d’accueillir Kim ?
–Mais non ! Je n’en ai jamais pris ! » réponds-je, interloqué. Je devais donc avoir l’air
particulièrement niais, devant la pauvre Kim, qui a dû affronter comme elle a pu cette
situation imprévisible. Mais pourquoi m’avoir ensuite suivi à l’étage, pris le thé avec nous,
avoir parlé avec moi au téléphone ? J’aurais peut-être dû dire que j’avais fumé un joint, ce qui
m’aurait fait relaxer, comme le meurtrier de Sarah Halimi, ou ce type de 19 ans qui, à Laval, en
2021, s’est masturbé dans la bouche d’une petite fille de cinq ans dont il avait la charge,
après lui avoir demandé de le masturber et lui avoir caressé sexe et fesses... Il n’a écopé que d’un
an de prison, pour « agression sexuelle » – et non viol pédophile: il avait certes fumé un joint...
En attendant les conclusions, Me Gonzales tient à me lancer dans un recours administratif
contre le rectorat de Nantes. Il allègue que la Justice ne m’interdit pas d’enseigner, et que ma
suspension viole la présomption d’innocence et me porte un préjudice professionnel et moral
indiscutable. J’hésite, car ce recours coûte quand même 3000€, ce qui s’ajoute à ses honoraires.
J’appelle avec appréhension le sous-DRH du rectorat, qui est dans ses petits souliers : « Vous
lancez un recours ?... C’est la première fois qu’on en a un... Oui, vous êtes présumé innocent, hé
hé, mais comprenez-vous l’expression agression sexuelle a de quoi refroidir... On applique le
principe de précaution. » J’aurais aimé qu’il l’applique à Saint-Salomon et à Trémaloc, son
principe de précaution, notion absente du Code pénal, d’ailleurs, contrairement à la
présomption d’innocence...
Pour ne rien gâter, Gérard a téléphoné à sa soeur pour lui dire que le flic Bouvreuil va le
convoquer... Le perfide gendarme lui avait assuré le contraire, et m’avait contraint à prévenir ma
cousine, qu’il n’est finalement pas allé voir. C’était une astuce pour éviter des arrangements
familiaux. Avec la noblesse qui lui sied, mon beauf a dit à Claudine qu’il allait « dire la
vérité ». Je me méfie un peu de sa conception de la vérité, et aurait dû lui en toucher mot à ce
moment : mais jamais je n’aurais imaginé ce qu’il allait vomir à la gendarmerie.
Je lance donc, début décembre, un recours administratif qui échoue. La défense du
rectorat allègue que la suspension, étant donné des cas similaires, ne viole pas la présomption
d’innocence, puisque ce n’est pas une sanction, au sens administratif du terme, et que je ne
souffre pas de préjudice financier, car je perçois mon salaire dans sa totalité. J’ignore que le
rectorat ne me pardonnera jamais d’avoir lancé cette procédure, qui a dû lui coûter de l’argent et
sera considérée comme un acte d’insolence envers la hiérarchie. Sa réaction ne tarde pas : le
surlendemain de cet échec, je reçois un arrêté qui me fait passer... à mi salaire ! L’avocat ne me
demande finalement « que » 600€, mais ce recours catastrophique va me priver de 1500€ par
mois. C’est le maximum possible, car la DRH ne peut pas baisser plus, sauf pour les cas qui
n’offrent aucun doute : ils concernent des fonctionnaires déjà emprisonnés pour crime
flagrant, comme cette prof d’Angers qui a tué ses trois enfants. J’appelle la DRH pour lui
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demander si je peux quand même me porter candidat pour un boulot en fac, comme je suis
qualifié aux fonctions de maître de conf’. Je peux aussi postuler comme PRAG en Fac ou en
IUT, voire à l’Académie française – où les mineurs sont rares –, comme responsable littéraire
pour l’équipe du dictionnaire. En tant qu’ancien lauréat, mes chances sont réelles. Mais le sous-
DRH, que l’issue du recours a rendu triomphant, m’affirme : « On préviendra tout service
recruteur de votre situation... Sauf si vous démissionnez pour aller dans le privé. »
Mes années d’efforts pour me faire qualifier sont réduites à néant. D’ailleurs, la
suspension rend toute candidature impossible : il faut, en effet, y joindre le dernier arrêté
stipulant d’une situation dans la fonction publique. Or, il s’agit pour moi d’un arrêté de
suspension... Aucune fac ne peut recruter quelqu'un de suspendu.
Pendant cinq ans, le rectorat de Nantes va ainsi m’interdire de postuler à tout emploi, dans le
plus grand irrespect de la loi et de la présomption d’innocence – même des occupations sans lien
avec des mineurs (alors que je n’ai aucune interdiction d’enseigner) : un travail de diffuseur pour
une revue culturelle des Pays-de-Loire, deux emplois de directeur d’association culturelle
proposés par la région Bretagne, voire des modestes boulots de formateur au GRETA... La
France est en crise, mais l’Éducation nationale préfère me payer au SMIC en me laissant dans le
formol plutôt que de me voir exercer une activité de fonctionnaire. Un exemple de plus de
l’absurdité ubuesque de l’Administration. Je lis dans un journal qu’un haut fonctionnaire de la
SNCF est suspendu depuis dix ans... mais à plein salaire ! Quel gâchis... Et que dire du
négationniste Faurisson, payé à plein temps pendant 16 ans au CNED, sans y effectuer le
moindre travail, et ce jusqu’à sa retraite, dont il a donc bénéficié à taux plein... pendant 29 ans,
puisque le bougre est mort à 89 ans ! Ou de ce toubib quimpérois jugé incompétent, dont
on saura, en 2018, qu’on l’a rétribué 7300€ par mois durant... 30 ans pour ne rien faire. Sans
omettre ce porte-parole des Gilets jaunes dont on apprendra qu’il est, depuis dix ans,
rétribué 2600€ par mois sans travail par un Conseil départemental...
Mon dernier bulletin de salaire de 2010 porte d’ailleurs la mention 250€ pour corrections
d’examen... On paie 5€ chaque copie de bac : le rectorat, qui me prive de la moitié de
mon salaire tout en m’interdisant toute issue professionnelle, a oublié de me rétribuer les
cinquante copies supplémentaires que j’ai réclamées, étant dans l’impossibilité de faire passer
des oraux... Je téléphone, pour rappeler humblement que 250€ de plus, ce n’est pas rien
quand on est privé de 1500€. Le rectorat de Nantes me paiera fin janvier, sans un mot d’excuse.
Noël approche, et je constate avec appréhension que le 24 décembre tombe un lundi, jour où
je dois signer à la gendarmerie. Je demande à Irma si elle veut bien que je vienne un ou deux
jours avant : mais non, elle a des consignes précises, me dit-elle froidement. C’est faux : le
contrôle judiciaire est plus souple, et je ne vois pas en quoi ça la gênerait de me voir signer la
veille, pour me rendre le 24 chez mes parents. Mais Irma, imbue de son rôle de « référent »
m’a à la bonne, et pas question de cadeau de Noël pour son protégé. On partira quand
même le 22, et je prétexterai un rendez-vous quelconque pour faire l’aller-retour Gwitalneufret-
Erville le 24... Six-cents kilomètres pour une signature, trajet durant lequel je me taperai
deux fois le radar du pont de Saint-Brieuc, en roulant à 94 et 96 au lieu de 90... La poisse
m’a élu, même si je l’ai cherchée, et elle ne me lâchera plus.
Noël sera évidement assez tendu, d’autant plus que maman va de plus en plus mal, tout en
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s’efforçant de paraître « belle » : elle se maquille outrageusement. Elle dessine au crayon des
fausses paupières qui dégoulinent et son pauvre rouge à lèvre lui tartine les dents. Elle
commence à se teindre en noir foncé, car c’était sa « couleur naturelle »... Ainsi noire et
peinturlurée, elle va peu à peu ressembler à une sorcière pitoyable et effrayante, d’autant
plus qu’elle ne peut plus porter le dentier de sa mâchoire inférieure : le menton lui monte sous
les dents supérieures, comme si elle allait l’avaler. Pour occuper le temps, outre mes frénétiques
travaux ménagers, je me mets à collaborer à une encyclopédie pour laquelle j’écrirais une
trentaine de chapitres, en corrigerait des dizaines d’autres... Pour cela, je lis les oeuvres
complètes de quantité d’auteurs, me soûlant de travail, histoire d’oublier que je n’en ai plus.
92
IV
L’année 2011 ne semble pas commencer sous de mauvais auspices, si l’on excepte la perte
de la moitié de mon salaire. En effet, Me Gonzales a reçu les deux rapports et ils ne sont pas
défavorables. À vrai dire, ils se résument à une demi-page, ce qui m’étonne un peu, surtout après
les trois heures de l’expertise psychologique. La psychiatre auvergnate souligne une «
accessibilité à la sanction pénale » et une « absence partielle de discernement au moment
des faits » concernant Kim. Elle signale avec force la « honte » et le sentiment de culpabilité que
je ressens envers ma voisine.
« Je suis forcément accessible à une sanction pénale, dis-je à mon avocat, comme si j’avais le
choix !
–Non, répond-il en souriant, ça signifie que vous en acceptez l’éventualité, et que donc
vous vous estimez responsable des préjudices subis par la plaignante... Et la Justice aime bien
que les gens qu’elle a dans sa nasse l’acceptent et battent leur coulpe... »
Bon, les jeux sont donc déjà faits, me dis-je. La psychologue évoque les traumatismes que j’ai
subis dans l’enfance, mon brillant parcours intellectuel, la méprise qui a consisté à croire Kim
heureuse alors qu’elle ignorait comment gérer cette situation... Elle me juge néanmoins en
proie à « un mode de fonctionnement limite pervers », et ce sont là les conclusions tirées du test
de Rorschach. Cela me laisse dubitatif : je vois mal comment les interprétations que j’ai pu
donner de ces taches d’encre ont pu donner lieu à de telles conclusions. Pour chaque acte
judiciaire, on a le droit de demander une contre-expertise dans un délai de trois mois... Le
temps judiciaire est long, j’entendrai souvent ce refrain : j’aurais préféré entendre, et surtout
constater que « la Justice est de toutes les institutions, la plus soucieuse d’équité ». Me
Gonzales ne juge pas utile d’en réclamer, car il veut aller vite. Mais j’ignore que ces rapports
sont, en fait, beaucoup plus longs et que je n’en ai vu que la conclusion.
Ma mère va de plus en plus mal et doit aller d’urgence à l’hôpital de Brest se faire poser
un stent. J’accompagne mes parents dans l’ambulance. Ma pauvre maman est toute fière de dire
à l’ambulancière que son fils est professeur... La pauvre, si elle savait. Ses pauvres bras sont
criblés de traces de piqûres. J’essaie de les aider du mieux possible, en fauchant,
tronçonnant, tondant – moi qui déteste ça et le fais déjà chez nous.
Un des coups de massue les plus rudes m’attend en février. Il y a déjà eu la garde à vue, la
suspension, le mi-salaire... Mais Me Gonzales m’invite à consulter les « témoignages »
recueillis par le gendarme Bouvreuil, dont la lecture va me laisser groggy pendant des jours.
Ce flic a interrogé non seulement tous mes collègues de lettres et l’administration du lycée
Berthollet, mais aussi des gens qui se sont présentés spontanément avec enthousiasme devant
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lui pour me débiner, parfois en conviant d’autres collègues à la curée. Témoigner devant un flic
devrait être un acte citoyen grave et réfléchi, mais l’hystérie dont font preuve les témoins de
moralité montre que pour eux la délation a été un plaisir, une jubilation. Certains témoins sont
évidemment favorables, mais le problème est que les gens qui m’aiment bien sont tétanisés par
un « enquêteur » – exterminateur qui ne veut que de la charge. Aussi mes amis oublient-ils
souvent de donner des exemples concrets de ma générosité pour se contenter de remarques
vagues.
La pire de toutes est la philosophe Aspasie Grelot, recordwoman de la délation : elle
donne douze noms de collègues, anciens collègues ou anciennes élèves au flic, qui va se faire
un plaisir de les convoquer toutes... sans qu’Aspasie leur ait évidemment demandé si elles
étaient d’accord ! Certaines, très gênées, comme Mandy, n’ont pas grand-chose à dire, et
Bouvreuil s’énerve : « Vous n’avez pas grand-chose à lui reprocher ! ». Et ça se passe très
mal pour les pauvres qui s’évertuent à ne me trouver que des qualités, ou tout au moins aucun
défaut... Très méthodique, loin de l’hystérie qui caractérise pas mal d’autres faux
témoignages féminins, Aspasie va jusqu’à dire que j’allais tous les jours manger au McDo de
Blémont pour importuner de mes avances une élève qui y servait. La gérante a dû, selon elle,
me renvoyer car je la gênais dans son service. Mais je n’ai JAMAIS mis les pieds de ma vie au
McDo de Blémont, ni dans aucun au monde ou presque, ignore même où il se trouve, et il
faudrait me payer cher pour y manger une seule fois, et à plus forte raison tous les jours !
Une élève travaillait à McDo, et ne venait jamais en cours le lundi matin de 8 à 10h., trop
fatiguée de sa soirée. Or, c’était en terminale, et Les Liaisons dangereuses, épais ouvrage, était
au programme. Comme les profs reçoivent plusieurs spécimens des livres étudiés, je me suis
dit que je pourrais lui en prêter un, pensant que, devant bosser au McDo, elle devait avoir des
problèmes pécuniaires. J’ai ainsi prêté pendant des années les livres que j’avais en plusieurs
exemplaires à des dizaines d’élèves, dont beaucoup ne me les ont pas rendus. Et je devais
faire un contrôle imminent pour vérifier que les élèves avaient lu ce roman. Aussi ai-je appelé le
McDo pour demander à Chloé quand elle comptait passer prendre le livre que je lui prêtais... Et
voilà ce que c’est devenu dans l’imagination fébrile d’Aspasie Grelot ! Balance ton porc, dit-on :
peut-être faudrait-il balancer aussi quelques truies, ne serait-ce que pour la parité...
Les linguistes, et leur copine prof d’éco, se lâchent : « Il se précipitait sur les étudiantes de
langues fragilisées par leur éloignement ! » claironne Adélaïde, prof d’espagnol qui n’a
jamais été capable, ai-je dit, d’inviter chez elle un(e) pauvre assistant(e)... Nous en avons invités
plusieurs, jeunes, vieux, quadragénaires, hommes, femmes, moches ou beaux – mais ni Adélaïde,
ni ses copines ne sont capables de comprendre un simple geste de générosité et d’accueil :
cela outrepasse leurs limites intellectuelles. Aussi la perfide Lucienne assène-t-elle, sentencieuse
: « Nous prévenions les assistantes de ses agissements, si bien qu’il ne pouvait plus les
approcher ! » Lucienne affirme aussi que je lui ai mis la main aux fesses « au début des années
90, quand j’étais encore jeune et innocente »... alors que je suis arrivé au lycée Berthollet dix ans
plus tard, et que je ne l’ai fait qu’après sa suggestion de « vérifier si elle avait retrouvé ses
formes » après sa grossesse ! J’ai aussi la stupéfaction d’apprendre que j’ai tenté de séduire cette
horrible mégère de Chantal Bouzart, que ses élèves surnomment la guenon, la semaine de son
mariage, en 1999 ! Jamais je n’ai su que cette pauvre créature se mariait, et je ne m’en
souciais guère, préoccupé surtout d’éviter ce laideron avide de ragots.... Comment Chantal
Bouzart a-t-elle d’ailleurs pu trouver un mari ? Un aveugle, peut-être, guidé par les
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phéromones... En tout cas, un type qui ne pouvait que la prendre en levrette, car sa femme lui
montrait là son visage le plus humain. Mais le chef Bouvreuil demande aux femmes si je n’ai pas
été l’objet de leurs avances. Les plus laides, honorées qu’un flic puisse envisager qu’un
homme les ait draguées, se précipitent : « Oh ben oui, alors ! Qu’est-ce qu’il m’a draguée ! Il
me téléphonait même chez moi, en présence de mon mari ! » C’est ce que je lis chez Marie-
Thérèse, la pauvre prof de lettres classiques de Chambville, qui ressemblait à un moineau
déplumé; et l’immonde Ludmilla Chauchart, la prof de Rennes, célèbre pour sa nullité et sa
paresse... Aucune n’avait une once de charme féminin, au contraire, et elles voient là un moyen
de se pavaner.
Un collègue avait affiché en salle des profs une note concernant des échelles de
sanctions. J’avais ajouté un avis. Fernand, autre prof d’espagnol, avait courageusement écrit « Ta
gueule ! » Il le rappelle, tout fier, au gendarme. Pour Adélaïde, ça devient : « Il avait affiché
un mot dans lequel il se plaignait de nous ! ». Pour Lucienne : « Il avait affiché une note où il
nous traitait toutes de garces et de salopes ! » Fernand est lui aussi hystérique : mais il a un
utérus à la place du cerveau. Voici ce qu’il trouve moyen de dire : « Je l’ai vu plusieurs fois dans
des festivals, seul... Quand on va à un festival, on y va avec sa femme et ses potes... Lui, il était
seul : Et il allait vers les groupes de filles, jamais les groupes de garçons ! » Effarant : comme si,
dans les festivals, on était en primaire, du temps des écoles non-mixtes... Et trouver le temps
d’aller voir un flic pour débiter ce genre de conneries, ça laisse pantois... Je suis allé deux ou
trois fois dans des festivals, accompagner mes enfants, qui n’avaient pas de permis, et qui
évidemment me lâchaient sitôt entrés. Et un jour, j’ai été abordé par deux anciennes élèves du
lycée, qui m’ont dit combien elles regrettaient de ne pas m’avoir eu comme prof...
Je suis effaré que la « Justice » puisse dépenser tant d’argent public pour oeuvrer
exclusivement à ma destruction car, même si les gens qui me débinent illustrent hélas la lie de la
nature humaine, ils sont excités d’emblée par le gendarme, qui définit l’expression, « agression
sexuelle » comme « tout ce qu’il y a au-dessous de viol », sollicite la vanité féminine et humilie
ou manipule les gens qui n’ont rien contre moi. Me Gonzales n’accorde guère d’attention à
ce PV : « Rassurez-vous, c’est presque toujours comme ça. Si on enquêtait sur moi, on trouverait
bien pire... » La psy me dira aussi qu’on ne lit jamais ça dans un procès : à quoi bon y
consacrer tant de temps, alors ? Hélas, la pire des dépositions est celle du beauf, dont
l’ignominie dépasse l’entendement. Je la cite intégralement, avec mes commentaires :
« C'est un intellectuel avec pas forcément le bon côté des choses, borné mais à côté de ça
drôle car tête en l'air (…) Il a certainement des compétences, une culture, c'est indéniable, mais
il est malade, c'est indéniable, aussi.
Le gendarme : – Pourquoi ne l'avez-vous pas revu ?
Gérard : Le fait qu'il ait pratiqué des attouchements sur ma fille, qui avait à l'époque 8 ans,
dans notre maison, à Chinon, qu'il ait reconnu les faits et que ça s'est arrêté entre nous quand
notre fille nous en a parlé immédiatement en nous posant la question : "Est-ce que c'est
normal ?" Ma soeur nous a dit après qu'il était sous traitement et qu'il se faisait suivre par un
psy. »
C’est absolument faux... Je n’ai rien reconnu de tel et il n’y a pas eu le moindre
attouchement, ni au singulier et encore moins au pluriel !
95
Le gendarme : « Pouvez-vous être plus précis sur les faits ?
Le beauf : C'était à Noël. Eulalie devait avoir 8 ans. Elle avait écrit des poèmes. Il lui aurait
demandé de les lui lire dans sa chambre ou sur la mezzanine et pendant qu'elle les lui lisait, il
l'aurait caressée sur les parties génitales par- dessus les vêtements. (Moi : Un an plus tard, pour
sa femme, c’est « dans la culotte, au sexe et aux fesses » !) Dans la voiture, quelques jours plus
tard, nous étions en train de dire avec ma femme que Martial était bizarre car il était toujours
plongé dans ses livres, et c'est là que ma fille qui se trouvait à l'arrière a enchaîné en disant
qu'en effet il était bizarre et elle a raconté ce que je viens de vous dire. J'ignore combien de
temps ont duré les attouchements, ce qui y a mis un terme. En rentrant chez nous, j'ai
téléphoné à ma soeur. Elle était sens dessus- dessous. Elle m'a dit : « Je vois ça avec lui et je te
rappelle ». Je ne voulais pas lui parler. C'est ce qu'elle a fait, elle m'a dit que Martial
reconnaissait l'avoir caressée ; nous ne comprenons pas qu'elle soit encore avec lui mais
elle dit qu'elle l'aime. Ma soeur ne méritait pas ça. »
(Diffamation effarante : je n’ai rien reconnu de tel puisqu’il n’y a rien eu de tel: j'ai hélas
demandé à Eulalie de découvrir son intimité... C'est tout, c'est minable, mais c'est tout. Mais
cette déposition mensongère est grave : entre une sollicitation indécente et "des" attouchements
qui semblent durer une heure, il y a un monde... En effet, sa soeur ne méritait pas ça...)
« Depuis je ne vois plus que Claudine à Noël mais je ne veux plus voir Martial Kernévot. Il a
écrit des courriers ensuite en passant un peu pour une victime, en nous disant qu'on lui manquait
mais c'est quand même lui qui est à l'origine. À l'époque nous n'avons pas déposé plainte car
Eulalie a été vue par un pédopsychiatre. Comme il n'y avait pas de séquelles nous n'avons pas
jugé utile de porter plainte. Nous en avons reparlé avec ma femme et Eulalie. Elle en parle
librement. Elle dit qu'elle ne veut pas le revoir. Nous l'avons rayé de notre vie. »
(Apparemment non, vu l’acharnement qu’ils mettent à me détruire, inversement
proportionnel au dévouement, à l’abnégation à la solidarité sans bornes dont j’ai fait preuve
pendant quatorze ans envers mon beau-père, qui ne le méritait guère. Et chaque cadeau
offert à leurs enfants est aussi payé par moi, car Claudine et moi sommes mariés sous le
régime de la communauté des biens : il faudrait donc les refuser pour bien me « rayer » de leur
vie...)
Le gendarme : « Pourriez-vous donner plus de détails sur les attouchements?
Le beauf : Non : ça remonte à trop longtemps, et même Eulalie pour en avoir reparlé la
semaine dernière ne s'en rappelle pas précisément... »
Moi : Et pour cause : comme il n'y en a pas eu, elle ne peut pas s'en souvenir...
« Reparlé» signifie qu’ils le font souvent : pourrait-on oublier une telle séance de frictions
au sexe ? Cette phrase décrédibilise l’accusation : aucun magistrat ne la retiendra.
Le gendarme : « Votre soeur soutient toujours son époux, comment l'expliquer ?
Le beauf : – Elle admire sa maîtrise de la langue, la réussite passe par là. »
Le gendarme : « Vous aurait-elle dit ce qu'il lui disait en la caressant, si lui en faisait autant ?
–Non.
–Ajouteriez-vous quelque chose ?
–Non, je pense que nous avons fait le tour. Nous n'avons rien à cacher. » (sic !)
96
Moi : si : un certain beau-père, mon dévouement insensé pour lui : et, concernant leur
fille, la vérité... Il ne dit mot non plus de son agression sexuelle sur Tudal, quand il avait sept
ans...
Le beauf, avec noblesse : « Nous voulons que justice soit faite, mais le temps passe et on
oublie les choses. »
Terrifiant : il réclame Justice au moment où il m’attribue des attouchements imaginaires et en
quantité sur sa fille, calomnie évidemment destructrice. Il devrait donc réclamer pour lui une
condamnation pour faux témoignage et dénonciation de crime imaginaire. Le gendarme tenait
enfin là ce qu’il n’avait pas réussi à obtenir ailleurs, malgré ses efforts me pour détruire en me
faisant passer pour un quasi violeur de Kim...
97
V
« Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? »
Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020, p. 163.
La lecture d’un tel tissu d’ignominies et de fatuité m’assomme, évidemment, d’autant plus
que Me Gonzales ne constate pas les incohérences de ce discours.
« Ce témoignage est le plus fâcheux... Il va nous embêter », fait-il, songeur. Que n’a-t-il exigé
que l’on convoque le beauf et sa femme devant un juge ?
« C’est dommage, ajoute l’avocat, car la plaignante ne vous reproche pas grand-chose... »
Elle a renouvelé sa déposition devant un nouveau juge, Mme Plijadur, celui qui m’a mis en
examen étant muté ailleurs. Voici ce que dit Kim :
« Je suis venue en début d’après-midi. On s’est installés au rez-de-chaussée, à la table, et
j’ai sorti mes affaires. Son fils était à l’étage. J’ai commencé à présenter mon travail.
— Comment se comportait-il ?
— Il avait l’air joyeux, il a pris des notes, puis il a commencé à me tapoter le bras, à
m’encourager, à me dire que j’y arriverais... Puis il m’a mis un bras sur l’épaule et m’a fait un
bisou sur les lèvres. Et moi, genre conne, j’ai fait comme si c’était normal, j’ai souri. J’ai
continué à parler, à répondre... Il m’encourageait, mais me tapotait la cuisse, le bas du dos,
sans pouvoir aller plus bas car j’avais mon jean taille basse... Il m’a effleuré la poitrine en
passant sous mon pull... Je n’osais rien dire. Il me faisait des bisous sur les joues, j’essayais
d’éviter qu’il m’embrasse sur la bouche. J’ai dit que j’avais du mal à analyser la valeur des temps
dans un texte. Alors il m’a proposé d’aller chercher un livre à l’étage, dans son bureau.
— Pourquoi l’avez-vous suivi ?
— Je ne pouvais pas dire non... Une fois dans le bureau, il a cherché les livres, j’en ai pris un
sur la table... Il a eu l’air heureux et m’a pris dans ses bras en me disant que je lui avais
manqué et que j’avais donné un sens à sa vie. Il m’a fait un bisou dans le cou. Je me
suis dégagée.
— Avez-vous eu du mal à vous dégager ?
— Non. On est descendu prendre le thé avec ma mère, sa femme et son fils. Jusqu’au bout,
j’ai fait comme si rien ne s’était passé... Il m’a téléphoné huit jours après, je n’ai pas osé lui
dire qu’il m’avait fait du mal. Jusqu’au bout, j’ai fait comme si tout était normal. »
Pour nuancer la citation que j’ai mise en exergue à ce chapitre, je dirais donc que Kim ne nie
pas avoir eu l’air consentant. Et, contrairement à Vanessa Springora, je n’ai pas sodomisé une
98
jeune fille de 14 ans après avoir en vain tenté de la pénétrer par devant... Matzneff a même
été jusqu’à faire opérer sa proie du vagin, afin qu’il puisse en jouir par tous les orifices, et ce
pendant des années...
La juge a reformulé en « bises furtives sur les lèvres et dans le cou » les « bisous »
moins administratifs que dénonce Kim.
« Voilà des faits qui pourraient se régler par la conciliation, si la victime était majeure, et si
les parents ne se constituait pas partie civile..., conclut Me Gonzales.
— Ce qui veut dire ? fais-je.
— Qu’ils demandent des dommage et intérêts. Vous allez comparaître devant le juge
Plijadur : ça ne sera pas une partie de plaisir, mais elle honnête... »
Parce qu’il existe donc des magistrats malhonnêtes ? Encore une phrase à laquelle je ne réagis
pas, mais je m’apercevrai vite, hélas, que l’honnêteté est l’exception, dans l’État dans l’État
qu’est la magistrature française.
« Mais pourquoi ne me faites-vous pas confronter à tous les gens qui me débinent ? Ya 90%
d’insanités dans ce PV, et d’horreurs, de la part de mon beauf...
— Je crains que ce ne soit pire, affirme, sentencieux, Me Gonzales. »
Parano comme toujours, je ne dis mot, alors que j’aurais dû insister et me révolter:
« Comment peut-on laisser Lucienne prétendre que je lui ai mis la main aux fesses en 90
alors que je suis arrivé au lycée dix ans plus tard ? Laisser Aspasie affirmer que je mangeais tous
les jours au McDo de Blémont pour importuner une élève qui y servait, alors que j’ignore où ce
trouve ce haut lieu de la gastronomie locale ? Laisser les collègues de langue dire que je «
sautais sur les assistantes et les jeunes profs femmes fragilisées par l’éloignement », alors
que moi et Claudine en avons accueilli des dizaines dans le simple but de leur témoigner de la
sympathie et de la générosité, chose que mes débineuses sont incapables de comprendre ? Et
surtout, laisser Gérard Boucardel m’attribuer une séance d’attouchements qui semble durer
une demi-heure au sexe de sa fille, alors que je ne l’ai pas effleurée ? » Mais mon avocat part
du principe que ce que j’ai dit en garde à vue est vrai, tout comme ce qui est dit dans le PV...
L’entretien doit avoir lieu en mars. D’ici là, je fais encore des allers-retours chez mes
parents. Maman a subi une chimiothérapie, une radiothérapie, on lui a enlevé la tumeur à la
clinique de la Baie, à Morlaix... De la Cavale blanche à la Baie, ses séjours hospitaliers ne
manquent ni de souffle ni de lyrisme iodé. Papa lui dose chaque jour ses médicaments, mais elle
va bientôt se mettre en tête de refuser la médecine pour lui préférer des produits vendus par des
charlatans. Une de ses amies de pèlerinage lui fait acheter quantité d’huiles, de gélules
phytothérapiques... qui coûtent une fortune, et même des plaques ovales de jaspe qu’elle pose sur
les endroits douloureux sans cesser de réciter ses prières.
J’essaie de nouveaux traitements pour calmer mes mictions nocturnes, mais rien n’y fait.
J’écris jusqu’à l’ivresse des articles pour l’encyclopédie, fais du sport, essaie de cuisiner,
repasse, fais le ménage... Claudine est excédée par son chef incompétent qui multiplie les
esclandres et divise les profs, et me houspille constamment, quoi que je fasse. Je rencontre
chaque mois la psy qui constate les ravages qu’exerce sur moi l’acharnement judiciaire et
administratif. La spipette recueille sur ma vie des témoignages qu’elle balance avec une
mesquinerie consommée : « Votre femme est exceptionnelle... Et c’est elle qui porte le pantalon,
pas vrai ? Elle commande et vous obéissez... Et pourquoi n’allez-vous pas vivre chez vos
parents, dans le Finistère ? Ce serait plus simple pour tout le monde... C’est vous, l’agresseur
99
sexuel, autant vivre là où on ne le sait pas encore... » J’encaisse, il faut bien.
Je commence aussi à me rendre au Tribunal de grande instance de Chambville, le jeudi,
parfois le vendredi matin, pour assister aux séries de procès qui s’y déroulent. Je ne connaissais
de ce lieu que la salle supérieure où j’avais été traîné après ma séance de torture en garde à vue.
Le bâtiment est d’une hauteur impressionnante. Des filets sont fixés dans le vide, pour
prévenir des tentatives de suicide, comme dans les prisons. Une longue fresque décore le
fond du tribunal : elle rend hommage à un peintre né à Chambville. Je suis évidemment un
peu perdu et impressionné par cet antre où je me produirai tôt ou tard. Des habitués prennent
place sur les bancs réservés au public. Assister à ce genre de spectacle me semble d’un
voyeurisme plus malsain que celui des sex-shops, mais il faut croire que beaucoup s’y plaisent
et s’y complaisent. Le spectacle est gratuit. J’ai un peu de mal à discerner la composition de
la cour. À gauche, le procureur ou avocat général. À ses côtés, une greffière. Au centre, le jury
: la présidente entourée de deux assesseurs. Je parle au féminin car, dans les dizaines de procès
auxquels j’ai assisté, la cour ne se composait presque exclusivement que de femmes, sauf...
fin 2012, où le juge qui devait m’éreinter et m’humilier en public a hélas fait son apparition à
Chambville, entouré de deux hommes. Au bas des estrades, un huissier longiligne que je prends
d’abord pour le proc, vu sa prestance. Mais c’est ce grand bonhomme plutôt sympa qui convoque
les prévenus, souvent éparpillés dans le public : j’ai ainsi la surprise de voir qu’un voisin se lève
parfois pour aller à la barre...
La salle est parfois clairsemée, parfois quasi-pleine. Il arrive que des profs y conduisent leurs
classes. Ce sont le plus souvent des collégiens, ou des élèves de seconde, ce qui me surprend
un peu. En effet, les affaires d’agression sexuelles ou de viols sont nombreuses, et je me dis
quand même que les gamins de douze ans qui assistent à ces déballages impudiques doivent être
choqués, malgré ce qu’ils voient sur leurs portables : ici, c’est du réel.
Je vois ainsi jugé, et embarqué aussitôt en prison, le type coupable de triple viol anal,
buccal et vaginal correctionnalisé et de coups sur sa femme. Le rappel clinique des faits a
provoqué des malaises parmi des collégiennes : l’une a vomi, et on a dû interrompre la séance.
Je me demande si la prof qui a conduit ici sa classe a eu des réflexions de la part des parents
d’élèves... Elle aurait peut-être pu se renseigner sur le contenu des affaires jugées.
Le vendredi est réservé aux affaires les plus minces : de pauvres bougres qui ont volé du
fioul, qui en sont à leur nième comparution pour conduite en état d’ivresse, un ancien maireadjoint
qui a effrayé ses voisins en tirant au fusil sur leur maison... Je vois un jour surgir un gars
vêtu pauvrement, à qui on reproche d’avoir fracturé la fenêtre d’un poulailler, d’avoir étranglé
deux dindes « parce qu’il avait faim », mais sans les plumer, les vider ni les cuire ; puis
d’avoir piétiné un pare-terre et arraché des tulipes « parce qu’il les trouvait jolies... » Il avait dû
fumer autre chose que la moquette. La plaignante s’appelle Mme Poussin : « Ça ne s’invente
pas ! » s’exclame la présidente, une dame qui n’a pas l’air féroce. Tout le monde se marre, sauf
moi : je trouve pathétique (au sens premier du mot) ce brave gars et aimerais le serrer dans mes
bras. Mme Poussin dit : « S’il avait faim, j’aurais pu lui faire cuire un poulet... Et je l’aurais
plumé et vidé avant ! » Sa condamnation est faible, mais s’ajoute à pas mal d’autres du même
tabac.
Parfois, on amène un accusé dans un box de verre, situé à droite : il est déjà en prison, et
100
comparaît pour des faits avérés, du moins je l’espère. J’assiste à un procès d’Assises en appel de
la cour d’Angers, celui d’un jeune homme qui a voulu « planter un flic. » Ce dernier, présent en
costume et décoration, relate les faits sans animosité pour son agresseur, qu’il connaissait bien.
La famille a fait venir un grand-père en fauteuil roulant, qui exhibe des décorations militaires. Il
s’installe devant la cour. Le président l’accueille poliment, mais ce n’est évidemment pas ça qui
va diminuer la condamnation de l’accusé. Il est entouré d’une dizaine de jurés dont l’un est venu
en jogging...
Une des blagues favorites de la présidente est de dire à un prévenu qui met gauchement les
coudes sur la barre : « Un peu de tenue ! Vous êtes à la barre, pas au bar ! » La presse locale
rapporte plaisamment ce genre de pochades. Les plumitifs décrivent le comportement des
prévenus, qui bafouillent, s’agitent, tremblent, pleurent, piquent une colère... mais sont très, très
déférents envers les magistrats, dont ils ne critiquent jamais la grandiloquence ou les effets
de manche, surtout visibles chez les procs. Un commerçant est accusé de viol par sa femme de
ménage. Le proc, habité par l’inspiration, se livre à une sorte de comput digital : « Un... deux...
trois... » compte-t-il en détachant les doigts jusqu’à vingt. « Voilà le temps que peut durer un
viol, interminable pour la victime ! » L’accusé, bien que défendu par « Acquitator », sera
condamné à six ans de prison, mais acquitté en appel quelques mois plus tard au Mans, avec un
autre avocat... Il était donc innocent : pourquoi, dans ce cas, ne pas avoir poursuivi et condamné
ceux qui lui ont fait vivre un tel calvaire ?
Les avocats ont des talents divers. Certains, visiblement commis d’office ou peu inspirés
par leurs clients, semblent expédier les affaires courantes. D’autres sont plus inspirés et
supplient la cour de ne pas emprisonner leur protégé, qui sera de toute façon au chômage.
Ainsi, celui qui défend une postière coupable d’avoir placé les économies d’une dizaine
de vieillards nonagénaires sur les comptes de ses deux filles, mineures, qui n’y ont pas
accès... Les sommes détournées sont énormes. La postière est pourtant en congé de maladie et
payée à plein temps par la Poste, ce dont s’étonne la présidente. Elle échappe à la prison. Parfois,
on rit. J’assiste à une scène assez surréaliste. Une victime, assise et sous appareil
respiratoire, se fait... enguirlander par la présidente. Elle a accusé son voisin paysan de lui
avoir donné cinq ou six coups de branchette d’arbuste avant de piétiner son carré de
tomates... Mais la petite-fille de la victime, âgée de 6 ans, a témoigné devant les gendarmes.
Elle a confirmé que le voisin a donné cinq ou six coups de baguette à sa mamie. Et puis
elle a dit aux flics médusés : « Est-ce que j’ai bien dit ce que mamie m’a dit de dire ? » La
présidente n’apprécie pas que la victime ait demandé un faux témoignage à sa petite-fille...
Je n’aurai pas cette chance, pour des faux-témoignages d’une autre trempe...
Les prévenus ne disent en général rien, tremblent, tentent d’apitoyer la cour en bégayant ou
en alléguant des problèmes de santé. La présidente énumère les griefs qu’on formule à leur
encontre, les résultats de l’enquête... On est pourtant présumé coupable jusqu’à « l’énoncé du
verdict ». Or, le prévenu est dans la fosse aux ours, en contrebas de la cour, avec un
procureur à sa gauche et un avocat de la partie civile qui le houspillent. Il n’a le droit ni de lire
ni de prendre de notes, ce qui est absurde. Cette situation est d’office culpabilisante.
101
VI
Je suis évidemment terrorisé de comparaître devant la juge. J’arrive au TGI de
Chambville bien en avance, grelottant de peur devant la porte qui mène à son bureau. Les
magistrats sont particulièrement protégés : ils se rendent au Palais de Justice par des voies
dérobées et, pour accéder à leurs bureaux, il faut franchir deux ou trois portes que surmontent
des caméras. Je me demande où ils habitent, d’ailleurs, et s’ils peuvent sortir au resto ou au ciné :
si jamais un justiciable mécontent de son sort les reconnaissait ? Ils doivent mener une existence
assez paranoïde.
Me Gonzales arrive, essoufflé, avec un bon quart d’heure de retard. La juge ouvre la porte et
m’ordonne d’entrer. Elle s’assied derrière son bureau, et me montre le greffier : « Vous le
connaissez déjà ! » me dit-elle. Bof, j’ai vu ce type au visage criblé quand je me suis produit
devant l’autre juge, dix mois auparavant, mais on ne peut pas dire que je connaisse ce greffier
qui va taper les phrases que reformulera la juge en faisant une quantité invraisemblable de fautes
d’orthographe. Il faut bien avoir au moins Bac + 2 pour être greffier, pourtant, je suppose.
La juge Plijadur est très jolie, mais elle n’est pas encline au badinage. Elle va m’étriller
pendant trois heures, en reprenant les déclarations les plus venimeuses des « témoins » qui
m’ont débiné. J’essaie de me défendre comme je peux, mais je reste souvent planté sans oser
contredire les monstruosités qu’on y lit. De plus, Me Gonzales m’a dit : « Votre affaire ne
casse pas trois pattes à un canard... Inutile de nier quoi que ce soit, on perdra un temps fou.
Confirmez et ça ira bien ! Plus vous partez de bas, plus je pourrai oeuvrer à votre rédemption.
Chargez-vous, si besoin est ! »
Une telle stratégie ne va pas contribuer à arranger ma situation.
L’avocat a reçu le PV du technicien la veille : on n’a exhumé aucune image
pédopornographique de mon PC. Bizarrement, je lis qu’on y a relevé « 236 titres de fichiers
remontant à 2004, irrécupérables, et portant des titres pédopornographiques ». Je me demande
d’où cela peut venir. Me Gonzales me dit : « De toutes façons, c’est prescrit... et l’affaire de
votre nièce aussi, puisqu’il est clair qu’il n’y a pas eu d’attouchements, comme le dit
clairement le rapport pédopsychiatrique... »
Bizarrement aussi, on a trouvé chez moi un DVD qui comprend « onze vidéos mettant en
scène de très jeunes filles incontestablement mineures. » Le technicien précise, fait important,
qu’il ne vient pas de téléchargements issus de mon ordi. Je dis à mon avocat que je n’ai jamais
vu ce DVD et que je suis incapable d’en enregistrer. Il insiste :
« Bah, de toute façon il n’y a pas là de quoi fouetter un chat, quand on voit des prévenus
condamnés pour avoir téléchargé des milliers de documents pédophiles bel et bien récupérés...
Avec Kim, je plaiderai une cour maladroite. Reconnaissez tout, sinon ça va traîner en longueur...
— Et ma garde à vue ?
— N’en dites rien : c’est mon affaire... Je n’ai pas le droit de parler devant la juge, mais je
garderai ça pour l’audience. »
102
Hélas, je vais lui obéir et ne parlerai pas à la juge des sévices subis, des aveux extravagants
extorqués sous la menace, le chantage, les fausses promesses des gendarmes ; des aveux dus au
harcèlement, à la terreur, la surprise, l’humiliation et enfin des trois heures d’ «
interrogatoire » menés par Irma alors que je sortais du coma, souillé de sang, de pisse et puant
la sueur, tout cela dix jours après une opération et une anesthésie... Elle me demande pourquoi
les témoignages de mes collègues sont si négatifs. Je lance bêtement « Ils sont jaloux ! »,
au lieu de dire qu’ils sont excités à la curée par le gendarme Bouvreuil, qui veut me faire la
peau : ça lui rapporte une prime, car il fait du chiffre, m’a dit Me Gonzales. Mais il tient aussi
un agrégé, et ça lui plaît : ce flic a de toute évidence un différend avec l’école, comme en
témoigne son orthographe, et il l’a réglé en m’exécutant.
La juge me reproche évidemment d’avoir traumatisé la pauvre Kim, et je ne peux que battre
ma coulpe. Je me révolte quand même quand elle évoque les propositions que j’aurais faites à
Chantal Bouzart : « C’est un laideron terrible ! » Le greffier n’a pas l’air de connaître
ce mot, que la juge doit lui épeler. Je lance : « Un laideron, c’est un boudin ! Ses élèves
l’appellent la guenon ! » La juge éclate de rire. L’atmosphère est un peu plus détendue.
Elle me tend les feuilles que le greffier a tapées après qu’elle eut reformulé mes propos : je
lis très vite, trop vite, comme d’habitude, sans oser contester tel ou tel point, conformément à ce
m’a conseillé mon avocat, et constate donc surtout que l’orthographe est massacrée. Mme
Plijadur me signale finalement qu’elle me met en examen pour « atteinte sexuelle » sur
Kim, mais aussi pour « agression sexuelle » sur Eulalie. « Le mot est fort », ai-je l’audace
de dire. « C’est comme ça que ça s’appelle ! », répond-elle. « Je vous dis à bientôt, car nous
nous reverrons pour parler plus abondamment d’Eulalie. »
À la sortie du TGI, mon avocat est content : « Elle a été correcte ! » Purée, la juge m’a
pourtant mitraillé pendant trois heures et je suis épuisé... Je me demande ce que ça aurait
été avec un juge incorrect ! Elle a requalifié les faits sur Kim en « atteinte », ce qui
est sémantiquement moins lourd qu’« agression ». J’ai la bêtise de le dire, tout content, à
Irma, lors du contrôle suivant, ce qui l’agace : elle va me taquiner encore plus... La semaine
suivante, le portail de la gendarmerie ne s’ouvre qu’à 14h. 05, malgré ma ponctualité, et
elle note sur le registre que j’ai signé à 14h. 08... Néanmoins, la juge d’instruction va
alléger mon contrôle judiciaire : je dois signer tous les quinze jours, ce qui déplaît à Irma, mais
pas à un autre gendarme sympa qui a rigolé un jour, quand je lui ai dit qu’il pourrait vendre mes
autographes quand je serai célèbre... et il y en a des dizaines en stock chez eux !
L’été arrive et nous passons quelques jours dans les Cévennes, outre les séjours en
Bretagne. J’attends avec inquiétude ma deuxième non-rentrée, car le beauf et sa femme auront
été, fin août, interrogés par la juge Plijadur. Hélas, Me Gonzales me téléphone pour me dire que
l’entretien m’accable : Béatrice m’accuse d’avoir... « mis la main dans la culotte d’Eulalie, par
devant et par derrière » ! Elle a de plus fait preuve d’un zèle admirable, et fourni au juge tous
les courriers que je leur ai adressés, et qui m’accablent, puisque je m’y flagelle constamment... Il
me montre bientôt son « témoignage » :
« Cette année là, il était encore plus obsédé que d’habitude. Il m’a fait du genou pendant
le repas. Puis il est monté à l’étage avec Eulalie, qui lui a lu ou récité des poèmes qu’elle avait
appris à l’école. Il lui a demandé de baisser son pantalon et il l’a touchée. Il lui a mis la main
dans la culotte et lui aurait touché les fesses et le sexe. Nous tenons à conserver ses lettres, mais
nous avons tout donné aux gendarmes, sauf la plus intéressante, que nous avons égarée, qui
103
date de fin 2007. »
Obsédé : quand je pense à la blague préférée de son mari, au moment de l’affaire Dutroux :
« Quel est le meilleur moment quand on viole un bébé ? Quand on entend le bassin craquer !
» Ou encore : « Lu dans une annonce : cherche femme de mon âge, fellation, sodomie et plus si
affinités ». Ou à ses saillies, à la naissance de Gladys ou lors du mariage de sa cousine...
Qui se ressemble s’assemble : la perfide belle-soeur évoque mon message de fin 2007,
celui où je révélais tout ce que je savais de mon beau-père et ce que j’avais fait pour le
protéger. Voici donc cette lettre, qu’elle prétend avoir perdue :
« Rassure-toi, il n'était pas dans mes projets de venir... Puisqu’on en est au chapitre
des « traumatismes» je t’indique quelques éléments que vous pourrez méditer : En 1983, la
1ère fois que j'ai rencontré la tante Berthe, elle m'a dit que Maurice et Adolphe avaient, un
jour de cuite, tenté de la violer, et qu'elle n'était pas la 1ère. Il y avait, en l'occurrence,
tentative de viol aggravé, en réunion, avec inceste et violence. Tout cela, je l'ai tu pendant
plus de 20 ans, par affection pour vous - même Claudine ignorait que je le savais. Madame
"Pas de ça chez moi" a donc accueilli chez elle un tortionnaire et un violeur pendant 10 ans.
Il n'aurait tenu qu'à moi de le lui dire. Je m’y suis toujours refusé, même quand ton père me
balançait ses remarques acides.
« En 2003-2004, Tudal allait très mal, et on ne vous a jamais vus ni entendus.
La seule fois où vous avez pensé à lui, ça a été à Noël, pour me dire "Peut-être
serait-il temps que tu dises à tes enfants pourquoi tu es tricard chez nous ?" - c'est
à dire pour leur faire mal, délibérément. J'avais certes fauté, mais réclamais à corps
et à cri des soins que personne ne voulait me prodiguer. Ce n'était pas prémédité,
mais vous, vous tiriez visiblement un plaisir intense à me narguer et à vouloir me
détruire aux yeux de mes enfants : vous n’y êtes pas arrivé, je crois qu’ils ont plus
de motifs d’être fiers de moi et de m’aimer que le contraire. Me comparer à des gens dont
les exactions ont dépassé l'entendement ne relève pas seulement de la haine pure, mais
aussi de la bêtise la plus crasse. Comme cela fait cinq ans que vous me poursuivez de
votre haine et de votre vengeance, je pense que j'ai largement payé ce moment
d'égarement : ton père s'est comporté de manière infiniment pire, et a toujours été
entouré de notre affection : ai-je besoin de te rappeler le dévouement dont j'ai fait
preuve à l'occasion de sa déchéance et de sa fin ? Je ne chercherai pas de prétexte,
cette année. Je dirai tout ce qui précède à mes enfants, et crois savoir qu'ils ne
me rejetteront pas, contrairement à ce que vous espérez. Je le dirai un jour à vos enfants
aussi, et suis persuadé qu’Eulalie comprendra et me pardonnera, d'autant plus que
l'erreur que j'ai commise, plus pour laquelle je l'ai déjà priée sincèrement d'accepter
mes excuses et mes explications éventuelles, n'a tout de même rien à voir avec celles
citées plus haut. Tout cela aurait dû se régler depuis longtemps dans la tendresse et la
compassion, qualités dont j'ai fait preuve envers ton père, même quand ses créanciers ont
menacé de saisir notre maison pour payer ses dettes. Voilà pourquoi je préfère largement
être dans ma peau que dans la vôtre : vous n’avez pas un gramme d’humanité. Je
souhaite encore que ça s’arrange, car j’ai toujours de l’affection pour vous. J’en suis sorti,
et ç’aurait été magnifique que vous m’y eussiez aidé, comme j’ai voulu aider ton père
à s’en sortir. Bonnes retrouvailles et bonne année quand même. »
104
À lire ce message, on comprend évidemment pourquoi le beauf et sa femme ont
prétendu l’avoir égaré... Mais je vais devoir repasser devant la juge sous peu. Comme mon
émotivité me handicape à l’oral, je lui écris une longue lettre pour démonter les
calomnies réunies par le gendarme Bouvreuil, rappeler mes actions en faveur de mes
élèves et de ma famille, mon passé d’enseignant maladivement consciencieux. Me
Gonzales, effaré, me dit qu’il ne faut surtout pas lui envoyer ça ! Mais je passe outre, et
bien m’en prend : lorsque Mme Plijadur ouvre son bureau, elle a l’air plus accueillante et
cordiale que la première fois. Je dois trois heures durant rappeler quelle fut ma relation
avec ma belle-famille : je dis tout, j’évoque Maurice et son passé d’alcoolique violeur et
invivable ; le pauvre Gérard, ado sous-doué, suçant son pouce, qui a redoublé trois fois
avant d’avoir son Bac d’extrême justesse et de trouver un boulot chez les curés grâce à son
beau-père... Je parle du courriel de 2004, dans lequel le beauf me demandait
sardoniquement de dire à mes enfants pourquoi j’étais « tricard » chez eux... Elle ne
connaît pas le mot. L’avocat vérifie son sens sur son Iphone : « De trique : qui mérite la
trique... »
La juge tient quand même à me pousser dans mes retranchements :
« Vous êtes sûr que vous n’avez pas touché Eulalie ? Même pas un petit geste furtif à
l’aine ? » Je lui dis que non. « En effet, dit la juge, un rapport pédopsychiatrique de 2004
constate l’absence d’attouchement sur Eulalie... Elle n’a pas eu de séquelles, et le médecin
n’a pas jugé utile d’entamer une thérapie... » J’ai très envie d’aller aux toilettes et
crains de ne pas me retenir. L’idée de pisser dans mon froc dans le bureau d’une jolie
femme, juge de surcroît, me paraît insoutenable. « Je veux bien avouer tout ce que vous
voulez ! » m’exclamé-je, désespéré, serrant les cuisses, à la grande surprise de Me
Gonzales. La juge prend l’air sévère : « M. Kernévot, je vous demande de me dire la
vérité, pas d’avouer ce que je veux ! »
Elle maintient néanmoins le chef d’« agression sexuelle sur mineur de 15 ans par
personne ayant autorité », quitte à le modifier par la suite, dit-elle. J’ignore que je la
reverrai hélas plus, et que son successeur modifiera en effet cette charge, mais en pire.
Chambville est une juridiction où règne la plus grande confusion : les juges passent leur
temps à jouer à la chaise musicale, à se remplacer les uns les autres jusqu’à ce que les plus
malhonnêtes soient malencontreusement nommés comme un fait exprès quand je me
trouve sur leur route.
Me Gonzales m’apprend que Mme Plijadur rejoint son poste de juge pour enfant et que
le juge titulaire, Jules Burrieu, va donc occuper son poste. « Il n’est pas aussi bien que
Mme Plijadur, me fait Me Gonzales, mais il n’est pas mal non plus... Les
incohérences des parents d’Eulalie pourraient, si tout va bien, vous valoir un nonlieu...
» Voilà qui me réconforte un peu, mais pas pour longtemps. Les fausses joies ne
cesseront jamais de s’enchaîner.
Le 6 janvier 2012, Eulalie a été invitée par le juge Burrieu à témoigner devant une
105
caméra. J’apprends qu’elle était déjà passée dans le bureau du gendarme Bouvreuil, le 13
avril 2011, où elle a évidemment été influencée. Claudine et nos enfants se sont pourtant
rendus à Chinon, à Noël : son frère ne l’a même pas prévenue que ces rencontres avaient
ou allaient avoir lieu, pas plus qu’il ne lui avait fait part du contenu de leurs « témoignages
», en octobre 2010 et en août 2011... Or, vu la lenteur de la Justice, il est évident que la
belle-famille savait avant Noël la date où Eulalie allait témoigner. Me Gonzales me lit
avec désolation les propos qu’Eulalie tient devant la caméra, sans la moindre trace
d’émotion, comme si elle disait qu’on a pris un café :
« Je ne l’ai pas vu depuis 2002. Je ne vois plus mes cousins qu’une fois par an, vers
Noël, et on ne parle jamais de ça. Il est monté à l’étage, je lisais des poèmes. Il a mis sa
main dans ma culotte, m’a touché les fesses. À l’époque, je ne faisais pas de
distinction les deux côtés... Il m’a caressé à même la peau juste devant... Non, il n’a
jamais essayé de me revoir. À Noël dernier, il a donné à Claudine des livres et des conseils
qui concernaient le programme de terminale, mais il n’y a pas eu de débordement. »
Le 13 avril, Eulalie avait déclaré : « Il m’a demandé de baisser mon pantalon et il m’a
touchée », et ajouté : « Je n’ai pas d’autres souvenirs, c’est un peu flou en fait... C’était
plutôt des caresses, ce n’était pas violent, mais là encore je ne m’en souviens pas trop... »
Sur la question du geste, fait par le doigt ou la main, elle dit : « Je ne sais plus du tout ! »
La gradation est donc constante, et un élève de 6ème le verrait en cinq minutes : «
caresses aux parties génitales par-dessus les vêtements » (le père, 2010) ; « touchée »,
mais on ignore où et comment (la fille, avril 2011) ; « caresses au sexe et aux fesses,
dans la culotte » (la mère, 2012) ce que répète Eulalie en 2012. La mère a ajouté « qu’il
était possible que leur fille soit sortie de la salle de bain en étant nue... » Cette série
d’incohérences n’empêche pas Jules Burrieu de me mettre en examen pour « agression
sexuelle incestueuse » !
« Mon pauvre ami, on vous broie », fait Me Gonzales au téléphone.
En 2016, deux policiers du Quai des orfèvres obtiendront un non-lieu après les
accusations de viol proférées à leur encontre par une touriste canadienne dont le vagin a eu
le tort de conserver leur sperme. Mais les propos de la plaignante étaient incohérents,
selon les juges... Que dire de ceux du beauf, de sa femme et de ceux qu’on fait dire à
leur fille ? En 2010, à Nice, quatre policiers ont été relaxés au bénéfice du doute d’une
plainte pour viol lancée par une prostituée. Et s’il s’était agi de quatre profs en goguette ?
À Rennes, en 2010, un policier municipal qui avait des antécédents de cette nature, accusé
par une enfant de 9 ans d’avoir mis sa main dans sa culotte et par une ado de 16 ans de
pelotage mammaire, les expertises et contre-expertises des plaignantes étant cohérentes, a
été relaxé au bénéfice du doute. Inutile de dire qu’un prof aurait été traité très
différemment. Vingt pompiers ont eu des rapports sexuels avec une enfant âgée de 13 à 15
ans, malade et vulnérable psychologiquement... Le proc a qualifié les faits d’ « atteintes
sexuelles », car la victime était consentante ! Comme si, à 13 ans, on pouvait consentir à se
faire saillir par vingt gusses, parfois plusieurs en même temps ! La famille se bat pour
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que la Cour de Cassation requalifie ces faits en... corruption de mineur, alors qu’il s’agit
de viols pédophiles en réunion... Les exemples seraient innombrables. Il semblerait qu’être
prof et être flic ou pompier, face à la Justice, infirme l’« égalité » républicaine.
Les mots assassins balancés à la louche par le juge ont une portée sémantique effarante.
Quand on pense aux émissions sur l’inceste que j’ai vues parfois à la télé ou entendues à
la radio... Un type du Pas-de-Calais a été condamné pour ce même chef après avoir
violé son neveu, qui avait entre 2 et 4 ans... Ce dernier n’a écopé que de deux ans
de prison pour « agression sexuelle incestueuse » dans le cadre d’un de ces fameux procès
pour « viol correctionnalisé »... Même chose pour un gusse de Quimper qui s’était fait
offrir une fellation par sa fille de quatre ans : un an de taule seulement pour la même
condamnation...
Je vais me rendre la boule au ventre au contrôle judiciaire, début janvier 2012, les
gendarmes ayant été informés de cette modification. Irma me lance des regards haineux.
L’autre flic a l’air attristé. Je suis évidemment démembré. Mais les coups qui m’attendent
seront bien pires encore. Je découvre, sur le site du Conseil supérieur de la magistrature, un
recueil de bonnes blagues qui s’intitule Recueil des obligations déontologiques des
magistrats. J’y lis la phrase suivante : « Le magistrat, plus que tout citoyen, est tenu à la
probité... »
Me Gonzales est soucieux. Il me convoque dans son bureau pour me dire que, étant
donné l’acharnement de la Justice à m’accabler, il se sent peu armé pour me défendre
efficacement, « n’étant pas pénaliste ». Je ne rêve pas : en garde à vue, il m’avait
pourtant dit : « Vous avez de la chance, je suis pénaliste. » De plus, il persiste dans
sa stratégie du plaider coupable : « Admettez tout, j’obtiendrai la relaxe pour Eulalie.
Pour Kim, je pense que ça ira aussi. Pour le DVD, je suis plus dubitatif, même s’il ne vient
pas de votre ordinateur, ni d’achats sur internet... » Je ne suis pas du tout d’accord pour
admettre des crimes que je n’ai pas commis. Me Gonzales tapote sur son Iphone et
me dit qu’il me faut aller voir un pénaliste confirmé : à Rennes, par exemple. Il me
conseille Me Igor Dittmer, qui s’illustre fréquemment dans des procès d’assises médiatisés.
Non seulement un juge cynique me démolit malgré l’incohérence des accusations
proférées contre moi, mais en plus mon avocat me prie d’aller voir ailleurs... Sans compter
le cancer de ma mère, ma propre maladie, ma suspension, l’abandon de presque tous mes
collègues après l’enquête gendarmique...
Je vais devoir me rendre chez un nouvel avocat, ce qui me terrifie presque autant que
quand je dois me présenter devant un juge. Me Dittmer, la cinquantaine dynamique, les
blonds cheveux retenus en arrière par un catogan très romantique, m’écoute vingt minutes
dans son cabinet huppé du centre ville rennais et me dit en rigolant : « Bien sûr que je
vais m’occuper de vous, visiblement ça n’a pas l’air très grave... Ce DVD ne vient pas de
votre PC : je n’ai jamais vu ça... Et il y a une sur-judiciarisation de ce genre d’affaire. Kim
ne vous reproche pas grand-chose... Les accusations concernant votre nièce sont
incohérentes... Tout cela est plaidable ! »
107
Je suis rassuré et lui demande combien je lui dois. « On verra ça plus tard ! » me
dit-il. En effet, cet avocat aura des honoraires quatre fois plus élevés que Me Gonzales, qui
m’avait déjà prévenu en souriant que ses services « n’étaient pas donnés... » J’ai demandé
à mon nouvel avocat s’il peut obtenir la fin de mon contrôle judiciaire. Au bout de deux
ans, cela lui paraît légitime. Le juge Burrieu va donc le supprimer en mars, après un
chassé-croisé épistolaire avec le procureur, qui tenait à le conserver... Chaque décision
judiciaire voit ainsi une correspondance entre avocats, procs et juges, même pour des
actes aussi insignifiants. Et les magistrats argumentent chaque fois : « M. Kernévot a
déféré à toutes les convocations, a respecté ses obligations de soins, l’instruction est close,
rien ne s’oppose à la levée de son contrôle judiciaire » écrit Jules Burrieu. Le proc s’y
oppose, par principe. C’est que me faire signer tous les quinze jours chez les flics, ça
protège quand même vachement la société ! Un ancien du GIA signait quatre fois par
jour à Evron : ça ne l’a pas empêché de se faire la malle et de se retrouver en Suisse...
Même emphase quand Burrieu va me faire rendre mon PC et les 120 CD confisqués lors
de la perquisition : « Ces pièces n’étant plus utiles à la manifestation de la vérité, écrit le
juge avec emphase, rien ne s’oppose à leur restitution. » Cela doit faire des kilomètres
de paperasses qui encombrent bureaux, greffes et ordinateurs – mais la « Justice »,
imperturbable, se plaint qu’elle est surbookée et qu’elle manque de moyens...
Le juge a d’ailleurs fait filmer Eulalie début janvier parce qu’elle est mineure... Mais elle
sera majeure en mars : encore de l’argent de gaspillé. Et pendant que la « Justice »
débordée se demande avec angoisse s’il faut ou non supprimer mon contrôle judiciaire
quinzomadaire, le jeune Mohamed Merah commence à faire ses frasques à Toulouse...
Mon PC, en outre, m’est rendu totalement inutilisable, déglingué. Rien n’est
récupérable : ma thèse de 600 pages, tapée avec deux doigts, a disparu, ainsi que les
tapuscrits de mes romans, nouvelles, mes cours et surtout les seules vidéos qui
m’intéressaient : celles où ma mère chantait ou parlait en breton... Les CD sont presque
tous rayés. Les cyber-techniciens avaient demandé une rallonge de 2500€ à une Justice qui
manque cruellement de moyens, et qui les leur a accordés sans barguigner, pour
parfaire leur besogne : ils n’y sont pas allés de main morte... Tout a été fait, non pas
pour « oeuvrer à la manifestation de la vérité », mais pour me confondre.
L’instruction étant close, on a trois mois pour formuler des observations. Mais Me
Dittmer n’a pas l’air d’y tenir. La psy s’en étonne, la spipette aussi. Mais le nouvel
avocat me dit : « Je ne vois pas quel acte nous pourrions demander... » Je lui réponds
qu’il serait bon de faire convoquer le beauf... Mais il ne préfère pas voir la belle-famille
réunie face à un juge qui m’est de toute évidence férocement hostile. Eulalie étant majeure,
c’est elle qui serait convoquée, et elle risquerait de pleurer. Pour moi, le mot
« observations » relevait de l’écrit... mais je ne suis pas en mesure de contester un
pénaliste réputé confirmé.
Il faut attendre que les trois mois s’écoulent... puis bientôt trois autres. En effet, Kim et
Eulalie vont devoir subir une expertise psychologique, après laquelle on aura encore un
mois pour demander une contre-expertise, ce qu’on ne fera pas, précise Me Dittmer. Le
108
temps judiciaire se fout royalement des vies déchirées de ses proies, qui s’étirent et
vieillissent sans espoir de le rattraper.
Et l’année 2012 sera terrible pour ma mère, qui va être hospitalisée quasiment chaque
mois, à Carhaix, Brest ou Morlaix. Ses exigences tyranniques, ses lubies paramédicales
épuisent papa. Je n’ai qu’une peur : qu’il meure avant elle. Elle va être peu à peu victime
d’un oedème lymphatique, consécutif à l’ablation de sa tumeur eu sein gauche, qui va
faire doubler son bras de volume et le rendre quasiment paralysé. Le médecin de
famille nous conseille, au mois d’août, de nous rendre aux urgences, à Carhaix. J’y conduis
mes parents vers 18 heures. On y restera sept heures, maman n’étant reçue qu’après
minuit. Il a fallu s’occuper auparavant de pochtrons qui avaient fait un malaise sur la
voie publique, d’un autre que les gendarmes accompagnaient, d’une femme hystérique qui
menaçait ses voisins, d’une gamine dont le mollet avait été brûlé par le carburateur de son
scooter... Maman n’est peut-être pas commode, mais elle proteste, et le médecin qui
l’examine n’apprécie pas. Il lui prescrit des séances de massage qui, de toute façon, ne
serviront plus à grand-chose. Je raccompagne de nuit mes parents, car je tiens à faire
preuve envers eux du dévouement qui a été le leur quand j’ai eu besoin d’eux.
Cet été là, Claudine ira rendre visite à Gladys, invitée à jouer pendant un an par
l’orchestre de San Francisco. Je pourrais demander à Jules Burrieu l’autorisation d’y aller
aussi. Mais je ne veux pas lui donner le plaisir de me refuser ce déplacement. Le pauvre
Patrick Dils s’était vu refuser toute visite de ses parents pendant seize mois par la juge
d’instruction. Georges Courtois, le célèbre Robin des Bois qui a pris une cour
d’Assises en otage en 1985, avait agi ainsi par révolte de se voir lui aussi privé de visites
familiales par un juge. Pour cela, lui et ses complices ont pris vingt ans de taule, alors qu’il
n’y a eu ni mort, ni blessé, ni raison crapuleuse à cette action... Bertrand Cantat, lui en a
fait quatre après avoir massacré Marie Trintignant. Mais prendre des magistrats en otage
est un crime de lèse-majesté bien pire que de tuer quelqu'un : c’est perpétrer un forfait
identique à celui du coup de canif de Damiens sur Louis XV. Le proc de Courtois
avait admis, un flingue sous le nez, qu’il était inhumain de l’avoir privé de visites. Ce
potentat accédait soudain à l’humanité... Le juge Burrieu est forcément du même tonneau
que ses collègues, et de milliers d’autres. La férocité sadique est leur pain quotidien.
Les Noëls s’égrènent tristement : on se retrouve tous les quatre à Gwitalneufret, maman
de moins en moins capable de rester en notre compagnie. Puis Claudine et nos enfants vont
à Chinon, où il n’est jamais questions des tortures que ma belle-famille me fait endurer ni
des sommes pharaoniques que leurs calomnies sordides nous font perdre. L’avocat me
signale que le procureur ne devrait pas tarder à lui communiquer son réquisitoire,
antérieur à la décision du juge d’instruction de me faire traîner ou non au tribunal pour
les chefs qu’ils ont amplifiés ou inventés.
C’est début 2012 aussi que, pour tuer le temps, je deviens addictif à... Tout le
monde veut prendre sa place et surtout à Questions pour un champion, et m’inscris
même aux sélections. Pour l’émission de Nagui, c’est une fumisterie : les candidats
sont retenus quand ils paraissent originaux aux sélectionneurs, pas grâce à leurs résultats
109
aux tests. Pour QPUC, c’est plus sérieux. Je passe les sélections à Rennes, puis à Rennes,
réussit largement, mais ne suis pas convoqué. Je joue à QPUC sur internet et atteins bientôt
le quatorzième rang en Blémont, le 1400ème en France... Il m’arrive de jouer trois heures
de suite ! J’apprends par coeur toutes les capitales du monde (j’ai du mal avec les îles
Marshall et Palaos, qui changent tout le temps, ainsi qu’avec le Sri Lanka, dont la
capitale n’est plus Colombo, mais Sri Jayawardenapura Kotte) et les points culminants
des pays les plus important, ainsi que des listes névrotiques de prix Nobel, de
cinéastes, d’empereurs romains ou de présidents américains...
2012 est aussi la date de la présidentielle. Je vote Hollande, bien que ce soit Sarkozy
qui ait fait modifier le déroulement des gardes à vue, et ce en juillet 2010. Une des
premières interventions de François Hollande consiste à défendre un policier mis en
examen et suspendu après avoir tué un mineur délinquant multirécidiviste. « Toute
personne mise en examen est présumé innocente et doit pouvoir travailler ! » s’exclamet-
il. Je me dis que je n’ai ni tué, ni violé, ni blessé personne, et que je suis pourtant
suspendu de mes fonctions et interdit de tout travail depuis vingt mois... J’écris donc au
nouveau ministre, Vincent Peillon, pour lui exposer mon cas. Il me répond avec sympathie
qu’il me comprend mais soumet mon cas à la DRH du rectorat de Nantes. Celle-ci argue
que, vu les chefs d’inculpation, elle ne peut envisager ma réintégration. Peu après, je
suis bizarrement promu au 11e échelon par arrêté ministériel, ce qui est une
coïncidence étrange : est-ce une réponse de M. Peillon à la DRH ? J’aime à le
penser, mais ce ministre original va vite payer l’idée politiquement incorrecte de faire
dépénaliser l’usage du cannabis. On l’enverra siéger au Parlement européen, comme ceux
qui dérangent soit par leur bon sens, comme lui, ou par leur autoritarisme, comme Rachida
Dati peu auparavant. Promouvoir un prof suspendu participe de l’absurdité
administrative. Mais je le prends plutôt bien, les bonnes nouvelles étant rares. Chose
bizarre, l’arrêté est bizarrement ficelé : comme si on avait coupé une feuille en deux pour
scotcher une autre à la place de la moitié supprimée. L’administration a le droit d’abaisser
l’échelon d’un fonctionnaire suspendu. Je pense donc que la DRH de Rennes,
mécontente de mon appel au ministre, a voulu me sanctionner en abaissant mon échelon.
Et le ministre a répondu en l’augmentant. Simple hypothèse, mais elle me semble plausible,
vu l’acharnement du rectorat à me saquer et à m’interdire toute issue pour se venger
du recours que je lui ai intenté.
110
VII
« ...la robe est déclamatoire ; les mots probité et intégrité résonnent depuis des siècles sur les murs endurcis
des prétoires, sans empêcher les juges prévaricateurs et les arrêts iniques. »
George Sand, Mauprat, Folio (1981), p. 322
Convocations humiliantes chez la spipette hargneuse et inspirée, qui m’a suggéré «
d’inviter mes enfants au procès » ( !), chez la psy de plus en plus consternée, séjours chez
mes parents, travaux ménagers divers, écriture d’articles et soirées musicales à Rennes
rythment donc une année angoissante. Le mois de janvier 2013 verra un nouveau coup de
massue sur ma nuque, administré par la vice-procureure Imogène Verstrate, qui va
s’appliquer minutieusement à charger, donc à falsifier les faits et à éliminer tout élément à
décharge ou preuve d’innocence. L’avocat m’avait dit qu’il fallait attendre ce réquisitoire
avant de le contester, alors que son prédécesseur affirmait que ça ne servait à rien, les
remarques post- réquisitoire n’étant jamais prises en compte par l’instruction... Mais Me
Dittmer a flairé le bon gogo à plumer, et il lance des actes inutiles qu’il facture ensuite au
prix fort. Voici ce qu’écrit Mme Verstrate, chaque paragraphe étant suivi de mes
commentaires :
« Le 29 mars 2010, l’infirmière du lycée de Chambville signalait avoir reçu le 23
mars 2010 les confidences de Kim L..., âgée de 17 ans, qui dénonçait des faits d’agression
sexuelle commis sur sa personne par son professeur particulier de français, Martial
Kernévot, âgé de 52 ans. La Brigade de Gendarmerie d’Erville procédait à une
enquête. Entendue, Kim expliquait tant à l’infirmière qu’aux enquêteurs et au magistrat
instructeur que M. Kernévot lui dispensait des cours particuliers de français, à titre
gracieux, depuis 2009. Elle en avait pris cinq depuis cette date. Angoissée, gênée et
pleurant, elle confiait que ce dernier l’avait fait souffrir psychologiquement le 20 mars
2010. Alors qu’ils étaient installés autour de la table de la cuisine, M. Kernévot avait
commencé à rapprocher sa chaise de la sienne puis, sous prétexte de l’encourager, la
prenait dans ses bras et lui caressait le bras. Il tremblait. Elle se demandait ce qui se
passait, était tétanisée, paralysée. Elle n’osait rien dire, ne laissait rien paraître. Le fils de
M. Kernévot se trouvait au premier étage et son épouse était sortie. Soudain, par surprise, il
l’embrassait sur la bouche et lui souriait. Puis il lui caressait le ventre et le haut des
fesses en passant la main sous ses vêtements. Il lui touchait les cuisses et les seins,
essayait de l’embrasser sur la bouche mais elle esquivait. Au retour de son épouse, M.
Kernévot décalait la chaise et lui faisait comprendre, d’un regard appuyé d’un sourire,
qu’il lui fallait qu’elle se comporte à présent normalement. Prétextant, enfin, vouloir lui
donner des exercices supplémentaires à réaliser chez elle, il lui demandait de le suivre
111
dans son bureau. Sa mère, qui venait d’arriver, discutait au rez-de-chaussée avec son
épouse et son fils. Une fois seuls dans le bureau, il la prenait par la taille, l’embrassait
dans le cou et lui susurrait qu’elle lui avait manqué. Elle se dégageait et redescendait
rejoindre sa mère sans rien laisser paraître. Une semaine après les faits il lui adressait un
SMS pour lui dire combien elle avait changé sa vie et donné du sens. Elle confiait se
culpabiliser de ne pas avoir réagi. »
Je note en gras les outrances de la vice-procureur, dont il faut noter les mérites littéraire :
« d’un regard appuyé d’un sourire » et « susurrait » sont des mots délicieux, qui visent à
brosser de moi le portrait d’une caricature de Clark Gable... Il faut noter surtout la
malhonnêteté d’une magistrate qui élimine les circonstances qui mènent à telle ou telle
action et les hyperbolise. Je n’ai en effet pas « commencé par rapprocher ma chaise de la
sienne : » Kim a présenté son travail pendant huit à dix minutes, je prenais des notes
avant que, ému par la qualité de son propos, je ne me mette à croire que c’était grâce à
moi qu’elle brillait. C’est après le début de cet exposé que j’ai commencé à lui « tapoter
le bras », ce que je n’avais pas à faire, et pas à la « prendre dans mes bras » : on passe du
singulier au pluriel. Ma main gauche reposait sur le livre de poche pour ne pas qu’il se
referme. Kim continuait de parler avec loquacité du texte de Gaudé, et n’était donc ni
« tétanisée », ni « paralysée ». Mais je mesure quel a été l’inconfort de sa situation,
puisqu’elle devait affronter des gestes imprévus et indélicats tout en continuant à faire
comme si de rien n’était : « Il m’a fait un bisou sur les lèvres et moi, genre conne, j’ai fait
comme si tout était normal, j’ai souri », disait-elle aux gendarmes. C’est moi qui était
con, pas elle, mais ce n’est pas une raison pour transformer ce « bisou » en « il
l’embrassait sur la bouche », qui signifie « il lui roulait une pelle. » Le « bas du dos »
devient « le haut des fesses », plus sexuel.
Le comble de l’absurdité est atteinte ensuite. Comment, en effet, une personne qui vient
d’être « agressée sexuellement » suivrait-elle son agresseur à l’étage parce que celui-ci lui
propose « des exercices supplémentaires à faire » ? Kim, je le rappelle, m’a dit qu’elle
maîtrisait mal l’analyse de la valeur des temps dans le texte littéraire – ce qui suppose un
discernement intellectuel que n’ont pas, en général, les personnes «
tétanisées, paralysées ». Je lui ai alors dit que j’avais, dans mon bureau, des dizaines
de manuels qui comprenaient des tableaux sur la valeur des temps, que je ne pouvais pas
descendre tous. Je lui ai proposé d’aller en emprunter un ou deux. Elle m’a suivi
volontairement, comme elle le dit clairement. Je ne l’ai dit portée, ni poussée, ni prise
par la main, ni alcoolisée et droguée, comme Polanski l’a fait de Samantha avant de
l’entraîner dans un jacuzzi pour l’y sodomiser – je l’ai déjà dit, mais ne le dirai jamais
assez. Dans le bureau enfin, j’ai commencé à fureter pour chercher un manuel adéquat,
Kim regardant les livres éparpillés sur mon bureau. Elle s’est emparée d’elle-même du
Gradus, ce dico des figures de style, ce qui m’a rendu euphorique. Je l’ai brièvement
enlacée et lui ai fait « un bisou dans le cou », ce qui se transforme sous la plume inspirée
de la proc en « l’embrassait dans le cou ». Nous avons ensuite pris le thé en bas, Kim ayant
l’air radieuse. Le SMS qui suit est romantique, nullement concupiscent. On notera que la
proc, comme le feront ses successeurs, s’exprime toujours à l’imparfait, temps de la
répétition, alors que Kim utilise le passé-composé, temps des faits uniques. Tout, jusque
112
dans l’usage de la conjugaison, est fait pour m’accabler. Continuons la lecture du
réquisitoire :« L’expert psychiatre, qui relevait que Kim possédait des aptitudes
intellectuelles normales-moyennes, était une jeune fille d’une grande fragilité en raison
d’une problématique identitaire, résultant de son adoption, sensible, émotive, contrôlant
ses affects et ses émotions pour maintenir l’apparence de bien-être. Néanmoins, il la
décrivait comme dépendante de l’autre, sur le plan affectif, se sentant rapidement
redevable de celui qui lui porte de l’attention. Il notait des manifestations d’un stress posttraumatique
aigu manifesté par des troubles du sommeil et un épisode dépressif
traumatique à tendance suicidaire (scarifications) ayant conduit la jeune fille à être
hospitalisée. Il observait enfin chez celle-ci un sentiment de culpabilité et de honte face
à ses parents. La reprise d’un suivi psychothérapique était recommandé (sic). Les parents
adoptifs de Kim déclaraient avoir été avertis par l’infirmière du lycée. Leur fille leur avait
confirmé que M. Kernévot l’avait embrassée et caressée sur le corps. Ils étaient choqués.
Ils expliquaient qu’ils avaient une grande confiance en lui et n’auraient imaginé pareille
chose. »
Je suis évidemment terrassé des conséquences que ces gestes ont eu sur Kim, que j’ai
toujours cru voir heureuse et consentante devant moi. Je suis aussi honteux d’avoir trahi la
confiance de ses parents, et la sienne. Mais ma garde à vue et les tortures et humiliations
que j’y ai subies n’avaient-elles pas déjà payé dix fois ces tourments ? La proc continue :
« Placé en garde à vue le 15 juin 2010, M. Kernévot commençait par nier tout
attouchement sexuel sur Kim mais admettait lui avoir pris tendrement la main lors
d’un cours et observait qu’elle ne s’était jamais plainte ni n’avait laissé paraître un
quelconque embarras, soulignant qu’elle paraissait au contraire épanouie et souriante. Il
ajoutait avoir un certain désir pour les jeunes femmes et être tombé amoureux «
intellectuellement » de la jeune fille avec laquelle il entretenait une certaine complicité.
Avouant être frustré sexuellement, il reconnaissait avoir retrouvé « du prestige en tant que
dépositaire d’un savoir » et fantasmait sur la relation maître-disciple qu’il entretenait
avec la jeune fille. Il admettait également, avoir pressé la main de la jeune fille. Devant
l’absence de réaction de son élève, il s’autorisait à poursuivre ses gestes, lui « tapautait
(re-sic)» d’abord et caressait ensuite l’épaule, le bras et le dos. Elle souriait, il ne se
retenait pas et lui caressait la cuisse, lui donnait des tapes d’encouragement au même
endroit, puis l’embrassait sur la joue. Il confessait que le fait de briller intellectuellement
devant elle, de la sentir réceptive à son enseignement et à sa personne, le plaçait alors
dans un état « d’excitation » émotionnelle et d’« exultation ». Il ne niait pas lui avoir
touché les fesses mais refusait l’idée d’avoir eu une telle idée et arguait de souvenirs flous ;
il ne se souvenait pas non plus de l’épisode dans le bureau, ni du SMS adressé
postérieurement mais admettait avoir pu lui dire qu’elle le motivait. Il décrivait Kim par
son regard de biche, son intelligence, son sourire, son visage très pur et son regard
confiant qu’il reconnaissait avoir trahi. Il n’était pas étonné de l’âge de la jeune fille
considérant cet âge comme l’âge nubile. Se définissant comme vivant dans l’irréel
et le fantasme, il déclarait souffrir de « donjuanisme » mais être incapable de le
verbaliser. Finalement, il reconnaissait les attouchements sexuels, admettant que les faits
avaient débordé le cadre de la tendresse. »
113
L’ensemble de cette page me semble à peu près vrai, sauf que la « caresse au bas du
dos » devient « il lui a touché les fesses. » Je n’ai par contre jamais été un adepte du «
fantasme maître-disciple », n’étant émule ni de Sade, ni de Sacher-Masoch. Kim n’était
pas mon « élève », comme se plaît à l’écrire la proc, histoire d’ajouter une circonstance
aggravante, mais une voisine à qui je donnais quelques conseils sans jamais lui avoir
proposé de travail, ni de texte à étudier ou de sujet de Bac à étudier issus de mon stock. Par
ses origines qui me fascinaient, Kim m’apportait autant que je lui apportais, et j’avais
commencé un synopsis de roman qui la mettait en scène. Je n’ai jamais prononcé
l’expression « âge nubile » : Kim avait presque 18 ans, et la majorité sexuelle est fixée à
15 ans. Je la croyais consentante, tout comme le jeune Emmanuel M.., lycéen de seize ans,
était consentant devant sa prof et future femme. Celle-ci n’a pas eu le destin de Gabrielle
Russier, ni le mien...
Il faut voir enfin le cynisme du mot « finalement », qui inclut une nuit blanche en cellule
où j’étais souillé de sang, de sueur et d’urine, suivie de cinq heures de harcèlement et de
manipulation, de chantage, de fausses promesses et de menaces entrecoupées de cinq
heures de cellule sans montre ni lunettes, avec sept strip-tease devant une femme
gendarme goguenarde dans des vêtements de plus en plus sales... On se demande ce
qui fait naître la vocation de procureur, car ces individus sont supposés représenter
la société. Or, la masse des citoyens souhaite une justice équitable, pas des hurluberlus qui
demandent systématiquement la tête des mis en cause en amplifiant les griefs dont ils
sont accusés (sauf quand ils sont gendarmes ou policiers, en général, ou célèbres et
puissants, comme DSK, Christine Lagarde ou Benzema/Ribéry), ce qui contribue
évidemment à priver la société de gens qui lui étaient utiles.
« Par ailleurs, au cours de ses interrogatoires, il avouait, spontanément, son addiction à
la pornographie depuis une trentaine d’années, à la pédopornographie depuis 6 ans et
confiait être suivi par un psychiatre et un sexo-psychologue (sic : en fait, un psychosexologue
!). Il déclarait que son épouse était au courant mais demeurait résignée. Il
avouait le téléchargement, depuis 2004, de nombreux films pornos et
pédopornographiques mettant en scène des fillettes de huit à quinze ans, qu’il
visionnait en se masturbant et qu’il effaçait ensuite. Il soulignait que les petites filles de
10-12 ans l’excitaient le plus, se délectant à la vue de leur plastique juvénile, de leur
sexe, de leurs fesses et de mises en scènes de pénétration par des adultes. Il précisait
avoir arrêté ces téléchargements en 2006, après une mise en garde du FBI, puis les avoir
repris en 2007, sporadiquement et sur des sites légaux. Son dernier téléchargement
remontait à 3 ou 4 mois. Il était mis en examen des chefs d’agression sexuelle et
détention d’images pédopornographiques. »
Le mot « spontanément » fait frémir : quel aveux peuvent être spontanés après une nuit
de mise en cellule destinée à « attendrir la viande », c’est à dire à placer le gardé à vue
dans une situation de stress et de vulnérabilité telles qu’il avouera de toute façon tout ce
qu’on veut lui faire avouer ? La mienne, de plus, était particulière, je l’ai dit et redis, à
cause de mes saignements anaux et de ma sueur. On a vu que j’ai dit au gentil gendarme
qui me prenait mes empreintes tout ce qu’il a voulu, notamment que je fréquentais des sites
114
« Lolita », d’une part parce que je voulais lui faire plaisir, de l’autre parce son collègue
Bussard me promettrait que je quitterai vite la gendarmerie pour me rendre à ma réunion
pédagogique de répartition de services.
Irma m’a fait débiter des dates précises qui ont été totalement infirmées par
l’analyse du PC, qui n’a relevé aucune trace de tels téléchargements, ce qui serait
impossible s’ils avaient eu lieu, vu les moyens dont ils disposent et ma nullité
informatique. Mais la proc ne tient pas à la vérité, qui gênerait son jeu de massacre. « Le
magistrat du parquet s’attache à recueillir, de manière objective, les éléments de preuve qui
sont de nature à favoriser l’éclosion de la vérité », lit-on encore dans le Recueil des
obligations déontologiques des magistrats dont la procureure Verstrate ne semble pas
avoir eu connaissance... Quant au FBI, s’il détecte un type qui télécharge des fichiers
pédophiles, il ne s’amuse évidement pas à le prévenir, sinon il risquerait d’effacer ces
téléchargements : les polices de tous pays préviennent celles du pays où quelqu'un se
livre à de telles pratiques, pour qu’elles le cueillent à 6 h. du matin sans qu’il se doute de
rien... Rappelons que cette affiche me demandait 200€ pour s’en aller.
Irma m’a aussi demandé : « Quel effet vous font les petites filles de 8 à 12 ans, à la
piscine ? Est-ce que les formes de leurs fesses vous excitent ? » Toujours sale, groggy et
terrorisé, je ne sais pas ce que j’ai répondu. Soulignons encore la délectation de la proc à
écrire « se délectant à la vue de leur plastique juvénile » : on la sent inspirée ! Cette
garde à vue, antérieure au 10 juillet 2010, était donc illégale. Pour la Ligue des droits de
l’homme, à qui je l’ai décrite, elle a « bafoué la dignité humaine. » La « Justice »
n’en a cure, du moment que cela peut lui fournir une proie à dépecer. La proc :
« Devant le magistrat instructeur, il reconnaissait les faits d’agression sexuelle sur Kim,
confirmait le téléchargement et le visionnage de films porno et pédopornographiques sur
internet entre 2003 et 2009 avec des périodes d’accalmie au cours desquelles il
expliquait vivre des crises « mystiques » consistant à prier devant son ordinateur aux
fins de mettre fin à son addiction. »
Précisons que j’ai renouvelé mes « aveux », ou du moins les propos qui m’ont été
attribués et que j’ai signés dans un état comateux ou sous la menace, à la demande de mon
avocat, qui estimait que « mon affaire ne cassant pas trois pattes à un canard, il ne fallait
pas nier quoi que ce soit, sinon on allait perdre un temps fou »... Aucune trace de
pédopornographie, donc, sur mon PC n’a été relevée entre ces dates. Enfin, rappelons que
Christian Ranucci, Richard Roman (qui, comme le précédent, en est mort), Patrick Dils et
des milliers d’autres victimes de la « Justice » ont renouvelé leurs aveux devant un juge :
quand la « Justice » met sa proie dans une logique d’autodestruction, elle est la
première à s’auto-flageller, comme dans les procès staliniens. Mes prières devant l’ordi
concernaient des heures perdues devant Xhamster, Youporn ou je ne sais quel autre site,
tous légaux. Continuons :
« L’analyse du matériel informatique saisi lors de la perquisition réalisée au domicile
de M. Kernévot révélait, d’une part, l’existence de traces de 236 fichiers à caractère
115
pédophile, présents sur son ordinateur sur une période couvrant l’été 2004, extraits du
serveur pthc (preteen hardcore). La date de suppression demeurait inconnue. Enfin,
l’analyse d’un DVD permettait la découverte de 14 fichiers vidéos à caractère
pornographique datées entre le 16 et le 24 septembre 2008 dont 11 de ces fichiers
mettaient en scène des enfants mineurs. Les 3 derniers fichiers ne permettaient pas la
détermination de l’âge des figurants. »
Ici encore, tout n’est que charge : il est impossible que j’ai pu supprimer le moindre
fichier, vu mon incompétence informatique et la masse des moyens utilisés contre moi, les
cyber-brigadiers disposant de matériel ultra- sophistiqué pour récupérer quoi que ce soit.
Ces traces sont probablement issues de virus, de fakes qui infestent les PC de gens qui
visionnent souvent des sites X, surtout à une époque où nous n’avions pas d’anti-virus.
Nous avons aussi souvent accueilli chez nous des gens rencontrés au hasard des vacances,
pendant plusieurs étés... Y aurait-il eu des téléchargements indélicats réalisés à notre insu ?
Mais je n’ai même pas pensé à le dire, vu mon accablement.
La proc Verstrate ne dit pas que ce DVD n’est pas sourcé comme provenant de mon
ordinateur, ni d’achats sur des forums, ni de voyages à l’étranger : sa provenance est donc
douteuse. Vu la malhonnêteté dont fait preuve le gendarme Bouvreuil, tout semble
indiquer qu’il m’a fait ce cadeau : ils ont des centaines de DVD dans leurs scellés. Le
technicien évoquait des « jeunes filles incontestablement mineures », ce que la proc
transforme en « enfants mineurs », grossier pléonasme qui me fait passer miraculeusement
dans la pédopornographie. Elle fait vraiment tout pour m’enfoncer, violant donc
allègrement son code de déontologie, et ce n’est pas fini :
« Par ailleurs, il était extrait également, non seulement une lettre créée par M. Kernévot
le 2 décembre 2001, modifiée le 29 décembre 2008 et lue la dernière fois le 27 avril 2010,
adressée à ses fils et dans laquelle il avouait son addiction à la pornographie et
l’accomplissement d’actes sur la personne d’Eulalie Boucardel en 2002, mais encore
deux lettres adressées aux époux Boucardel, en date du 31 mai et du 1er octobre 2003,
dans lesquelles il avouait avoir demandé, à plusieurs reprise, à Eulalie d’ouvrir son
peignoir. Il relatait en outre que, lorsqu’il avait une dizaine d’années, un ami avait
demandé à sa soeur de 8 ans de se dévêtir, ce qui l’avait « fasciné et horrifié à la
fois. » Il lui demandait alors de renouveler son geste à plusieurs reprises. Celle-ci
décédait dans un accident de la circulation ce qu’il analysait comme une punition de Dieu
à son égard pour les faits commis. »
J’ai donc créé une lettre en 2001 pour avouer des « actes » perpétrés en 2002... La
magistrate ne manque pas de zèle, mais, dans sa rage méthodique de me détruire, ne s’offre
pas le souci d’une cohérence minimale. Une acte implique un mouvement, un geste, pas
la sollicitation déplacée que j’ai faite à Eulalie. Il est question ici d’un « peignoir ouvert
» : pour le père, ce sont « des caresses aux parties génitales par-dessus les vêtements »,
pour Eulalie, ça sera des « caresses dans la culotte », sans savoir où au juste et pour
la mère « des caresses au sexe et aux fesses dans la culotte ». Pour des faits aussi graves,
la « Justice » pourrait s’offrir le luxe d’une certitude. « Il n’y a pas de droit sans certitude »,
116
écrivait la journaliste du Monde, Pascale Robert-Diard, lors de l’affaire Zyad et Bouna, qui
a débouché sur l’acquittement des policiers incriminés. Il faut croire encore qu’un prof
et un flic n’ont vraiment pas le même statut face à la « Justice ». Enfin, comment peut-on
parler de « faits commis » à l’âge de dix ans ? On est ici dans le domaine de l’outrance la
plus délirante. Et ce n’est pas fini, car la vice-proc est habitée par la grâce :
« Gérard Boucardel, beau-frère de M. Kernévot, révélait que ce dernier avait pratiqué
des attouchements sur sa fille née en 1994 à l’occasion des fêtes de Noël en 2002. Cette
dernière lui avait raconté qu’après lui avoir demandé de lire des poèmes qu’elle avait
rédigés, il l’avait caressée sur les parties génitales par-dessus ses vêtements, ce que
confirmait son épouse qui ajoutait que M. Kernévot était très porté sur le sexe et s’était
montré particulièrement obsédé lors des fêtes de fin d’année 2002. Entendue,
Eulalie Boucardel confirmait ses dires mais déclarait ne garder que peu de souvenirs
excepté la demande qui lui avait été faite, alors qu’elle lisait un poème, de baisser son
pyjama et le fait d’avoir été caressée intimement sur le sexe par son oncle. Elle ne
variait pas dans ses déclarations devant le juge d’instruction. »
On atteint ici des sommets d’imposture et d’ignominie hystériques, de la part d’une
magistrate qui, rappelons-le, « plus que tout citoyen, est tenue à la probité... » Le beauf
ne « révèle » rien : il affirme. Or, l’affirmation n’est pas une preuve. DSK a eu bien de la
chance de rencontrer un proc qui lui a dit, au procès du Carlton : « La France est un pays
qui s’honore de condamner personne sur la basse d’accusations, mais de preuves... » Mais
je ne suis pas DSK, et n’ai pas eu le privilège d’éjaculer sur Nafissatou Diallo, de sauter
sur Tristane Banon « comme un chimpanzé en rut », d’avoir partouzé au Carlton et ailleurs
avec du « matériel » affrété pour, ni d’avoir, accessoirement été président du FMI... Je ne
suis pas non plus Jean-Michel Baylet, qui a jeté dans la rue son adjointe parlementaire
dénudée et le vidage couvert d’hématomes : le proc a classé son affaire sans suite... Les
documents relatifs à cette affaire ont disparu, car elle remonte à 2002, lit-on dans la presse
en 2016 : je rappelle qu’on a fouillé mes comptes bancaires sur vingt ans, et ma carrière
sur trente !
À six lignes d’intervalles, la vice-proc m’attribue donc des « caresses aux parties
génitales par-dessus les vêtements » puis des « caresses intimes sur le sexe, pyjama
baissé », – encore un pléonasme – alors que plus haut il était question d’un «
peignoir ouvert », tout en claironnant que la mère « confirme » alors que c’est elle
qui me fait passer dans la culotte de sa fille... Quant à mon obsession sexuelle, je
renvoie évidemment aux saillies de mon beauf. La « justice » aime que l’on ne « varie pas
dans les déclarations » : à lire ce tissu d’incohérences, on ne dirait pas...
« Martial Kernévot était mis en examen supplétivement du chef d’agression
incestueuse sur Eulalie Boucardel, mineur de moins de quinze ans, par ascendant ou
personne ayant autorité le 4 juillet 2011. Il confirmait, devant le magistrat instructeur que
lors des fêtes de Noël 2002, il avait demandé à sa nièce d’écarter son peignoir afin de
regarder son sexe pendant qu’elle lui récitait un poème. Il niait dans un premier temps en
revanche l’avoir caressée, faisant seulement état d’une « fascination extatique face au
117
sexe de l’enfant » tout en l’admettant comme possible. Par courrier posté le 10 septembre 2012,
Eulalie exposait à l’expert psychologue qui devait l’examiner qu’elle ne pouvait se déplacer, étant
étudiante en hypokhâgne à Rennes et qu’au surplus, la concernant, les faits appartenaient au passé.
Elle précisait, à ce titre, qu’elle ne côtoyait plus M. Kernévot et qu’elle avait été suivie par un
pédo-psychiatre qui n’avait pas jugé opportun de poursuivre la thérapie. »
On a vu qu’après trois heures d’entretiens avec la juge Plijadur, je ne pouvais plus tenir et lui ai
dit que je voulais bien avouer ce qu’elle voulait... J’ai lu la réponse d’Eulalie au psy : affolée, elle
refuse l’examen, disant « Je ne me souviens plus de rien... sauf de caresses au sexe et aux
fesses » ! C’est cousu de fil blanc, c’est gros comme une maison mais ça passe, puisque ça
casse du prof. Et que dirait-elle à un psychologue pendant trois heures, elle qui, de l’aveu même
de son père en 2010, « ne se souvient de rien, bien qu’on lui en parle souvent » ? Le réquisitoire
se poursuit par une curieuse « discussion » de la proc avec elle-même :
« L’information judiciaire a mis en évidence d’une par des actes d’agression sexuelle commis
par M. Kernévot sur Kim L..., caractérisés non seulement par des attouchements sur les cuisses, le
ventre, le haut des fesses et les seins mais également par des baisers accompagnant les caresses
et d’autre part des actes d’agression sexuelle sur la jeune Eulalie Boucardel, âgée de huit ans,
caractérisés par des caresses effectuées sur son sexe. Les déclarations constantes des
plaignantes2
sont corroborées par les écrits ainsi que les aveux écrits, oraux, rapides,
spontanés et circonstanciés de M. Kernévot. Ce dernier a obtenu les faveurs de ses deux
victimes âgées de 17 et 8 ans par surprise et contrainte morale. Ainsi, d’une part, s’agissant de
Kim, M. Kernévot a agi par surprise, par abus de situation de la mineure, non seulement fragilisée
par ses origines adoptives mais également par le sentiment d’être redevable de l’aide qu’il lui
apportait et de la confiance que lui témoignaient ses parents, et alors qu’elle se trouvait chez lui
lors d’un cours particulier dans un rapport professeur/élève de sorte que la victime a été
trompée sur la situation exacte dans laquelle elle se trouvait. S’agissant d’Eulalie d’autre part,
l’état de contrainte résulte du très jeune âge de la petite fille, 8 ans, qui la rendait
incapable de réaliser la nature et la gravité des actes qui lui étaient imposés, de surcroît, par
son oncle, âgé à l’époque de 44 ans, lequel bénéficiait, du fait de ce lien de parenté, d’une
position d’autorité à laquelle la très jeune enfant pouvait difficilement résister compte tenu de
son très jeune âge. Au demeurant, les écrits, les aveux et le suivi psychiatrique antérieur de M.
Kernévot démontrent que ce dernier avait parfaitement conscience du caractère obscène et
immoral des actes qu’il commettait contre le gré de ses victimes dont le seul objectif était
manifestement de satisfaire sa lubricité et de combler ses frustrations sexuelles et relationnelles. »
L’hystérie continue : les « bisous » que Kim dénonce, justement reformulés en « bises furtives
» par la première juge d’instruction, deviennent ci des « baisers », qui évoquent des
intromissions linguales, tandis qu’il n’y a pas eu la moindre preuve de « caresses au sexe »
d’Eulalie. On a vu que les « déclarations » constantes de Kim sont aggravées par la suite, et
que celles d’Eulalie sont pour le moins laborieuses, bien qu’on lui suggère constamment de
mentir pour me détruire. J’ai évoqué déjà le contexte dans lequel on parle de mes aveux.
« Obtenir les faveurs » est une expression outrancière qui signifie « coucher avec »... La
psychiatre enfin, note une « abolition partielle du discernement » devant Kim : je
n’avais donc pas conscience de mes actes devant elle, ce dont la proc se contrefiche.
Continuons :
2 Encore une erreur grave : il n’y a qu’une plaignante : Kim.
118
« Au vu de ce qui précède, Martial Kernévot sera renvoyé devant le Tribunal
correctionnel pour agression sexuelle et agressions sexuelle sur mineur de moins de 15
ans par personne ayant autorité de droit ou de fait. En revanche, le caractère incestueux
de l’agression sexuelle commise sur la personne d’Eulalie Boucardel ne peut être retenue,
en l’espère, en regard de la décision du Conseil Constitutionnel en date du 16 septembre
2011. Au vu de ce qui précède, des réquisitions de requalification des faits précéderont
celles tendant au renvoi de Martial Kernévot devant le tribunal correctionnel pour agression
sexuelle sur mineur de moins de quinze ans par personne ayant autorité sur la personne
d’Eulalie Boucardel. »
À lire ce paragraphe, on mesure encore combien la « Justice » aime perdre son
temps. Il faut argumenter pour supprimer un adjectif que le juge d’instruction Burrieu
aurait tout simplement dû ne pas employer.
« Enfin la détention d’images à caractère pédopornographique est constituée par les
aveux de Martial Kernévot et l’analyse de son matériel informatique ayant révélé le
téléchargement important de fichiers et vidéos pornographiques mettant en scène
des mineurs. En conséquence, il existe des charges suffisantes contre MK pour avoir
commis les faits reprochés à savoir l’agression sexuelle commise sur Kim L..., l’agression
sexuelle sur mineure de moins de 15 ans par personne ayant autorité de droit ou de fait
sur Eulalie Boucardel et la détention d’images pédopornographiques. »
Les aveux ne sont pas des preuves, surtout extorqués à une loque harcelée pendant 48
heures. Et la malhonnêteté de la proc est sidérante : aucune vidéo pédopornographique
n’a été exhumée de mon PC, ce qui est un cas unique dans les annales judiciaires. Je lis
depuis six ans les chroniques judiciaires de la PQR sur le web. Chaque jour, je lis des
affaires mettant en cause des gens qui ont détenus de tels documents : ils sont toujours
relevés et récupérés, parfois par milliers, comme dans le cas du général G..., en 2008,
qui avait 9000 vidéos de ce genre, certaines avec des... bébés de six mois.
« Renseignements et personnalité
Marié et père d’une fille et d’un garçon âgés de 24 et 21 ans, MK est professeur agrégé
de Lettres modernes et titulaire d’un doctorat. Il enseignait au lycée Berthollet à
Blémont depuis 1999 avant d’être suspendu de ses fonctions par le Recteur d’Académie de
Rennes en date du 26 août 2010. Il était également chargé de cours à la Sorbonne (Paris I).
Il perçoit un revenu de 2990€. Suivi depuis 1990 par le Dr P..., psychiatre à Chambville,
pour dépression et addiction aux images pédopornographiques (depuis plus de trente ans),
il se considère malade et souhaiterait bénéficier d’un traitement médicamenteux. Il
craint, cependant, les effets secondaires de ces derniers sur ses activités professionnelles.
Les relations amicales et professionnelles de MK décrivaient ce dernier comme un
intellectuel brillant, idéaliste, travailleur et solitaire mais également angoissé et impulsif,
voire torturé. Ses partenaires de travail rapportaient la propension de MK à tenir des
propos à connotation sexuelle à l’égard des élèves filles et de ses collègues
119
féminines, certaines faisant d’un comportement séducteur très appuyé, se traduisant
par des gestes déplacés ou des tentatives d’approche grivoises et équivoques. »
La proc aligne encore de lourdes erreurs : au moment où elle rédige son torchon, je
touche non 2990€, mais 1440 : la moitié... C’est important, quand on sait que les
dédommagements aux victimes tiennent compte des revenus du coupable. Je n’ai jamais
été suivi par le Dr P... pour addiction pédopornographique, comme il l’a d’ailleurs écrit,
mais en effet pour dépression chronique. On a vu quelles « relations professionnelles » ont
été convoquées par le gendarme Bouvreuil : ceux qui m’apprécient n’ont pas demandé à
être convoquées, car c’est une corvée pour un individu normal que de témoigner sur
quelqu'un qu’il aime bien face à un flic qui veut sa peau. Les autres y sont allées tambour
battant, excitées par l’odeur de la curée, en oubliant leurs propres paroles orientées, en
prenant leurs fantasmes pour des réalités ou en m’attribuant des propos ou comportement
parfaitement imaginaires. Il est facile à la « Justice » de rassembler des faux témoignages et
de décréter ensuite qu’ils sont vérité d’Évangile, puisqu’ils contribuent à me détruire, et
que c’est son but. Tout cela coûte très cher au citoyen, mais la « Justice » manque tellement
de moyens...
« L’examen psychologique révèle une personnalité anxieuse, manifestant une image de
soi dévalorisée conjuguée à un besoin de reconnaissance et d’admiration, ainsi que des
troubles de la personnalité pouvant entrer dans le cadre d’un mode de fonctionnement «
état limite » avec un aménagement pervers. L’expert observe que Martial Kernévot semble
ne pas avoir pris conscience de la contrainte exercée sur Kim. Il préconise la poursuite
du suivi psychologique et psychiatrique ainsi qu’une thérapie de groupe. L’examen
psychiatrique révèle un trouble de la personnalité structuré sur un mode psychotique
ainsi qu’un trouble dépressif de l’humeur associé à des idées suicidaires. Les faits sont
en relation partielle avec ces anomalies. Le sujet était atteint, au moment des faits, d’un
trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré mais non aboli la conscience de ses
actes. Il est jugé accessible à une sanction pénale, curable et réadaptable. Il n’a pas agi
sous l’empire d’une force ou d’une contrainte à laquelle il n’a pas su résister au sens de
l’article 122-2 du code pénal, n’existant pas de contrainte extérieure physique ou morale.
Une injonction de soins dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire est recommandée. »
Je rappelle que l’« aménagement pervers » est issu des conclusions établies par la
psychologue après le test où j’ai dû interpréter des taches d’encre... Avec perfidie, la proc
ne mentionne pas la phrase où la psychologue évoque les sévices sexuels subis pendant
l’enfance : surtout pas de circonstances atténuantes ! La proc mentionne sans leur accorder
d’importance l’« accessibilité à une sanction pénale » et « l’abolition partielle du
discernement», éléments qui, d’après Me Gonzales, valent en général une diminution de
30% de la peine. Il est curieux aussi de voir qu’un supposé délinquant est juge «
curable », comme si la délinquance était une maladie... Qui jugera « curable » la proc
Verstrate et le juge Burrieu ? Mais leurs successeurs les dépasseront dans l’outrance...
« Le bulletin n°1 du casier judiciaire de PR ne porte trace d’aucune condamnation.
Placé sous contrôle judiciaire le 17 juin 2010, il a interdiction d’entrer en contact avec
la famille L... ainsi qu’avec Eulalie Boucardel, ce qu’il respecte. »
120
On notera que ces quatre derniers mots résument une vingtaine de rendez- vous avec la
spipette, qui a pu constater que je respectais scrupuleusement mes obligations judiciaires et
médicales, et a écrit un rapport en ce sens : ce rapport favorable n’intéresse pas la proc, qui
le résume lapidairement !
« Attendu qu’il résulte de l’information judiciaire charges suffisantes à l’encontre de
Martial Kernévot : 1-D’avoir à Erville (...), le 20 mars 2010, et ce depuis temps non
couvert par la prescription, commis une atteinte sexuelle avec violence contrainte menace
ou surprise sur la personne de Kim L..., en l’espèce en procédant sur elle à des
attouchements de nature sexuelle telles que des caresses sur la cuisse, les fesses et les
seins ainsi qu’en l’embrassant dans le cou et sur la bouche
2- D’avoir, à Chinon, en tout cas sur le territoire national, 1er et le 31 décembre 2002
4
(…) commis une atteinte sexuelle avec violence, menace contrainte ou surprise sur la
personne d’Eulalie Boucardel, mineure de moins de quinze ans, en l’espèce en
procédant sur elle à des attouchements de nature sexuelle constitués de caresses sur le
sexe et les fesses avec cette circonstance que les faits ont été commis par une personne
ayant autorité de droit ou de fait, MK étant l’oncle de la victime et étant âgé de 44 ans.
D’avoir à Erville (…), entre le 15 juin 2007 et le 15 juin 2010 (…) détenu l’image ou la
représentation présentant un caractère pornographique d’un mineur en l’espèce en détenant
sur support DVD des vidéos à caractère pornographique mettant en scène des jeunes
enfants mineurs. »
Je ne soulignerai jamais assez l’horreur de telles outrances de la part d’une
magistrate censée oeuvrer à la manifestation de la vérité, qui parle au nom du peuple, et qui
bafoue sans arrêt sa mission. Comment « caresser les fesses » de quelqu'un qui est assis
devant moi ? La « caresse au bas du dos » est devenue « en haut des fesses » puis,
soyons fous, « aux fesses » ! L’« effleurement mammaire » est devenue « caresse »,
l’apparence de consentement et de bonheur de Kim étant passée sous silence.
Les « bisous » dans le cou et sur les lèvres deviennent des embrassements, autant dire
des patins et des suçons, au pluriel et non au singulier.
L’ignoble réside évidemment dans ces accusations démentielles de « caresses
au sexe et aux fesses » d’Eulalie, jamais prouvées, et que sept incohérences infirmaient :
non contente de le relever, la proc aligne ces incohérences sans que cela la gêne le moins
du monde... Le DVD contient maintenant des images de « jeunes enfants mineurs » :
avant c’était des « enfants mineurs », et, pour le technicien, des « jeunes filles
incontestablement mineures ». Si la proc continuait, elle y verrait bientôt de « jeunes
bébés mineurs », voire de « très jeunes foetus mineurs »... À la lire, on se demande qui est
frustré. Ce qu’il y a de terrible aussi, c’est que je ne suis pas le seul dans ce cas, et que les
victimes de ces magistrats hystériques et pervers se comptent par centaines, voire par
milliers chaque année.
On constate aussi que la proc martèle constamment à l’indicatif l’énoncé de ces soidisant
faits, alors qu’elle aussi est supposée respecter la présomption d’innocence, et
121
devrait s’exprimer au conditionnel...
« Vu les articles 175, 176 et 179 du Code de procédure pénale, requiert qu’il plaise à
M. le juge d’instruction bien vouloir envoyer MK devant le tribunal correctionnel pour y
être jugé conformément à la loi. Attendu que MK a été placé sous contrôle judiciaire avec
notamment l’interdiction d’entrer en contact avec les victimes, et obligation de se soigner ;
Attendu qu’il importe que cette mesure de sûreté soit maintenue afin de prévenir
tout risque de pression sur les victimes et tout renouvellement de l’infraction ; requiert
qu’il plaise à M. le juge d’instruction de maintenir MK sous contrôle judiciaire jusqu’à
sa comparution devant la juridiction de jugement. »
La formule « qu’il plaise », au subjonctif d’exhortation, est délicieuse : elle
montre que la « Justice » française agit, en effet, non pas « conformément
à la loi », dont elle se fout royalement, mais selon le principe du « bon plaisir ». C’est
ce que le juge Portelli a déclaré un jour sur France Culture, affirmant que la justice en
France n’avait pas connu 1789 et continuait d’évoluer sur les principes du « bon plaisir ».
La suite des événements confirmera tristement ces propos lucides. Mais pourquoi le
tolère-t-on ?
Le sadisme de la proc va jusqu’à vouloir maintenir mon contrôle judiciaire, comme
si le fait de signer tous les quinze jours à la gendarmerie pouvait empêcher un crime
quelconque... Et moi, on m’a infligé en six ans plus de 250 convocations judiciaires, spip,
psy, procès, Fijais, auditions... en faisant de moi un paria social. N’y a-t-il pas un os dans le
pâté ?
Mon avocat rédigera une note que je n’ai jamais lue pour contester ce réquisitoire, et me
la fera payer 3000€. Elle ne servira à rien, comme me l’avait dit son prédécesseur... sinon à
me faire casquer. Il faut désormais attendre la décision de Jules Burrieu de me renvoyer
au tribunal en acceptant ou non telle ou telle charge... Vu que c’est lui qui m’a mis en
examen pour « agression sexuelle incestueuse » après qu’Eulalie m’eut attribué, en plus,
des caresses aux fesses, dans la culotte, alors qu’elle était dans le bureau de ce juge de
destruction, je n’ai évidemment pas grand- chose à espérer...
122
VIII
« Les innocents ne pensent pas à se défendre. Ils vivent dans l’illusion que leur innocence suffira à les sortir
de là. (…) J’ai observé qu’il y a chez l’accusé à tort quelque chose de l’ordre de l’absence à soi, une
sidération, si vous voulez, qui le paralyse. Il ne peut pas croire ce qui lui arrive. J’ignore pourquoi, mais cela
engendre en lui une sorte d’abîme, un trou qui aspire lentement toute sa volonté. Il clame son innocence, mais
souvent ses yeux sont vides. C’est très étrange. Comme si le simple fait d’être accusé donnait naissance à
une réalité parallèle, dans laquelle il serait bel et bien coupable. »
Max Monnehay, Somb, Éditions du Seuil, 2020, p. 179-180.
On se fait à tout, même au pire. Il y toujours pire, évidemment, mais si je ne suis pas à
Auschwitz, mon sort de proie déchiquetée par la « Justice » n’est pas des plus enviables.
J’ai fini par intégrer mon parasitisme social. Assez bizarrement, je reçois chaque jour les
nouvelles du lycée par la messagerie du rectorat. On m’invite à des réunions parents/profs
(!), à surveiller le cross, aux journées portes ouvertes. Je lis les félicitations qu’on adresse à
untel ou une telle pour une naissance, un départ en retraite ; ou les condoléances quand un
collègue perd un parent. Personne ne m’adressera les siennes quand maman mourra. Je
lis même des échanges parfois incisifs. Mes collègues ont organisé un voyage à Groix,
durant lesquels des élèves se sont alcoolisés. Parmi eux figure le fils d’un prof, qu’un autre
collègue a enguirlandé. Le père n’apprécie pas, d’où un échange houleux entre les
partisans de l’un ou de l’autre... Tout cela me donne l’impression que je fais encore partie
de l’ « équipe ». Je bosse aussi pour une collection de dictionnaires thématiques, et je
recrute des volontaires pour travailler sur le cinéma, le théâtre, Mozart, l’opéra, le jazz, le
cheval... Lire ces tapuscrits m’occupe beaucoup.
Mais l’ordonnance assassine du juge Burrieu tombe, début juin. Il ne s’est pas foulé : il
se contente de copier-coller le réquisitoire de la vice-proc, en éliminant toutefois ses accès
de lyrisme : pas de « regard appuyé d’un sourire », pas de « il lui susurrait
qu’elle lui avait manqué », ni de « fantasme sur la relation maître-disciple », pas de «
il le considérait comme l’âge nubile », ni de « il se délectait à la vue de leur plastique
juvénile »... Animé d’un bon sens pratique, Jules Burrieu évacue ces scories pour ne
retenir que les accusations les plus rédhibitoires. Il conserve néanmoins les incohérences de
sa collègue : j’ai écrit en 2001 une lettre pour avouer des faits commis fin 2002 « du 1er
au 31 décembre »... Il ajoute un détail hélas accablant pour moi :
123
« L’expert relevait que Kim, avant la date de commission des faits, avait commis des
tentatives de suicide et avait été hospitalisée dans une unité de soins intensifs en 2009
puis avait bénéficié de suivis psychologiques au CMP de Chambville en 2010 et 2011.
Elle faisait état de violences physiques subies au Vietnam pendant son enfance. Elle avait
été adoptée à l’âge de 10 ans. »
Kim était, de plus, une adolescente fragile, ce dont je ne me rendais pas compte, tant
elle paraissait à l’aise devant moi... Elle a un jour pris une cuite et avalé quelques
cachets, m’a-t-on dit : une tentative de suicide, ou du moins un appel au secours, mais qui
ne s’est passée qu’une fois. Comme d’habitude, la « Justice » met l’élément destructeur
au pluriel. Un autre détail serait plutôt à ma décharge, et il concerne Eulalie, qui «
indiquait qu’elle n’avait pas subi un traumatisme particulier » : ce serait impossible si,
comme l’affirment crânement ses parents, je lui avais frictionné le sexe et les fesses, à
même la chair, pendant une demi-heure... Le juge évoque néanmoins la longue lettre que
j’ai écrite à Mme Plijadur après qu’il m’eut mis en examen pour « agression sexuelle
incestueuse », initiative qui a dû le mettre en rage :
« Dans un long courrier, M. Kernévot contestait la réalité d’attouchements commis
sur Eulalie Boucardel, dont les déclarations étaient selon lui influencées par ses parents. Il
relatait les circonstances selon lui dégradantes dans lesquelles s’était passé sa garde à
vue. Il niait avoir « consommé de pédo-pornographie » ni avoir enregistré les DVD
trouvés chez lui dont il indiquait qu’ils les avait achetés gravés dans des sex-shops sans
savoir ce qu’il contenait3. Il attribuait les témoignages défavorables de ses collègues à la
jalousie et aux questions orientées des enquêteurs. Enfin, il évoquait les faits concernant
Kim, il se souvenait avoir été rpis (sic) d’une « bouffée délirante » et avoir perdu le
contrôle de lui-même. Il avait cru que la jeune fille répondait à ses avances et avait
poursuivi en lui enlaçant l’épaule, en lui « tapotant le dos et la cuisse ». Il ne se souvenait
pas avoir immiscé ses doigts dans son pantalon, ni d’avoir effeleuré (sic!) sa poitrine
ou embrassé la jeune fille mais ne niait pas invoquant une mémoire sélective. Il
reconnaissait aussi qu’il l’avait emmené (sic !) dans son bureau, situé à l’étage, mais pour
lui proposer un ouvrage de français, qu’il l’avait prise dans ses bras, sans que son geste ait
un caractère concupiscent. Il contestait donc la qualification d’agression sexuelle. »
On notera l’orthographe effarante d’un juge qui ne se soucie même pas d’un minimum
de décence langagière, tant il bâcle son exécution, et des centaines d’autres chaque année
j’imagine, avec la plus grande désinvolture. L’expression « selon lui » est délicieuse,
concernant l’aspect « dégradant » d’une garde à vue dont on a pu apprécier, en effet,
combien elle était respectueuse de mon intégrité morale et physique... On se demande ce
qu’aurait dit Jules Burrieu s’il avait comparu devant son collègue puant la sueur et l’urine,
son arrière-train judiciaire souillé de sang ; pas rasé, ni peigné, ni lavé depuis 48 heures,
traîné en menottes dans un hôpital puis alimenté après avoir avalé trois Tranxènes et été
interrogé trois heures au sortir du coma... Et cela après avoir déjà vécu une nuit en cellule,
suivie de cinq heures de harcèlement entrecoupées de cinq heures de gnouf agrémentées
de menaces, fausses promesses et chantage... Notons que Kim ne dit pas que j’ai «
3 Encore une erreur destiné à « charger la mule » : il n’a jamais été question que d’un DVD.
124
immiscé les doigts dans son pantalon » mais que je lui ai « caressé le bas du dos »... La
gradation incohérente des calomnies du beauf et de sa femme ne gêne nullement le juge.
Le PV « de moralité » a donné une idée des « questions orientées » du chef Bouvreuil.
Enfin je n’ai jamais emmené Kim à l’étage, ai-je dit : nous y sommes montés après sa
remarque concernant ses lacunes sur l’analyse des temps dans le texte littéraire.
« Le conseil de M. Kernévot formule des observations tendant à démontrer qu’il
n’existe pas de charges suffisantes pour renvoyer M. Kernévot devant le tribunal
correctionnel pour les faits concernant Eulalie au regard des souvenirs flous, des
divergences entre ses déclarations et celles de ses parents alors que son oncle a toujours
nié avoir caressé le sexe de l’enfant.
Néanmoins, il ressort des déclarations constantes de Kim L... que M. Kernévot a
pratiqué, le 20 mars 2010 à Erville, des attouchements sur les cuisses, le ventre, le haut des
fesses, les seins ainsi des (sic) baisers sur la bouche et dans le cou. M. Kernévot a reconnu
la matérialité de ces actes indiquant pour certains (les baisers, les caresses sur les seins
et sur les fesses) qu’il ne s’en souvenait plus mais qu’ils avaient du (sic) certainement
avoir existé. Le caractère sexuel de ces agissements ne peut être contesté s’agissant de
caresses pratiquées sur les seins, les fesses, la cuisse ainsi que de baisers sur la bouche.
Le défaut de consentement de la victime ne peut être contesté non plus : Kim a
expliqué qu’elle avait été paralysée et incapable de réagir devant le comportement de M.
Kernévot qui ne pouvait ignorer que la jeune fille se trouvait fragilisée. Le délit d’agression
sexuelle supposant que soit établi l’existence de violence, contrainte, menace ou surprise,
or (sic) M. Kernévot a bien agi par surprise alors que Kim se trouvait chez lui pour un
cours particulier dans un rapport professeur/élève de sorte que la victime a été
trompée sur la situation exacte dans laquelle elle se trouvait. En conséquence il existe
des charges suffisantes contre PR d’avoir commis les faits reprochés à savoir l’agression
sexuelle commise sur la personne de Kim L... et il convient de le renvoyer devant le
tribunal correctionnel de ce chef. »
On notera que les « bisous » sont toujours transformés en « baisers », donc en
patins, ce qui n’est pas pareil, et que l’ « effleurement » des seins devient « caresses » , ce
qui est plus appuyé. Que Kim affirme avoir eu l’air consentante ne trouble pas le moins du
monde un juge d’instruction supposé « instruire à charge et à décharge ». Kim a parlé vingt
minutes, et a donné le motif pour nous rendre à l’étage : une personne paralysée ne
parle pas : mais Jules Burrieu s’en contrefiche, tout comme il se contrefiche des
arguments de l’avocat, qui aurait pu, cela dit, noter les divergences entre le père, la
mère et la fille.
« M. Kernévot sera également renvoyé des chefs de détention d’image à caractère pédopornographique
est (sic) constituée par les aveux de MR et l’analyse de son matériel
informatique ayant révélé le téléchargement important de fichiers et vidéos
pornographiques mettant en scène des mineurs. »
La vérité : pas la moindre image de cette nature exhumée de mon ordi, malgré mon
125
incompétence en la matière et l’acharnement d’une équipe de cyber-techniciens qui lui a
consacré trois mois d’efforts...
« M. Kernévot est revenu sur ses déclarations indiquant dans son courrier du 17 octobre
2012 déclarant ne jamais avoir « consommé » de pédopornographie alors que pourtant
l’enquête préliminaire a été ouverte à la suite de déclarations spontanées qu’il a faites
pendant la garde à vue et qu’il a réitérées devant le magistrat instructeur le 17 juin 2010. »
On a vu ce qu’il faut penser de « déclarations spontanées » après une nuit blanche en
cellule, où j’ai dû me nettoyer l’anus avec les doigts après y avoir été mis trempé de
sueur, et après les suggestions du gentil flic qui voulait absolument me faire dire que je
consultais des sites « Lolita », son collègue me promettant que je sortirai très vite si je
collaborai un maximum, et l’insistance d’Irma à évoquer la petite poitrine de Kim...
Rappelons l’état devant lequel j’ai comparu devant le juge, après cette garde à vue, hagard,
délirant, souillé... Rappelons aussi que mon brillant avocat m’a demandé de ne rien
contester de ce que j’avais dit en garde à vue, car on perdrait du temps... Un tel degré de
cynisme est hallucinant, de la part de magistrats supposés être les parangons de la vertu !
« L’expertise informatique a démontré l’existence de 11 fichiers vidéo mettant en scène
des mineurs dans des scènes pornographiques. Ce DVD a été saisi au domicile de Martial
Kernévot et sa (sic) présence le 16 juin 2010. »
L’expertise a surtout démontré que ce DVD ne venait ni de mon ordi, ni d’achats sur
internet, ni de voyages en Moldavie ou au Japon, ce qui ne préoccupe pas le juge. Rien ne
prouve donc qu’il a été saisi chez moi, vu la malhonnêteté sidérante des gendarmes et
des magistrats.
« M. Kernévot s’était du reste expliqué de manière circonstanciée lors de la garde à
vue sur la façon dont il avait téléchargé des films pédophile (sic) en 2007. Il apparaît
donc des charges suffisamment importantes pour ordonner son renvoi devant le tribunal
correction (sic) du chef de détention d’image à caractère pédopornographique. »
La vérité : aucune trace de tels téléchargements en 2007 ni avant : des titres de
fakes en 2004, ou de téléchargements peut-être effectués par des gens de passage
indélicats. Et on sait ce que valent des « aveux circonstanciés » quand on est torturé et
interrogé après avoir été drogué... Patrick Dils, Christian Ranucci et Richard Roman en ont
fait, et les ont renouvelés...
« Concernant les faits dénoncés par la jeune Eulalie, âgée de 8 ans, caractérisés par des
caresses effectuées sur son sexe, ses déclarations sont corroborées par celles de ses
parents et les aveux écrits et oraux de MK. »
Le juge persiste sans scrupule dans l’ignoble. Eulalie n’a rien déclaré du tout. Elle dit
qu’elle n’a aucun souvenir de cette séance de friction à la vulve, dénoncée par son père
qui lance cette calomnie. Si ses parents corroboraient ses déclarations, ils devraient donc
126
dire, comme elle, qu’elle ne se souvient de rien... Et je n’ai jamais avoué de telles
caresses, ni par écrit, ni par oral ! Même si je l’avais fait, des aveux ne sont pas des
preuves... Le juge oublie curieusement les caresses aux fesses, surgies en 2012 dans la
bouche d’Eulalie, alors qu’elle se trouve dans le bureau du gendarme Bouvreuil, puis dans
celui du juge Burrieu...
L’avocat me dit : « Vous savez, ils sont surmenés... Dati leur a supprimé un poste... »
Elle est bonne, celle-là : il y a un moyen très simple de ne pas être surmené, c’est de ne pas
dépenser tant d’énergie à falsifier ou inventer des faits pour détruire les citoyens, et donc la
société... Et ils se plaignent ! Mohamed Merah a déjà semé la terreur à Toulouse et
Montauban. Bientôt, ce sera Charlie, le Bataclan, Nice : mais la « Justice » n’a pas assez
de criminels : il faut qu’elle en invente... Je vais donc devoir comparaître au tribunal sans
qu’aucune charge, au contraire, n’ait été allégée ou supprimée, même la plus caricaturale,
celle qui concerne les attouchements imaginaires sur Eulalie, qui auraient dû envoyer
ses parents au tribunal... À force de prendre des coups, je finis par ne plus les ressentir.
127
IX
« La fragilité engendre la brutalité. »
Clara Dupond-Monod, S’adapter, Stock, 2021, p. 74
*
« La cruauté. Voilà ce qui toute ma vie m'a stupéfié et tourmenté. En quoi, où sont les racines de la
cruauté humaine ? J'ai beaucoup réfléchi là-dessus et je n'y ai rien compris et n'y comprends toujours rien.»
Maxime Gorki, cité par Casamayor : La Tolérance, Gallimard, 1976, p. 89
*
« L'acte de juger est une prise de risque. Il faut bien sûr préalablement douter et délibérer. Mais il importe
d'assumer le plongeon vertigineux dans l'acte. C'est un risque à prendre et à éprouver. Une manière de dire "je
" sans délégation possible. Un acte de volonté qui suppose une vertu : le courage ».
Denis Salas, Le Courage de juger, Bayard, 2014. On appréciera la valeur de ces propos à l’aune de que
qu’on lira ci-après...
La rentrée 2013 apporte au moins une bonne nouvelle : le collège d’Erville perd son
principal calamiteux, qui en trois ans a réussi à démolir une équipe éducative au point
que des piliers du bahut ont demandé leur mutation, que d’autres frisent la dépression,
qu’un couple s’est séparé... Incroyable, comment un seul tyranneau de village peut
désorganiser une collectivité. Le collège hérite d’un chef compétent, pète-sec mais réglo, et
c’est dans le soulagement général que son prédécesseur va sévir quelque part en
Franche-Comté, dans un établissement dont les membres vont recevoir une lettre de
condoléances de certains profs d’Erville. Claudine sera plus détendue, et ses remarques
acariâtres plus espacées, bien que constantes : quoi que je fasse, c’est toujours mal. J’ai
enlevé les toiles d’araignées avant son retour des USA à l’aide d’une longue échelle :
la seule chose qu’elle trouve à dire, c’est : « Tu as pensé à nettoyer la tête-de- loup ? » Je
fais une tarte au mois d’août : « Faut pas utiliser le four par une telle chaleur ! », fait-elle,
mais ça ne l’empêche pas de cuisiner au four pour accueillir des copains. Un jour,
particulièrement en verve, je passe la serpillière, j’aspire la maison de fond en comble, je
repasse, cuisine, lave les fenêtres... mais elle m’enguirlande parce que j’ai acheté des
tomates « Bien vu », insipides à ses yeux. La spipette, par contre, a achevé sa besogne :
comme le réquisitoire est fait et que j’attends l’ordonnance du juge Burrieu, je suis, m’a-t128
elle appris, sous la houlette du procureur jusqu’au procès.
L’avocat se veut toujours rassurant : « On va rectifier les erreurs au procès, ne vous
inquiétez pas, tout ira bien ! » Tel aura été son discours jusqu’au bout, alors que j’aurai à
chacune de ses prestations le pire des résultats possibles... L’expression « agression
sexuelle » me tarabuste, car je n’ai jamais effleuré Eulalie et ai cru flirter avec Kim en la
pensant consentante, même si je n’avais pas à le faire. Le Code pénal dit : « Une atteinte
sexuelle n’est possible qu’en cas d’outrepassement d’un consentement. » Mais Me Dittmer,
fataliste, me dit : « Vous savez, le Code pénal, les magistrats pourront toujours y trouver ce
qu’ils veulent y trouver, et ne pas voir ce qui les dérange... » J’ai l’air de ne pas
comprendre. Mon avocat a besoin de reformuler sa phrase en des termes plus clairs : «
Le Code pénal est une pute que les magistrats enculent chacun à sa façon ! »
Dit comme ça, on comprend mieux...
Le célèbre juge Roy Bean, « la loi à l’Ouest du Pecos », me revient en mémoire. C’est le
héros d’une aventure de Lucky Luke. Morris le dessine tenant le Code pénal à l’envers tout
en faisant semblant de le lire avec grandiloquence. Les magistrats auxquels j’ai eu
affaire pendant six ans se seront hélas avérés tous, sauf deux, des émules de Roy Bean.
Mais ils sont moins excusables que le fantasque juge autoproclamé du Far West, car les
miens sortent le l’ENM et ont prêté serment...
« Agression sexuelle est une expression fourre-tout qui remplace attentat à la pudeur,
me dit encore Me Dittmer, l’air blasé. Elle ne veut plus rien dire à force d’être
employée... » Je n’ose pas lui répondre que ça veut dire quelque chose pour
l’Éducation nationale et les gens qui entendent qu’on me reproche de tels chefs... Mais
les avocats ont tellement l’habitude de voir leurs clients condamnés après avoir été
massacrés pendant enquête et instruction qu’ils en perdent évidemment toute empathie
pour eux. Pour un avocat, l’intérêt principal des clients réside dans leur compte en banque,
et aussi dans la médiatisation de leurs affaires, qui peut braquer sur eux les feux de la
presse. Qu’un client perde un procès, c’est tout bénef pour un avocat : il va gagner 3000€
de plus pour aller en appel...
Me Dittmer est constamment fourré en Cour d’Assises. Mon procès, qui doit avoir lieu
en novembre, est reporté en... mars 2014. Je me demande avec inquiétude si maman
tiendra jusque là. Elle marche avec difficulté, commence à ne plus identifier les objets
les plus simples. Papa ne peut guère bouger de la maison, sinon elle l’appelle. Parfois,
elle tombe, et il a du mal à la relever. En allant aux toilettes, elle tapisse de merde le mur
du couloir. Papa le prend avec humour : « Elle m’a repeint le mur au pistolet ! » faitil,
et je mets du temps à comprendre... J’y vais le plus possible, mais ils croient que je
travaille, et ne peux donc me déplacer qu’en fin de semaine.
Je me suis fait opérer d’une résection trans-urétrale de la prostate, vers le 0 juin 2013.
Ce grattage destiné à prévenir les menaces de rétention urinaire va me tenir allongé un
mois, et empêcher l’évacuation du sperme. Ce liquide que j’avais réussi à extraire à la
129
force du poignet en 1984 va désormais me quitter pour toujours. Je m’en sens diminué dans
ma masculinité, un peu, je suppose, comme quand une femme sent les premières
atteintes de la ménopause. Tudal a achevé cahin-caha des études qui le mèneront à
travailler dans le patrimoine, occupation qui lui convient bien. Le pauvre n’accueille plus
ses copains chez nous, car tout le monde est au courant, et le téléphone arabe doit
multiplier encore les charges que la vice-proc et le juge d’instruction se sont déjà
employés rageusement à gonfler, sans parler des réseaux sociaux.
J’assiste donc à d’autres procès, et contemple dans ses oeuvres la cour qui a
manifestement remplacé les juges féminins que j’avais vus travailler jusqu’ici. Le
président, Eloi Barbizon, est arrivé en 2012. Dans la presse locale, il a fustigé le manque
de moyens accordés à la Justice, vieille rengaine des magistrats qui économiseraient
l’argent public s’ils ne massacraient pas les citoyens par milliers en les accusant pour des
faits imaginaires ou falsifiés. Il a dit aussi : « Ce sont les politiques qui font les lois, et
nous qui les appliquons. » Je ne me souviens pourtant pas avoir lu que les politiques
ont sommé les magistrats de se comporter comme ses collègues Verstrate et Burrieu...
Cela dit, ce juge me paraît plutôt équitable, et le voir en action me rassure un peu. Une
fois de plus, je me trompe lourdement : Eloi Barbizon dépassera de loin ses
prédécesseurs dans l’horreur et l’abjection.
Il tente de faire exprimer des regrets à un septuagénaire qui a percuté un motard sur un
rond-point. Le motard est mort, sa fille émet avec haine des reproches à l’encontre du
prévenu. Celui-ci demeure droit, sans se tourner vers la plaignante, et se défend : « Le
motard roulait vite, je ne l’ai pas vu... » Avec pédagogie, le juge Barbizon s’efforce
d’amener le vieillard à un peu de compassion : « M. N... n’est plus parmi nous... Il
n’avait que 40 ans, et une femme et deux enfants que sa disparition plonge dans la
souffrance... » Mais le prévenu allègue qu’il a souffert lui aussi en Algérie, ce que le
juge admet. Je quitte le tribunal avant l’énoncé du verdict. Ce même juge parle avec
beaucoup de patience à la postière qui a escroqué une dizaine de nonagénaires et placé
leurs économies sur les comptes de ses deux filles mineures. Il évoque avec admiration
le « travail très propre » de deux jeunes hommes « issus de la communauté des gens du
voyage », qui ont volé des moteurs de camions mais on été incapable de les fixer sur de
vieux véhicules. Ils ont demandé conseil à un garagiste qui, intrigué, en a parlé aux flics...
Les gens du voyage sont une dizaine au premier rang. Ils boivent café et chocolat, ce que
l’huissier ne tolère pourtant pas d’habitude. Ils parlent fort, mais demandent à l’assistance
de se taire quand elle est trop bruyante à leurs yeux. Les prévenus, dont l’un se trouve dans
le box vitré, sont très à l’aise, se congratulent, et sont visiblement des habitués de la
maison. Éloi Barbizon ne sort de ses gonds que devant un type qui a froidement
donné un coup de couteau à un passant, gratuitement, et dont l’avocat vocifère. Le
criminel est embarqué à l’audience.
Le procès, m’annonce Me Dittmer, aura lieu le 14 mars. Curieusement, mon beauf et sa
femme l’ont su avant moi : c’est dire que les juges tenaient à leur présence ! Gérard a, en
effet, écrit à Claudine un SMS dans lequel il écrit : « On ne viendra pas au procès : on
n’a pas porté plainte, on ne veut pas de dédommagements. On le fait pour toi et tes
130
enfants. » Quelle grandeur d’âme : je devrais m’estimer heureux que ce taré ne porte pas
plainte contre des attouchements que lui et sa femme ont inventés, dont la gradation
constante montre l’incohérence, et qui auraient dû leur valoir mises en examen,
comparution, condamnations et le calvaire qu’il me font subir...
Les 6 et 7 février, je trouve le courage et l’énergie pour me participer à un colloque sur
la critique de jazz, à Paris, près de la Très Grande Bibliothèque. Je cause de Boris Vian
critique de jazz, et rencontre des gens qui partagent ma passion. Immixtion illusoire dans
un monde qui n’est plus le mien et ne le sera jamais plus.
Le 2, c’est mon anniversaire, et nous sommes à Gwitalneufret. Maman l’oublie, pour la
première fois. L’an dernier encore, elle m’avait écrit une carte postale naïve de sa main
devenue tremblotante. Le médecin local m’a dit qu’elle n’en avait plus pour longtemps. «
Combien ? Trois mois ? » ai-je fait, livide... « Non, moins », a-t-il répondu. Je suis
assommé. Tiendra-t-elle jusqu’au procès ? On va bientôt l’emmener à l’hôpital de Carhaix,
pour son dernier séjour ici bas.
Le compte à rebours, un de plus, et un avant d’autres, commence à s’égrener. Le procès
devrait se dérouler à huis-clos, Kim étant mineure, m’a dit l’avocat. La spipette, qui a
parfois des accès d’empathie, me téléphone deux semaines avant pour me dire que, dans
l’affaire d’Eulalie, je peux espérer la relaxe : « Ce sont des magistrats, quand même... »
Justement : ce sont des magistrats... De plus, il aura lieu pendant les vacances, ce qui est
une bonne chose, me dis-je : le public des voyeurs sera plus mince. Mais cela aura, au
contraire, et comme d’habitude, des conséquences encore plus catastrophiques. Le jour
fatal, je me présente donc, déjà paralysé, ayant pris trois-quarts de Lexomil et un
bêtabloquant, devant la porte du TGI. L’huissier me fait entrer. « Ce n’est pas à
huis-clos ? » fais-je, étonné de voir un peu de monde dans la salle. « Eh non ! »
répond-il, solennel. Première désillusion. Je m’assieds au troisième rang, car le président
Barbizon et sa cour doivent juger une affaire de vol de chéquiers qu’il a envie
d’expédier au plus vite. Je ne vois pas Kim. Seule sa maman est présente, à gauche, dans
la partie du tribunal réservée aux victimes. Claudine a tenu à venir. J’aperçois aussi les
journalistes de la presse locale, devant leurs ordinateurs, mais ce ne sont pas ceux que je
vois d’habitude : sans doute est-ce parce qu’ils sont en congé. Le président est entouré de
ses deux assesseurs. L’un, grisonnant, cheveux au vent, gigote beaucoup. L’autre est un
curieux bonhomme rougeaud comme un bon paysan du coin. Il n’a pas de robe, mais
un costume ordinaire. Il est néanmoins affublé d’une médaille d’or énorme autour du
cou, ce qui m’intrigue. Me Dittmer, arrivé en retard, vient vers moi et me renseigne : «
C’est un juge de proximité, il n’y avait pas d’autre juge disponible. » Il est vrai
que la Justice » française est surbookée... Puis l’avocat gagne sa place, à ma droite. Tout
cela me rappelle ma soutenance de thèse, mais je ne sortirai pas diplômé du tribunal, bien
que couvert de documents.
L’affaire des chèques expédiée, l’huissier me hèle et je m’avance, pétrifié, vers la barre.
J’ai eu beau assister à une trentaine de procès, rien n’égale évidemment l’impression qu’on
a quand on est traîné au coeur du cyclone, surtout après avoir été massacré pendant quatre
131
ans. Je tiens dans les mains un pauvre classeur et un crayon – mais Me Dittmer
s’avance et me les retire : « Vous n’avez pas le droit de lire, ni d’écrire », souffle-t-il.
Je décline mes noms, prénom, âge et non-qualité de prof suspendu depuis trente mois, au
SMIC depuis vingt-six. Je suis d’une gaucherie pitoyable, et vais jusqu’à dire que j’étais
chargé de cours à la Sorbonne, ce qui n’émeut pas le président. Celui-ci cherche d’abord
des yeux « les parties civiles » : la mère de Kim, certes, mais qui d’autre ? Visiblement, le
juge Barbizon aurait aimé que mon beauf, sa femme et leur fille soient présents et
portent plainte : ils peuvent, en effet, le faire jusqu’au procès même. Pas de bol pour lui, ils
n’ont pas eu le courage de venir : c’est tellement plus facile de me débiner cinq fois dans
mon dos ! Le juge se contente ensuite de lire l’ordonnance du juge Burrieu, qui copiaitcollait
déjà, ai-je dit, le réquisitoire d’Imogène Verstrate en le poussant au noir.
Ces phrases assassines, lues à voix haute en mettant l’accent sur les détails les plus
croustillants, font frémir le maigre public, tandis que l’assesseur de gauche ne cesse de
remuer les jambes. Visiblement, Éloi Barbizon a pour but de me broyer lentement, en y
allant d’abord mollo mais en s’exprimant de manière de plus en plus sardonique, avec un
sourire narquois. Je ne peux pas me défendre : il se contente de me dire « Vous avez
fait ci... Vous avez fait ça... » sans daigner me demander si je l’ai vraiment fait ou quelle
est ma vision des événements. On lit souvent dans la presse que les magistrats signalent
qu’un tel n’est pas « venu s’expliquer au tribunal . » Mais comment s’expliquer, dans
un contexte qui tétanise d’office, et face à un juge qui, de toute façon, de me demande
pas mon avis sur la véracité des énormités qu’il débite d’une voix cassante ? Si le prévenu
était « présumé innocent jusqu’à l’énoncé du verdict », cette bonne blague, il devrait
pouvoir s’asseoir, lire, prendre des notes, à la même hauteur que la cour, sans être dos
au public, vrillé par les regards voyeurs...
J’objecte timidement que je ne dispensais pas de cours à Kim, mais que je me contentais
de lui donner mon avis sur ce qu’elle faisait dans son lycée.
« Oui, mais c’était une sorte de soutien scolaire ? » fait Éloi Barbizon, et j’acquiesce. Mais
je suis incapable de contester quand il affirme que j’ai « embrassé Kim sur la bouche
», que je lui ai « caressé les seins, les fesses, l’ai entraîné à l’étage en lui proposant des
exercices à faire », que je l’y ai « embrassée et caressée un peu partout sur le corps »,
alors qu’elle m’attribuait « un bisou dans le cou » et une étreinte fugace. Je suis déjà
presque inconscient, l’excès de Lexomil me plongeant dans la torpeur. Quand le juge
énumère les non-faits concernant Eulalie, j’ai le courage de rappeler la fameuse phrase que
le beauf avait lâchée juste après m’avoir ignoblement accusé de « caresses aux parties
génitales » de sa fille : « Quant à Eulalie, pour en avoir encore parlé avec elle la
semaine passée, elle ne se souvient de rien précisément. » Cette phrase anéantissait
d’emblée la calomnie. Mais le juge Barbizon, qui sait parfaitement ce que j’ai voulu dire,
fait semblant de ne pas m’avoir compris, et lance avec un ton cauteleux : « Parce que
vous avez vu Eulalie la semaine dernière, M. Kernévot ? » Le perfide bonhomme sait bien
que je n’ai pas le droit de la contacter. Je ne sais que répondre, et n’ose me tourner vers
mon avocat, qui griffonne à tout va, histoire de montrer à son client qu’il travaille.
132
Le reste n’est qu’un jeu de massacre que je n’entends même plus. Éloi Barbizon
énumère des titres de fichiers pédopornographiques que je n’ai jamais vus, mais qui sont
ceux qu’on a repérés en 2003 sur mon ordi, sans jamais pouvoir en exhumer un seul,
malgré l’artillerie lourde déployée par les cyber-techniciens. Cela me plonge dans la
stupeur. Il parcourt aussi, avec un sourire sadique, le rapport de la psychiatre auvergnate,
dont les conclusions avaient paru très favorables à mon premier avocat. Et là, horreur,
Barbizon énumère des défauts terribles, dont je ne me souviens plus, et que je n’ai
jamais lus, n’ayant pas eu accès à la totalité du rapport. J’ai le courage de protester : «
Comment peut-on énumérer des propos si tranchés après une heure de conversation
informelle ? » Le juge répond : « Cette psychiatre est très réputée, vous savez... » Je
n’ose pas dire que moi aussi, je suis réputé parmi mes élèves et mes étudiants, ainsi que par
mes supérieurs, pour mon sérieux, ma compétence, mon humour, mon efficacité et mon
dévouement. Ma dernière inspection, en novembre 2008, m’a valu neuf points de plus en
note pédagogique. Surtout, j’y étais allé avec 39, 5 de fièvre, suant et ahanant. Mes élèves
m’appréciaient tellement qu’ils avaient fait le cours à la place, ce qui avait beaucoup plu à
l’inspecteur. « Vous avez tenu la main d’une élève pendant un oral, M. Kernévot ? »
susurre le juge avec un sourire madré. Incroyable : la seule chose qu’il a retenu de mes 30
ans de carrière, c’est l’anecdote où j’ai empêché Victorine de tomber dans les
pommes... « Elle faisait un malaise », réponds-je timidement. « Ce n’est pas comme ça
qu’on l’a interprété », fait Éloi Barbizon, avec un sourire triomphant.
Le reste de mon exécution se passe pour moi dans l’hébétude. Je ne suis qu’un boxeur
groggy, dans les cordes, dont aucun arbitre n’arrête le massacre. J’ignore ce que le
procureur, Kévin Grissault du Bas-Verjus, claironne avec force effets de manches.
J’entends simplement : « Non, on ne va pas envoyer M. Kernévot en prison ! » Encore
heureux... Plus tard, je lirai les noms du gars à la médaille, Raymond Duberge, sans
doute sorti de sa ferme pour la circonstance, et celui de l’autre assesseur, agité de la danse
de Saint-Guy : Anthénor Vauclain d’Albigeois. Les magistrats recrutent beaucoup parmi
les particules : peut-être les ci-devant se vengent-ils ainsi du sort que leur caste a subi
sous la Révolution ? Ces particules, en tout cas, ne sont pas fines...
L’avocate de Kim prend la parole, mais je n’entends qu’une phrase : « M. Kernévot a
flairé une proie à 800 mètres de chez lui... » C’est dingue, je n’avais jamais entendu parler
de Kim avant que sa mère ne propose à ma femme que je l’aide un peu. « Il a alors
proposé ses services à ses parents... » Mais c’est faux ! Je hurle : « Non ! » Éloi
Barbizon crie : « Asseyez-vous ! » Mon avocat fait ce qu’il peut, mais se perd dans des
considérations inutiles sur ma santé, au lieu d’énumérer simplement les incohérences des
accusations relatives à Eulalie, de montrer comment celles qui concernent Kim ont été
gonflées constamment, de rappeler les tortures que j’ai subies en garde à vue et les aveux
extorqués de cette manière. Plus tard, je lirai sur le net que Me Dittmer se flatte de «
toujours improviser ses plaidoiries », et ajoute : « D’ailleurs, ça ne sert pas à grandchose
! » Je ne le lui ferai pas dire...
J’ai droit à la parole en dernier, mais n’émets que des borborygmes confus, dont
émerge la phrase : « Je n’ai pas touché Eulalie ! » Mais la cour s’en bat les couettes. La
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séance est levée. L’avocat me dit que, vu ce qui s’est passé, il n’y a pas grand-chose à
espérer... Dans un état second, j’entends la sonnerie qui rameute les corbeaux de proie à la
curée. Le juge Barbizon, dans toute sa splendeur, debout comme ses collègues, ne déclare
qu’un mot : « Coupable ! » J’entends vaguement qu’il évoque ma garde à vue pour
justifier ma condamnation pour détention d’images pornographiques mettant en scènes
des mineurs, alors que mon avocat m’avait assuré que cette garde à vue était illégale et
serait annulée. Raymond Duberge me dévisage d’un oeil protubérant, comme dirait
Brassens. Vauclain d’Albigeois, même debout, ne se départit pas de sa bougeotte. Lui et
son compère Barbizon jubilent visiblement de m’avoir massacré : il m’inflige même 1500€
de dommages et intérêt pour Kim, plus les frais d’avocats, moi qui ne gagne que 1440€ par
mois... Tout ça fait cher du « bisou sur les lèvres » puis « dans le cou » reçus avec un
apparent plaisir.
Le Recueil des obligations déontologiques des magistrats stipule que « le magistrat se
comporte avec délicatesse » (p. 14), qu’il « se doit d’être intègre » (p. 13) qu’ « il mène
les débats avec tact, autorité sereine et impartialité », qu’il « agit avec tact et humanité
» (p. 37), que « son attitude, empreinte de neutralité, ne laisse pas transparaître
d’antipathie », qu’ « il entretient des relations empreintes de délicatesse avec les
justiciables » (p. 31) et « exerce ses fonctions avec le souci de la dignité des personnes » ;
on lui demande d’ « être impartial » (p. 22), d’être « plus que tout autre, tenu à la probité »
(p. 14), de ne « jamais attenter à la dignité de quiconque » (p. 14), et de « s’attacher à
rechercher, de manière objective, les éléments de preuve de nature à établir la vérité »
(p. 23). Faut-il en rire ou en pleurer ?
Le juge va m’envoyer bientôt ses attendus, supposés justifier mes trois condamnations :
elles iront plus loin encore que ses prédécesseurs dans la mauvaise foi la plus
caricaturale. Mais d’autres coups de massue m’attendent.
134
X
« Quand un homme ou un groupe entre dans le champ de réflexion des intellectuels ou des fabricants
d’informations, il réveille une bête et il faut s’attendre à ce que les plus impatients et les plus médiocres
d’entre eux se fassent les dents sur lui. »
Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, p. 473.
Dès le lendemain, Ouest-France titre, en première page, dans le paragraphe
concernant le Loiron : « Un professeur pédophile condamné ». C’est l’horreur. Cette
expression n’a jamais été prononcée à l’audience. L’article, en page régionale, titre « Le
professeur pédophile avait agressé deux filles » :
« Veste noire, cheveux poivre et sel, lunettes fines, air pincé. L’homme qui se
présente devant la barre n’est pas de ceux qu’on voit souvent dans un tribunal. Professeur
de Lettres, il enseigne également la rhétorique argumentative à des enseignants en droit.
Il est poursuivi pour des agressions sexuelles sur mineurs et pour possession d’images
pédophiles. "J’étais un prof très consciencieux et travailleur. Je suis le normal devenu
l’anormal. C’est atroce, depuis les faits je suis chouté aux antidépresseurs" raconte
l’enseignant qui, suspendu depuis le démarrage de l’enquête en septembre 2010. Malgré
un vocabulaire soutenu, les propos de l’homme sont très confus. Tout commence par
la plainte d’une jeune fille de 17 ans, en mars 2010. L’enseignant aurait profité d’elle
pendant des cours de soutien à son domicile à Erville. Il l’a caressé par-dessus les
vêtements et l’a embrassée. L’homme reconnaît « un bisou sur la bouche » mais
minimise les gestes. Il en avait fait, dit-il, sa Muse littéraire. Elle lui avait inspiré un livre
qu’il avait commencé à écrire. Mais, au cours de l’enquête, les gendarmes découvrent
d’autres faits. Une nièce de l’enseignant porte plainte pour une agression sexuelle en
2002 à Chinon, alors qu’elle avait 8 ans. Et un DVD a été retrouvé chez lui, à proximité de
son ordinateur, avec des vidéos pédopornographiques mettant en scène de très jeunes filles.
L’avocat du prévenu admet les problèmes de son client. Mais il démonte une partie du
dossier. Il parle « d’une contrainte qui n’est pas établie », « de gestes qui ne sont pas tous
connotés sexuellement » et « d’images qui ne viennent pas d’un ordinateur. » Mais le
tribunal l’a reconnu coupable et condamné à un an de prison avec sursis, deux ans de suivi
et mise à l’épreuve, une obligation de soins, l’inscription au fichier des délinquants
sexuels et une amende de 1500€ pour préjudice moral. »
On notera l’orthographe du journaliste, qui ne sait pas écrire « shooté », et le fait
qu’il souligne mon « air pincé », tandis que les outrances gestuelles du juge et du proc
resteront évidemment passées sous silence. Je suis scandalisé qu’on écrire que je «
minimise » les faits, alors que c’est la « Justice » qui les a maximisés, et que je ne
135
tenais humblement qu’à rétablir la vérité. « Je suis le normal devenu anormal » n’a aucun
sens. J’ai dû dire que ma situation de prof suspendu, anormale, est devenue hélas normale,
au bout de quatre ans. Par contre, les « jeunes enfants mineurs » du DVD redeviennent ici
les « très jeunes filles » décrites par l’enquêteur. Le Fijais, fichier informatisé judiciaire
des auteurs d’infractions sexuelles, n’est pas le « fichier des délinquants sexuels »,
expression qui est tout miel pour les journalistes. Rappelons que DSK, Polanski,
Benzéma/Ribéry, Matzneff, Baylet, et ce général G..., qui avait 9000 documents
pédophiles dont certains montraient des bébés de six mois, n’y sont pas inscrits : selon que
vous serez célèbres, flics ou profs... Le journaleux commet enfin une erreur grave en
écrivant qu’Eulalie a porté plainte, ce qui est faux, malgré les efforts du gendarme
Bouvreuil, du juge Burrieu et de son compère Barbizon pour l’y inciter. J’envoie aussi sec
une lettre recommandée à Ouest France pour exiger une rectification sous peine de
poursuites. J’ignore si elle a été prise en compte, car l’article de l’hebdo local, le Courrier
du Loiron sera bien pire... Le procès a eu lieu pendant les vacances. Le chroniqueur
habituel du Courrier, un journaliste avisé, doué d’une plume élégante et qui ne se
permet pas d’écart, a hélas été remplacé par un pigiste sans doute plus habitué aux
comptes-rendus des concours de pétanques qu’à la chronique judiciaire. Cette fois-ci « Un
professeur pédophile condamné » figure en bandeau de couverture ! Et l’article est un
incroyable tissu d’immondices qui alignent calomnies, diffamations, insultes et
approximations :
« Il avait les mains baladeuses et une fâcheuse tendance à regarder des films
pédopornographiques. Ancien professeur au lycée Berthollet de Blémont, ex-juriste à
l’université de Rennes et à la Sorbonne, le prévenu a tout d’un intellectuel. Mais derrière
ses lunettes rondes et une certaine habileté verbale se cache un homme trouble et
mystérieux. Les premiers faits remontent à 2002. En famille pour Noël, il demande à sa
nièce de se déshabiller pour lu montrer son corps avant de lui toucher le sexe. La petite
fille est en pyjama et s’apprête à aller se coucher. Une action qu’il réfute : « Je n’ai
jamais caressé le sexe de ma nièce. » Huit ans plus tard, il se retrouve à donner des cours à
une fille du voisin, alors âgée de 15 ans. Le soutien scolaire prend un tournant pervers.
Épris de la jeune fille, qu’il considère comme une Muse, l’homme, habitant d’Erville, se
lâche. « Je me suis attardé sur sa cuisse et je lui ai fait un bisou sur sa bouche. », décrit-il à
la barre. L’ex-professeur de Lettres ne s’arrête pas là. Il décide ensuite de la faire monter
dans son bureau. Une fois de plus, la situation dérape. Il la prend par la taille, et la
caresse à différents endroits. Parvenu (sic) à s’échapper, la fille se plaindra plus tard à
une infirmière scolaire. C’est elle qui donnera le signalement. Lors de la perquisition,
les gendarmes trouveront chez l’intéressé une dizaine de films pédopornographiques sur un
DVD. S’il se défend de les avoir visionnés, l’intéressé ne nie pas qu’il est devenu un
amateur du genre. « En allant sur internet, je suis tombé sur des images pédophiles et j’étais
choqué, confesse-t-il. Mais j’y suis revenu ». Reconnu coupable par le tribunal, il a été
condamné à un an de prison avec sursis, assorti d’une mise à l’épreuve de deux ans et
d’une inscription au fichier national des délinquants sexuels. »
Visiblement, le plumitif local tenait là l’affaire de sa vie, si l’on en juge par la
jubilation dont il fait preuve. « La bonne foi en droit de la presse française doit respecter
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la mesure et la prudence, ainsi que l’absence d’animosité personnelle »... Or, la
première phrase de l’article suinte le sarcasme et « l’animosité personnelle ». Comble de
l’horreur, il cite ma ville et le nom de mon lycée. Il n’y a évidement pas deux profs à
vivre à Erville et à travailler à Berthollet. Je ne sortirai désormais que la tête basse et en
craignant les regards ou les remarques courroucés. Les calomnies abondent : je ne suis
pas un ex-prof, mais un prof suspendu. Mes anciens élèves et collègues seraient étonnés
qu’on me qualifie d’ « homme trouble et mystérieux », moi dont les cours ressemblaient
parfois, m’a-t-on dit, à un spectacle de Pierre Desproges. Le mot « pervers » n’a pas été
entendu à l’audience. Il « se lâche » est une autre expression ironique, ici déplacée. Autre
calomnie : Kim avait 17 ans et demi, pas 15 ans. La différence est de taille. Comment «
décider de faire monter dans son bureau » quelqu'un qui n’y consentirait pas ? Je ne suis
pas le joueur de pipeau de Hamelin, ni Polanski... Le plumitif enfin, m’attribue à
l’audience des propos signés en garde à vue sous la torture, et qu’Éloi Barbizon a lus avec
délectation en les extrayant du PV. Kim n’a jamais dit que je l’ai « caressée à différents
endroits », dans mon bureau, mais que je l’ai brièvement prise dans mes bras et lui ai
administré « un bisou dans le cou ».
Nous sommes le 20 mars. Dès le lendemain, je reçois deux courriels de collègues qui
me sont restés fidèles, et qui me signifient qu’ils rompent toute relation avec moi.
J’écris à mon avocat pour qu’il porte plainte contre la presse. Il me répond : « On ne peut
hélas interdire aux journalistes de raconter ce qu’ils ont entendu à l’audience. On peut le
regretter, mais c’est ainsi. » Effaré, je n’ose lui répondre qu’on y a jamais entendu que Kim
avait 15 ans, qu’Eulalie avait porté plainte, que j’étais un ex-prof, un accusé (mot réservé à
la Cour d’Assises), que j’avais « les mains baladeuses », et encore moins, que j’avais «
caressé Kim a différents endroits », à l’étage... Mais Me Dittmer est un homme pressé :
on ne va tout de même pas lui demander de défendre son client contre les calomnies de
la presse ! Il agira de la même façon en appel... J’écris donc au directeur du Courrier
pour demander un droit de réponse. Le rédacteur en chef me répond qu’il ne peut accéder à
ma demande, car « je salis l’honneur de son journaliste » en citant son nom, et celui de la
gendarmerie, en évoquant ma garde à vue. Je lui réponds alors ceci :
« Merci pour votre lettre. Il est admirable que vous vous souciiez tant de« l’honneur »
d’un journaliste qui se soucie si peu du mien, et de l’honneur en matière de déontologie
journalistique, car propager des informations fausses est désinformer. Quant à « l’honneur de
la gendarmerie », rassurez-vous : ma garde à vue a été évoquée à l’audience, et cela n’a gêné
personne. Enfin, comment voulez-vous que j’évoque le contenu d’un article qui me diffame
sans citer le nom de son auteur ? Le principe même du droit de réponse est de contester
l’article incriminé, et donc celui qui l’a écrit. Exiger la rectification d’informations fausses
et diffamatoires n’est pas « dégénérer en tribune libre. »
J’ai transmis votre lettre à mon avocat, qui voit dans l’article que M. B... plusieurs éléments
susceptibles de donner lieu à une plainte pour diffamation et injure publique à mon encontre.
Vous les connaissez déjà : votre journaliste me désigne trois fois comme « ex-professeur »,
alors que je suis suspendu, et donc toujours titulaire de mon poste et salarié de l’Éducation ;
falsifie l’âge de ma victime, lui fait tenir des propos qu’elle n’a pas tenus, m’attribue à
l’audience des propos tenus en garde à vue, se permet des commentaires personnels
outrageants, notamment en me traitant de « pervers », d’ « homme trouble et mystérieux »,
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manifeste une jubilation visible à écrire « Il avait les mains baladeuses », « Il se lâche »...
Surtout, il brise ma vie sociale en citant mon lycée et le lieu où j’habite : habiter Erville n’est
pas habiter Chambville ou Rennes. Il n’y a qu’un seul professeur du lycée Berthollet
habitant Erville : aussi toute sortie m’est-elle impossible, et personne ne vient plus chez moi.
(…) Je vous demande donc de publier le droit de réponse suivant :
Professeur condamné : des rectifications
Nous nous sommes fait l’écho récemment du procès condamnant un professeur suite à
des actes commis sur sa voisine et sa nièce. Le condamné tient à rectifier les choses suivantes
: contrairement à ce qu’écrit A. B..., il ne s’agit pas d’un « ex-professeur ». Suspendu de ses
fonctions, il est toujours titulaire de son poste, et salarié de l’Éducation nationale. Sa victime
n’avait pas 15 ans, mais 17 ans et demi. Il ne l’a pas « fait monter dans son bureau » : comme
elle le dit clairement dans ses dépositions aux gendarmes et au juge, elle l’y a suivi de son plein
gré. Il ne l’y a pas « caressée à différents endroits » : elle signale « un bisou dans le cou » et
une étreinte rapide. Elle n’est pas « parvenue à s’échapper » : elle est redescendue
tranquillement, devant son voisin. Lui et elle ont pris le thé au rez-de-chaussée, en
compagnie de sa maman. Jamais le professeur n’a dit, à l’audience, qu’il était un « amateur
de pédopornographie » : ces propos émanent du contexte particulier d’une garde à vue de 48
heures antérieure au 10 juillet 2010. Le DVD incriminé ne vient, comme l’enquête l’a prouvé, ni
de son ordinateur, ni d’achats sur internet. Jamais les mots « pervers » et « professeur pédophile
» n’ont été prononcés à l’audience. Niant farouchement le moindre attouchement sur sa nièce, le
professeur a fait appel du jugement. Ni elle, ni ses parents n’étaient d’ailleurs présents à
l’audience, et aucun n’a porté plainte.
Je vous remercie de votre compréhension. Mon avocat pourrait lire les dépositions de ma
victime, qui infirment les propos de M. B... : son collègue d’Ouest-France n’a, d’ailleurs pas
entendu ce qu’il a entendu. L’imagination est une qualité, mais peut-être pas dans le compterendu
d’une chronique judiciaire. Si ce rectificatif n’est pas publié, je serai contraint de porter
plainte pour diffamation et injures publiques contre M. B... et votre hebdomadaire, ce que je
ne souhaite pas. »
138
XI
« J’assistai à son agonie, à ce dur travail vivant par lequel la vie s’abolit, m’essayant vainement à capter le mystère
de ce départ vers nulle part. »
Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Gallimard, coll. Blanche, 1960, p. 503
*
« C’était tellement attendu, et tellement inconcevable, ce cadavre couché sur le lit à la place de maman. Sa
main, son front étaient froids. C’était elle encore, et à jamais son absence. »
Simone de Beauvoir, Une Mort très douce (1964), Gallimard, Folio, 1980, p. 124
Je ne vérifierai pas si ce coup de bluff a marché, car maman va très mal, et je dois me rendre
en vitesse dans le Finistère. Je dis à papa que j’ai obtenu un congé de fin de vie pour
rester à ses côtés. Une collègue me dira plus tard que j’ai eu raison de faire rectifier les
erreurs du Courrier : ça a donc peut-être marché, mais le mal a été fait. Mon avocat mondain
aurait pu me faire gagner 3000€ contre la presse : il préfère me faire casquer pour ne pas me
défendre... Roselyne Bachelot, elle, a dû verser 10000€ à Nadal pour l’avoir traité de
« dopé »...
Le printemps est atroce. Il pleut constamment, et je passe un temps fou à tondre, à
faucher, à aider papa aussi, le pauvre, qui se rend deux fois par jour à l’hôpital de Carhaix, pour
le maintien duquel il s’est battu naguère, quand il était maire de Gwitalneufret. Maman n’est
plus guère consciente. On la loge dans une chambre en compagnie d’une pauvre vieille atteinte
d’Alzheimer, qui semble vouloir lui enlever ses perfusions... Gladys, revenue en Angleterre,
ne viendra pas la voir avant sa mort. Tudal a été effaré par les articles de la presse, mais il
résiste.
Ni ma femme ni mes enfants hélas ne contesteront jamais les horreurs de leur oncle et tante,
au contraire... « Il n’y a que deux phrases de fausses dans la déposition de Gérard, s’exclame
Claudine, celles où il dit qu’il ne t’a pas serré la main lors des deux enterrements... » Je lui
scande les accusations en gradation constante de la famille : « On le saura ! » crie Claudine. «
Et Eulalie a peut-être eu des flashes ! » tonne-t-elle. Comment une telle mauvaise foi estelle
possible ? Claudine est viscéralement incapable de reprocher ses ignominies à son frère :
la voix du sang est la plus forte. Nous vivons donc dans une terrible névrose conjugale. Elle ne
voit plus Gérard, mais le défend... Théoriquement, les époux se doivent mutuelle assistance.
Ma femme et mes enfants auraient dû porter plainte contre le beauf et sa femme, qui nous ont
déjà fait perdre 80000€, sans jamais m’avoir remboursé le salaire donné aux créanciers de mon
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beau-père... Mais non : je ne suis pas seulement un martyr de la « Justice » – parmi des
milliers d’autres, j’imagine –, mais mes proches eux-mêmes m’accablent, quelles que soient
mes erreurs, minimes au regard de ce qu’elles sont devenues et de leurs conséquences...
Je passe avril et mai chez papa, en revenant de temps en temps dans le Loiron. J’ai décidé de
faire appel, et il faut donc revoir Me Dittmer, et surtout lui donner un gros chèque. En 2014,
j’ai quand même réussi à travailler à la réédition de mon petit essai sur la littérature
bretonne, qui m’avait valu un certain succès jadis. Le toubib de Carhaix nous dit que maman
est atteinte par un début d’Alzheimer, et que la fissure à la colonne vertébrale dont elle souffre
depuis sa chute en 98 offre une ouverture aux métastases cancéreuses, qui s’y précipitent avec
gourmandise. Une autre dame a remplacé celle qui devenait dangereuse et faisait des moulinets
avec sa canne. Cette nouvelle voisine dort tout le temps et ronfle comme un tracteur. Man’ ne
s’en soucie pas. Elle me regarde de ses yeux hagards, sa main valide squelettique tandis que
l’autre est dévorée par l’oedème. Elle ne prononce pas beaucoup de phrases sensées, sauf celle-ci
: « Pourquoi fallait-il donc qu’à la fin de ma vie le bon Dieu me donne tant de souffrances ? »
On la déplace bientôt dans le bâtiment des soins des malades les plus atteints. On la glisse
sous une sorte de matelas pneumatique rempli d’eau qui permet de masser son corps privé
d’exercice physique. Claudine vient la voir le plus souvent possible et s’y prend beaucoup
mieux que moi pour la masser et la dorloter. La pauvre est déjà passée par là. Papa et moi
essayons de lui faire avaler un peu de nourriture, mais sa gorge est obturée par une sténose.
On est tout content qu’elle soit arrivée à avaler une crêpe – mais elle vomit bientôt longuement,
avec un regard navré, cette faible nourriture.
On a, mon père et moi, une relation étroite. Comme on est souvent tous les deux, il me parle
de son enfance, de la guerre, de la vie pas toujours facile avec man’ si souvent malade. On fait
les courses ensemble, on pense à qui il faut inviter pour les obsèques. J’essaie avec papa
un costume noir, à Carhaix. Claudine doit aller en voyage en Angleterre avec ses élèves, et on
se demande si maman tiendra jusqu’à son retour. On l’a transférée en soins palliatifs, et c’est la
dernière étape. Ses cheveux, sur la nuque, ressemblent à ceux d’un caniche qu’on n’aurait
pas peigné depuis des années. La coiffeuse de l’hôpital les lui coupe court, et ça lui va plutôt
bien. Il faut se faire coquette, pour le dernier voyage. Elle l’a toujours été : la petite fille pauvre
de la campagne, devenue couturière, a toujours suivi les modes. Après sa mort, Claudine
trouvera dans les armoires une quantité de chaussures et des vêtements de très bon goût qu’elle
ne lui a jamais vu porter. Papa me montre une chemise blanche, ornée d’une jolie dentelle
discrète : « Mamm m’a dit de lui mettre ça, quand elle sera morte... ». Ma gorge se noue.
Le 29 mai, l’hôpital appelle papa car maman n’a pas l’air d’aller bien. Il se rend donc à
Carhaix en début d’après-midi. Je tue le temps en lisant ou en rangeant quelques affaires. Papa
m’appelle le soir en me disant qu’il va rester dormir aux côtés de man’. Je raccroche, puis
m’interroge : pourquoi dormir auprès d’elle ? Je rappelle le service, et parle à une infirmière :
« Pensez-vous que je doive venir aussi ? » Elle me répond : « Faites selon votre
conscience ! » Les mots ne sont pas explicites, mais je crois tout de même les comprendre.
Je fonce à Carhaix. Man’ est inconsciente, et papa lui tient la main en versant quelques
larmes. On nous installe deux lits de camp, pour passer la nuit avec man’. Les infirmières sont
pleines de prévention. J’ai oublié mes boules Quiès et mon Lexomil, mais ne m’attends pas à
140
dormir beaucoup. Le sommeil nous prend pourtant, papa et moi, car nous sommes épuisés. Les
premières lueurs de l’aube nous réveillent, vers six heures. Papa s’extirpe avec peine du lit de
camp et se cogne le nez sur la rambarde du lit. « Elle ne respire plus ! » me dit-il. Maman s’en
est allée sans faire de bruit, sur la pointe des pieds, comme elle a vécu, pendant notre
sommeil, comme pour ne pas nous déranger. Papa embrasse en pleurant le visage de la femme
qui a partagé sa vie soixante-deux ans. Les infirmières viennent et nous disent d’aller prendre
un café. Il faut déjà remplir des paperasses, car quelqu'un de la mairie doit passer.
On revient chez nous pour appeler les pompes funèbres, le prêtre, organiser les funérailles,
faire passer un communiqué dans la presse. Faut choisir un cercueil, on opte pour celui
qu’avait déjà choisi ma tante, morte l’année passée. Il fait froid, bien que nous soyons fin
mai. Man’ repose dans la salle funéraire de Châteauneuf-du-Faou. La pièce sans fenêtre baigne
dans une odeur d’encens, tandis qu’une musique new age distille une ambiance feutrée. Les
connaissances de la famille se succèdent, les anciens collègues de la poste, ainsi que le cortège
des bigotes qui accompagnait maman dans ses pèlerinages. Gladys est revenue spécialement en
avion. Je lui ai payé son voyage et me tiens en retrait sans oser lui parler. Tudal est plus
affectueux, et il me passe souvent le bras sur l’épaule. Je n’ai même pas l’idée de choisir de la
musique pour la messe, mais l’équipe en place a l’habitude. Man’ reposera deux jours dans ce
local, puis il faudra bien l’enfermer à jamais. Les gars des pompes funèbres nous disent de sortir,
on ne montre pas aux familles la scène où l’on ferme la housse sur le corps. Papa, Claudine, mes
enfants, quelques rares proches et moi offrons une dernière bise au front froid de maman.
L’église de Gwitalneufret est gracieuse, son clocher ajouré est fin. L’intérieur a été repeint
quelques années plus tôt, et offre le spectacle de poutres qui s’enfoncent dans la bouche de
gargouilles burlesques. La nef est d’un joli vert d’eau pastel. Des sculptures naïves parsèment
l’intérieur, et on peut admirer un triptyque du XVIe siècle. Près de la chaire repose un petit
cercueil sur lequel figure une inscription en breton, qui rappelle une des fonctions de cet
endroit.
La porte à lourds battants s’est ouverte sur une musique d’harmonium. Bientôt surgit le
corbillard, et nous voyons le cercueil de maman en sortir. Je ne crois pas trop à ce que je vois. Le
public se tient à l’écart. Durant la messe, Gladys lira d’une voix posée la pauvre bio de sa grandmère,
qui égrène les multiples maladies dont elle aura été victime. Claudine gigote sur le banc.
Elle a montré jusqu’au bout son dévouement, et le montrera encore pour papa. Je lis aussi un
texte dont je ne me souviens plus. Le cortège déambule vers le cimetière. Il commence à
pleuvoir, et on assiste en grelottant à la descente du cercueil dans le caveau familial.
Selon l’usage, un café réunit les proches et les amis au centre du village. Les premières
ombres de la soirée font se disperser les gens venus accompagner maman pour son dernier
séjour. Nous restons tous les cinq dans une grande maison à qui manque quelqu'un qui l’a
marquée de son empreinte. Le lendemain, papa et moi conduiront Gladys à l’aéroport de Brest.
Durant l’été, je conduirai papa ici ou là pour le conduire chez le notaire ou à la poste.
Mais bientôt le juge Barbizon m’enverra sa lettre de condoléances.
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XII
« ...et j'étais loin de me douter que cet homme insignifiant qui s'agitait devant moi allait dépenser des trésors
d'énergie et de perfidie pour me harceler, me torturer pendant des années. »
René Frégni, Tu tomberas avec la nuit, Gallimard, coll. Folio, p. 110
Après le réquisitoire hystérique de la vice-proc Imogène Verstrate et l’ordonnance du juge
d’instruction Jules Burrieu, tous deux animés, on l’a lu, de la rage méthodique de me détruire
en falsifiant les faits, en éliminant les preuves d’innocence ou de non-culpabilité et les éléments à
décharge ou circonstances atténuantes, je ne pouvais m’attendre à plus d’honnêteté de la part
d’Eloi Barbizon, qui avait pris un plaisir visible à m’humilier en public. Mais la prose de
ses « attendus » – c’est le mot, cette fois-ci –, dépasse encore ses prédécesseurs dans la
malhonnêteté la plus inqualifiable – sachant qu’elle vient d’un individu supposé appartenir à la
catégorie de citoyens les « plus tenus à la probité » !
Comme le juge d’instruction, Barbizon se contente de copier-coller ce qu’avait déjà éructé la
vice-proc au début de ce jeu de massacre judiciaire : je vous en épargne donc la lecture. Tout au
plus lit-on ici moins de fautes d’orthographe, de syntaxe, de redites ou d’oublis de mots. Voici ce
que l’on doit à Eloi Barbizon :
« À l’audience, M. Kernévot développait une argumentation confuse et obscure sur ses
motivations et son état d’esprit général. Il reconnaissait les faits d’atteintes sexuelles sur Kim L...
et expliquait qu’il avait acheté le DVD dans un sex-shop en Italie. Il ne pouvait apporter
d’éléments probants à l’appui de ces allégations et reconnaissait bien être le détenteur de ce
DVD pédopornographique.
En second lieu, l’enquête permettait d’extraire de l’ordinateur de M. Kernévot une lettre
écrite le 2 décembre 2001 dans laquelle il avouait avoir en 2002 (sic !) commis des gestes à
connotations sexuelles sur Eulalie Boucardel, sa nièce alors âgée de 8 ans. Deux lettres qu’il
destinait aux parents d’Eulalie relataient qu’il avait demandé à la petite fille d’ouvrir son
peignoir pour voir sa nudité.
Le père d’Eulalie confirmait que sa fille lui avait raconté qu’à l’occasion des fêtes de Noël
2002, son oncle lui avait caressé les parties génitales par-dessus les vêtements. Si l’audition
d’Eulalie par les gendarmes et par le juge d’instruction, intervenue en 2012, ne lui
permettait pas de décrire avec une totale précision le déroulement des faits de 2002, la
jeune fille n’en était pas moins formelle que M. Kernévot lui avait demandé de baisser son
pyjama et l’avait ensuite caressé (sic) sur le sexe. M. Kernévot reconnaissait bien avoir,
au cours des fêtes de Noël 2002, demandé à sa nièce d’ouvrir son peignoir pour regarder son
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sexe pendant qu’elle récitait un poème. Il niait cependant lui avoir caressé le sexe tout en
reconnaissant devant le juge d’instruction une « fascination extatique devant le sexe de
l’enfant. » Au cours de l’audience de jugement M. Kernévot maintenait sa position.
Sur la culpabilité :
M. Kernévot a reconnu avoir abusé de la confiance de Kim L... en lui caressant la cuisse,
les fesses, les seins et en l’embrassant. Il sera donc reconnu coupable d’avoir le 20 mars 2010
commis par surprise une atteinte sexuelle sur Kim L...
Tout en niant en connaître le contenu, M. Kernévot a reconnu avoir acheté un DVD contenant
des images de jeunes mineures dans des postures sexuelles. Ce DVD a été saisi lors de la
perquisition opérée à son domicile. La détention de ce DVD par le prévenu, qui ne pouvait en
ignorer le contenu alors qu’il a lui-même reconnu à plusieurs reprises son addiction à ce type
d’addiction pédopornographique, est donc établie. Il sera donc reconnu coupable de détention
d’images ou de représentation pornographiques pour avoir détenu de septembre 2008 à juin 2010
un DVD contenant 11 fichiers à caractère pédopornographique. »
On notera la férocité d’un juge qui m’estime « confus », alors que j’étais placé dans une
situation qui n’avait rien pour favoriser mon confort intellectuel... Sans pouvoir lire ni prendre de
notes, debout à la barre face à une cour résolument hostile, il faudrait être un surhomme pour
tenir un discours clair, même si j’ai eu le courage d’objecter. J’ai exprimé d’emblée à mon
avocat que ce DVD était un cadeau du gendarme Bouvreuil, mais il m’a dit que cette ligne de
défense n’était pas soutenable en justice, car on ne peut émettre l’hypothèse qu’un
représentant de l’ordre est malhonnête ! Je me suis en effet rendu à Bologne fin avril 2010, et
y ai acheté un DVD que je n’ai jamais vu, car je l’ai oublié à mon retour en découvrant le mot de
l’urologue, qui m’invitait à le rencontrer d’urgence. Je me souviens du sex-shop crasseux où des
DVD d’occasion, gravés, étaient empilés dans un carton et vendus un euro. Cette explication
est donc plausible, mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, ce qui est
évidemment hideux quand l’aveugle en question est un juge qui décide d’un revers de main
qu’un citoyen doit être éliminé de la société. On constate que j’ai encore écrit une lettre en 2001
pour avouer des faits commis un an plus tard : comme ses prédécesseurs, le juge Barbizon
me prête de talents de devin ! Il n’y a jamais eu de geste, mais une parole déplacée envers
Eulalie.
Le juge atteint ensuite des sommets de perfidie en remplaçant « le beau-frère révélait », déjà
ignoble, par « confirmait » : or, on ne peut confirmer qu’une proposition qui a été préalablement
énoncée... L’argumentation diabolique d’Eloi Barbizon va donc faire passer en 2002 ce
qu’Eulalie n’a dit qu’en 2012. La phrase atroce du beauf concernant les « caresses aux parties
génitales par-dessus les vêtements » se voit donc attribuée, par un tour de passe-passe, à sa
fille... Le paragraphe suivant est savoureux : la pauvre Eulalie a forcément du mal à parler «
avec une totale précision » de faits qui n’ont pas eu lieu, mais elle est « formelle »
pour dénoncer des caresses, pyjama baissé... Le juge ne sait même pas ce qu’elle portait. Il me
déclare coupable deux fois d’ « atteinte sexuelle par surprise » sur Kim et Eulalie, mais me
condamne quand même pour « agression sexuelle », ce qui est évidemment m’éreinter,
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l’expression suintant la violence extrême. Le DVD contient maintenant des images de « jeunes
mineures », non plus de « jeunes enfants mineurs » : il n’est donc pas
pédopornographique, « pédo » signifiant « enfant » : et ce juge me déclare confus... Si j’ai avoué
une addiction, c’était à la pornographie, pas à la pédopornographie : les « aveux » en question
sont dus au chantage, aux menaces, aux fausses promesses, à la terreur subis en garde à vue et
aux cachets que j’y ai avalés avant d’être « interrogé » trois heures. La prose du juge atteint
ensuite des sommets de turpitude : « Il résulte de l’instruction que les déclarations d’Eulalie
Boucardel, bien qu’intervenus dix ans après les faits, sont constantes sur le fait qu’il y a bien eu
caresse du sexe de la part du prévenu ».
Or, la seule phrase qu’a prononcée Eulalie, c’est celle que sont père lui attribue en 2010
: « Quant à Eulalie, pour en avoir parlé encore la semaine passée, elle ne se souvient de rien
précisément. » Elle dit donc en 2010 : « Je ne me souviens de rien », ce qui évidemment
n’entre pas dans la stratégie de la « Justice »... La phrase suivante vaut son pesant de
cacahuètes :
« La jeune fille, qui indique ne pas avoir été traumatisée par ce geste et vouloir tirer un
trait sur ces événements, n’apparaît pas comme avoir voulu charger Martial Kernévot mais
bien comme avoir relaté les faits tels qu’ils se ont déroulés et tels que son père les lui a
lui-même rappelés en indiquant ce que sa fille lui avait dénoncé en 2002, à savoir que son
oncle lui avait caressé les parties génitales par-dessus les vêtements. Les déclarations
d’Eulalie apparaissent comme suffisamment précises et crédibles pour déclarer coupable,
M. Kernévot, son oncle, de s’être rendu coupable d’atteinte sexuelle sur mineure de moins de
quinze ans sur laquelle il exerçait une autorité de fait. »
On admirera l’énergie que dépense ce juge, qui m’estime « confus », pour rédiger une phrase
aussi alambiquée et qui a dû lui coûter bien des recherches dans le dictionnaire des
synonymes... Et la « Justice » se plaint qu’elle est surmenée... S’il faut traduire ce galimatias en
français, cela donne : Eulalie dit en 2012 ce que son père a dit en 2010 et qu’on lui demande de
dire comme si c’était elle qui l’avait dit en 2002... Et ici encore on retrouve joyeusement les «
caresses aux parties génitales par-dessus les vêtements », après un tour du côté du pyjama
baissé... Eloi Barbizon parlait d’un manque de « totale précision » avant de décider que,
finalement, Eulalie parle « de manière suffisamment précises »...
« L’expertise psychiatrique de M. Kernévot fait ressortit une personnalité intellectuellement
brillante mais torturée et caractérisée par une forme de perversion dans la sphère sexuelle et
une forte attirance pour les élèves filles. Son comportement et ses explications à l’audience ont
été marqués par une autojustification permanente et quasi-esthétique de ses agissements et par
une inquiétante inconscience de sa qualité d’adulte face à ses victimes mineures. »
On note que mes qualités disparaissent chaque fois un peu plus : pas d’« idéaliste »
ni de « travailleur », chez ce juge décidé à me démembrer malgré l’évidence de ses
incohérences. Jamais je n’ai eu un reproche d’élève en 28 ans, au contraire, et j’avais des
classes de littéraires qui ne comprennent souvent que deux ou trois garçons... Quant à mes
justifications « quasi-esthétiques », je me demande en quoi elles ont pu consister, moi qui
n’émettais que des borborygmes et quelques phrases de protestations. Mes « agissements », on
a vu en quoi ils consistaient avant qu’ils ne soient falsifiés. Quant on pense qu’Eloi Barbizon a
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présidé deux ans le principal syndicat des magistrats, ça donne une idée du climat moral qui
sévit dans ce milieu... Il est aussi décoré de l’ordre national du mérite – et j’ajouterai : du
mérite stylistique, tant il en faut pour arriver à tordre la langue et le droit d’une manière à
ce point digne de la novlangue d’Orwell... Le reste des attendus énumère les condamnations et
obligations déjà connues. L’appel donnera-t-il quelque chose ? Me Dittmer en est persuadé, mais
c’est évidemment son intérêt que de me le faire croire.
Dans son bureau, il lit rapidement la prose du juge Barbizon, dont la phrase proustienne lui
tire une réflexion sarcastique. Il me dit qu’on ne va pas contester la condamnation d’ «
agression sexuelle » sur Kim, ce dont je m’étonne, car l’expression est rédhibitoire. « Non, y
avait quand même quelque chose contre Kim, on va être d’accord... » Je n’ose pas protester
qu’un avocat, c’est fait pour défendre son client, surtout quand on lui demande près de 4000€
cette fois pour ne pas plaider contre l’adversaire... Mais c’est comme ça, et on va attendre avec
angoisse un nouveau compte à rebours, le procès en appel étant fixé au 14 octobre.
145
XIII
« Enculez-moi ce cadavre et donnez-le aux chiens !
— Bien, monsieur le juge. »
Homère... ou Shakespeare. Ou alors Hugo, ou Céline. Sans doute pas Proust, ni Sagan. Peut-être bien
San Antonio...
Je me suis rendu quinze jours avant cette nouvelle épreuve au TGI d’Angers. Il faut
gravir des marches imposantes avant d’atteindre la salle des pas perdus. La « Justice »
aime montrer qu’elle est au-dessus de tous et cette architecture ancienne vise à
impressionner le citoyen. La cour d’appel se situe au fond, à droite dans un curieux réduit
où magistrats et greffiers évoluent au coude-à-coude. Je me trouve à un mètre de magistrats
qui me surplombent presque d’un mètre aussi. L’effet de contre-plongée est terrifiant,
d’autant plus que je cherche en vain une barre où m’appuyer : visiblement, la cour d’appel
ne peut pas se fendre d’un tel luxe : la « Justice » manque de moyens, que voulez-vous...
Les avocats sont derrière moi. Convoqué pour 15h. 30, j’étais bien sûr présent une
heure avant et ne passerai devant le juge qu’à 17h. 30. Il fait froid, dans cette salle
immense, et je constate avec perplexité que des petites filles et des adolescentes s’y
trouvent en nombre. Les ados papotent en tapotant sur leurs portables, une petite fille de
huit ans environ fait des pas de danse... Aucune n’a l’air effarouché. À la fin, je demande
à la danseuse : « Mais enfin qu’est-ce que tu fais ici ? » Elle me répond, avec un grand
sourire, en montrant les autres gamines : « C’est mon papi qui nous a violées, mes
soeurs, mes cousines et moi ! On est au procès ! » Puis elle recommence à virevolter. Je
suis assommé. Le lendemain, la presse locale parlera du « papi violeur » qui en a pris pour
dix ans...
La cour est présidée par un homme assez âgé, à qui sa barbe blanche donne un air
de grand Schtroumpf. À sa droite, un quadragénaire qui n’a pas l’air féroce, et à sa
gauche un magistrat de type auvergnat. Il ne m’accordera jamais un regard et ne se
départira jamais d’une moue dédaigneuse et réprobatrice. Je lirai dans les attendus qu’il se
nomme Abdelrakam El Hadj Benalkeddache. « El Hadj » signifie qu’il est allé à La
Mecque : ce mec devrait donc deux fois être soucieux de rendre justice. Le procureur est
jeune et je l’ai vu précédemment admettre qu’on pouvait alléger la peine de deux
prévenus africains accusés de vols, ce qui me donne un peu confiance.
Me Dittmer, arrivé allah bourre, comme d’habitude, me rencontre dans le prétoire. Je lui
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dis une fois de plus que l’accusation d’ « agression sexuelle » contre Kim me paraît
excessive. Mon avocat a alors ces mots sublimes : « Si je vous mets la main au sexe, ça
sera une agression sexuelle ! », lance-il en faisant le geste gracieux de me mettre la main
aux testicouilles. Je n’ai hélas pas l’idée de lui répondre que je n’ai jamais mis la main
au sexe de Kim ni d’Eulalie, ni de personne, d’ailleurs, de cette façon... Il me dit
encore : « Tenez-vous en aux faits, sans commenter les délires du juge Barbizon.
L’essentiel de ma plaidoirie est écrite, ne vous en faites pas ! »
Je comparais donc devant César Baldinucci, président, qui commence à lire d’une
voix morne et appliquée les attendus de Chambville. J’en ai des sueurs froides, car
évidemment je ne peux contester : au fur et à mesure qu’il lit, ses collègues s’agitent et
manifestent une humeur de plus en plus mauvaise. Visiblement, ils découvrent eux aussi
mon dossier, comme leurs collègues de Chambville... Je pensais naïvement que des
magistrats qui décident de la mort sociale d’un citoyen devaient étudier de près son cas
avant un procès. On me donne la parole. Je me répands en excuses envers Kim, dont je ne
conteste pas les accusations, mais déplore qu’elles aient été amplifiées. Je rappelle que ce
DVD ne vient pas de mon PC et envisage l’hypothèse que j’aurai pu l’acheter dans un sexshop
à Bologne fin avril 2010, car Me Dittmer m’a interdit dire qu’il s’agit sans doute
d’un cadeau du gendarme Bouvreuil. Je décris ce que j’ai demandé à Eulalie, sans
montrer comment les trois magistrats qui m’ont massacré ont pris pour vérité
d’Évangile les accusations en gradation constante de ses parents, qu’ils ont sans doute
encouragé dans ce sens. Sinon, comment passerai-je aussi sur les fesses d’Eulalie alors que
celle-ci sort du bureau du gendarme Bouvreuil, puis du cabinet du juge Burrieu ? Le proc
évoque les 236 titres anciens et non récupérés. Je lui dis qu’il s’agit vraisemblablement de
virus qu’on obtient en cliquant sur la croix des pop-ups qui éclosent à chaque seconde,
quand on fréquente des sites X, et ce pour les fermer. Il comprend mal, et croit que les
images pédopornographiques apparaissent sous forme de pop-ups. Il se moque de moi : je
n’ose pas rectifier. Le ci-devant de Chambville se moquait aussi de moi en agitant ses
manches. Je n’ai pas lu dans le Recueil des obligations déontologiques des magistrats
qu’un proc pouvait de payer la tête d’un prévenu ou, comme Imogène Verstrate,
falsifier les faits ou en inventer... L’avocat lui tend un mot de mon ancien supérieur à la
Sorbonne, et mon dernier rapport d’inspection. Le proc lance alors « M. Kernévot enseigne
à la Sorbonne ! On peut donc lui interdire en plus tout contact avec les mineurs ! » Il n’a
pas capté que je suis suspendu depuis quatre ans... Effarant. Et qu’une telle interdiction
interdirait tout travail de fonctionnaire... Puis il se calme un peu et dit : « Après tout,
s’il y a abolition partielle de discernement devant Kim... »
L’avocate de Kim se dit « agréablement surprise » qu’on plaide l’indulgence et que
j’admette mes torts. J’ai la parole en dernier et me lance dans un plaidoyer véhément en
demandant qu’on ne me condamne pas pour des faits que je n’ai pas commis. Le
président Baldinucci fait vigoureusement non de la tête, et me signale que le verdict
tombera le 23 novembre. Je quitte le TGI nimbé d’un espoir que Justice sera enfin rendue
par la « Justice ». Une fois de plus, plus dure sera la chute.
La veille du jour fatidique, je reçois en recommandé une lettre qui confirme mon
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inscription au Fijais : j’en suis terrassé, car c’est évidemment de fort mauvais augure. Et de
fait, les nouveaux attendus me parviennent le lendemain : le grand Schtroumpf Baldinucci
n’a pas varié d’un iota les décisions de la cour de Chambville... Je découvre à l’occasion
que lui et ses assesseurs ne sont pas juges, mais délégués aux fonctions de juges. Or, Eloi
Barbizon, de Chambville, a présidé le principal syndicat de magistrats... J’imagine que des
délégués n’ont pas intérêt à contester les décisions d’un supérieur. Je pense aussi qu’il y
a dû y avoir des échanges entre Chambville et Angers pour que la cour d’appel ne modifie
en rien les décisions des premiers juges. Comment expliquer sinon un tel revirement ? Je
garderai toujours en mémoire le vigoureux signe de dénégation que César Baldinucci m’a
fait quand je lui ai demandé de ne pas me condamner pour des faits que je n’avais pas
commis. Or, il fait preuve d’une mauvaise foi encore pire que celle d’Eloi Barbizon.
Concernant l’exposé des « faits », le juge d’Angers copie-colle une troisième fois ce
que celui de Chambville copiait-collait de l’ordonnance de Jules Burrieu, qui copiait-collait
lui-même le réquisitoire d’Imogène Verstrate – chacun de nos trois compères aggravant
sans le moindre scrupule les charges du précédent. Tout au plus César Baldinucci
retient-il un détail parfaitement secondaire :
« Kim indiquait qu’une semaine plus tard, M. Kernévot lui avait adressé un SMS
dans lequel il disait qu’elle avait changé sa vie, qu’elle donnait du sens à sa vie. Mais elle
n’avait pas conservé ce message, alors qu’elle avait encore dans son téléphone un SMS
apparemment antérieur, puisque M. Kernévot y disait qu’il apprenait à rédiger ce type
de message. Kim indiquait par ailleurs qu’il n’y avait eu aucun autre acte. »
Ces messages nullement concupiscents, mais naïfs et romantiques, plaident plutôt en
ma faveur. Mais le juge écrit : « Au vu de ce qui précède, c’est à bon droit que les premiers
juges ont retenu la culpabilité de M. Kernévot pour les faits d’agression sexuelle sur la
personne de Kim L... , ce que ne conteste d’ailleurs pas le prévenu. » Hélas, il
renvoie ici à la « plaidoirie » écrite de mon avocat, qui a estimé inutile de combattre mon
adversaire ! Comme je n’ai pas osé le contester, les carottes étaient cuites d’avance.
Étonnant « pénaliste confirmé » que Me Dittmer, qui me demande 4000€ pour ne pas me
défendre... Mais je conteste la notion d’agression, qui est, selon tous les dictionnaires, un
acte de brutalité, de violence forte. Comme je l’ai dit, Kim signale elle-même qu’elle n’a
laissé paraître aucun signe de malaise ou de non-consentement, ce qui serait impossible
dans le cadre d’une agression, et m’a suivi volontairement à l’étage, a pris le thé avec
nous, a conversé avec moi au téléphone une semaine après, ce que ne ferait pas une
personne agressée. Selon le Code pénal, une atteinte sexuelle n’est possible que si l’on
outrepasse le consentement de la personne : or, Kim est la première à déclarer qu’elle
« faisait genre que tout allait bien », et elle ne m’attribue pas ce que les magistrats
m’attribuent, même si j’étais d’accord pour reconnaître mes torts et en payer le juste
prix. César Baldinucci reprend ensuite les développements perfides d’Eloi Barbizon :
« Le père d’Eulalie, Gérard Boucardel, confirmait que son beau-frère avait pratiqué
des attouchements sur la jeune fille à l’occasion des fêtes de Noël 2002, alors qu’elle
n’avait que 8 ans. Eulalie leur avait raconté qu’après lui avoir demandé de lire des
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poèmes qu’elle avait rédigés, il l’avait caressé aux parties génitales, par-dessus ses
vêtements. Ces propos étaient confirmés par son épouse, qui ajoutait que M. Kernévot
était très porté sur le sexe et s’était montré particulièrement obsédé lors de ces fêtes de fin
d’année. À la suite de cela, ils avaient décidé de ne plus le revoir et ils produisaient deux
lettres que leur avait adressées M. Kernévot en mai et octobre 2003, dans lesquelles il
avouait avoir demandé à plusieurs reprises à la jeune Eulalie d’ouvrir d’ouvrir son
peignoir afin de la voir nue et tentait plus ou moins d’expliquer son comportement en
exposant que lorsqu’il avait une dizaine d’années, un ami avait demandé à sa soeur de
8 ans de se dévêtir, ce qui l’avait « fasciné et horrifié » à la fois, et qu’il avait lui-même
demandé à plusieurs reprises à ce qu’elle renouvelle son geste mais que, cette enfant
étant décédée dans un accident de la circulation, il avait ressenti cela comme une
punition de Dieu à son égard pour les faits commis. Et depuis, quand il se sentait très mal,
il revoyait cette première petite amie "à travers d’autres petites filles, sans qu’il soit pour
autant question de les toucher". Eulalie déclarait ne garder que peu de souvenirs de
ces faits, excepté la demande qu lui avait été faite par son oncle de baisser son
pyjama et d’avoir été caressée sur le sexe. Elle indiquait qu’elle n’avait pas revu son
oncle depuis mais qu’elle n’en avait pas subi un traumatisme particulier. Par courrier, elle a
exposé, à l’expert psychologue qui devait l’examiner, qu’elle ne pouvait se déplacer
(…) et que pour elle les faits appartenaient au passé.
Mis en examen (…), M. Kernévot confirmait que lors des fêtes de Noël 2002, il avait
demandé à sa nièce d’écarter son peignoir afin de regarder son sexe pendant qu’elle lui
récitait un poème. Il disait avoir eu "un moment de folie" et avoir éprouvé "une
fascination, extatique devant le sexe de l’enfant". Il niait en revanche l’avoir caressée,
tout en l’admettant comme "possible". »
Je souligne encore les incohérences de ces propos effarants, dus à des magistrats
supposés être les parangons de la vertu républicaine. La mère ne « confirme » rien,
puisqu’elle me fait passer, en 2011, dans la culotte de sa fille. Ils produisent mes lettres
de contrition, mais pas celle où je révèle avoir tu les crimes sexuels de mon beau-père
en famille, et où je rappelle mon dévouement pour lui lors de sa déchéance et de sa mort.
On me dit obsédé, mais le beauf balance des blagues sordides à caractère sexuel. Il est
enfin exceptionnel qu’une victime refuse une expertise, m’a dit le Dr Dunoyal : que dirait
Eulalie pendant trois heures à un psychologue, elle qui, de l’aveu même de son père,
affirmait en 2010 « ne se souvenir de rien précisément » ? On a vu comment flics et juges
se sont appliqués, avec ses parents, à lui créer des souvenirs...
« Pour les faits concernant Eulalie Boucardel, M. Kernévot relève les contradictions
existant entre les déclarations de cette jeune fille et celles de ses parents, et soutient
qu’il ne l’aurait jamais touchée, mais lui avait seulement demandé de se montrer nue
devant lui. Il considère qu’en l’absence de contact physique entre eux, la relaxe du chef
d’agression sexuelle s’imposerait. Il est exact qu’il existe une divergence entre les
déclarations d’Eulalie et celles de son père, sur le fait que les caresses auraient été sur les
vêtements ou directement sur la peau nue. Mais les déclarations de la jeune fille sont
intégralement confortées par celles de la mère. Et dans tous les cas, l’existence
149
d’attouchements est bien affirmée. »
Il y a contradiction entre le père, la mère et la fille, pas seulement entre Eulalie et ses
parents, mais César Baldinucci, qui est capable de relever un SMS insignifiant, ne peut pas
constater cette évidence... De plus, la moindre « divergence » signifie qu’il y a doute, qui
« doit bénéficier à l’accusé »... Mais cet article célèbre du Code pénal n’est pas fait pour
moi. La mère ne conforte nullement la fille : celle-ci ne se souvient de rien en 2010, avant
de m’attribuer en plus des « caresses aux fesses » en 2012, on l’a vu, sa mère se
contentant de « mains dans la culotte, par devant... » Et une affirmation n’est pas une
preuve, comme l’a noblement rappelé le proc de DSK dans l’affaire du Carlton...
« En outre, le fait d’user de son autorité d’oncle sur une enfant de huit ans pour
la faire se dénuder et rester ainsi devant lui (sic) pendant qu’il regardait sa nudité constitue,
même en l’absence de contact physique, une atteinte immorale et de nature clairement
sexuelle sur la personne de l’enfant, donc une agression sexuelle. »
Certes, cette sollicitation était grave, mais elle était plus mystique que sexuelle, ai-je
déjà expliqué. Et toutes les définitions du mot agression, même en « Justice »
supposent un contact minimal : une main sur une cuisse, dans un bus, par exemple. On
ne peut agresser quelqu'un sans le toucher, et même sans contact violent. Le raisonnement
capillo-tracté du délégué Baldinucci montre surtout qu’il ne veut en rien contester son
collègue. Quant au rapport de cause à conséquence qu’exprime la conjonction « donc »,
il paraît très capillo-tracté...
« M. Kernévot soutient enfin qu’il ignorait qu’un DVD qu’il avait personnellement
acheté lors d’un voyage à l’étranger contenait des images pédopornographiques. Comptetenu
des images qui y ont ainsi été trouvées, cet objet a nécessairement acheté de manière
clandestine, ou éventuellement dans un magasin spécialisé peu respectueux des lois en la
matière, et il n’est pas crédible qu’une personne ayant fait une telle acquisition n’en
regarde pas le contenu. Au vu de l’ensemble de ce qui précède, la cour confirmera
intégralement la déclaration de culpabilité des premiers juges. »
Ici encore, il est question d’images d’ « enfants mineurs », alors qu’au début on parle de
« jeunes filles incontestablement mineures », donc pas de pédo, qui veut dire « enfant »...
Il serait très crédible que j’aie pu acheter dans un sex-shop à Bologne, fin avril 2010, un
DVD gravé vendu d’occasion, comme il y en a souvent dans ces établissements. Puis
que je l’aie rangé sans le regarder, accaparé par mon protocole de présomption de tumeur à
la prostate, qui s’est déroulé du 27 avril au 9 juin, sans que je rate un cours, refusant un
congé. Mais je suis certain que c’est là un cadeau du gendarme Bouvreuil, fort marri de
n’avoir rien trouvé chez moi qui pût amener ma destruction. César Baldinucci conclut
avec le plus parfait cynisme :
« La peine prononcée est parfaitement adaptée à la nature des faits commis et à la
personnalité du prévenu, qui reconnaît lui-même qu’il est en grandes difficultés
psychologiques. »
150
Cela pour justifier une obligation de soins psychiatriques que cet individu mériterait
évidemment plus que moi, tout comme ces collègues. Quant au civil, mon brillant avocat
n’ayant pas contesté ce point, je vais devoir cracher 1500€ à Kim : ce n’est pas l’avocat
qui paie, il s’en fout. De plus, cette crapule de juge m’oblige à pointer deux fois par
ans au Fijais, alors que ne le font normalement que ceux qui ont été condamnés à dix ans
de prison : je protesterai, en 2020, et me verrai signaler par une juge des peines et des
libertés qu’elle ne « peut qu’ajouter des peines, pas en supprimer. » Mais il ne s’agit pas
d’en supprimer, mais de supprimer une erreur judiciaire ! À quoi bon discuter ? Les
magistrats ont toute liberté pour bafouer les lois...
L’avocat me rappelle pour me demander si je me pourvois en Cassation : il ne m’a
jamais rappelé que pour me demander si je continuais en Justice, car c’est surtout ça qui
l’intéresse. J’accepte, car on a cinq jours pour se pourvoir. C’était dix pour l’appel. Ce
sera un jour pour contester une dernière humiliation, qui tombera en juillet 2016 : on
chercherait en vain une cohérence à tout ça...
151
XV
Début 2015, c’est Charlie... Cabu, dont le Grand Duduche a bercé mon enfance avant
que les strips saignants qu’il donnait à Charlie n’égayent mon adolescence, est massacré
par des tarés, en compagnie de ses potes et d’une douzaine d’autres innocents... Le monde
civilisé est plongé dans la consternation. Cela n’empêche nullement la « Justice » française
de rejeter mon pourvoi en Cassation... Les attendus du sieur Baldinucci regorgent pourtant
d’incohérences, d’approximations qui sont autant d’ « erreurs de motivations » et suintent
la mauvaise foi la plus éhontée. Comment se fait-il que, quand on s’appelle Tibéry,
Sarkozy, Pasqua, Le Pen, Balkany ou Flosse, on passe sa vie en cassation ? Cette fois-ci,
il n’y a plus rien à faire.
Avant même de connaître le rejet de ce pourvoi, j’entends quelqu'un frapper à ma
porte. On prenait le ptidèje, Claudine et moi. C’était une femme huissier, qui venait me
faire cracher la somme due à Kim... Pétrifié, j’ai rédigé le chèque, et me suis aperçu ensuite
que cette visite était parfaitement illégale. J’avais, en effet, deux mois pour dédommager
Kim. Toutes les procédures d’appel reculent les dates de mise à l’épreuve, mais aussi les
quelques droits dont dispose un condamné : notamment, dans mon cas, celui d’avoir deux
mois pour dédommager la victime. Je ne pense pas que ce soit Kim ou sa mère qui ont
pensé à m’infliger cette humiliation de plus : sans doute est-ce une idée de son avocat,
peut-être inspirée par Eloi Barbizon. Je préviens le mien, qui ne bronche pas : il a d’autres
chats à fouetter. Mais cela me faisait en plus des frais d’huissier à payer... Le juge de
Chambville cherchait des yeux « les parties civiles », mon beauf, sa femme et Eulalie qui,
l’ai-je dit, n’ont pas eu le courage de venir au procès, et n’ont pas porté plainte,
malgré les efforts désespérés des flics et des juges... Il fallait donc me faire casquer
encore plus par ce biais. Et aux aurores, s’il vous plaît, comme pour une expropriation
d’autrefois : il faut bien le mitonner aux petits oignons, ce prof qui a le culot de refuser
d’être condamné pour des faits qu’il n’a pas commis.
Je ne peux guère désormais qu’attendre, toujours dans l’angoisse, que l’Éducation
nationale, mise au fait de ma situation, mette en branle le processus disciplinaire. Alors je
tue le temps en jouant frénétiquement à Questions pour un champion, en faisant de la
musique, en vaquant aux occupations domestiques, chez moi et chez mon père – car le
temps n’a pas cessé d’être infect, depuis trois ou quatre ans, et il faut tondre, tondre et
retondre encore...
152
Hélas, sans vouloir jouer les Caliméros, la poisse la plus collante s’acharne. L’année
2015 sera aussi celle où des faits-divers atroces concernant des enseignants s’alignent en
série... Il y en aura une bonne dizaine entre mai et septembre, le plus célèbre concernant
cet instit’ au Nutella, qui a trempé son pénis dans ce produit pour le faire sucer par des
élèves de primaire dans la cadre d’une « semaine du goût »... Il aurait entre cinquante et
soixante-dix victimes ! Un autre prof agresse un mineur dans un parking souterrain. On
apprend qu’il avait fait six mois de taule en Angleterre pour des faits identiques, et qu’il
voyage assidûment en Thaïlande. Du coup, un pont se met en place entre la Justice et
l’EN. On décide notamment que les titulaires du Fijais seront automatiquement exclus de
l’EN. Début septembre, je reçois ma convocation pour un conseil de discipline qui aura
lieu à Rennes le 25 novembre. Le délégué syndical, Ivan Dupont, est de bonne humeur : «
Attendez-vous au pire, comme ça vous ne serez pas déçu ! » fait-il au téléphone , après
m’avoir dit : « Ah ! C’est vous, l’agrégé qui passez en conseil ? Bah, ce sera une
radiation... » Quand on pense à la façon dont les délégués syndicaux de la police défendent
systématiquement leurs collègues mis en cause dans des bavures... D’ailleurs, j’ai
entendu à la radio une DRH affirmer que tous les enseignants condamnés pour des faits
de nature sexuelle étaient systématiquement révoqués après leur conseil de discipline.
Pourquoi en organiser, alors, si l’issue est connue d’avance ? « Les accusés seront
rapidement jugés, condamnés et exécutés », disait un jour un chef d’État africain. La
DRH de Rennes m’aura systématiquement interdit toute activité, y compris hors
enseignement, circonstance aggravante pour la « Justice », qui ne le demandait pas...
Je me rends au Rectorat consulter mon dossier, où je ne vois rien de grave, excepté
les paperasses relatives à mon affaire. Je me plante sur le périph’ nantais et arrive avec
deux heures de retard... La personne qui me reçoit est affable, même si elle ne me laisse
guère d’illusion, vu la lourdeur des condamnations. Le pont de Cheviré me tente, mais
ce serait donner raison à mes bourreaux. Je sollicite quand même le soutien de Me
Dittmer, qui me demande près de 4000€ pour m’accompagner à cette dernière épreuve. «
L’État m’en prend déjà 600, vous savez ! » me dit-il. Je n’ose lui répondre qu’il lui en
prendrait moins si ses honoraires étaient moins élevés...
153
XVI
Entre temps, à ma grande surprise, je reçois un coup de fil d’une société de
production qui m’invite à passer à... Questions pour un Champion ! Je ne m’y attendais
plus, mais ils cherchent quelqu'un pour boucher d’urgence un trou, lors d’une session qui
réunira ensuite les « super Champions. » J’accepte, bien que la perspective du conseil qui
va se tenir deux mois plus tard me ravage du matin au soir. La télé paie 70€ de billet de
train, plus l’hôtel à proximité des studios, à Saint-Denis, pas loin du stade de France.
Je me demande ce qu’il faudra dire quand je devrai parler de mon métier... C’est le weekend
du patrimoine. La veille de l’émission, je me balade à Saint-Denis et visite la
basilique, que je ne connaissais pas. Les gisants des têtes couronnées m’impressionnent,
d’autant plus que les alentours sont très métissés ! Je rigole en pensant que les Sarrasins
qu’ont combattus nos souverains sont revenus à l’endroit même où reposent leurs
dépouilles de pierre – mais non leur squelettes, m’apprend un guide, car ils ont presque
tous été brûlés à la chaux pendant la Révolution. J’écoute avec intérêt son topo sur la
guerre de cent ans.
Le studio de QPUC est un peu moins glamour vu de l’intérieur. Le local fait un peu
vétuste, mais faut dire qu’il a été beaucoup piétiné. Une membre de l’équipe nous fait
répéter notre entrée sur scène, avant d’accéder aux plots légendaires. Un ancien nous dit
qu’une candidate a trébuché sur les marches, s’est affalée de tout son long sur le plateau
et a viré les plots comme au bowling... La pauvre, voulant se donner du courage, avait
abusé du vin de table, lors du repas plantureux qui nous est offert le jour J. On l’a
emmenée d’urgence à l’hôpital, car elle s’était cassé la jambe... L’ambiance est
décontractée. Il a fallu prendre six chemises ou tenues différentes, pour le cas où on
gagnerait l’équivalent d’une semaine. Les champions égrènent leurs souvenirs. La loge est
pleine d’habits de rechange, on y sert des bonbons et des boissons. Il faut signer le
règlement. Stupeur, je lis : « Une personne qui a fait l’objet d’une condamnation ne peut
pas participer à un jeu télévisé. » Merde, je suis cuit. Mais comment partir maintenant,
alors qu’ils m’ont appelé spécialement pour boucher un trou ? Consternation. Puis,
soudain, l’Esprit Saint m’illumine de sa grâce : je n’ai pas fait l’objet d’une, mais de trois
condamnations : l’article ne me concerne donc pas...
Me voici, avec quatre collègues, sous les feux de la rampe. Nous faisons notre entrée sur
scène. On a répété en compagnie de Julien Le Pers, qui ne vient ici qu’une journée par
semaine. Vu de près, il est très blanc et un peu plus ridé qu’à la télé, ce qui est normal, vu
son âge. Je le trouve très sympa, il plaisante avec l’équipe, se renseigne sur nous... Je
m’étonne qu’il puisse conserver une telle bonne humeur après 25 ans consacrés à la
154
même activité. Je me présente comme travaillant dans l’édition. Les premières questions
fusent. J’appuie si fort sur le buzzer que ma main en sera douloureuse une semaine. Je
trouve les réponses concernant Kubrick, le futon, Isadora Duncan, le nom d’une saison...
et me voilà qualifié pour le second tour, une candidate ayant été éliminée. Je tombe sur une
série de questions concernant les Valois : chic, la conférence d’hier portait là- dessus !
J’arrive à trouver Du Guesclin, Jacques Coeur, Louis XI, puis sèche sur une question facile.
Me voilà ex-æquo avec un journaliste de Canal +. Il faut réagir vite au passage de plusieurs
photos, qui nous départagerons. J’identifie les deux premières, puis sèche sur la
troisième, qui montre un bras parsemé de boutons. Je pense à l’allergie, mais oublie
de buzzer, malgré l’aide d’un type de l’émission, devant moi, qui me fait le geste plusieurs
fois... Le collègue tape avant moi, puis identifie le GIGN en voyant un hélico de la
police. C’est fini. Tout ça pour ça : quatre ans de pratique journalière et des centaines de
parties jouées. J’ai droit à une jolie valise et à un attaché-case assorti, et à... trois livres
d’histoire préfacés par Stéphane Bern ! Dire qu’il y a peu on offrait des livres sur l’art
moderne... J’ai été paralysé par le fait que, si j’avais gagné, quelqu'un aurait pu signaler à
l’émission que j’étais condamné... ça me suivra partout.
Ironie du sort, je passerai à la télé le... 24 novembre, la veille de mon conseil de
discipline. Peut-être certains membres de ce conseil me verront-ils la veille de ma
comparution. Cela ne les incitera sans doute pas à l’indulgence. Et, le 13 novembre, ce sera
l’horreur du Bataclan. Je me suis promené, la veille de l’émission, dans la rue où Abaoud et
ses complices s’étaient planqués. Des tarés mettent la France à feu et à sang, pendant ce
temps la « Justice » continue obstinément de me torturer, car elle n’a pas assez de
criminels : il faut encore qu’elle en invente.
155
XVII
« On compare parfois la cruauté de l'homme à celle des fauves ; c'est faire injure à ces derniers. Les fauves
n'atteignent jamais au raffinement de l'homme. Le tigre déchire sa proie et la dévore ; c'est tout. Il ne lui
viendrait pas à l'idée de clouer les gens par les oreilles, même s'il pouvait le faire. »
Dostoïevski, Les Frères Karamazov. On peut remplacer « homme » par
« magistrat »...
Une juge d’application des peines me convoque le 3 novembre. J’ignorais que je devais
rendre des comptes à ce genre de magistrat, vu que je réponds scrupuleusement à toutes
mes convocations et ai dédommagé Kim. Cette dame, de type eurasien, comme Kim, est
aussi jeune et jolie que Mme Plijadur. Assez autoritaire, elle m’ordonne de m’asseoir à
distance respectable de son bureau. Un dialogue étonnant fuse :
La juge Dran-Thiem : Vous avez donc été définitivement condamné.
— Oui, mais condamné ne veut pas dire coupable...
— Il y a pourtant eu des faits..
— Ils ont été chargés et amplifiés démesurément, tous les éléments à décharge et les
circonstances atténuantes ont disparu. »
La juge ne dit mot. Sur Eulalie :
Moi : Les accusations sont en gradation constantes et incohérentes. Même réaction.
La juge : Le DVD ?
Moi : Il ne vient ni de mon PC, ni d'achats sur internet, ni de voyages dans des
pays où c'était légal.
La juge : Comment envisagez-vous l'avenir ? Moi : J'espère une réhabilitation.
Elle : Mais vous avez été condamné.
Moi : Ce n'est pas parce qu'on est condamné qu'on est coupable.
La juge : Pensez-vous pouvoir travailler de nouveau devant des mineurs ?
Moi : Oui.
Elle : Je ne m'y opposerai pas. » Elle tape tout cela.
Moi : Je passe en conseil de discipline le 24 novembre.
La juge : Sachez que je pourrais exiger du rectorat qu'il vous interdise de travailler devant
156
des mineurs.
Moi : sueurs froides...
La juge : Au vu de votre dossier et de votre situation, je me refuserai à formuler une telle
demande. »
Je n’en crois pas mes oreilles. La roue tournerait-elle enfin ? Cette jeune femme seraitelle
un autre exemple de magistrat honnête ? Mme Dran-Thiem m’apprend par ailleurs que Kim
est une « victime diligente » : rien ne l’obligeait, en effet, à me faire casquer par voie d’huissier.
Je pouvais la dédommager par l’intermédiaire du SPIP. La juge ne semble pas approuver cette
action. Je quitte le TGI vaguement euphorique. Me Dittmer me reçoit : « En effet, dit-il, vous
n’avez aucune interdiction d’entrer en contact avec des mineurs... C’est rarissime, vu les
condamnations. Et c’est un bon point pour nous. »
Je peux inviter des témoins au conseil, mais ne tiens pas à déranger d’anciens collègues ou
amis. Je peux aussi fournir des lettres. J’écris à Marielle, désormais retraitée, et à mon ancienne
élève, celle qui m’a remplacé en 2010. Elles me confient des lettres très gentilles où elles disent
de moi beaucoup de bien, et j’en suis touché. Je mesure combien je suis déconnecté : Marielle
écrit que le temps qu’on a passé ensemble lui paraît déjà lointain... Moi, j’ai l’impression que j’ai
quitté la veille le lycée Berthollet. C’est ce qu’on appelle la chronicisation, je crois : un
détenu qui sort de taule après dix ou vingt ans a l’impression qu’il y est entré la veille, et
que le monde n’a pas bougé. Or il a bougé, mais sans le condamné au parasitisme social, qui
demeure bloqué au jour de son exclusion.
Mon ancienne élève dit ainsi que je lui ai donné la vocation, ce qui fait plaisir. Un ancien pote
de Trémaloc évoque les agressions sexuelles dont nous étions victimes. La psychiatre qui me suit
depuis cinq ans et demi rédige un rapport très favorable, où elle écrit notamment que « la société
gagnerait à retrouver M. Kernévot, qui ne présente aucun danger pour elle, au contraire. » J’écris
aussi un long message pour parler de ce qui s’est passé depuis cinq ans, et souligner le fait
que ma suspension a toujours déplu à la « Justice », qui ne la demandait pas.
Pour éviter les bouchons, je loge à Rennes chez une cousine, avant de me rendre au
Rectorat en tram. Je croise dans le couloir des gens qui font partie du conseil. Ma carrière a
commencé par un jury de CAPES en 82, elle s’achèvera devant une équipe plus impressionnante
: une rangée d’une dizaine d’élus syndicaux fait face à une dizaine de représentants de
l’Administration. Ivan Dupont m’a bien demandé si j’ai payé ma cotisation, « car on ne
défendra pas un collègue non syndiqué. » Quel guignol ! Le DRH, nouvellement muté, et
qui n’est donc pas responsable de mon éreintement professionnel est un homme courtois, qui fait
les présentations, accueille Me Dittmer, arrivé... à la bourre, égrène les étapes de ma carrière,
les griefs qu’on me reproche. Eloi Barbizon m’a inscrit au B2, ce volet du casier judiciaire qui
peut être accessible à l’Administration. Il m’a gâté : il y mentionne les 236 titres
irrécupérables et prescrits de 2004, histoire de ne me laisser aucune chance ; souligne la
minorité de Kim, qui était pourtant majeure sexuelle, parle de vidéos
« pédopornographiques » dans ce DVD au contenu de plus en plus chargé, puisqu’il s’agit
désormais d’ « un DVD pédophile comprenant 11 fichiers montrant des images de jeunes
enfants mineurs » ! Triple pléonasme, au cas où Najat, pas trop futée il est vrai, ne pigerait
157
pas... Le bougre a eu le temps de réfléchir, mais il en a profité pour me massacrer jusqu’au bout.
Je ne vois guère les gens qui m’entourent, car je dois lire les pages très longues que j’ai
écrites, et qui suscitent parfois des soupirs ou des haussements d’épaules visiblement consternés
chez mes juges, dont aucun ne paraît furieux. Je reste calme, étant shooté à mort. L’avocat
fait ce qu’il peut pour souligner, non l’injustice des condamnations, puisqu’on ne peut pas les
contester, mais la légèreté de la peine ( !), la longueur inhabituelle de ma suspension, et surtout le
fait qu’on ne m’interdit pas de travailler devant des mineurs. Il finit en demandant qu’on ne
décide pas de ma « mort professionnelle. » Personne ne souhaite poser de questions. Le DRH
nous raccompagne gentiment en me disant que je recevrai un courrier... L’angoisse de l’attente
va de nouveau poindre son nez. Cela peut durer trois ou quatre mois, m’a dit Ivan Dupont.
Cheviré attendra encore un peu avant que j’y chavire.
En attendant, je retrouve la spipette, très en forme, car elle a une stagiaire, et elle veut lui
montrer kicéki commande, non mais. Sous les yeux ébahis de celle-ci, la spipette va me
houspiller une demi-heure, me traitant de « délinquant sexuel », me reprochant de ne pas
prendre de nouvelles de Kim, chose qui m’est interdite ; me posant des questions sur ma
sexualité, me demandant si j’ai des nouvelles de mes anciens collègues de Berthollet,
m’affirmant que, « si ça dure si longtemps, c’est de votre faute, vous n’aviez qu’à pas faire
appel »... Je reste calme, car si je la prenais par les couettes pour lui écraser le nez –
qu’elle a pointu – sur son bureau, avant de m’y élancer pour lui écrabouiller la tête à coups
de pieds, eh bien la « Justice » tiquerait. Il y a vraiment des gens qui sont payés pour ne rien faire
sinon emmerder le monde. Quand je pense qu’on a créé 660 postes de spipet(te)s (et mille de
plus début 2018) et qu’on supprime 22000 poste d’infirmières et d’aides-soignantes dans les
hôpitaux – dont certains se suicident, surmenés –, je me dis tout de même qu’il y a quelque
chose de pourri au royaume du Danemark, comme dirait Shakespeare.
Chaque jour, je guette donc avec angoisse une lettre recommandée, qui pourrait
m’annoncer dans le meilleur des cas une mutation disciplinaire, avec ou sans abaissement
d’échelon... Mais Najat VB est rapide, et n’a pas attendu le mois d’avril. Le 5 janvier, je
reçois ce coup de plus : une lettre d’un de ses sous-fifres, qui me signifie ma révocation... J’erre,
hagard, en voiture, avec dix boîtes de cachets, sans trouver un endroit correct pour les avaler.
De plus, je ne peux contester cette décision devant les instances supérieures de l’Éducation
nationale, sachant que la décision a été adoptée par plus des deux-tiers des membres du conseil.
Même les collègues ont voté contre moi. Sacré Ivan Dupont. Je peux, comme d’habitude,
lancer un recours gracieux à Najat, puis un recours contentieux en cas de non-réponse de sa part
après deux mois. Cela mènerait encore jusqu’à la fin juin. Je téléphone au type qui, à Paris, gère
ma situation. Quand j’évoque un recours, il ricane : « Eh eh, vous pouvez toujours écrire à la
ministre, c’est nous qui répondons... Donc, vous imaginez quelle sera la réponse ! » Il
poursuit sarcastiquement : « Vous en connaissez beaucoup, vous, des pays qui salarient
quelqu'un quatre ans dans votre cas ? » Je n’ose pas lui répondre que j’avais bien des solutions
pour travailler, que l’EN m’a systématiquement refusées depuis quatre ans... A quoi bon ?
L’avocat administratif que m’a conseillé Me Dittmer me prend 940€ avant de me dire qu’un
recours serait inutile, vu les charges. On est révoqué pour bien moins que ça, aujourd’hui... Il a
l’honnêteté de me dire qu’il est inutile de me faire dépenser 3000€ de plus pour rien – ce
qu’aurait dû me dire mon avocat avant le conseil. La litanie des faits divers et d’hiver dus à
158
des collègues indignes a fait beaucoup de victimes. Un prof s’est masturbé, à Chambville, devant
une gamine de 13 ans qui s’est dénudée devant son écran et l’a filmé dans ses oeuvres. La
mère, qui envoyait sa fille au charbon pêcher des gogos sur la toile, l’a fait chanter et lui a
demandé... 40000€. Le prof ne pouvait évidemment pas cracher une telle somme, et a dû se
plaindre aux flics. Mon ancien avocat, Me Gonzales, a obtenu une condamnation pour «
corruption de mineurs de 15 ans » alors que « la mère maquerelle », comme il dit, n’a même pas
été poursuivie. Mais la sous-DRH du Rectorat m’a dit qu’il serait, lu aussi, révoqué. On est loin
de l’instit’ au Nutella, mais désormais on ratisse large. Et moi, je passe aussi à la trappe, mais
pour des faits inventés de toutes pièces, concernant Eulalie et ce DVD, et qui ont été gonflés à
bloc pour Kim... Cherchez l’horreur. C’est le beauf et sa femme qui auraient dû subir le calvaire
qu’ils me font subir, et être sanctionnés. Mais ils persistent dans le déni : « Il ne faut pas que
Martial se sente persécuté. On a parlé en notre âme et conscience ! » claironne-t-il dans un
SMS adressé à Claudine. Sacrée conscience, que celle qui m’attribue des attouchements
imaginaires, en gradation constante, sur sa fille... Et on n’est certes pas « persécuté » quand
on est humilié, jugé et condamné pour des attouchements imaginaires issus de leurs calomnies...
Mais les anciens Nazis tenaient le même discours. À Noël 2014, ils se sont plaints que je les
« harcèle » et qu’ « ils n’en dorment pas de la nuit ! » Pauvre chéris ! Il y aurait un moyen pour
qu’ils retrouvent le sommeil, ce serait de revenir sur leurs calomnies, en précisant que flics et
juges les ont encouragées. Mais la bêtise est soeur de la lâcheté : que pensent-ils de mes nuits ?
Tout s’enchaîne très vite, et les coups ne vont pas cesser. Révoqué, il me faut m’inscrire au
chômage. Pôle-emploi m’accueille, mais je ne comprends pas grand-chose, car comme je suis
ancien fonctionnaire, je ne peux recevoir d’allocations de leur part. Le rectorat continuera
pendant trois ans à me verser 60% du demi-salaire que j’ai perçu durant quatre ans. Il me faut
imprimer et balancer quantité de paperasses destinées à PO et au service rectoral qui
s’occupe des gens dans mon cas. Ma référente de PO, qui fait ce qu’elle peut, m’invite à suivre
une formation. J’accepte, mais la formatrice rencontrée estime que je suis trop qualifié pour
apprendre à rédiger un CV... Elle me raye donc de sa liste – et je reçois le surlendemain
une décision de radiation de PO, où je viens de m’inscrire, parce que j’ai refusé de suivre la
formation proposée ! La lettre, anonyme, est signée du directeur du site mayennais de PO. Dans
leurs locaux, une pancarte décourage les éventuels auteurs d’ « incivilités » à l’égard des
employés de PO. On ne dit rien des incivilités commises par PO à l’encontre des chômeurs...
159
XVIII
« Cruauté aime vivre »
René Char , « Déshérence », Retour amont,1966, Gallimard, p. 43.
Mais je ne suis pas au bout de mon calvaire, et ce sans vouloir jouer les martyrs ! J’ai
été révoqué le 5 janvier. Peu après, j’ai dû donc m’inscrire à PO avant d’en être
révoqué, puis réintégré après force formalités... Vers le 15, le TGI d’Angers m’envoie une
lettre comminatoire parce que je n’ai pas payé les 375€ d’amende que l’on doit à l’État en
cas de rejet du recours en Cassation, que je n’ai pas fait puisque l’avocat près la Cour
le déconseillait... Me Dittmer n’a même pas été foutu de me prévenir, et je dois
casquer cette somme augmentée de 20% ! Jusqu’au bout, ce brillant pénaliste n’aura été
pour moi qu’un rigolo, un voleur et un fumiste. Mais le pire est à venir.
Fin janvier, le cabinet du JAP (juge d’application des peines) me reconvoque et me
redemande la quinzaine de pièces déjà fournies en novembre. J’en suis étonné, car je ne
vois pas pourquoi Mme Dran-Thiem a besoin de tout ça. J’appelle le secrétariat du JAP
et tombe sur une voix d’homme, plutôt réjouie. Ce type m’apprend que, Mme Dran-Thiem
étant partie quelques mois, il la remplace, en tant qu’ancien juge aux affaires familiales
devenu donc JAP intérimaire. Il est plutôt cordial, ce qui me met en confiance, et
m’annonce qu’il « tient à me proposer quelque chose. » Je me dis que c’est peut-être
une bonne nouvelle, car Mme Dran-Thiem m’a dit qu’un JAP pouvait ajouter des
sanctions, mais aussi supprimer des obligations. C’est donc plein d’interrogation que je
me pointe au TGI, le lendemain, à 9 heures. Le JAP intérimaire, radieux, me fait asseoir
devant lui et me lance tout de go :
« Je ne voudrais pas vous mettre en détention, mais s’il faut le faire, je le ferai ! »
Je suis sidéré.
« J’envisage donc de vous faire interdire tout contact avec des mineurs, poursuit-il,
enjoué.
Moi, effaré : Mais pourquoi ?
160
Lui, la bouche en coeur : Mais parce que vous êtes un criminel ! Moi, horrifié :
Mais pourquoi ?
Lui, pédagogue : Mais parce que vous avez été jugé en Cour d’Assises ! Moi, indigné :
Mais non !
Lui, daignant vérifier sur la première page de mon dossier, qu’il n’a donc même pas
ouvert : « Ah, en effet, autant pour moi ! Mais, vu vos condamnations... il faut protéger la
société !
Moi : Mais Mme Dran-Thiem m’a dit qu’elle ne le ferait pas ! Lui,
solennel : Elle c’est elle, moi c’est moi ! »
L’argument est imparable. Je m’effondre en supplications vaines. En matière d’abrutis
judiciaires, je pensais pourtant avoir fait le tour de la galerie. Mais il fallait que je subisse
de plus les oukases de ce ponte qui, passé des divorces à un poste où il tient à sa botte des
dizaines de condamnés, tient à se faire plaisir en les saquant encore plus... Je n’ai pas
commis le moindre écart depuis six ans, ai respecté 250 convocations, plus qu’indemnisé la
victime, mais ça ne suffit pas à ce gusse, qui tient à me broyer menu en n’ayant même pas
l’effort de lire la première page de mon dossier. Il est d’ailleurs scandaleux qu’un
condamné puisse se voir ajouter des sanctions qui n’ont pas été demandées par la
«Justice », et ce pour satisfaire les caprices d’un potentat. Si j’insultais un magistrat en le
traitant de « criminel », je me demande si je pourrais m’en sortir avec « autant pour
moi»...
Une telle interdiction rendrait de toute façon tout recours impossible. Je lui parle du
rapport du Dr Dunoyal, lui dit qu’il ferait mieux de m’ôter l’obligation de soins
psychiatriques, vu ce qu’elle écrit... Mais je lui ai donné aussi mon avis de révocation,
en lui disant que j’envisageais un recours. Il a l’air d’hésiter. Puis il conclut : « Je vais
demander l’avis du SPIP ! » Je quitte le tribunal, assommé une fois de plus. Pas possible,
ils n’ont que moi, dans ce département ? Deux mois après le Bataclan, il leur faut se
répandre en paperasses pour savoir s’il faut, à un an de la fin de ma mise à l’épreuve,
m’interdire tout contact avec les mineurs ? Je ne pourrai plus aller à la piscine, à la
bibliothèque, faire de musique (certains musiciens du boeuf ont 17 ans. De plus, j’y
taquine les gammes mineures...), ni même traverser la rue : avant cette entrevue, un gamin
de quinze ans environ m’a demandé l’heure. Je lui ai répondu : j’ai donc eu « un contact
avec un mineur... »
Je rentre complètement démoli. Claudine a invité une collègue. Je devais les suivre à un
atelier lecture qu’organise la bib d’Erville, mais j’en suis incapable. Je me fous au pieu
avec un neuroleptique, histoire de gommer ce monde de fous qui n’a vraiment pour but que
de me laminer.
161
La spipette est toute contente qu’un JAP, grand seigneur, délègue ses pouvoirs avec une
bonté souriante pour offrir à ses larbins un pouvoir sur leurs protégés. Elle me mitraille de
remarques virulentes. Je lui dis que, face à Kim, on a noté une abolition partielle de
discernement. « Vous êtes sûr ? Je vérifierai. » Elle me rassure parfois, me soumettant
eu régime de la douche écossaise : « On ne demande pas ce genre de sanctions quand ça
n’a pas été infligé par les tribunaux. » Je file doux, car j’espère encore envoyer un recours,
si jamais Eulalie et ses parents avaient le courage de revenir sur leurs mensonges, et de le
faire savoir à Najat. Comment puis-je encore espérer qu’ils se décident à être honnêtes ?
« Mais pourquoi votre beau-frère vous en veut-il autant ? » me demande la spipette,
et je n’ai même pas la force de lui répondre... Les mois s’égrènent donc dans
l’attente angoissée de cette nouvelle sanction, mais rien ne vient. Je consacre trois
semaines à corriger des copies de concours d’infirmières, occupation trouvée via Pôleemploi.
Quand le printemps s’écoule, toujours pluvieux, la spipette est détendue, plaisante,
me confie, mais dans les poches, qu’ils « n’ont pas la tune » pour offrir des psychiatres aux
détenus suicidaires. Ce mot familier sonne très faux dans sa bouche. J’ignore que, dans
mon dos, elle rédige sur moi un rapport qui va encore m’offrir un coup sur la nuque.
Entre-temps, je me demande comment j’ai la force de me rendre à la Sorbonne, le
11 février, pour conférer sur Tristan Klingsor, à la demande d’un spécialiste. Je suis stressé
de me produire dans l’amphi Guizot bizarrement archi comble, et peuplé surtout
d’étudiantes asiatiques... Je me demande ce qui les attire à un séminaire sur Klingsor,
mais c’est un intermède entre deux chocs judiciaires. Et je ne peux guère refuser de telles
invitations, qui me donnent au moins l’impression que j’existe pour autre chose que des
charognards qui me dépècent depuis six ans.
Mi-juin je reçois en effet une autre convocation de la JAP, qui précise qu’elle vise à
m’interdire ce contact avec les mineurs... Nouvelle stupeur. On joue avec moi comme le
chat avec la souris, en me ballottant de JAP en SPIP et de menaces en désillusions...
Encore sonné, je me pointe au TGI le matin, bien décidé quand même à protester. Mais je
n’en aurais pas besoin. La porte s’ouvre en effet, et je vois en surgir... la juge Dran-
Thiem, qui me fait entrer. Elle a donc retrouvé son poste. Mais pourquoi alors revient-elle
sur ce qu’elle m’avait assuré en novembre ?
De fait, la JAP a plutôt l’air attristé de la façon dont son successeur s’est occupé de sa
charge. Je lui dis qu’il m’a traité de « criminel », et que ça m’a choqué. « Non, ce n’est
pas possible, il n’a pas pu vous dire ça, je le connais ! » Que répondre ? Mais elle me
lit surtout le rapport puant de mesquinerie que la spipette a rédigé. Celle-ci trouve «
questionnant » l’absence de culpabilité et de remords que je montre à l’endroit de
mes « victimes », et ce malgré six ans de suivi socio-judiciaire et médical. La « Justice
» ne soumet ses protégés aux psychiatres qu’à condition que ceux-ci abondent dans son
sens... Un condamné est forcément coupable, et il doit donc battre sa coulpe et s’autoflageller
d’abondance : c’est le sens du mot « probation », emprunté à l’anglais,
d’ailleurs. La spipette a ainsi trouvé très douteux le rapport du Dr Dunoyal, qui attestait
des agressions subies dans mon enfance, affirmait que depuis quatre ans je m’occupais
162
avec dévouement de ma mère jusqu’à sa mort, puis de mon père, et concluait donc sur
mon innocuité totale. « On n’a jamais vu de rapports comme le vôtre ! » m’a-t-elle dit un
jour. Incroyable : un condamné n’a pas le droit d’avoir un rapport favorable.
Le nouveau procureur, me confie la juge Dran-Thiem, a estimé qu’il était possible de me
faire convoquer au TGI, dans le cadre d’une audience solennelle, pour me voir signifier
cette nouvelle interdiction. Et ils se plaignent de l’engorgement des tribunaux... Mme Dran-
Thiem fait preuve d’humanité, car elle tient à m’épargner cette nouvelle épreuve. Mais elle
est dans l’obligation de respecter le caprice de son prédécesseur, « et six mois avant la fin
de votre mise à l’épreuve », déplore-t-elle. Elle me précise en quoi consiste cette
interdiction : « Ne pas aller à la piscine à des heures où les mineurs y vont... Éviter les
rassemblements où on en rencontre... » Elle me reconduit, sans marquer d’antipathie
particulière.
Alors, une fois chez moi, j’explose et me mets à écrire une lettre de six pages, dont je
suis coutumier, pour relater à la juge Dran-Thiem ce que je viens d’écrire dans les pages
qui précédent : les faits, ce qu’ils sont devenus, les sévices subis en garde à vue, les «
aveux » extorqués et signés, les incohérences des accusations relatives à Eulalie, le
massacre systématique dont je suis l’objet depuis quatre ans alors que la France a tout de
même des ennemis autrement plus sérieux à combattre, les circonlocutions perfides du juge
Barbizon, le portrait ignoble que l’on brosse de moi malgré mes preuves de bonté et de
conscience professionnelle... Le tout avec la plus grande retenue.
Un mois passe et j’espère que le message a fait réfléchir la « Justice. » Mais celle-ci est
une mécanique obtuse qui, une fois lancée, détruit aveuglément ses proies. Le 9 juillet, je
reçois donc de la JAP l’interdiction d’entrer en contact avec des mineurs. Mme Dran-
Thiem argumente longuement, et m’inflige cette sanction « malgré le fait que le Dr
Dunoyal estime que M. Kernévot ne représente aucun danger pour la société », celui qu’ «
il a respecté toutes ses obligations depuis sa mise en examen et ses condamnations » et
celui qu’il ne reste que six mois avant l’achèvement de ma mise à l’épreuve... Le moins
qu’on puisse dire est qu’elle me l’inflige à son corps défendant, le seul élément qui la
justifierait étant donc le rapport fielleux de ma spipette, dont elle cite de longs passages.
Je « persiste à nier les faits concernant Eulalie » et « estime que ceux sur Kim ont été
"amplifiés" ». Une telle interdiction renforcerait le sentiment que je suis une« victime de
la Justice » : cette expression est répétée. À la lecture de ces pages, j’ai l’impression que la
JAP donne plus d’argument contre cette sanction qu’elle ne la justifie, mais elle le fait
visiblement pour éviter une comparution.
Assommé une fois encore, j’en suis réduit à solliciter des antidépresseurs chez un autre
médecin que le Dr Dunoyal, en congé. Mais celui qu’il me prescrit ne me va pas. Au
supermarché, je prends des tomates mais appuie sur la touche pommes de terre, suis
incapable de taper mon code... Je vais chez papa pour son anniversaire, mais suis
incapable de me rappeler pourquoi je suis chez lui, et le pauvre ne comprend pas...
J’arrête donc d’avaler ce produit et pense à Primo Levi. Au vestiaire du camp, il écrit
avoir rencontré un prisonnier hongrois, détenu depuis plusieurs années à Auschwitz, et qui
163
malgré la déchéance tenait à se raser et à se peigner tous les jours. Primo Levi n’a
plus revu ce héros, sans doute gazé peu après. Il me faut tenir aussi, car ma mort
conforterait mes détracteurs.
Cinq jours après réception de cette ultime (?) humiliation4, c’est le 14 juillet, à
Nice... Quatre-vingt-six morts écrasés sous les roues d’un camion djihadiste. Le
record du monde du massacre en solitaire, détenu par Brevink, est battu. Des
milliers d’innocents tombent sous les bombes, en Syrie, et se noient en Méditerranée...
Que d’ONG j’aurais pu soutenir, avec le fric que la « Justice » et l’EN m’ont fait
perdre. Les kalachnikovs crépitent à Marseille, les casseurs cassent dans les manifs, une
femme meurt tous les deux jours sous les coups de son conjoint, beaucoup restent
handicapées à vie, les dealers écoulent leur came et détruisent des vies, des chômeurs
en fin de droits et des infirmières surmenées se suicident... Mais les forces de l’ordre
sont débordées et la « Justice » est engorgée, n’est-ce pas ? Aussi m’interdit-t-elle
d’entrer en contact avec les mineurs, six mois avant la fin d’une période de probation,
en faisant couler des kilomètres d’encre du JAP au SPIP et du SPIP aux greffes
et débiter des heures de parlotte...
En 2018, quelqu'un s’étonne que je pointe deux fois par an au Fijais, alors que s’est le
privilège de ceux qui ont été condamnés à dix ans de prison. Il est vrai que j’ai pointé
deux fois par an depuis 2014. Je vérifie alors la prose d’Éloi Barbizon : il ne m’obligeait,
en effet, à pointer qu’une fois par an. Pourquoi y suis-je allé deux fois ? Je ne sais pas :
j’avais mal lu, peut-être. Donc, c’est en toute bonne foi que je ne me rends pas à la
gendarmerie en septembre. Quelle n’est pas ma surprise de voir les flics débarquer le 16
septembre chez moi, et me convoquer pour une audition ! Je découvre alors que cette
fripouille de Baldinucci m’a inscrit, en appel, deux fois par an au Fijais, alors même qu’il
déclare « renouveler intégralement le verdict de première instance »... Le proc de
Champville m’inflige une comparution après reconnaissance préalable de culpabilité, pour
non présentation à convocation... L’affaire sera classée sans suite après six mois d’angoisse
supplémentaire et des frais d’avocat, moi qui touchais 0€ par mois de janvier à mars
2020, étant chômeur en fin de droits... La JAP dira à l’avocat qu’on peu décider
d’augmenter le pointage si on pense que le délinquant est particulièrement dangereux... Il
faut juger, en effet, de la dangerosité d’un type dont le juge affirme qu’ « on ne sait pas s’il
a caressé sa nièce au sexe sur les vêtements ou à même la chair », qu’ « on ne sait
pas s’il l’a touchée », mais que, dans le doute, on condamne... La cour d’appel s’est offerte
le petit plaisir de m’humilier encore plus, en bafouant une fois de plus le Code pénal.
Serge Portelli écrit dans Qui suis-je pour juger l’autre ? que les procès en France sont
publics, car rendus au nom du peuple... Mais l’ex-député Rochefort, qui s’est masturbé en
4 Pas la dernière : en décembre 2016, la spipette, irritée que je la batte froid et que je ne lui témoigne pas de
reconnaissance éperdue, m’a signalé avec un sourire triomphant : « Je peux faire prolonger d’un an votre mise à
l’épreuve, si vous persistez dans cette attitude ! »
164
public devant deux mineurs, a joui d’une composition pénale et d’une condamnation
non rendue publique... Le droit français est-il écrit ou coutumier ? Les magistrats font
vraiment ce qu’ils veulent de la loi, et d’un Code pénal où ils trouvent tout et son
contraire...
Je ne suis qu’un parmi des dizaines de milliers d’autres justiciables, dont un bon
nombre, j’imagine, sont condamnés de manière aussi arbitraire que moi chaque année. Ce
n’est pas kafkaïen, c’est ubuesque. Voyant mon parcours, Kafka serait admiratif, et
dirait aux magistrats français : « Chapeau bas, Messieurs et Mesdames, je n’aurais
jamais été jusque là ! Je n’y aurais même pas pensé ! Je me sens tout petit face à vous ! »
Mais la justice manque de moyens ! Or, plus on en donnera aux magistrats, plus ils
enverront des citoyens au tribunal pour se faire plaisir... C’est un cercle sans fin.
165
XIX
« Il ne faut pas dire toute la vérité car si on écrivait ce qu'on sait, ce qui se passe, les gens crieraient à
l'invraisemblable scandale. »
Maurice Donnay, cité par Casamayor, op. cit., La Tolérance, 1976, p. 52
*
« L'erreur s'apparente à une brûlure qui s'apaisera d'autant moins qu'au cri de l'innocent s'ajoute
désormais celui de la victime. »
Denis Salas, Erreurs judiciaires, Dalloz, 2015
J’achève ce récit en 2020. Je suis donc toujours chômeur, mais, écoeuré par les
dernières tortures judiciaires dont j’ai été l’objet cet été, je ne cherche plus de travail.
J’aurais été chômeur trois ans, au RSA un an avant de toucher une retraite fort modeste, vu
qu’elle sera calculée sur les dix dernières années de la « carrière » d’un fonctionnaire, et
que les miennes consisteront en six ans de suspension plus trois d’allocataire du chôm’...
Je suis évidemment en grande partie responsable de ce gâchis. J’aurais dû me contenter
de mon sort déjà enviable de prof agrégé, doté d’une femme exceptionnelle et d’enfants
réussis, sans vouloir constamment aller plus haut, toujours plus haut, exaspéré par mes
névroses... Je n’avais certes pas à demander à Eulalie de découvrir devant moi son
intimité, mais j’ai été mis en examen, humilié en public pendant six ans, traîné dans la
boue par des journalistes de caniveau et condamné pour des attouchements en gradation
constante inventés par ses parents et encouragés par le gendarme « enquêteur
» et les magistrats pour qui un prof est une proie à déchirer lentement. Je n’avais pas non
plus à entreprendre un flirt avec Kim, qui n’était pas là pour ça, que j’ai donc choquée, ce
que je ne me pardonne pas. Mais, de l’avis de tous, elle me reprochait des faits légers,
avec la plus grande apparence de bonheur et de consentement. La « Justice » a amplifié
et falsifié les faits en vertu du bon plaisir de potentats judiciaires dont on a pu lire les
proses, truffées d’incohérences et suintant la mauvaise foi, qui bafouent le Code pénal
devant lequel ils paradent, ainsi que leurs « obligations déontologiques », dont le
Recueil n’est visiblement pas le livre de chevet. Un DVD qui ne vient ni de mon
ordinateur, analysé jusqu’à la destruction, ni d’achats sur internet (Je rappelle qu’on a
fouillé mes comptes bancaires 20 dernières ans !), ni de voyage douteux – ce qui est unique
dans les annales judiciaires – est venu miraculeusement me porter le coup de grâce...
166
Que certains gendarmes, et la quasi-totalité des juges et procureurs qui se sont penchés
sur mon cas aient le droit de détruire ainsi des citoyens avec le plus parfait cynisme et en
violant la loi qu’ils sont supposés être les premiers à respecter est évidemment révoltant.
Et ce d’autant plus que les magistrats jettent des cris d’orfraie en protestant contre le
manque cruel de moyens qui leur est alloué... La « Justice » dilapide l’or frais public en
consacrant son énergie et son temps à falsifier des faits, à solliciter la calomnie et le
mensonge, en éliminant des circonstances atténuantes ou preuves de non-culpabilité. De
toutes les auditions ou expertises qu’elle ordonne, et qui coûtent cher à la société, elle ne
retient que ce qui conforte sa volonté de destruction. Et elle détruit la société, dont j’étais
un rouage modestement essentiel, à l’heure où des terroristes s’appliquent déjà assez à le
faire...
« Tout pouvoir exige un contre-pouvoir, faute de quoi il verse dans la tyrannie », disait
Montesquieu dans L’Esprit des lois. Or, il n’y a aucun contre-pouvoir au pouvoir judiciaire.
Le pouvoir politique est parfois mis à mal par la « Justice », quand elle sanctionne un
ministre ou un élu corrompus, on l’a vu avec Fillon, qui crie au harcèlement alors qu’il a
détourné des sommes fabuleuses pour des emplois fictifs dont sa femme et ses enfants ont
bénéficié. Mais aucun magistrat n’est jamais sanctionné pour ses crimes – car, dans mon
cas, et vu ce qui précède, c’est à bon droit que je parle de crimes perpétrés par des juges
et des procureurs qui ne savent même pas de quoi ils me déclarent coupables, avant de
me condamner à la mort sociale, moi qui étais disposé à recevoir une sanction
équitable. Une « Justice » dont on ne peut contester les décisions, même si elles
reposent sur l’arbitraire le plus caricatural, même si elles vont à contre-courant de sa
mission et qu’elles détruisent sciemment la société en transformant ses victimes en parias,
est une Justice fasciste.
Il y a une solution pour diminuer le chômage, désengorger les tribunaux et garder la
retraite à 60 ans : faire en sorte que la Justice respecte la loi. Seule une réforme radicale de
cette institution l’y obligerait. Il faudrait créer un Observatoire national des abus
judiciaires, composé de spécialistes connus pour leur probité : des élus, des intellectuels,
des spécialistes du Droit, avocats ou universitaires, mais surtout pas des magistrats,
évidemment. Il serait présidé par des victimes de la Justice, comme Patrick Dils – pour
Christian Iacono et Loïc Sécher, mort à 60 ans après que la « Justice » eut brisé
l e u r s vies, c’est trop tard. Cet Observatoire sanctionnerait sévèrement les moindres
mensonges, écarts ; la moindre amplification de faits, la moindre incitation à la
calomnie ou au mensonge, le moindre acte d’irrespect des magistrats à l’égard d’un
justiciable, qui serait donc autorisé à porter plainte contre eux. Il pourrait lancer une
vaste enquête sur les trente dernières années, demandant aux victimes de la « Justice »
de rappeler les exactions dont ils ont été les victimes, afin qu’ils soient dédommagés, et
leurs bourreaux poursuivis, condamnés, révoqués. Il faudrait les inscrire au Fijais, réservé
aussi aux auteurs de violences, car c’est une violence extrême que de condamner et de
détruire quelqu'un pour des faits qu’il n’a pas commis. On peut rêver. J’aimerais pouvoir
me présenter aux présidentielles de 2022 ou 2027 avec un programme très simple : « Pour
167
faire baisser le chômage et désengorger les tribunaux et les prisons, luttons contre la
Justice. »
Mais les magistrats n’aiment pas qu’on titille leur omnipotence. Ils ont protesté quand
François Hollande a gracié Jacqueline Sauvage, meurtrière de son mari sadique. Mais
l’ancien président ne faisait, en l’occurrence, qu’appliquer la loi... Or, celle-ci outrepassait
leur pouvoir. Pour désengorger les prisons, Emmanuel Macron a eu l’idée saine de
remplacer par les travaux d’intérêt général ou le bracelet électronique les peines
égales ou inférieures à deux mois... En vain : fin 2018, on a constaté que les prisons
françaises n’ont jamais été aussi surchargées. Pourquoi ? Nathalie Pérez en a donné
l’explication à la télé : les magistrats infligent de moins en moins de TIG et de
bracelet, et mettent de plus en plus en prison ! Simple pied-de- nez à un président qui avait
le culot de les contrarier... Mais les magistrats seront quand même les premiers à se
plaindre de l’engorgement des prisons, dont ils sont donc responsables !
Quant à l’Administration, on devrait l’empêcher d’interdire à quelqu'un la moindre
activité pendant des années, à partir du moment où il est présumé innocent et où il a des
solutions pour éviter le parasitisme social... Payer quelqu'un à ne rien faire, même un demisalaire,
est insensé et dégradant, surtout si c’est pour le révoquer ensuite après l’avoir gardé
dans le formol avec un entêtement stupide et sadique.
On connaît l’adage « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour
vous feront blanc ou noir ». J’en suis l’illustration. Le proc de DSK lui a dit, lors du
procès du Carlton : « Ce n’est pas parce que M. Strauss-Kahn était un des hommes les
plus influents du monde que cela en fait nécessairement un coupable. » Veinard de DSK.
Moi, j’étais un des hommes les moins influents du monde, et encore plus aujourd’hui
où la « Justice » a fait de moi un moins que rien. Et cela fait donc de moi un coupable.
David Hamilton, dont les photos éthérées d’adolescentes aux postures lascives ont bercé
les années 70 et 80, a obtenu un non-lieu pour un viol dénoncé par une jeune fille
prénommée Élodie. C’était en 2011, un an après qu’eut commencé mon calvaire... Un prof,
ou un quidam, aurait-il été traité ainsi ? Flavie Flament a courageusement dénoncé le viol
qu’Hamilton lui a infligé, alors qu’elle avait 16 ans. Il s’est suicidé avant que, les temps
changeant, il ne soit inquiété par une Justice décidément très réticente à poursuivre les
célébrités. Et qu’adviendrait-il aujourd’hui à une prof de quarante ans (prénommons-la
Brigitte) qui séduirait son élève de seize ans ? Sans-doute la même chose qu’à ce prof de
math qui a couché huit mois avec une gamine de quatorze ans, mais qui n’a été
condamné, lui, que pour « atteinte sexuelle », expression lancée contre les vingt
pompiers qui se sont amusé avec une enfant de 13 ans, pas encore condamnés fin 2021...Il
faudrait ajouter « selon que vous serez prof ou non... », car les profs sont des proies
que la « Justice » se plaît à torturer. Imagine-t-on un prof voyant son affaire classée sans
suite par un proc après avoir mis, toute nue, en pleine nuit, sur le trottoir, une femme au
visage couvert d’hématomes ? C’est donc le sort enviable du sieur Jean-Michel Baylet,
168
dont j’ai déjà parlé, mais dont l’affaire semble déjà de nouveau étouffée. Najat Vallaud-
Belkacem, qui a signé mon arrêté de révocation, a siégé sans broncher deux ans à ses côtés
au gouvernement.
Cette brave Najat a lancé : « Il faut que l’omerta s’arrête dans l’Éducation nationale ! »
or, en 2017, une surveillante d’un collège du 93 a signalé à son principal que plusieurs
élèves de... 6ème pratiquaient des fellations à un euro dans les WC de leur établissement
! La courageuse surveillante a été... mutée, c’est à dire sanctionnée. Interrogés par des
journalistes de France Inter, l’Inspection académique et le Rectorat du 93 ont dit ne rien
savoir de cette affaire. Les collégiennes pourront donc continuer ces pratiques effarantes
sans intervention de l’EN ni des services sociaux5.
Imagine-t-on un prof bénéficiant d’une « composition pénale » (c’est mignon, ça
ressemble à « composition florale » !) après s’être masturbé en public devant deux
mineures ? C’est que la « Justice » a donc offert au député Robert Rochefort, qui a de
plus reçu une condamnation non rendue publique, malgré le principe de publicité de la
Justice française, qui est supposée publique, car rendue au nom du peuple... Les magistrats
font vraiment ce qu’ils veulent de la loi, et y trouvent tout et son contraire. Imagine-t-on
deux profs, dont le sperme se trouverait dans le vagin d’une touriste, bénéficiant d’un nonlieu
parce que les propos de leur victime déclarée sont jugés incohérents ? C’est ce qui est
arrivé à ces policiers du Quai des Orfèvres, qui se plaignaient les pauvres, des
conséquences fâcheuses de cette affaire sur leur vie familiale et professionnelle... Côté
incohérences, on a vu que celles qui m’assaillent ne dérangent pas le moins du monde
juges et procs, au contraire, puisqu’ils en rajoutent à la pelle. Imagine-t-on un prof jamais
inquiété après avoir alcoolisé, drogué et sodomisé une enfant de 13 ans, comme Polanski ?
Imagine-t-on deux profs relaxés au bénéfice du doute après avoir couché avec une
prostituée mineure, comme Benzéma et Ribéry ? Des profs ayant commis ces actes seraient
mis en examen, voire en prison, suspendus, harcelés, condamnés, révoqués, inscrits au
B2 et au Fijais. Imagine-t-on un prof défendu par sa hiérarchie après avoir introduit une
règle dans l’anus d’un élève ? Dans l’affaire du pauvre Théo, l’IGPN invoque pourtant
un « accident », ce qui est proprement effarant... Théo se serait donc déculotté
volontairement avant de se précipiter, en aveugle, l’anus béant (ce qui est difficile), et en
visant avec une précision de tireur d’élite vers la matraque d’un pauvre policier tétanisé par
cette agression pour s’y empaler... Pourquoi ne pas poursuivre Théo pour exhibitionnisme,
tant qu’on y est ? L’Éducation nationale suspendrait immédiatement un tel individu,
avant de le révoquer. Il n’a été renvoyé qu’en correctionnelle, car enfoncer une matraque
téléscopique dans l’anus de quelqu'un qui en devient handicapé à vie n’est pas un viol,
quand on est flic !
Dans une affaire similaire, le parquet a fait appel de la décision consistant à juger en
cour d’Assises un autre flic qui a commis le même geste. Il semble donc qu’enfoncer
5 https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/interception/prostitution-des-adolescentes-l-inquietante-progression-
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une matraque dans l’anus des jeunes soit une pratique courante, dans les quartiers : ça crée
des liens, sans doute. Mais il fait aussi appel de la relaxe de ces braves types qui ont aidé
des migrants en danger, à la frontière italienne. Cédric Herrou a gagné ses procès, même la
Cassation lui a été favorable : ça n'empêche pas un proc de casser la décision de la
Cour de Cassation et de le renvoyer encore en justice pour délit de solidarité ! Ils n'ont
que ça à foutre ! Dans le Finistère, une juge a consacré sa vie à lutter contre un signe de
ponctuation, le tilde du petit (qui va finir par être grand) Fañch... Les parents ont gagné
leurs deux premiers procès, et elle se pourvoit en cassation... Les parents ont encore gagné,
et la vice-proc a fait casser sa décision de la Cour de cassation ! Elle a même demandé aux
maires du Finistère de lui signaler tous les nouveau-nés dont le nom porterait un tilde...
Sommes-nous au temps d’Hérode ou sous Pétain ? Il faut bien que Justice s'amuse, disait
déjà Voltaire... Et, dans le Finistère comme ailleurs, les magistrats se plaignent qu’ils sont
débordés et ont trop d’affaires !
À Rennes, en mars 2017, un type ayant des antécédents identiques, qui a suivi une
femme dans une salle d’attente pour s’exhiber devant elle, après avoir mis la main aux
fesses d’une cliente d’un supermarché où il a été surpris auparavant dans les toilettes
pour dames, s’est vu offrir une contrainte pénale » et six mois avec sursis... Un prof
eut-il connu pareille indulgence ? Je lis régulièrement la chronique judiciaire du Finistère.
Récemment, un gendarme qui y a agressé une femme battue venant porter plainte a été
inscrit au Fijais mais seulement interdit d'exercer sa profession durant cinq ans ! Un autre,
par contre, qui avait voulu s’offrir les services d’une toxicomane prostituée frappée par
un dealer, et qui s’était confiée à lui, s’est fait radier à vie et interdire de droits civiques
pendant cinq ans...
À Brest, deux fusiliers-marins en goguette ont égorgé un quidam en lui écrasant un verre
sur le cou. Le pauvre a fait une demi-heure de coma, il a failli perdre tout son sang et ses
agresseurs n'ont eu que un an de sursis sans inscription au B2 ni au Fijais, également
prévu pour les auteurs de violence... Un autre gusse a été jugé pour avoir téléchargé plus
de 250 fichiers pédopornographiques... Mais aucune image n'a été extraite de son PC...
comme pour moi avec mes onze fichiers contenant des « images de jeunes filles
incontestablement mineures ». Il a été relaxé au motif que son ordi a pu être détourné par
le biais de Teamviewer...
Je n'en finirai pas d'énumérer les cas de délinquants qui ont commis des actes réels
et dont les condamnations sont infiniment plus indulgentes que les miennes. J’ai déjà
évoqué ce type de 19 ans qui a imposé une fellation à une enfant de... cinq ans, après
attouchements d’elle sur lui et de lui sur elle, violeur pédophile qui n’a eu qu’un an de
prison ! Âgé de 50 ans, il en aurait pris pour quinze ans.
Encore plus ahurissant : en mars 2023, un type, à Pornic, a mis enceinte une enfant de
14 ans, qui a accouché, après qu’il eut filmé leurs ébats… Il a aussi couché avec une amie à
elle du même âge. Ce pédophile confirmé et récidiviste n’a été condamné qu’à un an avec
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sursis, comme moi, pour « atteinte sexuelle »6, même pas « corruption de mineur », ni
« agression sexuelle », alors qu’il s’agit de deux viols pédophiles ! Pour l’autre coucherie
avec la copine, il n’avait eu que six mois de prison avec sursis probatoire pendant dix-huit
mois !
Il s’agit pourtant de deux viols pédophiles, avec circonstance aggravante multiples:
relation d’autorité, la très jeune mère étant la fille d’un pote à lui, captation filmée de
rapports sexuels avec mineur de moins de 15 ans, mise enceinte... Dans le même temps, un
prof qui a couché avec une élève du même âge avec qui il entretenait une relation
intellectuelle riche est mis en examen pour viol, car on ne peut parler de consentement à 14
ans… Le mot « arbitraire » n’a même plus de sens !
Imagine-t-on un prof, déclaré coupable comme Edmond Hervé dans l’affaire du sang
contaminé, mais est « cependant dispensé de peine, car, selon la Cour, il « n’a pu
bénéficier totalement de la présomption d’innocence » et il a été "soumis, avant
jugement, à des appréciations souvent excessives (cf. sa page Wikipédia)» ! J’ignore où
on peut trouver dans mon affaire une seconde de présomption d’innocence ou de décharge.
Quant aux « appréciations excessives », je vous laisse relire les proses des procs et juges
reproduites ici, et les « témoignages de moralité »... Christine Lagarde sait de quoi elle
est coupable, mais n’est pas condamnée : moi, je ne suis pas coupable des faits qu’on
m’attribue, et dont les juges ne sont même pas capables de dire en quoi ils consistent...
Je peux encore espérer un procès en réhabilitation si Eulalie revient sur les
mensonges qu’ont lui a demandé de faire. Il faudrait aller en révision puis revenir en
correctionnelle... Un vieil homme de Deux-Evailles, en Blémont, a été réhabilité... 55 ans
après une affaire où on l’avait déclaré coupable. Je n’attendrai pas si longtemps, car je ne
serai plus capable d’enseigner, dans 55 ans : les élèves, sont, en effet, de plus en plus
difficiles. Une telle procédure coûterait encore 10000€. Mais ces procédures sont rarement
couronnées de succès : le « Justice » n’aime pas du tout qu’on braque les feux sur ses
exactions. Le pauvre Antoine Madeira a passé six ans en prison parce que sa fille a
affirmé qu’il l’avait violée pendant six ans : or, des examens gynécologiques ont
prouvé qu’elle était vierge, et celle-ci a clamé haut et fort qu’elle a menti7! Mais la «
Justice » n’en démord pas : il a commencé par avouer, dit la cour de non-révision : certes,
s’il a connu une garde à vue comme la mienne, on avoue... Et il avait avoué à la
demande de son avocat, qui lui avait dit qu’ainsi sa peine serait plus légère !
Face à pareilles monstruosités, il serait bon que les citoyens réclament qu’on mette fin aux
crimes de la « Justice » et à son impunité – et à ses incohérences. En novembre 2017, un homme a
été acquitté du viol d’une enfant de... onze ans, qu’il a draguée dans une cage d’escalier, avant de
6 https://www.faitsdivers.org/39585-Un-homme-met-enceinte-la-fille-de-son-collegue-agee-de-14-ans-lors-d-unefugue.
html
7 Virginie Madeira, J’avais menti, Stock, 2013.
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l’entraîner dans un jardin public pour la saillir sans préservatif. La pauvre, enceinte, a accouché à
douze ans ! Mais il y avait apparence de consentement8... « La contrainte, la menace, la violence et
la surprise, n'étaient pas établis », a expliqué la procureure de Meaux, Dominique Laurens. Le
verdict a traumatisé la victime, qui avait vingt ans lors du procès.
Ce fait sordide succédait à un autre du même acabit : le parquet de Pontoise a décidé de
poursuivre pour "atteinte sexuelle" et non pour "viol" un homme de 28 ans pour avoir eu une
relation sexuelle avec une enfant de 11 ans. Les enquêteurs ont considéré que cette relation était
consentie car aucune contrainte physique n'a été exercée sur la mineure ! On imagine quel doit être
le traumatisme d’une grossesse, quand on est une enfant...
Mais dans mon cas non plus : j’ai cru flirter avec Kim, qui avait l’air heureuse, affirmait
elle-même avoir eu l’air consentante, m’a suivi à l’étage, a pris un thé avec moi, a répondu
gentiment à mon appel téléphonique, et m’attribuait des gestes « furtifs ». Elle avait presque 18
ans, et je ne l’ai ni pénétrée, ni mise enceinte… Pareil pour Eulalie, envers qui ma sollicitation était
déplacée, mais on est loin de ces trois pédophiles qui ont mis enceinte des enfants de 11 et 14
ans avant d’être acquittés ou de recevoir une peine dérisoire...!
Et le consentement, c'est un mot dont on parle depuis le témoignage bouleversant de Vanessa
Springora, précédé de celui d'Adèle Haenel, suivi de celui de Sarah Abitbol et de beaucoup d'autres
à venir. Cela ne va pas dans le sens de gens comme moi, hommes condamnés, même à tort,
pour agression sexuelle. En 2016, un prof des écoles s’est mutilé et s’est dit victime d’un attentat,
ce qui a mobilisé des forces de l’ordre qui avaient autre chose à faire. Il a été relaxé au motif
qu’il a été « interrogé sous morphine »... Je renvoie au récit de ma garde à vue ! On m’a « nterrogé
» après m’avoir fait avaler trois Tranxènes, après cinq heures de harcèlement entrecoupées de
séjours en cellule où j’étais souillé de sang, de sueur et d’urine. À Quimper, un exhibitionniste
récidiviste à été inscrit... trois ans au Fijais. Moi, c’est pendant, 20 ans deux fois par an, et sans
la moindre justification de la part de César Baldinucci, qui m’a infligé cette humiliation
supplémentaire pour se faire plaisir, et dans le plus parfait irrespect du Code pénal, avec lequel,
comme ses collègues, il se torche ! Les proses judiciaires qui me concernent sont toutes des faux en
écriture publique, dues à des magistrats qui sont « de tous les citoyens, les plus tenus à la probité »,
et qui devraient donc être traduits en cour d'assises, comme c'est le cas pour les personnes
dépositaires de l'autorité publiques qui perpètrent des faux en écriture.
Audrey Chenu a raconté son histoire dans Girlfight9. Cette ancienne dealeuse de
cannabis a écoulé pendant deux ans deux-cents kilos de came par semaine dans la
région de Caen, dont elle était une des principales fournisseuses. Incarcérée deux ans, elle a
pu faire blanchir son casier et devenir prof des écoles. Tant mieux pour elle, mais je me
demande combien de victimes elle a pu faire en écoulant de tels stocks, quand je pense à
mes anciens élèves, l’un devenu schizophrène, l’autre taulard de longue durée, l’autre
prostituée et héroïnomane après avoir commencé par fumer des joints au lycée...
8 https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/justice-proces/l-acquittement-d-un-homme-juge-pour-viol-sur-une-mineurede-
11-ans-fait-polemique_2463480.html
9 Presses de la Cité, 2013.
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Or, on ne peut blanchir un casier judiciaire pour des faits sexuels, sauf si on veut bien
constater qu’ils sont imaginaires ou amplifiés. C’est dire que la machine gendarmique et
judiciaire qui voulait me détruire a réussi au-delà de toute espérance. Je souhaite que
mon témoignage en suscite d’autres, et qu’il amène un jour à une réforme de la Justice,
institution omnipotente, opaque, État dans l’État, véritable mafia constitué de nantis, de
parasites, de tyrans d’autant plus arrogants et tranquilles qu’ils se savent intouchables. Il
y a des magistrats honnêtes : mais pour une Évelyne Sire-Marin, un Renaud Van
Ruymbeke, une Éva Joly, un Serge Portelli, combien de ces juges et procs, à qui j’ai donné
des noms fictifs dans le présent ouvrage tout en reproduisant mot pour mot leur prose, et
dont le point commun est de bafouer la loi dont ils sont supposés être les garants ?
J'ai finalement porté plainte contre le beauf pour agression sexuelle sur mon fils, dont il
a tiré et secoué le pénis quand il avait sept ans... La plainte a été enregistrée, mais elle a
débouché sur un non-lieu, car mon fils ne porte pas plainte contre son oncle. Mais ma nièce
non plus, ni ses parents, ne portaient plainte contre moi : c’est le juge de destruction qui
s’est autosaisi contre moi pour m’envoyer au tribunal ! Cela dit, j'ai été entendu comme
victime, pendant deux heures, à la gendarmerie, en juin 2020, et mon père en
septembre. Mais le beauf n’a même pas été entendu... Les magistrats n’aiment pas revenir
sur leurs fautes, ni draper du statut de victime quelqu'un qu’ils ont déclaré coupable
sans preuves.
J’ai vu le téléfilm qui retraçait le calvaire de Patrick Dils. Olivier Leurent, qui dirige
l’École Nationale de la Magistrature, a affirmé, devant lui, que « tout magistrat doit
avoir les mains qui tremblent au moment de prononcer un verdict. » Il avait l’air sincère,
et admirable quand il a présenté, au nom de la magistrature, ses excuses au pauvre
Patrick. Mais je n’ai pas rencontré, moi, beaucoup de magistrats dont les mains ont
tremblé quand ils m’ont assené force humiliations et tortures... Ceux qu’on invite à la
télé ou à la radio n’ont pas l’air de fous furieux, pourtant, mais plutôt de gens posés,
qu’il s’agisse des procureurs Molins, Bilger ; des juges Thiel, Van Ruymbeke, Salas,
Trévidic, Blisson ou d’Eva Joly (je leur ai à tous écrit : aucun ne m’a répondu)... Ma JAP
et Mme Plijadur excepté, je n’aurai rencontré que des fous dangereux : deux magistrats
honnêtes sur 15, ça fait peu.
Gilbert Thiel définissait ainsi la mafia dans une émission consacrée, sur Arte, aux liens
entre la mafia corse et la politique marseillaise : « Une organisation criminelle qui est
hiérarchisée, structurée, qui pénètre la société civile, qui crée des zones grises autour d’elle,
prend le contrôle du tissu économique et peu ou prou du tissu social et qui fait régner sa loi
à commencer par celle de l’omerta. » Cette définition correspond parfaitement à celle de
la Justice ! Le problème, en France, c’est la Justice, juteux business qui a besoin de
victimes pour justifier son existence et amuser des magistrats dont l’impunité permet
tous les abus et qui témoignent du plus grand mépris à l’encontre de leurs victimes ou de
leurs serviteurs. En témoigne encore l’histoire de cette pauvre jeune fille, employée au
restaurant du TGI d’Angers et électrocutée par une friteuse défectueuse, et dont le sort a
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suscité l’indifférence agacée des magistrats du lieu.
Il est temps que des lanceurs d’alerte dénoncent les pratiques judiciaires, basées sur
l’arbitraire et le bon plaisir, et que l’omerta qui protège la « Justice », institution
fasciste indigne d’un État qui se prétend « de Droit », cesse. Si le cri que j’ai lancé ici se
fait entendre, ma destruction sociale n’aura pas été vaine.
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Professeur exemplaire et apprécié, Martial Kernévot a cru flirter, en 2010, avec une
voisine et amie de 17 ans qu’il aidait dans son travail scolaire. Elle ne signalait que des
faits très légers, et surtout une souffrance psychologique due à ce comportement
inattendu. Brutalisé, humilié, objet de chantages, de menaces, de fausses promesses et
drogué en garde à vue, le prof a avoué et signé tout ce que les gendarmes ont voulu lui
faire signer. Mis en examen pour « agression sexuelle », expression générique qui, en
Justice, a une amplitude sémantique énorme et ne correspond pas au sens qu’elle a dans
les dictionnaires, Martial Kernévot a été l’objet d’une « enquête de moralité »
uniquement soucieuse de détruire sa réputation et de lever d’autres plaintes. Son beaufrère
et sa belle-soeur l’ont calomnié en lui attribuant des attouchements imaginaires sur
leur fille, âgée de 8 ans. Malgré les incohérences de leurs propos, Martial a été mis en
examen et encore condamné. Après sept ans de calvaire judiciaire et administratif,
l’Éducation nationale l’ayant suspendu tout ce temps à mi-salaire en lui interdisant tout
travail, ce prof intègre a été révoqué, sa carrière et sa vie brisée pour satisfaire le bon
plaisir de magistrats sadiques et criminels qui ne risquent rien à condamner des
innocents, car ils sont au-dessus des lois.
L’État français n’a pas assez d’attentats djihadistes, de féminicides, de chômeurs, de
kalachnikovs qui massacrent de jeunes dealers... Il lui faut encore détruire des citoyens
utiles en les condamnant pour des faits imaginaires qui font d’eux des parias.
Puisse ce témoignage servir à une réforme du système judiciaire français qui obligerait
les magistrats à respecter la loi et à ne plus se faire plaisir en torturant des citoyens pour le
plaisir de les torturer.
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